10 mars 2000

 

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MARTIN WOLF : LE FORMIDABLE RETOUR DE L'ECONOMIE ASIATIQUE

 

Martin Wolf jr. est sans doute l'un des plus prolifiques, mais aussi l'un des plus brillants éditorialistes du Financial Times. C'est aussi sans doute celui dont les analyses économiques sont les plus conformes avec une véritable point de vue libéral - bien que, comme toujours, pour un journaliste, ses conclusions restent très balancées. Depuis quelques années, Martin Wolf a incontestablement ravi la vedette à Samuel Brittan, qui continue d'écrire dans le journal, mais se consacre presque uniquement aux questions domestiques.

Au cours du mois de février, Martin Wolf a publié deux articles qui ont particulièrement attiré notre attention car ils font preuve d'une solide formation intellectuelle libérale. Le premier met en lumière le formidable redressement de l'économie asiatique après la crise financière de 1997 et 1998. Le second est une réflexion sur les ressorts culturels de la croissance économique inspiré par la lecture d'un livre de l'économiste Deepak Lal : "Unintended Consequences".

D'origine indienne, enseignant en Angleterre, membre de la Société du Mont Pélerin, le Professeur Deepak Lal fait aujourd'hui partie de ceux que l'on dit nobélisables pour ses travaux sur les ressorts de la croissance dans les pays du tiers-monde.

 

 

LE GRAND REBOND DES ECONOMIES ASIATIQUES

Martin Wolf (dans un article du Financial Times paru en février) fait le point sur la situation des économies affectées par la crise financière 1997-98.

Il est difficile d’imaginer qu’il y a seulement un an et demi les marchés financiers étaient en pleine crise, et que les dirigeants économiques étaient au bord de la panique. Aujourd’hui, l’atmosphère est radicalement différente .

Lors de sa dernière apparition devant le Congrès US, Alan Greenspan a jugé bon d’insister sur " l’ensemble des déséquilibres qui , à moins d’être corrigés, risquent de mettre un terme à la prospérité économique ". La plupart de ceux qui font de la prévision s’attendent cependant à une nouvelle année de forte croissance globale. On entend même reparler de l’arrivée d’un " cycle long ". Ont-ils raison ? Et s’ils ont raison, quel sens doit-on alors donner aux crises de 1997 et 1998 ? N’était-ce qu’une invention, une illusion ? Certainement pas.

Dans ses dernières prévisions, le service économique de Goldman Sachs – la doyenne des grandes firmes financières – annonce pour cette année une croissance mondiale tout juste un peu en dessous de 4 %, après 2,3 % en 1998 et 3,2 % l’an passé. Sauf pour le Japon, avec un chiffre de 1 %, les experts s’attendent à une croissance 2000 très forte dans toutes les grands pays.

Goldman Sachs annonce 4% aux USA, 3 % en Europe, 2,9 % en Grande Bretagne, 3,5 % au Canada, et 4 % en Australie. Après une croissance nulle en 1999, l’Amérique latine retrouvera un taux de croissance 3,99 %, et les pays émergents d’Europe centrale et de l’est de 4,2 %. Même la pauvre Russie devrait avec une croissance de 3,4 %.

Cela dit, le plus important est sans doute l’extraordinaire retour de l’Asie. Au lendemain de la grande crise financière de 1982, l’Amérique latine a perdu en gros une dizaine d’années de croissance, sauf le Chili qui récupéra beaucoup plus vite que les autres. L’Asie, elle, n’a guère perdu plus d’une année de croissance. C’est en Corée du Sud que le rétablissement apparaît de la manière la plus spectaculaire : s’il a diminué de 5,8 % en 1998, l’an dernier le produit national brut a de nouveau augmenté de … 10 %. La production coréenne s’établit aujourd’hui à un niveau supérieur de 4 % au niveau d’avant la crise.

La Corée s’est toujours distinguée par ses capacités de récupération rapide. Mais, à en croire les prévisionnistes de Goldman Sachs, la Malaisie et la Thaïlande devraient elles aussi retrouver leurs niveaux de production d’avant la crise dès la fin de cette année. En Malaisie, à la baisse de 7,5 % enregistrée en 1998 a succédé une croissance de 5,2 % en 1999, avec une prévision pour l’année 2000 du même ordre. En Thaïlande, le PNB a diminué de 10,4 % en 1998 ; il a augmenté de 5 % l’an dernier, et la prévision pour l’année 2000 tourne autour de 6 %. La seule exception de la région est l’Indonésie, essentiellement pour des raisons purement politiques. Après un effondrement de - 13,2 % en 1998, et une nouvelle baisse de 0,4 % en 1999, on s’attend à ce que la croissance indonésienne pour l’année 2000 soit seulement de 2,4 %.

