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Ceux
qui veulent que l'on contrôle les mouvements de
capitaux utilisent quatre arguments :
- Il
s'agit d'élever un rempart contre la volatilité
des mouvements de capitaux. C'est le point de vue
présenté de manière on ne peut
plus claire par le Premier Ministre de Malaisie lorsqu'il
déclare : "L'économie mondiale a besoin
de stabilité. Il n'y a rien de mal à
mettre en place un mécanisme ayant pour objectif
de contrôler les fluctuations trop brutales
des marchés des changes. Ca ne fera de mal
à personne. Les seuls gens à qui cela
risque de ne pas plaire sont ceux qui travaillent
avec les devises. Le reste du monde en tirera avantage.
Alors pourquoi les protégeons-nous ? Pourquoi
seraient-ils si importants, au point d'accepter qu'ils
se comportent de manière non transparente,
et que leur activités continuent d'échapper
à tout encadrement réglementaire ? ".
Cet argument suppose que la mise en place de contrôles
suffirait pour éviter que ne se reproduisent
les formidables retournement de situation sur les
marchés de devises enregistrés au moment
de la crise asiatique de 1997-98.
- Il
faut contrôler les mouvements de capitaux pour
éviter les processus de contagion. Cet argument
va de pair avec le précédent. Grâce
aux contrôles il serait possible d'éviter
que la panique financière se propage aveuglement
d'un pays à l'autre.
- Il
est nécessaire de protéger les marchés
financiers des économies en développement
dans leur phase d'émergence. Leurs arrangements
institutionnels sont encore trop fragiles pour les
laisser affronter sans protection la concurrence du
monde de la grande finance internationale. Il s'agit
de les protéger des spéculations indues
pour leur laisser de temps de grandir, de se structurer
et d'acquérir tout le savoir faire financier.
- Les
contrôles sont une mesure temporaire et efficace
de dernier recours lorsqu'un Etat a besoin d'un peu
de temps devant lui pour remettre de l'ordre dans
son économie. L'éléments le plus
important de cet argument est que, dans de telles
circonstances, on a besoin d'un taux de change stable
pour éviter qu'une évasion massive des
capitaux ne compromette tout espoir à long
terme de développement rapide (par exemple
en y imposant des taux d'intérêt prohibitifs,
ou encore en entraînant le pays dans l'hyperinflation).
Un
mode de pensée mercantiliste
Tous
ces arguments partagent les mêmes fondements théoriques.
Ils découlent de la vieille croyance mercantiliste
selon laquelle le libre échange des biens ou
des capitaux n'est jamais qu'un jeu à somme nulle,
et que toute entrée de capitaux est par définition
un "bien" alors que toute sortie est un "mal". Cette
croyance est tout aussi erronée lorsqu'il s'agit
de flux financiers que lorsqu'on l'applique aux échanges
de biens et services.
La
volatilité est généralement vue
comme le grand risque qui menace l'économie ou
les marchés financiers des pays émergents,
tout comme les mouvements de capitaux à court
terme susceptibles de repartir du jour au lendemain
jouent le rôle de croquemitaine des pays en développement.
Ce n'est pas pour rien qu'on utilise pour les décrire
le terme de "hot money", et que ceux dont c'est le métier
que de gérer de tels investissements sont présentés
comme des "spéculateurs". Alors que les investissements
directs à l'étranger bénéficient
d'un préjugé favorables - parce qu'il
s'agit d'actifs tangibles : des usines que l'on construit,
des emplois que l'on crée - , les investissements
courts sont assimilés à des opérations
sans intérêt économique propre,
plutôt susceptibles de causer du tort aux pays
qui les accueillent en raison de leur volatilité,
et donc de la menace de les voir ressortir aussi vite
qu'ils sont entrés.
En
réalité, tous les investissements qu'ils
soient courts ou longs, ou qu'ils se présentent
sous la forme de capitaux liquides ou de placements
industriels directs, ont les mêmes effets positifs
sur la croissance. En 1998, dans un travail appelé
à faire date, des économistes ont étudié,
dans 18 pays émergents, pour la période
des années 1970 jusqu'en 1994, quels étaient
les effets sur la croissance des capitaux investis dans
des portefeuilles de valeurs mobilières locales,
comparés aux investissements industriels directs.
S'il est vrai que les financements longs directs sont
ceux dont l'effet sur la croissance est le plus prononcé,
"il n'en reste pas moins, expliquent-ils, qu'on observe
une nette corrélation positive entre la part
des mouvements de portefeuille par rapport au PIB et
la croissance économique". Plus leur part dans
le PIB est importante, plus les gains de croissance
sont élevés. L'impact de toutes les formes
d'investissements étrangers sur la croissance
est resté constant au cours des 30 dernières
années, alors même que, d'un côté,
la part des financements bancaires directs aux gouvernements
de ces pays (mais pas ceux des banques au secteur privé)
ne cessait de décliner, et que, de l'autre, le
montant des investissements privés tant directs
que de portefeuille explosait.
