par Henri LEPAGE
Les nouvelles technologies exigent un courant électrique fiable au moins à 99,9999%. Le réseau ne peut garantir mieux que 99,9 %. La e-economie entraînera l'émergence d'une nouvelle architecture électrique fondée sur la prolifération de mini et micro réseaux locaux.
Tout le monde aujourd'hui ne parle plus et ne jure plus que par la nouvelle économie. Mais il y a encore un peu plus d'un an (disons un an et demi), rares étaient encore ceux qui avaient vraiment conscience du phénomène, en dehors de quelques économistes qui avaient diagnostiqué la véritable source du boom de la bourse : l'émergence depuis 1995 d'une véritable explosion de productivité trouvant sa source dans la diffusion de plus en plus rapide des technologies digitales.
Aujourd'hui parler de la e-économie, de l'internet, de la révolution digitale et de ses prodigieuses conséquences est devenu banal. Même si la correction boursière récente a calmé quelques excitations excessives, tout le monde a conscience de ce que le monde industriel est aujourd'hui entraîné dans une phase exceptionnelle où la croissance va être portée, pour une période d'une dizaine d'années, par une progression géométrique de tout ce qui tourne autour des applications industrielles et domestiques des nouvelles technologies de l'information.
A première vue, le monde électrique est assez éloigné de cet univers. Mais ce n'est qu'une fausse impression. Tout simplement parce que ces technologies, ces activités qui aujourd'hui sont emportées par l'éruption volcanique de la nouvelle révolution industrielle sont fortement consommatrices d'énergie électrique. Toutes les machines, tous ces nouveaux métiers qui envahissent actuellement notre nouvel univers ont pour caractéristique d'être gros dévoreurs d'électricité. Leur consommation unitaire est peut-être très faible (là encore on a fait de formidables progrès), mais multipliée par des millions et des millions de machines dont la diffusion va continuer de croître de manière exponentielle pour encore un certain temps, cela va faire finalement beaucoup, beaucoup de Kwh à produire en plus.
C'est ainsi que depuis très peu de temps - les premiers textes sur le sujet datent du printemps 1999 -, un petit nombre de spécialistes se demandent si l'une des conséquences négligées du boom d'internet et de la nouvelle économie ne va pas être de bouleverser complètement les perspectives du marché électrique, telles qu'elles sont traditionnellement évoquées par les gens de l'industrie, même les mieux informés et les plus compétents. Selon leurs analyses les perspectives de croissance géométrique des applications de l'e-economie devraient relancer la croissance de la consommation électrique et rendre obsolètes les prévisions actuelles pour les dix prochaines années. D'ores et déjà la part de l'économie digitale dans la consommation électrique serait passée de 3 % de la consommation américaine en 1995 à environ 13 % aujourd'hui. C'est un bond considérable ! D'ici quelques années l'univers des ordinateurs et de tout ce qui tourne autour représentera 50 % du total.
Ces spécialistes qui étaient jusqu'à il y a peu relativement isolés, ont reçu le renfort d'un service d'études de la Deustche Bank qui vient de publier un mémorandum faisant apparaître des prévisions de croissance de la consommation électrique aux USA de l'ordre de 3 à 4 % par an ; une véritable rupture par rapport aux trends récents (entre +1,25 et +1,75 %). Au cours des quatre dernière années, la consommation US a dépassé les prévisions. Personne n'en avait encore tiré de conclusions. Les gens de la DB y voient un phénomène corrélé avec la révolution digitale, et donc un signe d'une évolution durable.
Si ces prévisions se vérifient, cela entraînera des conséquences colossales d'un bout à l'autre de la filière électrique et énergétique. Il est vraisemblable que cela se traduira rapidement par l'apparition de sévères pénuries et manques de capacité pour le marché américain. Ce qui fera l'affaire des constructeurs de centrales (qui sont de moins en moins les "utilities", mais des industriels indépendants non impliqués dans la commercialisation), des équipementiers, mais aussi des traders et des intermédiaires dont les activités d'arbitrages croîtront à un rythme encore plus rapide qu'au cours des dernières années. Il faudra non seulement construire de nouvelles centrales, mais également développer les équipements du réseau afin de faire face aux besoins d'un marché de gros dont, en raison de la libéralisation, la croissance sera elle même plus élevée que la consommation moyenne. L'électricité - dont on considérait que les débouchés étaient désormais limités par une demande stagnante - va donc redevenir une industrie de croissance, et comme toutes les activités prises dans un engrenage de progression géométrique, une industrie de "frontière" ( au sens américain du terme) : une industrie offrant de nouvelles possibilités gigantesques d'expansion et de profits pour ceux qui seront les premiers à répondre aux demandes nouvelles qui apparaîtront (d'autant que l'une des conséquences des pénuries annoncées sera de limiter le niveau des baisses de prix anticipées à la suite de la déréglementation de l'industrie).