Tous pays confondus, hors Japon, les économies d’Asie devraient connaître cette année une croissance de 6 %, contre 6,2 % en 1999, et un petit 2,1 % en 1998, l’année de la crise . A cela, il faut ajouter que l’Inde rejoint à son tour le camp des économies émergentes à forte croissance, puisque le pays croît pendant toute cette période en moyenne de 6 %. Y figure également la Chine, malgré son gros problème de chômage, l’état catastrophique de son système financier et sa déflation interne. Au total, la plus grande réussite économique des vingt dernières années - le rattrapage du niveau de vie des pays développés par un nombre croissant de pays émergents d’Asie – reste un évènement qui, malgré les ravages de la crise, n’est pas fondamentalement remis en cause.

Si cela est vrai, c’est diablement important. Mais est-ce vraiment vrai ? ING Barings a donné sa réponse optimiste dans un papier diffusé à la fin de l’an dernier (Toward a long boom ?). Celui-ci s’appuie sur la rapidité du progrès technologique, en particulier dans le secteur des télécommunications, ainsi que l’engagement de presque tous les gouvernements des pays de la région en faveur de politiques de libéralisation économique et de privatisation. Dans ce monde de communications ultra rapides et de libre circulation des biens, des services et des capitaux, explique-t-il, les états sont soumis à une intense " concurrence institutionnelle ". Ils se trouvent contraints de mener de bonnes politiques budgétaires et monétaires, d’éliminer les déficiences de leurs systèmes financiers, et d’améliorer la qualité de leurs main-d’œuvre. Ceux qui travaillent en ce sens en seront largement récompensés. Ceux qui ne le font pas seront sévèrement punis.

Dans cette perspective, la crise financière de 1997/1998 peut être interprétée de deux manières. La première consiste à y voir une forme de souffrance, de prix à payer quasiment inévitable, comme contrepartie de son intégration à un monde dynamique en plein essor. Au 19 ème siècle, c’était la règle dans les pays émergents de l’époque, parmi lesquels on comptait alors les Etats-Unis. Les crises financières étaient un trait récurrent du paysage.

Ces crises étaient le résultat de soudains changements de climat économique, marqués par le passage brusque d’une euphorie in maîtrisable à la panique la plus noire. Elles correspondaient au choc de hordes d’investisseurs étrangers, bêtes et cupides, avec les leaders d’un capitalisme que l’on qualifierait aujourd’hui de " népotique ". Néanmoins, aussi graves furent-elles, elles n’ont pas empêché les Etats-Unis d’émerger comme la plus grande puissance économique du monde, dès la fin du siècle dernier. De la même manière, les mêmes crises aujourd’hui ne devraient pas empêcher l’Asie de s’affirmer dès la fin du 21 ème siècle comme ce à quoi l’importance de ses ressources humaines lui permet de prétendre : le centre de l’activité économique mondiale.

La seconde réaction est d’y voir à la fois un avertissement, et une leçon. Le développement économique n’est pas seulement une affaire d’accumulation de capitaux et de progrès technique ; cela passe aussi par la mise en place d’institutions et de normes de comportement modernes, tant dans le secteur privé que public. L’idéal serait évidemment que ces réformes émergent doucement et progressivement. Mais l’expérience historique nous démontre que cela se fait le plus souvent par crises. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la théorie n’a jamais joué un bien grand rôle dans l’émergence des banques centrales comme mécanisme de régulation des liquidités dans l’économie. Ce sont les crises successives qui l’on imposé.

Dans cette manière de voir les choses, tout va toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes. La crise financière devrait avoir enseigné aux économies émergentes d’Asie, en quelques années, ce que les américains et les européens ont appris a découvrir au 19ème siècle, et durant les premières décennies du 20ème.

En conséquence les économies asiatiques vont se retrouver avec un système financier plus concurrentiel, plus transparent, plus ouvert et donc globalement plus sain. En termes d’avantages, ils disposent déjà d’une taux d’épargne élevé, de marchés du travail bénéficiant d’une grande flexibilité, d’une main d’œuvre hautement motivée, ainsi que de ressources entrepreneuriales abondantes. La reconstruction de leur système financier va y ajouter une plus grande efficacité dans l’usage des ressources, en particulier le capital. Les vents de la tornade financière auront ainsi en définitive servi à y renforcer les atouts d’une croissance plus forte.