Compte
tenu des avantages économiques que ces flux de
capitaux apportent aux pays émergents, que se
passe-t-il lorsque soudainement le mouvement se renverse
et que l'argent repart ? La recherche empirique sur
les conséquences macroéconomiques des
mouvements de capitaux est actuellement en plein essor.
Ses premiers résultats réfutent l'idée
que cette instabilité des capitaux nuirait nécessairement
à la croissance. Il y a peu de temps, des économistes
ont publié un papier qui étudie le comportement
des investisseurs étrangers en Corée pendant
la crise asiatique. Ses auteurs ont passé au
crible les données journalières de la
Bourse de Séoul pendant toute la période
allant de novembre 1996 jusqu'aux derniers jours de
1997. Le marché s'est trouvé complètement
écrasé par les évènements.
Un dollar investi en Corée au 1er
Octobre 1997 ne valait plus que 30cents moins de trois
mois plus tard. Etait-ce la faute des capitaux étrangers
? Dans quelle mesure la spéculation internationale
et le comportement "moutonnier" des investisseurs étaient-ils
responsables de cette exceptionnelle volatilité
?
Apparamment,
selon les responsables de cette étude, la réponse
est négative. La vérité, font-ils
remarquer, est que "le taux de rendement des actions
coréennes a été beaucoup plus affecté
par le changement d'attitude des acheteurs coréens
eux-mêmes que par le retrait des investisseurs
étrangers. Au cours des trois derniers mois de
1997, la corrélation entre la baisse des rendements
du marché et le montant des ventes étrangères
est faible… ce qui fait qu'il n'existe aucune preuve
empirique convaincante de ce que l'investissement étranger
aurait été un facteur décisif de
déstabilisation du marché au cours de
cette période." Les chercheurs ont même
tenu compte de ce que la réglementation boursière
coréenne impose des mécanismes de prix-plancher
(tout comme à Wall Street où la cotation
est arrêtée si un titre chute de plus de
8 % au cours d'une même séance). Ils ont
supposé qu'un titre qui connaîtrait une
telle chute, recommencerait à baisser le lendemain,
déclenchant ainsi un processus cumulatif. Mais
leurs données montrent que leurs conclusion sur
le rôle non déstabilisateur des placements
étrangers reste valable même en tenant
compte de l'existence de ces réglements. Les
capitaux étrangers n'ont pas aggravé la
volatilité du marché.
A
l'inverse, il est important de remarquer que les flux
de capitaux ont un effet économique stabilisateur.
Pour une nation en plein développement, la libéralisation
est sa propre récompense. Les modèles
internationaux de placement d'actifs (international
asset pricing models) utilisés par les financiers
font apparaître que libérer les marchés
financiers et les mouvements de capitaux a pour conséquence
de réduire le coût d'accès aux capitaux
en mettant les agents économiques nationaux et
étrangers à même de mieux se partager
les risques. Il est normal que les marchés des
pays émergents soient plus volatiles en raison
de leur moindre expérience financière,
mais aussi de leurs situations politiques plus incertaines.
Mais la libéralisation financière leur
permet de se couvrir contre cette volatilité
en repartageant leurs risques avec les investisseurs
étrangers dotés d'une plus grande expérience,
ce qui permet ainsi d'éliminer une partie du
risque systémique. De récentes recherches
empiriques menées par Peter Henry de la Stanford
Business School confirment que la libéralisation
des marchés financiers s'accompagne partout d'une
montée de l'indice des valeurs boursières.
De même, logiquement, tout processus de libération
des flux de capitaux doit s'accompagner "d'un accroissement
du montant des investissements physiques dans la mesure
où la baisse des coûts pour lever de nouveaux
capitaux signifie que des projets qui précédemment
avaient une valeur nette négative, et étaient
donc ajournés, voire annulés, faute de
rentabilité anticipée, vont désormais
bénéficier d'une valeur nette positive,
et pouvoir ainsi être entrepris". Dans une étude
de 1998, l'Organisation Mondiale du Commerce vante les
bienfaits stabilisateurs de la libéralisation
en notant non seulement les gains financiers engrangés
par les pays concernés, mais aussi et surtout
que ce sont les pays qui ont le plus largement ouverts
leurs marchés à la concurrence qui ont
en définitive bénéficié
de la plus grande stabilité financière.
