Petit
dossier de presse
1 Are
Democracy and Islam Capable of Coexisting
(International Herald Tribune) .
2/ Vers
un "post-islamisme" ? (Le Figaro,
Thierry de Montbrial)
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L'ISLAM
ET L'OCCIDENT par
Tony SULLIVAN
Les
temps actuels ne sont peut-être pas très
propices pour parler objectivement de l'Islam. A l'ouest,
l'Islam est de plus en plus associé à
l'image du terrorisme. Dans le monde musulman, une petite
minorité d'extrémistes défigurent
ce qui est la troisième et sans doute la plus
tolérante des grandes religions monothéistes
en invoquant la religion pour justifier des actes qui
relèvent de la criminalité la plus commune.
Les actions terroristes d'individus qui se disent musulmans
constituent d'abord et avant tout une attaque contre
l'esprit de tolérance, de compassion et de clémence
qui, historiquement, caractérise l'Islam à
la fois en tant que doctrine et pratique religieuse.
Sans
doute faut-il rappeler que c'est par le truchement d'auteurs
arabes (comme Abdala le Sarazin, découvert par
l'humaniste italien Pico della Mirandola) que l'Occident
a retrouvé le concept de la dignité humaine
et des droits de l'homme, à l'époque de
la Renaissance. "J'ai lu dans les archives des autorités
religieuses arabes, écrit Pico, qu'Abdala le
Sarazin, à qui on demandait ce qu'il pensait
qu'était la plus grande merveille du monde, répondit
: rien n'est plus merveilleux que l'Homme !". Qui était
cet Abdala ? Personne ne le sait vraiment. Peut-être
un parent du Prophète, à moins qu'il ne
s'agisse d'Ibn Qutaiba, un humaniste de l'époque
des Abbasides, auteur d'un ouvrage sur La création
de l'Homme.
Le
problème aujourd'hui est que, tant à l'Ouest
que dans le monde musulman, la tendance est à
oublier ce que les religions ont d'universel, et donc
de commun. De plus en plus rares sont les efforts déployés
pour acquérir une meilleure connaissance des
"autres". J'ai peur que si chrétiens et musulmans
ne s'écoutent pas davantage lorsqu'ils adressent
leurs prières à leur Dieu commun, ils
ne finissent par s'affronter sur d'obscures champs de
bataille. Les guerres entre religions ou entre civilisations
sont des guerres que personne ne gagne jamais. Alors
que commence un nouveau siècle, j'aimerais que
chrétiens et musulmans en profitent pour tenter
un nouveau commencement.
Il
est essentiel que les occidentaux comprennent enfin
que le Coran interdit toute imposition forcée
de l'Islam à des non musulmans. Le Coran croît
au libre-arbitre, conçu comme la liberté
reconnue à chacun de choisir de croire ou de
ne pas croire. En ce qui concerne la tolérance
religieuse, le Coran est formel : "Nulle contrainte
en religion !" (2:256). "La vérité émane
de votre Seigneur", écrit le Coran; "Quiconque
le veut, qu'il croit, et quiconque le veut qu'il mécroie"
(18:29). Plus loin : "Ô gens! Certes la vérité
vous est venue de votre Seigneur. Donc, quiconque est
dans le bon chemin ne l'est que pour lui-même;
et quiconque s'égare, ne s'égare qu'à
son propre détriment"(10:108). Lorsque certains
musulmans, ou des régimes qui se disent Islamistes,
violent ces injonctions favorables à la tolérance
et au pluralisme religieux, ils ne font rien moins que
transgresser les dogmes les plus fondamentaux de l'Islam
lui-même (..).
Les
musulmans comprennent leur foi comme une forme pure
et inaltérée du monothéisme d'Abraham,
purgé de toutes les trahisons textuelles et malentendus
théologiques qui, disent-ils, entâchent
les traditions judaïques et chrétiennes.
Pendant toute une période, après que Mahomet
ait commencé son aventure, en 610 après
Jésus-Christ, il est clair qu'il n'avait aucune
conscience qu'il allait établir une forme nouvelle
et totalement distincte de monothéisme abrahmique.
Il concevait sa mission comme celle de n'importe lequel
des prophètes qui, reconnaissait-il, l'avaient
précédé. Cette mission, comme toutes
les précédentes du monde sémite
ancien, consistait tout simplement à appeler
l'humanité à se repentir de ses fautes
pour découvrir l'amour et la clémence
de celui qu'on nomme en langue arabique al-Lah, c'est
à dire le Dieu seul et unique. Mahomet a intégré
dans le Coran de nombreux passages des écritures
tant juives que chrétiennes. Ce n'est qu'en 624
qu'il demanda que les prières se fassent désormais
non plus en se tournant en direction de Jérusalem,
mais de La Mecque, la capitale commerciale de l'Arabie.