Dans le long terme, il est vraisemblable que cette crise apparaîtra avec le recul comme un événement plutôt bénéfique – ou tout au moins comme pas plus qu’un simple incident ayant émaillé l’ascension de l’Asie vers la puissance économique. Néanmoins il existe une autre manière de lire l’histoire, tout aussi plausible, mais moins brillante, moins optimiste. C’est le point de vue que vient d’épouser la Banque mondiale dans son grand rapport de fin d’année (Global Economic Prospects and the Developing Countries 2000).

La Banque se concentre sur deux points. Le premier : de telles crises imposent des coûts énormes sur des populations parfaitement innocentes, plus particulièrement les pauvres. Ces coûts sociaux peuvent mettre à mal la stabilité politique, sans laquelle il ne saurait y avoir de progrès économique possible. Le second : l’ensemble de ces coûts économiques et sociaux est tellement élevé que toute répétition des même événements serait insupportable aux populations et rendrait hautement problématique le retour d’une croissance durable.

Sur le premier de ces points, la Banque mondiale observe que les variations du revenu moyen par habitant affectent les pauvres d’une manière asymétrique : ils gagnent proportionnellement moins en période de croissance qu’ils ne perdent lorsqu’il y a crise. La flexibilité du marché du travail dans les pays est asiatiques signifie que l’impact de la crise en termes d’emplois est resté modeste mais que l’effet sur les rémunérations réelles a été absolument énorme. Par exemple, en Corée, l’emploi global a diminué seulement de 5,8 % en 1998 alors que les salaires réels des secteurs non agricoles baissaient de 10 %. En Indonésie, curieusement, l’emploi a augmenté de 2,6 %, mais les salaires ont dans le même temps diminué de 42 %. Imaginons que cela se soit produit dans des pays du monde développé : qu’est-ce que cela aurait donné en termes de stabilité politique ?

En ce qui concerne le second point, la Banque insiste sur la gravité de la crise d’endettement dans laquelle les entreprises et les gouvernements de cette région du monde se sont potentiellement enfermés. En Thaïlande, le part des créances douteuses dans le bilan du système financier était encore de 45 % à la date de septembre 1999. Même en Corée, le chiffre était encore de 19% du montant total des actifs, au mois de juin 1999. Cette situation compromet tant la capacité que la motivation du système financier à contribuer au financement de nouvelles entreprises pourtant parfaitement saines et potentiellement fort productives. En Indonésie, au second trimestre de l’an dernier, 64 % des entreprises restaient encore incapables de répondre à leurs échéances.

Parce que les états ne peuvent laisser le cœur de leurs systèmes financiers faire faillite, leurs gouvernement sont aujourd’hui pris dans une spirale d’endettement public croissant. Selon la Banque mondiale, les efforts pour recapitaliser leurs systèmes financiers ont déjà coûté à la Corée près de 16 % de son PNB, 32 % en Thaïlande, et un abominable 58 % pour l’Indonésie. Sauf en Indonésie, le montant initial de la dette publique était fort heureusement négligeable. C’est pour cela qu’on peut tout de même rester optimiste sur la capacité de ces pays à sortir un jour de leur problème d’endettement. Mais cela signifie aussi que ce n’est pas une expérience qu’ils peuvent se permettre de renouveler très souvent.

Personne ne peut nier que de telles crises constituent un désastre économique et humain. Néanmoins il semble que l’addition des qualités et avantages traditionnellement propres à l’Asie , plus l’incontestable détermination des dirigeants de cette partie du monde , a permis de mettre rapidement un terme à cette crise et de faire réapparaître des perspectives réelles de retour à une croissance rapide.

Si l’environnement international reste favorable, et s’ils tirent bien les leçons de leur récente expérience – en matière de politique de change, de réglementation financière, ou encore de gestion bancaire – il est probable que ces pays s’en tireront, et qu’ils redeviendront économiquement de plus en plus puissants. Mais les dégâts ont été immenses. S’ils poursuivent leurs efforts de réforme, ils renoueront avec la prospérité.

 

 

Professeur Deepak Lal

 

Son dernier livre : "Unintended Consequences"

 

L'INDIVIDUALISME MONTRE LE CHEMIN

Martin Wolf Jr. commente un livre du Professeur k Deepak Lal sur les origines culturelles de la croissance (article du Financial Times publié en février ).

Les nations des économies émergentes peuvent aspirer au même niveau de prospérité que l'occident sans pour autant devoir adopter toutes ses valeurs culturelles.