Paradoxalement,
les politiques de contrôle des capitaux sont un
facteur d'aggravation de l'instabilité des marchés
dans la mesure où elles conduisent à favoriser
les agents économiques les plus craintifs par
rapport à ceux qui sont davantage prêts
à prendre des risques (exactement l'inverse de
ce qui est recherché). Les contrôles sur
les mouvements de capitaux agissent comme une sorte
de garantie de l'Etat offerte aux investisseurs qui
ont pris trop de risques sur les marchés internationaux
- et qui risquent de souffrir d'un retournement brutal
de la conjoncture - qu'en tout état de cause
une partie de leurs pertes sera prise en charge par
les pouvoirs publics. Les contrôles créent
ainsi ce que l'on appelle un "aléa moral" - c'est
à dire qu'au lieu d'encourager les agents économiques
à adopter des comportements plus prudents, ils
leur fournissent une sorte de bouclier à l'abri
duquel ils se trouvent encouragés à se
lancer dans des investissements domestiques impliquant
davantage de prise de risque.
L'argument
de la contagion
L'un
des avantages les plus souvent cités serait que
les contrôles engendrent une externalité
positive : en stoppant l'émergence d'un processus
de crise économique et financière dans
un pays, ils éviteraient aux autres de se trouver
contaminés à leur tour par effet de contagion.
Dans son magazine trimestriel Finance et Développement,
le Fond Monétaire International écrit
: "Ainsi que la crise financière de la seconde
moitié de 1997 l'a amplement démontré,
la mondialisation financière comporte de très
gros risques dans la mesure où l'instabilité
observée dans un pays est ainsi susceptible de
s'étendre presque instantanément aux autres".
La succession de crises qui ont frappé les pays
émergents au cours des évènements
de 1997-98 semble le résultat d'un changement
de climat conduisant les investisseurs à considérer
que les marchés émergents représentaient
désormais un mauvais risque et qu'il était
donc temps de chercher des cieux meilleurs pour ses
investissements. Les contrôles de capitaux sont
en principe un moyen qui doit calmer l'humeur changeante
des investisseurs et les ramener à une évaluation
plus rationnelle de la situation.
En
fait les investisseurs internationaux sont loin de se
comporter comme des moutons à chaque fois qu'une
crise éclate. Leur comportement est en réalité
parfaitement rationnel. Le mécanisme qui déclenche
les phénomènes de contagion n'est pas
autre chose qu'un manque d'information. Les marchés
vivent de l'information. C'est elle qui les nourrit
et les fait prospérer. Cette information leur
est communiquée par le mouvement des prix relatifs
des ressources et des actifs. Si ces signaux de prix
se trouvent faussés parce que l'information qu'ils
véhiculent est insuffisante et incomplète,
le résultat en est un niveau d'investissement
sous optimal. Mais au fur et à mesure que de
nouvelles informations leur parviennent, ils vont réviser
leurs premiers jugements. Tant qu'ils ne disposent pas
d'informations leur disant le contraire, la tendance
naturelle des investisseurs est de considérer
que ce qui est valable pour un pays donné l'est
également pour tous les autres pays de même
catégorie, dont les structures de marché
sont à peu près équivalentes. C'est
cela qui donne naissance au mécanisme apparent
de "contagion" d'un pays à l'autre.
Des
économistes de la Réserve Fédérale
américaine ont modélisé ce mécanisme.
Prenant comme hypothèse de départ que
les capitaux affluant dans un pays sont extrêmement
volatiles, ils expliquent que "la présence d'une
information incomplète, plus le processus d'apprentissage
qui s'ensuit, suffisent à engendrer un niveau
d'instabilité financière très supérieur
aux à coups normaux d'une économie en
voie de développement". Toutefois, au fur et
à mesure que l'information arrive, le niveau
de volatilité tend à se réduire
. Les investisseurs considèrent que "ce qui se
passe dans un pays les informe sur ce qui se passe,
ou peut se passer dans les autres pays. Ainsi, par exemple,
l'observation d'une rentabilité faible dans un
pays conduit à penser que les chances de ne pas
y être exposé à la mise en place
de contrôles ont diminué, mais que cela
est également vrai pour d'autres pays". L'intensité
de ce processus de contagion dépend de caractéristiques
régionales. "Par exemple, aux yeux des investisseurs,
ce qui se produit en Thaïlande en dit plus sur
ce qui risque de se passer dans les autres pays du Sud-est
asiatique, que ce qui se passe au même moment
au Mexique".