C'est par ce geste spectaculaire, en remplaçant
Jérusalem par La Mecque, que Mahomet fit de l'Islam
une religion monothéiste distincte et séparée
des deux autres religion révélées
de la tradition abrahmique auxquelles il devait pourtant
beaucoup.
C'est
pourquoi il me semble que les occidentaux font une erreur
en qualifiant leur civilisation de "judéo-chrétienne".
Le terme de civilisation "abrahmique" conviendrait mieux.
L'expression "judéo-chrétienne" conduit
à exclure l'Islam d'un monde de valeurs que seuls
les juifs et les chrétiens partageraient. En
ce sens, c'est non seulement inexacte, mais cela conduit
aussi à renforcer à tort le sentiment
de différence et d'opposition qui existerait
entre l'occidental et le stéréotype du
musulman vu comme un ennemi. Les occidentaux ignorent
souvent qu'en fait l'Islam partage avec le Judaïsme
et le Christianisme une longue histoire commune ainsi
que de nombreuses croyances et orientations religieuses
et culturelles. Selon les termes même de l'Iman
Muhammad Abd al-raouf, les musulmans croient "à
l'Evangile chrétien, au Prophète chrétien
(Jésus-Christ), à ses douze apôtres,
à la virginité de sa mère, et à
sa miraculeuse naissance… Par dessus tout, nous partageons
la même croyance en notre Dieu commun". Pour dire
les choses plus directement, disons clairement que sans
le Judaïsme ni le Christianisme qui l'ont précédé,
l'Islam tel qu'enseigné et pratiqué aujourd'hui
n'aurait tout simplement jamais existé.
Notons
au passage que ce terme "judéo-chrétien"
n'a vraiment acquis l'usage qui en est fait que depuis
un peu moins de cinquante ans. Dans les années
cinquante, pour dire la même chose, on parlait
alors de l'héritage "gréco-romain". Il
reste encore à écrire l'histoire de ce
passage du "gréco-romain" au "judéo-chrétien".
Avec quelques 6 millions de musulmans aux Etats-Unis,
contre seulement 5,6 millions de juifs, et d'importantes
communautés musulmanes dans tous les grands pays
d'Europe, il me semble que le moment serait venu de
repenser comment décrire de manière plus
exacte les civilisations et les catégories appartenant
à l'univers des religions monothéistes.
Il me semble essentiel de bien comprendre qu'à
ce titre, l'Islam appartient totalement à l'Occident,
ainsi que de reconnaître que l'Occident est devenu
ce qu'il est grâce et par l'Islam.
Il
faut se souvenir que la Révélation islamique
s'est déroulée et s'est diffusée
exactement sur les mêmes lieux et dans le même
environnement sémitique que le Judaïsme
et le Christianisme. Comme eux, l'Islam est né
aux alentours de la Méditerranée(..).
Tant sur le plan religieux que culturel, l'Islam - plus
précisément l'Islam arabe - doit être
considéré comme faisant partie de la même
civilisation méditerranéenne qui a si
profondément marqué tant le Judaïsme
que le Christianisme. En vérité, quoiqu'on
en dise souvent, l'Occident ne s'arrête pas au
Bosphore; il s'étend jusqu'à l'Indus.
A
cet égard, il est intéressant de remarquer
que, tant pour les chinois que pour les indiens, l'Ouest
est conçu comme l'aboutissement d'un seul bloc
de civilisation fruit de trois éléments
constituants : Byzance, l'Europe, et le monde de l'Islam
méditerranéen. Il est certain que pour
les autres civilisations qui se situent à l'Est,
l'Occident ne se réduit pas à l'addition
de l'Europe et de l'Amérique, mais comprend également
tant le monde de la Chrétienté arabe que
celui des arabes musulmans. Le remarquable historien
qu'est Léonard Liggio a fort bien démontré
ce point en écrivant :
"Quand
l'Islam a émergé, il a épousé
( tout particulièrement en Syrie) la culture
grecque que tant Byzance que l'Europe refusaient alors.
L'Islam a poussé les arts de la logique, de la
philosophie et de la science bien au-delà de
ce dont il avait hérité du monde grecque.