 

Il est bien connu que les économistes n’aiment pas la culture. On ne veut pas dire par là qu’ils détestent tous l’opéra. Tout dépend du goût de chacun. Ce que l’on veut dire est seulement que tout économiste est naturellement porté à considérer que toute explication des performances économiques par des facteurs culturels n’est qu’une escroquerie intellectuelle que seuls de faux professionnels peuvent défendre.

Pourtant la culture est un fait qu’il est difficile d’occulter. Aujourd’hui les pays à haut niveau de revenu sont soit européens, soit d’anciennes colonies européennes, pratiquement toutes d’anciennes colonies de peuplement britanniques, soit enfin peuplés de chinois ou de populations fortement marquées par l’influence chinoise.

L’Europe fut la première à accéder à des rythmes de croissance rapide pour des raisons qui, en partie, n’ont rien de culturelles, mais étaient liées à des facteurs d’environnement tels que ceux que Jared Diamond de l’Université de Californie à Los Angeles décrit dans son excellent livre " Guns, Germs and Steel ". L’Eurasie offrait non seulement un choix infiniment plus grand d’espèces animales et végétales domesticables que les autres continents, mais son orientation dominante est-ouest permettait une diffusion naturelle beaucoup plus rapide des technologies agricoles qui en résultaient.

Dès l’an 1000 l’Eurasie avait produit quatre grandes civilisations : les civilisations chinoises, indiennes, islamiques et chrétiennes. Toutes quatre avaient atteint des niveaux intellectuels, technologiques et d’organisation sociale infiniment plus sophistiqués que tout ce que l’on peut trouver ailleurs. Si le phénomène moderne de la croissance - c’est à dire une augmentation des ressources produites plus rapide que la population - se devait d’émerger quelque part, ce ne pouvait être que dans l’un de ces quatre espaces de civilisation. Mais pourquoi ne s’est-il manifesté finalement que dans l’espace européen qui, à l’époque, était pourtant de loin celui dont les réalisations étaient les moins impressionnantes ?

C’est la question à laquelle Deepak Lal, un autre professeur de l’Université de Californie à Los Angeles, essaie d’apporter une réponse dans son livre " Unintended Consequences ". Il y défend l’idée que ce fut seul le résultat d’une combinaison complexe de croyances cosmologiques, d’institutions politiques décentralisées, et de la curiosité d’esprit si typique de la mentalité grecque, qui donna naissance au processus prométhéen de la croissance moderne, et donc à l’émergence de la puissance de l’occident.

Pour appuyer son argument, le Professeur Lal sépare les croyances des grandes civilisations en deux : d’un côté les croyances matérielles et de l’autre les croyances cosmologiques. Les croyances matérielles concernent la meilleure manière de survivre et de vivre ; les croyances cosmologiques s’appliquent à la manière dont les gens considèrent leur propre vie. Alors que les premières changent généralement rapidement en réponse aux expériences vécues, les secondes évoluent peu. Seuls des événements de nature cataclysmique – comme la conversion de l’empire romain au christianisme, ou encore la naissance de l’Islam et la conquête arabe – sont susceptibles d’en altérer les fondements.

Les idées cosmologiques ne naissent pas de rien. Aucune civilisation agricole ne peut subsister sans un ensemble d’arrangements institutionnels qui initialement attachent à la terre la main d’œuvre qui est alors perçue comme une ressource " rare " , et la persuadent de rétrocéder à la classe dominante des guerriers une part suffisante de leur surplus en contrepartie de leur protection contre les comportements prédateurs des voisins ou des envahisseurs. Lorsque ces croyances sont solidement implantées dans l’esprit des gens, cela réduit considérablement le coût de les persuader de se comporter de la manière désirée. Tel est le rôle des croyances.

Qu’est-ce qui caractérisait alors les croyances particulières à l’occident ? D’où venaient-elles ? La réponse à la première question se résume en un mot : l’individualisme. Quand à la seconde, celle des origines, affirme le Professeur Lal, c’est tout simplement l’Eglise. Plus précisément les deux grandes révolutions papales - celle de Grégoire Le Grand à la fin du sixième siècle, puis celle du Pape Grégoire VII, au onzième siècle – qui marquèrent définitivement l’autonomisation de la société occidentale par rapport à la norme eurasienne.

L’apport du premier des Grégoire fut de condamner définitivement les stratégies traditionnelles par lesquelles les familles cherchaient à conserver en leur sein les héritages : le mariage avec un parent proche ; avec la veuve d’un parent proche ; l’adoption ; le concubinage. Rien de tout ceci n’était formellement interdit par les écritures ; mais fut décrété parce que cela servait d’abord les intérêts de l’Eglise elle-même. En rendant plus difficile de conserver les héritages au sein des familles cependant que, d’un autre côté, elle renforçait le droit des individus de désigner eux-mêmes à qui ils souhaitaient léguer leurs biens, l’Eglise se mettait en position de devenir le destinataire naturel d’une quantité colossale de legs. C’est ainsi qu’à la fin du première millénaire, l’Eglise était quasiment propriétaire de la moitié de l’Europe de l’ouest.