Par
ailleurs, plus un pays pratique une politique de libéralisme
économique et financier, plus il y a de chances
que ce pays contribue en fait à réduire
ces effets de contagion. C'est le cas par exemple de
Singapour, qu'on a souvent pris comme bouc-émissaire
pour les malheurs qui se sont abattus sur la Thaïlande,
et que l'on a généralement considéré
comme l'un des maillons essentiels de la chaîne
de transmission de la crise asiatique de 1997-98, en
raison de la faible dimension de son territoire et des
liens historiques particuliers qui l'unissent traditionnellement
à son grand voisin. Pourtant Singapour n'a été
que marginalement touché par la débâcle
asiatique de cette période. Ce fut aussi le pays
qui a récupéré le plus vite, avec
un taux de croissance moyen de près de 10 % par
ans au cours des dernières années. Singapour
s'est même remis des évènements
plus vite que Hong Kong, pourtant traditionnellement
considéré comme le rempart traditionnel
du capitalisme et du libre marché en Asie - mais
dont les performances économiques se sont singulièrement
affaiblies depuis son intégration politique à
la République chinoise. L'une des raisons de
la résistance de Singapour tient simplement à
ce que cet Etat-cité est aussi l'une des économies
les plus libres et les plus ouvertes au reste du monde
en Asie du sud-est. A.T. Kearney, par exemple, place
Singapour en tête de son indice de mondialisation
1998. C'était à cette époque, semble-t-il,
l'économie la plus mondialement imbriquée.
Disposant de réseaux financiers bien intégrés
et très ouverte sur les marchés mondiaux,
Singapour n'a que marginalement souffert du mouvement
de contagion qui a balayé la région. Son
économie a en quelque sorte absorbé le
phénomène.
Le
vieil argument de la protection des économies
dans l'enfance
Un
autre argument qui court souvent s'appuie sur la veille
théorie selon laquelle il conviendrait de protéger
les industries adolescentes contre les effets déstabilisateurs
d'une concurrence internationale incontrôlée.
Les contrôles de capitaux permettraient d'éviter
le recours aux protections tarifaires tout en obtenant
le même résultat; à savoir aider
les sytèmes financiers naissants des pays émergents
à surmonter les difficultés inhérentes
à leur relative inexpérience dans un univers
de concurrence généralisée - sans
attirer la colère de l'Organisation mondiale
du commerce en charge de veiller à ce qu'il n'y
ait pas de protection déloyale. Même si
cela ne concerne que les services et activités
financières, il n'en demeure pas moins que cette
forme d'intervention reste une forme déguisée
et insidieuse de politique industrielle comme une autre,
susceptible d'être manipulée pour écarter
la concurrence étrangère.
La
politique industrielle était particulièrement
à la mode dans les années quatre vingt,
dans la foulée du "miracle asiatique", alors
que les experts et responsables économiques de
tous poils applaudissaient des deux mains la capacité
exceptionnelle des japonais ou des coréens à
soi disant sélectionner et faire gagner les meilleurs.
C'était l'époque où l'exemple des
valeurs asiatiques était porté au pinacle
et où tout le monde vantait les avantages de
développer un tissu extrêmement étroit
de relations entre l'Etat et le secteur des affaires.
L'époque aussi où tout un tas de modèles
étaient élaborés pour justifier
la nécessité de faire appel à l'Etat
afin de corriger les défaillances des mécanismes
de coordination et d'allocation du marché. Mais
ce qui s'est passé ensuite en Asie orientale,
à partir des années 1990, a démontré
que les politiques industrielles ne permettent pas davantage
de découvrir les "winners" de demain qu'un individu
n'a de chance de tirer le gros lot à la loterie
nationale. La conclusion des dix années de crise
que vient de connaître le Japon est que, pour
s'en sortir, celui-ci doit désormais abandonner
les vieilles méthodes de corporatisme industriel
dont on disait il n'y a pas si longtemps qu'elles étaient
le secret de sa réussite. Favoriser une industrie
au détriment d'une autre fausse le fonctionnement
de l'économie, et il n'existe pas d'argument
qui justifie qu'un pays accepte le coût de ces
distorsions pour simplement avoir le plaisir de produire
plus d'acier ( plus de textiles, ou plus de quoi que
ce soit).
Alors
qu'on ne trouve plus personne pour vanter les mérites
du protectionnisme commercial, le contrôle des
capitaux est un autre moyen utilisé par les Etats
pour s'immiscer dans les affaires économiques
et industrielles afin de favoriser leurs industries
nationales au détriment des secteurs les plus
orientés vers le marché international.
Ces contrôles faussent la distribution du crédit
bancaire au profit des secteurs servant en priorité
le marché national ( ce qui est une forme d'allocation
du crédit beaucoup plus risquée que de
prêter aux secteurs davantage engagés dans
le commerce international en raison, d'une part, de
la plus grande probabilité de voir ces politiques
domestiques changer un jour ou l'autre d'orientation,
et, d'autre part, de la moindre liquidité des
placements) au détriment de ceux qui bénéficient
d'une meilleure diversification internationale de leurs
risques. De même, ils avantagent les investissements
domestiques dont la principale source de financement
vient précisément de ces banques dont
l'équilibre est d'autant plus fragile qu'elles
travaillent pour un marché à faible liquidité.