C'est cette tradition intellectuelle que le monde islamique
a ensuite transmis à l'Europe… L'Europe s'est
construite en grande partie sur les épaules de
cette tradition islamique. De la même façon,
l'Islam a construit sur les traditions capitalistes
et commerciales du monde grecque, et pendant plusieurs
siècles se retrouvé fort en avance sur
ce qui se passait alors en Europe et à Byzance.
Plus tard, l'Islam a souffert du joug de la domination
Ottomane. L'Islam est devenue partie intégrante
d'un seul grand empire, divergeant en cela de l'Europe
qui est restée éclatée entre un
grand nombre de polities rivales mais partageant une
même continuité culturelle…"
L'idée
centrale de Liggio est que les trois religions de la
Révélation se sont façonnées
mutuellement et qu'il faut toutes les considérer
comme héritières de la civilisation grecque.
Pour Liggio il ne fait aucun doute que le Judaïsme,
la Chrétienté et l'Islam font partie d'une
même grande civilisation dont la frontière
orientale, comme je vous l'ai dit, se situe plutôt
sur l'Indus qu'au détroit du Bosphore.
Il
est vrai qu'aujourd'hui, parmi le milliard de musulmans
que compte le monde, il n'y a plus guère qu'un
musulman sur cinq qui soit arabe. La grande majorité
des musulmans se trouvent désormais concentrés
dans l'est et le sud-est de l'Asie. Il y a plus de musulmans
en Malaisie seulement (185 millions) que dans tout le
monde arable(..). Il n'en reste pas moins que lorsque
Samuel P. Huntington annonce un futur clash des civilisations
mettant face à face l'Islam et l'Occident, ce
n'est pas du tout à ces musulmans là qu'il
pense. Son problème, c'est la minorité
de musulmans arabes qui, avec leurs frères arabes
chrétiens, habitent le sud et l'est du bassin
méditerranéen. Personnellement, je me
demande comment 250 millions de musulmans arabes, gouvernés
le plus souvent par des états faibles et non
démocratiques, en pleine déconfiture économique,
pourraient un jour être en mesure de monter une
grande croisade anti-occidentale susceptible de réellement
mettre l'Ouest en danger ? Huntington n'apporte pas
de réponse à cette question (..).
Aucun
terme ne donne davantage lieu à malentendu que
celui de "jihad", et cela tant de la part des
musulmans que des non musulmans. Pour les milieux musulmans
extrémistes, comme pour le grand public occidental,
le mot jihad est immédiatement associé
à l'idée de conflit militaire, d'usage
de la force, de contrainte, et d'intolérance.
J'insiste pour faire remarquer que toutes les entendements
du jihad qui en font d'abord et avant tout une expression
de violence sont en réalité totalement
en contradiction avec les enseignements du Coran. Ils
sont radicalement anti-coraniques, et représentent
un puissant obstacle au renouveau d'un véritable
dialogue entre l'Ouest et le monde musulman.
A
l'Ouest, la plupart de ceux qui s'en prennent à
l'Islam sont en réalité des gens qui n'ont
aucune connaissance de l'arabe. Il faut commencer par
étudier les différents sens du mot jihad,
tels que le résument les deux meilleurs dictionnaires
d'arabe que je connaissent. La racine arabe du mot jihad
peut désigner toute une série d'action
possibles : "essayer", "tenter", "faire tout son possible",
"s'efforcer de", "se battre pour", "se mettre en quatre"…
Dans les quatre classes de verbes où la racine
apparaît, on n'en trouve qu'une (la classe trois)
où l'usage de cette racine renvoie à une
notion impliquant une quelconque activité militaire.
Et même là, la connotation guerrière
n'apparaît-elle qu'à un niveau subsidiaire.
Les deux dictionnaires s'accordent ainsi pour reconnaître
que les expressions "faire tout son possible pour",
ou " se battre pour", prises dans une acception essentiellement
d'effort moral et sprirituel, sont encore celles qui
se rapprochent le mieux du sens principal défini
par ce verbe.
Historiquement,
Jihad a toujours été compris par les musulmans
comme voulant dire deux choses différentes, l'une
étant de loin plus importante que l'autre. La
"grande" jihad se réfère à l'éternet
combat qui oppose l'âme chaque être humain
aux tentations et aux ruses de Satan. La "petite" jihad,
celle sur laquelle on insiste le plus aujourd'hui mais
qui n'avait jamais joué qu'un rôle mineur
dans l'histoire de l'Islamn, se rapporte à la
conduite d'une guerre défensive entreprise pour
protéger la communauté islamique. Le Coran
ne s'exprime très explicitement que pour ce qui
concerne l'acceptabilité d'une guerre défensive
: "Et combat à la manière de Dieu ceux
qui combattent contre toi; ne soit pas l'agresseur,
car surement Dieu n'aime pas les agresseurs" (2:19).