Ces énormes domaines étaient souvent attaqués, pillés. D’où la proclamation par le second des deux Grégoire de la doctrine de la suprématie de la Papauté sur le pouvoir des princes séculiers, complétée par le principe de l’indépendance du clergé, et sanctionnée par le double pouvoir de l’excommunication et de l’interdit. Ceci conduisit à l’émergence de l’état-église, et consacra la soumission de l’Europe à un principe de souveraineté partagée. C’est dans cet espace créé par l’affrontement entre la Papauté et l’Empire que s’affirmèrent les états-cité italiens de la Renaissance, et que commença avec eux l’ascension du capitalisme occidental.

Sans que personne n’en ait jamais formulé le dessein, le résultat de la première révolution papale fut l’émergence de la liberté économique : on ne pouvait empêcher les individus à qui on reconnaissait la liberté de léguer leurs biens à qui ils le désiraient, de nouer tous types de rapports contractuels avec qui ils le souhaitaient.

La conséquence sur le plan des croyances cosmologiques, selon le Professeur Deepak Lal, fut d’ancrer chez les gens un individualisme tempéré par un fort sentiment de culpabilité. Ailleurs, dans toute l’Eurasie, les valeurs personnelles restaient fondées sur un sentiment d’appartenance communautaire sanctionné par la honte. La montée de l’individualisme occidental a entraîné une série de répercutions bien au-delà de ce que l’Eglise pouvait imaginer. Le protestantisme fut l’un de ses fruits. L’émergence d’une conception prométhéenne de la croissance en fut un autre. Et avec " la mort de Dieu ", et donc du sentiment de culpabilité, l’hédonisme est le troisième.

Qu’apportent ces discours sur les origines de l’exception occidentale à la compréhension des mécanismes du développement économique aujourd’hui ? Ils signifient, répond le Professeur Lal, que toute société non occidentale capable d’adopter les croyances matérialistes de l’occident en ce qui concerne la science et les valeurs de l’économie de marché, doit être capable de rivaliser avec ses performances économiques. L’individualisme occidental a montré le chemin de la prospérité. D’autres peuvent maintenir suivre sans pour autant devoir nécessairement adopter la foi de l’occident dans la primauté de la liberté individuelle sur les obligations sociales.

Cette acceptation partielle des croyances et normes occidentales n’a pas posé de grands problèmes pour les jeunes descendants pétris de la sagesse des valeurs pragmatiques de la civilisation chinoise ; mais elle s’est révèlée beaucoup plus difficile pour l’Hindouisme et l’Islam. Le régime des castes y est un obstacle à la libre concurrence, alors que la science et la sécularisation de la société viennent défier l’autorité du livre saint. Cela n’en fait pas pour autant, insiste Deepak Lal, des systèmes totalement incompatibles et fermés aux valeurs matérielles de l’occident.

En revanche il n’en va pas de même en ce qui concerne leurs cosmologies. L’individualisme occidental, la famille nucléaire, ainsi que l’égalitarisme sont des traits culturels spécifiques de l’occident. Le modèle et les normes sociales japonaises demeurent résolument non occidentales, même si sa culture matérielle est moderne. Cette situation particulière, pense le Professeur Lal, a vocation à se généraliser. La Chine restera résolument engoncée dans un régime de nature hiérarchique, et cela quels que soient ses succès économiques. Quant aux indiens, ils continueront de vivre au sein de familles étendues.

Les occidentaux pensent que ce que le Professeur Lal décrit comme le gêne de l’individualisme occidental est quelque chose qui doit naturellement venir avec l’économie de marché. Cela ferait partie de l’ensemble. Pourtant il est bien vrai que les habitants des nations les plus avancées du sud est asiatique sont encore loin d’être totalement occidentalisés. Ce qui voudrait dire que les conséquences sociales et culturelles de leur transformation économique ne se sont pas encore toutes manifestées. Mais on pourrait aussi l’interpréter comme la preuve que ce que dit le Professeur Lal est exact. A défaut de trancher entre les deux thèses, il est certain toutefois que son livre contraint le lecteur à se poser la question de savoir si ceux qui désirent imiter la culture matérielle de l’occident doivent nécessairement considérer qu’ils sont condamnés à faire également l’expérience de son individualisme anarchique.