Finalement, ces mesures de contrôles sont un obstacle
au libre commerce des biens et des services.
Lorsqu'il
a recours à de tels contrôles, l'Etat fait
bien plus que seulement perpétuer les dysfonctionnements
dont son intervention est responsable. Il fausse également
le processus d'accumulation d'information et d'expérimentation.
Comme c'était le cas avec les régimes
de protection commerciale du milieu du 20ème
siècle, les secteurs financiers ainsi mis à
l'abri s'habituent à la protection, et leur capacité
d'adaptation aux évolutions nouvelles des marchés
internationaux s'en trouvent profondément émoussée.
C'est seulement à travers leur propre expérience,
et leur propre capacité à tirer les leçons
de leurs erreurs, que les marchés financiers
nationaux trouvent les connaissances et le savoir-faire
nécessaires. Ce n'est pas en restant à
l'abri des vicissitudes du marché international
que les banques et établissements financiers
nationaux apprendront à se comporter de manière
concurrentiellement efficace. Dans ces conditions la
moindre crise se transforme rapidement en tragédie
économique. Ainsi qu'un document de l'OCDE le
souligne, "il n'y a pas de doute que plus les marchés
et les institutions financières d'un pays s'aguerrissent
sous la pression de la concurrence, plus les avantages
de la libéralisation des mouvements de capitaux
l'emportent sur les inconvénients".
Ce
sont les erreurs répétées des intermédiaires
financiers qui font que les marchés deviennent
de plus en plus efficaces. C'est ainsi qu'un ancien
économiste de la Banque mondiale souligne que
"la manière dont les pays d'Amérique latine
ont répondu aux crises des années 1980,
puis à celle des années 1994-95, faire
clairement apparaître que les pays qui en ont
été victimes ont su en tirer des leçons
positives". Sous prétexte de les protéger,
en réalité les contrôles de capitaux
ont pour effet de suspendre le processus d'apprentissage
qui normalement permet aux institutions financières
locales de progresser dans leurs méthodes de
gestion, ainsi que dans leur capacité à
affronter la concurrence (..)
Le
problème de la volatilité
Compte
tenu de tous leurs défauts, l'argument le plus
fondamental contre les contrôles reste encore
leur incapacité congénitale à atteindre
les objectifs mêmes pour lesquels ils ont été
conçus. Parmi ceux-ci le plus important est celui
selon lequel contrôler les mouvements de capitaux
permettrait de réduire la volatilité des
marchés. Là, comme ailleurs, les contrôles
s'avèrent en réalité totalement
inefficaces. Même lorsqu'il n'ont qu'un caractère
temporaire, le résultat est, que lorsqu'on les
supprime, la volatilité est encore plus forte.
Les marchés ont la mémoire longue; lorsqu'un
pays a eu recours à de telles mesures, les marchés
anticipent automatiquement que la probabilité
de le voir y recourir à nouveau est élevée.
La conséquence est qu'un tel pays va attirer
plutôt plus de capitaux courts, et moins de capitaux
longs. L'investissement long s'y trouve évincé
au détriment des placements courts. C'est la
remarque qu'ont fait les financiers au lendemain des
mesures adoptées par la Malaisie : "cela va transformer
le pays en véritable trou noir pour les placements
en valeurs mobiliaires, et en détourner tous
les investisseurs". Même le Chili a connu quelques
problèmes à la suite de ses contrôles
"temporaires" sur les mouvements de capitaux. Sa politique
de réserves obligatoires a créé
une incertitude sur les marchés : "la seule menace
de voir cette taxe implicite sur les capitaux renaître
un jour a empêché les banques et les agents
de change étrangers d'investir en actions chiliennes
dans la mesure où ce qu'ils espéraient
y gagner risquait de s'évaporer d'un jour à
l'autre".
Par
ailleurs, il ne sert à rien de croire que c'est
en finâssant avec leur calendrier qu'on limite
les effets pervers de telles mesures (par exemple en
agissant plus tôt de manière préventive,
en réponse à certaines évolutions
macroéconomiques visibles, au lieu d'attendre
de s'y trouver contraint par une situation d'urgence).
De telles actions préventives - les mettre en
place avant que le pays soit obligé de dévaluer,
alors qu'on voit le déficit de la balance des
paiements se creuser - accélèrent plus
qu'elles ne freinent l'exode des capitaux. Une étude
réalisée en 1993 a montré que 7
pays sur 10, parmi ceux ayant eu recours à de
telles mesures préventives, ont en définitive
connu une aggravation de la fuite des capitaux.