Cette nouvelle croissance ne ressemblera pas aux précédentes. Il ne suffira pas de multiplier le nombre de grosses centrales reliées au réseau pour pallier aux insuffisances de l'appareil de production.
Un autre fait essentiel est en effet qu'on assiste à l'essor d'une demande électrique très différenciée, se portant de plus en plus vers des exigences de qualité du courant de plus en plus rigoureuses ; les activités qui tournent autour de l'ordinateur ayant comme caractéristique qu'elles exigent des qualités de courant de plus en plus élevées.
De plus en plus nombreuses sont les industries qui supportent mal les coupures électriques de quelques minutes, voir même les perturbations liées à des décalage de phases de quelques milli-secondes. C'est pour cela que, depuis quelques années, le marché des équipements de production autonome, qui permettent de substituer au réseau une source locale complémentaire d'alimentation électrique, se développe rapidement. D'autant plus rapidement que les prix de ces équipements baissent fortement (mini et micro-turbines). Mais pour les activités basées sur l'électron, même ces protections ne sont pas suffisantes. Elles exigent des équipements qui leur permettent de faire face à des perturbations de l'ordre de la nano seconde et même davantage, pour arriver à disposer d'une qualité de courant quasiment pure.
Pour les industries et services qui gèrent la production, le transport, la diffusion des électrons de la nouvelle civilisation digitale, toute perturbation même minime, irrépérable à l'oeil, risque de se traduire par la perte d'informations qu'on ne peut reconstituer qu'au prix de sommes énormes. D'où leurs exigences, et donc l'apparition d'une demande électrique nouvelle fondée sur l'ultra qualité, qui ne pourra être que très partiellement satisfaite par l'amélioration des fournitures du réseau, et qui exigera donc l'appui de nouveaux modes de production complémentaires à caractère essentiellement local échappant à la traditionnelle logique centralisatrice du réseau des grands producteurs habituels.
Cette nouvelle expansion électrique devrait donc se faire au profit d'industriels présentant un profil très différent de ceux qui dominaient le marché. La mentalité marketing deviendra prédominante par rapport à la tradition d'ingénieurs qui marque généralement le métier. Seront avantagés ceux qui bénéficieront de la flexibilité inconnue des gros mastodontes, et ceux qui auront accumulé une grande expérience des nouvelles activités d'échange et d'arbitrage sur des espaces de réseaux de plus en plus complexes.
La croissance des besoins de haute qualité sera satisfaite soit par l'offre de producteurs électriques innovants offrant un service très spécialisé sur la base d'équipements locaux prenant le relais du réseau (pour desservir par exemple une zone industrielle ou une zone d'entreprises) et rehaussant le niveau de la qualité produite ; soit par la tentation que subiront inévitablement ceux qui disposeront de leurs propres moyens de protection d'essayer d'en amortir le coût en en partageant les bénéfices avec d'autres entreprises voisines rencontrant les mêmes problèmes ; ou encore par une combinaison des deux.
Pour l'instant, de tels échanges sont difficiles à envisager, pour deux raisons. D'abord, la présence du monopole institutionnel des distributeurs. D'autre part, le problème technique des commutateurs qui, en l'état actuel de la technologie, ne permet pas d'assurer des distributions en réseau (même d'espace limité) sans avoir à subir des phénomènes de pollution à cause des arc électriques qui se créent au moment où l'on passe d'une source d'alimentation à l'autre.
Là encore, un élément nouveau est en train d'intervenir qui montre à quel point les perspectives sont vraiment révolutionnaires. La solution à ce problème, on la connait. Ce sont les Thyristors. Il s'agit de puces électroniques à intensité énergétique extrêmement élevée (Power Chips) qui peuvent donc, pendant un espace de temps très très court, prendre le relais d'une autre source sans que le moindre décalage de phase ait le temps de se manifester. Utilisées dans la commutation , ces puces énergétiques permettent d'éviter les phénomènes habituels de pollution du courant.