Le combat, explique le Coran, est permis aux musulmans,
mais seulement contre les gens "qui ont violé
leurs serments, qui ont voulu bannir le Messager et
alors que ce sont eux qui vous ont attaqués les
premiers" (9:13). Quand une guerre pour défendre
sa foi est inévitable, le Coran explique clairement
que personne ne doit en profiter amasser des richesses
pillées. " Qu'ils combattent donc dans le sentier
d'Allah, ceux qui troquent la vie présente contre
la vie future" (4:74). Surtout, le Coran insiste sur
le fait que la Paix est largement préférable
au conflit militaire : " Et s'ils inclinent à
la paix, incline vers celle-ci (toi aussi) et place
ta confiance en Allah… Et s'ils veulent te tromper,
alors Allah te suffira" (8:61,62). En fait l'acception
coranique de jihad est très proche de la notion
chrétienne de "guerre juste".
Je
conclurai donc par une citation extraite d'un livre
où un auteur américain, Peter Kreeft,
du Boston College, imagine un dialogue fictif avec Mahomet.
"Islam et jihad, fait-il dire au Prophète,
sont deux termes intrinsèquement interdépendants.
Car Islam veut dire non seulement "soumission",
mais aussi "paix", la paix que le monde concret ne peut
pas donner, la paix que seul Dieu peut apporter quand
nous nous soumettons à Lui. Cette soumission
requiert une jihad intérieure, une guerre
contre la guerre que menons contre notre Seigneur. Nous
aboutissons ainsi au paradoxe que la paix (Islam)
ne peut être atteinte qu'au terme d'une guerre
(jihad). Mais cette paix mène aussi à
la guerre, car la soumission qui en est la condition
nous impose d'obéir à la volonté
de Dieu qui est, pour nous, de devenir les combattants
de la foi contre le mal".
S'il
est déjà difficile de parler de l'Islam
objectivement, il est aujourd'hui encore plus difficile
de persuader les gens que le renouveau de l'Islam contemporain
est en réalité quelque chose de radicalement
différent de l'image fanatique et politiquement
extrémiste à laquelle les médias
occidentaux nous ont habitués. Au moins dans
le monde arabe, la référence au "fondamentalisme"
évoque en priorité un phénomène
de modération politique, favorable aux valeurs
traditionnelles, à des formes de gouvernement
limité et responsable, ainsi qu'à un développement
économique fondé sur la propriété
privée et l'entreprise. Ce renouveau islamique
a largement réussi là où les nationalistes
arabes anti-religieux avaient échoué;
par exemple pour faire sortir les femmes de leur réclusion
domestique et les inciter à intervenir activement
tant dans la vie politique qu'au sein de la société
civile. Comme les conservateurs américains, la
plupart des personnes et des groupes impliqués
dans ce renouveau islamique contemporain s'accordent
sur un programme qui donne la priorité aux "choses
permanentes", à "la sagesse des anciens", et
à toute une série d'orientations culturelles
profondément opposées au radicalisme laïque
des anciens nationalistes. A ce jour, le Vatican est
la seule de toutes les institutions occidentales à
admettre cette vérité.
Aussi
le retour d'une foi religieuse active dans l'ensemble
du monde musulman est-il quelque chose dont nous devons
plutôt nous féliciter. Ce renouveau islamique
a largement purgé les pays musulmans (à
l'exception notable de l'Irak et de la Syrie) des influences
socialistes et nationalistes qu'a incarné autrefois
Gamal Abdel Nasser. Partout les mouvements islamiques
s'efforcent de faire renaître une véritable
société civile, un "troisième secteur",
à la disparition desquels l'étatisme nassérien
s'était tant attaché. Aujourd'hui, les
intellectuels arabes et musulmans mènent campagne
pour réduire les pouvoirs de l'Etat et réaliser
un équilibre approprié entre liberté
et communauté. Partout, ces intellectuels développent
une conception de la culture et des rapports entre tradition
et société fort proche de ce que l'on
trouve aujourd'hui chez le regretté Russell Kirk,
chez Robert Nisbet, ou encore chez Grace Goodell, ce
professeur de John Hopkins University spécialiste
des cultures et sociétés du tiers monde.
Cette réaffirmation d'un courant conservateur
dans le monde musulman devrait être exploité
pour y recruter de nouveaux alliés dans le combat
que nous menons aujourd'hui contre le radicalisme laïque
de la modernité finissante qui domine tant nos
modes de pensée contemporains (..).
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