Encore
plus déplaisant pour les pays qui subissent le
poids de tels contrôles est le fait qu'ils se
révèlent généralement très
poreux et qu'ils ne procurent pratiquement aucun des
avantages espérés. Comme pour le marché
noir des devises, il existe de multiples manières
d'échapper aux contrôles. Ainsi qu'un professeur
de l'Université de Californie à Los Angelès,
Sebastian Edwards, le souligne : "La législation
sur le contrôle des mouvements de capitaux n'est
pas toujours appliquée avec rigueur. Dans tous
les pays, le secteur privé a toujours trouvé
les moyens de les contourner". L'OCDE en a fait le catalogue
: falsification des factures, délais et reports
dans le travail administratif, effets de substitutions
entre différents circuits, corruption, contrebande…
A ces moyens traditionnels s'ajoutent aujourd'hui des
instruments nouveaux parfaitement légaux tels
que les produits financiers dérivés. Et
plus l'application de tels contrôles dure, plus
les entreprises privées deviennent expertes à
les contourner.
Pour
qu'ils atteignent réellement leurs objectifs
il faudrait que les contrôles imposent des coûts
économiques prohibitifs. Pour casser par exemple
un afflux de capitaux il faudrait que les emprunts à
l'étranger fassent l'objet d'un taux d'imposition
implicite extrêmement élevé, ce
qui ne pourrait pas ne pas se répercuter sur
le coût domestique du capital. Ajoutons à
cela la difficulté de s'assurer que ces contrôles
ne soient vraiment que "temporaires", il est normal
que les pays qui y sont assujettis découvrent
finalement que "les avantages économiques qu'ils
sont censés rapporter sont limités". Le
pays va se retrouver "avec des taux d'intérêt
plus élevés une fois l'effet du choc initial
absorbé, et qui vont en définitive coûter
au pays plus cher que ce que celui-ci retire du fait
que ce choc aura été moins violent qu'il
n'aurait été s'il n'y avait pas eu de
contrôles".
Le
faux exemple de la Malaisie.
L'expérience
malaise offre une occasion unique de vérifier
si les contrôles de capitaux sont vraiment efficaces
dans un environnement international qui se libéralise.
A de nombreuses occasions, le Premier Ministre Mahathir
a souligné que la principale raison pour la mise
en place des mesures prises en septembre 1998 était
de lutter contre la volatilité. Pour ne pas "perdre
en une nuit les progrès réalisés
au cours des quarante dernières années",
Mahathir entreprît de fermer l'accès du
marché malais aux capitaux étrangers et
d'interdire la sortie d'actifs libellés en monnaie
locale malaise.
Le
paradoxe de cette méfiance de la Malaisie à
l'égard de la "hot money" était qu'en
réalité ce pays avait toujours bénéficié
d'une part d'investissements industriels directs par
rapports aux investissements de portefeuille plus importante
que la moyenne. A l'inverse de la Corée et de
la plupart des autres pays d'Asie du sud-est, la Malaisie
avait très tôt entrepris de libéraliser
ses échanges financiers, permettant par exemple
aux investisseurs étrangers de participer au
développement de la bourse de Kuala Lumpur dès
sa création en 1973. Dans les années 1990,
le pays connut un taux de croissance élevé
de 8 à 9 % par an, ce qui attira incontestablement
les capitaux. Les capitaux privés étrangers
ont joué un rôle décisif dans le
décollage de l'économie malaise. Ils représentaient
17,4 % de son PIB en 1993. A la fin des années
1980, début des années 1990, la Malaisie
était l'un des principaux pays d'acceuil pour
les investissements industriels directs.
En
fait, à cause de la structure historique de ses
flux de capitaux, la Malaise était le pays qui
semblait le mieux équilibré pour résister
à une tempête du genre de celle qui se
déclencha en 1997. Sa dette extérieure
à court terme était très inférieure
à celle de la plupart de ses voisins. D'ailleurs,
le gonflement de cette dette était un phénomène
somme toute relativement récent, datant pour
l'essentiel d'après 1993, et qui s'expliquait
principalement par deux raisons. D'abord le ralentissement
du marché mondial des semi-conducteurs qui privait
le pays de sa principale ressource d'exportation. En
panne de capîtaux pour soutenir leur rythme de
croissance effréné, la plupart des entreprises
malaises se sont alors tournées vers l'endettement
à court terme. Ensuite, et d'une importance encore
plus grande que ce retournement cyclique conjoncture,
il y a l'entêtement de Mahathir a vouloir réaliser
à tout prix son grand projet de "Vision 2020",
un plan conçu en 1991 pour transformer le pays
en une véritable nation industrielle d'ici à
vingt ans. Ce plan comportait toute une série
de grands projets publics de prestige - tels que autoroutes,
ponts, infrastructures…. - qui n'apportaient que peu
de valeur ajoutée à l'économie
mais drainaient ses ressources. Le financement de ces
projets de nature politique était de plus en
plus assuré par des prêts à court
terme, dont les conditions étaient très
sensibles à l'évolution de l'environnement
économique extérieur. Ainsi, une économie
qui jusque là avait su protéger son système
bancaire et attirer les investissements industriels
mieux que les autres se trouvait, par la faute d'ambitions
politiques et d'une conception planificatrice malavisée,
dépendre à son tour de plus en plus de
financements courts.