Or les coûts de fabrication de ces puces sont à leur tour en train de connaître le même phénomène d'effondrement que celui expérimenté il y a dix ans par les "smart chips" (Intel) qui sont à la source de la révolution digitale actuelle. Plus rien ne s'opposera donc à une logique de mutualisation de la protection contre les pollutions du courant par des associations d'entreprises voisines échangeant leurs disponibilités en fonction de leurs spécificités.
Il en ira d'autant plus ainsi que la convergence des technologies rend désormais possible d'allier le transport de l'électricité à la distribution en réseau d'autres services comme le téléphone ou l'internet. Pourquoi les propriétaires de réseaux urbains (téléphone, eau, gaz, internet, fibres optiques,...) ne mettraient-ils pas leurs infrastructures à la disposition de nouvelles unités de production locales spécialisées dans la fourniture de courants de très haute qualité, ou encore de ceux qui veulent localement échanger des prestations électriques ? Ainsi serait tourné le monopole légal non seulement des distributeurs, mais aussi du Réseau.
Partant de là, il est possible d'imaginer une situation où l'on verra apparaître des mini et micro-réseaux hautement spécialisés et localement concurrents , fondés sur une logique de développement "bottom-up" exactement inverse de celle de l'industrie électrique traditionnelle.
Tout cela relève encore d'une démarche visionnaire. Mais il ne fait aucun doute pour les experts qui en ont l'intuition, que c'est - du moins aux Etats-Unis - pour très bientôt. Poussé par la nouvelle demande, le réseau sera contraint de réaliser d'énormes investissements lui permettant de rehausser le niveau de qualité de ses prestations. Mais le réseau ne pourra jamais garantir qu'une qualité moyenne de courant, même améliorée. Les grands distributeurs les plus dynamiques chercheront sans doute à développer des offres locales de fournitures de haute qualité. Mais sur les distances courtes, voire très courtes, de micro marchés urbains ils perdront l'essentiel de leur avantage comparatif par rapport à la nouvelle offre de nouveaux producteurs investissant sur ce marché en alliance avec les autres compagnies de réseaux urbains.
L'avantage de ces micro-modes de production est que, une fois que la demande apparaît, ils pourront se développer malgré la présence de la réglementation (puisque l'alliance des réseaux urbains permet de contourner le monopole du transport). Rien ne va donc arrêter, même freiner, cet autre aspect de la révolution technologique.
La France est évidemment très loin de tout cela. On y entrouvre la porte à des productions concurrentes, mais ce n'est que très timidement, dans une démarché défensive à reculons. Mais l'Europe va très rapidement connaître le même phénomène de croissance exponentielle de l'économie digitale. Les mêmes dynamiques vont donc s'y retrouver. Elles joueront à plein dans les pays voisins (comme l'Allemagne) où le marché est d'ores et déjà totalement déréglementé. Dans le cadre d'une reprise de la demande qui rendrait caduque tous les raisonnements fondés sur la pérennité d'une situation d'excédents importants de capacités de production, EDF bénéficiera encore une fois de son investissement nucléaire. Mais elle devrait logiquement se faire tailler des croupières sur un marché pour lequel elle n'est certes pas faite : celui de l'électricité de qualité et des micro-marchés locaux. A d'autres d'en tirer profit...
En résumé : La révolution de la nouvelle économie digitale va relancer la demande électrique dans des proportions que personne n'imagine. Sa croissance va dépasser toutes les anticipations. La plus grande part de cette nouvelle demande va se porter vers des fournitures de très hautes qualité que le réseau ne peut satisfaire que de manière très partielle. La généralisation de l'électronique à la commutation électrique, ainsi que la convergence des technologies qui permet d'envisager l'utilisation d'autres réseaux urbains pour le transport de l'électricité, font que ce nouveau marché sera ouvert à la concurrence d'autres entreprises que les distributeurs traditionnels. De nouveaux métiers électriques avec de fortes perspectives de rente vont donc apparaître, adaptés à des logiques de marketing et exigeant des qualités de souplesse le plus souvent étrangères à l'univers des grandes entreprises électriques à tradition monopolistique.
Henri LEPAGE