Que
s'est-il passé depuis que la Malaisie a mis en
place son système de contrôle sur les flux
financiers ? Après une baisse de son PIB de 7,5
% lors de la crise de 1998, le pays a bénéficié
d'une certaine reprise qui devait se confirmer en 2001.
Mais cette reprise de l'économie malaise n'a
pas grand chose à voir avec les contrôles.
Elle s'explique principalement par la coïncidence
forfuite de plusieurs évènements et choix
politiques datant d'avant la mise en place du dispositif
: le fait par exemple que l'Etat malais bénéficiait
d'un excédent budgétaire au moment du
déclenchement de la tempête (ce qui laissait
au gouvernement une marge de manœuvre pour soutenir
et relancer l'économie); un taux d'épargne
élevé (34 % du PIB) qui permettait aux
sociétés touchées par les mesures
de bénéficier sur place d'une source alternative
de financement; enfin, la forte ouverture traditionnelle
du pays sur les marchés mondiaux qui a favorisé
un fort développement des exportations (dont
20 % se font à destination des Etats-Unis). Le
boom des exportations s'explique également par
la décision de la Malaisie de fixer le taux de
change de sa monnaie à 3,8 ringgits par dollar,
ce qui constituait une dévaluation sensible par
rapport aux autres monnaies de la région.
En
1999 et 2000, c'est essentiellement la consommation
intérieure qui a tiré la reprise, avec
une croissance annuelle de plus de 8 %. En revanche,
les investissements se sont quasiment arrêtés.
Les projets d'investissements dans l'industrie manufacturière
ont baissé de 25,8 % en 1999, après une
chute de 45 % l'année précédente.
A cela s'est ajouté le fait que la plupart des
sociétés atteintes par la crise ont pour
la plupart conservé les mêmes managers.
Il n'y a quasiment pas eu de restructuration industrielle.
Ainsi
c'est sans doute une erreur que de croire que les mesures
de contrôles auraient contribué à
la reprise. Lorsque la décision fut prise de
les mettre en place, le ringgit avait déjà
dévalué de plus de 34 % par rapport à
son taux de change de Juillet 1997, le mois où
la crise éclata en Thaïlande - soit une
bonne année et deux mois après que tout
se soit déclanché. A cette date, le mouvement
d'exode des capitaux avait déjà pratiquement
pris fin. Le magazine The Economist a lui-même
noté que les contrôles "ont été
mis en place si tardivement, et appliqués de
manière si limitée, qu'ils n'ont en définitive
eu que peu d'influence". Il écrit aussi que "s'ils
avaient été imposés à un
stade plus précoce de la crise, la Malaisie aurait
certainement eu beaucoup plus de mal à s'en sortir".
De fait, la Malaisie n'a pas été le seul
pays d'Asie du sud-est à connaître un tel
redressement tant du point de vue de la bourse, de ses
performances boursières que pour ses réserves
de change. Les autres ont fait quasiment aussi bien,
sans contrôles. Mais alors que ceux-ci ont vu
leurs monnaies se redresser, ainsi que reprendre le
mouvement des investissements directs, ce n'est pas
le cas de la Malaisie : sa monnaie reste fixée
à un taux sous-évalué, et le retour
des investissements directs se fait attendre. Il en
va de même pour les dettes à court terme.
Leur volume absolu a à peine diminué (même
si elles baissent en proportion des réserves
de change), alors que dans les autres pays qui n'ont
pas eu recours au contrôle des capitaux, la réduction
de l'endettement extérieur est très nette
tant en valeur absolue que relative (notamment en Thaïlande,
aux Philippines et en Indonésie; en Corée,
l'endettement extérieur est nominalement plus
élevé mais a baissé par rapport
au montant des réserves)… La reprise de l'économie
malaise s'est ainsi faite sur des bases beaucoup plus
fragiles que dans les autres pays de la région.
NOTES
1-Interview
du Premier Ministre malais dans la Far
East Economic Review,24 Juin 1999.
2 -Robert
Wade and Frank Veneroso,"The Gathering World Slump
and the Battle Over Capital Controls", New Left Review,
Septembre-Octobre 1998.
3
- Sveinbjorn Blondal et Hans Christiansen, "The
Recent Experience with Capital Flows to Emerging Market
Economies", OECD Working Paper ECO/WKP(99)3, février
1999,p.9.
4
-Malcom Dowling, "The Case for an Asian Return to Fixed
Exchange Rates", International Herald Tribune, 2 juillet
1998.
5
-William
C. Gruben et Darryl McLeod, "Capital Flows, Savings,
and Growth in the 1990s", Quaterly Review of Economics
and Finance 38, n03 (Automne 1998), pp.287-301 Ibid.
p.288
6
-Hyuk
Choe, Bong-Chan Kho, et René
M. Stuls, "Do
Foreign Investors Destabilize Stock Markets ? The Korean
Experience in 1997", Journal
of Financial Economics, 54, n°2 (1999) Ibid. p.229
Ibid. p.262
7
-Peter
B. Henry, "Stock Market Liberalization. Economic
Reform and Emerging Market Equitt Prices", Journal of
Finance, à paraître.
8
- Economic Research and Analysis Division, World Trade
Organization, "Financial
Services, Trade, Capital Flows, and Financial Instability",
Staff Working Paper ERAD 98-12, Décembre 1998
9 - Malcolm Knight, "Developing
and Transition Countries Confront Financial Globalization",
Finance and Developmen t, juin 1999.
10 - Une excellente étude sur le comportement des investisseurs
est celle de Charles
W. Calomiris et Joseph
R. Mason, "Contagion and Bank Failures during the
Great Depression : The June 1932 Chicago Banking Panic",
American Economic review 87 (1997).
11
- Philippe Bachetta et Eric van Wincoop, "Capital
Flows to Emerging Markets : Liberalization, Overshooting,
and Volatility", National Bureau of Economic Research
Working Paper 6539, avril 1998, p. 7
12
- Ibid. p. 16
13
- Ibid. p. 19 Ibid.
14
- Government
of Singapore Web site,
15
- J.P. Morgan, Asian Financial markets : second
Quarter 1999 (Singapore :J.P. Morgan, 1999).
16
- "Measuring
Globalization", Foreign
Policy, Janvier-Février 2001, pp. 56-65.
17
- Le principal tenant de cette thèse est Clyde
Prestowitz qui ouvrit la boite de Pandore avec Trading
Place (New York Basic Books, 1998), livfe dans lequel
il plaide pour que les Etats Unis développent leur politique
industrielle afin de combattre les importations japonaises.
18
- Dani
Rodrik, "Coordination, Failures and Government Policy
: A Model with Applications to East Asia and Eastern
Europe", Journal of International Economics, n°s 1-2
(février 1996), : 1-22.
19 - Brink
Lindsey and Aaron Lukas, "Revisiting
the Revisionists : The Rise and Fall of the Japanese
Economic Model", Cato Institute Trade Policy Analysis,
n°3, 31 juillet 1998, p.1.
20
- Natalia T. Tamirisa, "Exchange
and Capital Controls as Barriers to Trade", IMF
Staff Papers 46, n°1 (Mars 11999) : 69-88
21
- Pierre Poret : "Liberalizing
Capital Flows : Lessons from Asia", OECD Observer,
n°214, (octobre Novembre 1998) : 37.
22
- Shahid
Javed Burki, "Emerging Asia : Market Perceptions
and Economic Reality", EMP Financial Advisors LLC, washington
, 22 mars 2000.
23
- Dani
Rodrik, "Who
Needs Capital-Account Convertibility ?" , Should
the IMF Pursue Capital-Account Convertibility, Essays
in International Finance, n°27 (Princeton, NJ : Princeton
University, février 1999).
24
- Wade and Veneroso, p.18
25
- Salvadore Valdes, "Capital Controls in Chile Were
a Failure", Wall Street Journal,11 décembre 1998
26
- Sebastian
Edwards et julio Santaella, "Devaluation Controversies
in the Developing Countries", dans A Retrospective on
the Bretton Woods System, Michael Bordo et Barry Eichengreen,
(Chicago University Press, 1993); pp 405-460.
27
- Sebastian Edwards, "How
Effective Are capital Controls ?", Journal of Economic
Perspectives 13, n°4 (automne 1999): 65-84
28
- Blondal and Christiansen. P.M.Garber, "Derivatives
in International Flows", National Bureau of Economic
Research Working Paper n°6623, juin 1998..
29
- Carmen
Reinhart et R. Todd Smith, "Temporary
Capital Controls", manuscript.
30
- Ibid.
31 - "The Road Less Traveled", The Economist, 1er mai
1999.
32
- Voir David
F. de Rosa, In
Defense of Free Capital Markets, (New York : Bloomberg,
2001), p.185
33 - "Malaysia: The Short Term Outlook is Bright", Economist
Intelligence Unit Country Briefing, 13 mars 2000.
34
- De Rosa, p.183 Ron Hood, "Malaysian
Capital Controls", World Bank Working Paper n° 2536,
Janvier 2001, p.1.
35 - "The Road Less Traveled".
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