En
réalité, répond-il, il s'agit d'une
décision tragique. Une décision qui ne
contribuera en rien à lutter efficacement contre
une épidémie qui a déjà
tué plus de 26 millions d'africains depuis les
années 1980, et qui touche chaque année
3 millions de gens en plus. Parce qu'elle renforçe
le camp de ceux qui veulent généraliser
partout le contrôle des prix pharmaceutiques,
et réduire la protection qu'offre la législation
internationale sur les brevets, la conséquence
sera exactement l'inverse de ce qui est recherché.
La génération actuelle de médicaments
contre le SIDA risque d'être la dernière
à avoir vu le jour avant longtemps.
Le
SIDA se répand en Afrique non parce que les médicaments
sont trop chers, mais parce que la plupart des pays
africains continuent de se comporter comme s'ils ignoraient
la maladie, comme s'ils n'avaient rien à en faire.
La seule exception est l'Ouganda qui, dès 1986,
a lançé un programme de prévention
et de traitement afin d'arrêter la transmission
du SIDA de mère à enfant. Depuis lors,
le taux de contamination a baissé de 30 % de
la population en 1986 à environ 14,5 % en 1999.
C'est
une illusion de croire que rendre bon marché,
ou même gratuits, les médicaments antivirus
suffira à améliorer l'état de millions
de gens touchés par la maladie. Ce ne sont pas
les distributions gratuites de nourriture dans le monde
entier qui empêchent tant d'enfants du tiers-monde
de mourir de faim encore plus vite qu'ils ne meurrent
du sida. Le fait qu'on dispose aujourd'hui en Afrique
de médicaments gratuits et fort efficaces contre
la malaria n'empêche en rien la maladie de continuer
à se répandre et de tuer chaque année
plus de deux millions de personnes. Il en va de même
en Russie, avec la tuberculose.
En
réalité, il y a déjà quelques
temps que plusieurs pays d'Afrique disposent de médicaments
antisida très largement gratuits, mais peu en
tirent vraiment avantage. On n'en compte que quatre
qui participent aux programmes de distribution mis en
place par les firmes pharmaceutiques, beaucoup par manque
d'intérêt, mais aussi à cause de
l'inexistence d'infrastructures médicales adaptées
(comme par exemple la pénurie de personnel médical).
De même ce ne sont pas les droits de propriété
qui posent un vrai problème. Les produits anti-sida
fabriqués par Bristol-Myers ne font en Afrique
l'objet d'aucune protection au titre des brevets. Les
fabriquants de produits génériques auraient
donc déjà pu entrer sur le marché
s'ils l'avaient désiré. Mais aucun ne
l'a fait - tout simplement parce qu'il n'y a pas de
demande.
Les
grandes organisations caritatives se sont, sans fausse
honte, jointes à la curée et ont ajouté
leur voix à ceux qui plaident la cause des produits
génériques, alors qu'elles savent pertinemment
que le prix n'est pas le problème. Goldberg cite
nommément le cas de Medecins sans frontières.
L'organisation, raconte-t-il,s'est vue offrir un programme
de tri-thérapie pour ses activités africaines
à un coût moyen de 350 $ par an - contre
un prix, aux USA, de 10 000 $ -, et pourtant elle a
rechigné. Le groupe participe activement à
toutes les campagnes médiatiques lancées
contre les prix des médicaments et la protection
des brevets. Mais lorsqu'il s'est retrouvé face
à une offre quasiment gratuite, il a reconnu
qu'il n'était en mesure de traiter guère
plus de 2000 patients dans dix des pays où il
était présent.
Pour
Robert Goldberg, la réaction de Médecins
sans frontières donne une idée de
ce qui attend les sud-africains malades du sida en conséquence
d'une méconception totale de la situation. En
1997, l'Afrique du sud a adopté une loi qui permet
d'y importer et fabriquer des copies génériques
de médicaments sans tenir compte des droits de
propriété garantis par le droit international.
Aujourd'hui, avec le soutien des organisations d'aide
aux malades du sida, elle déclare vouloir acheter
et fabriquer des médicaments génériques
sans tenir compte de la violation des traités
internationaux que cela entraînerait.
Bristol-Myers
Squibbs considére qu'il s'agit en réalité
d'une vaste opération de bluff. Le laboratoire
peut d'autant mieux se permettre de le dire qu'il a
récemment renoncé à tout droit
de propriété sur ses brevets en Afrique
du Sud. Depuis cette décision, fait-il remarquer,
le gouvernement sud-africain ne s'est jamais adressé
à lui pour effectuer la moindre demande concernant
des produits de son catalogue. En fait, à peine
les principaux laboratoires mondiaux avaient-ils annoncé
leur décision de cesser leurs poursuites devant
les tribunaux, que le ministre de la santé sud-africain
déclarait que son gouvernement n'était
même pas certain de vouloir faire usage des médicaments
anti-rétroviraux, et qu'il n'avait pas de projets
immédiats pour en obtenir.
Le
paradoxe est que, depuis des années, l'Afrique
du Sud est le pays d'Afrique qui s'est montré
le plus indifférent à l'épidémie
de sida. L'achat de médicaments en tous genres
ne réprésente dans son budget qu'une somme
de 279 millions de dollars, contre 42 milliards pour
les dépenses militaires. Le pays ne dépense
pratiquement rien pour aider ses malades pauvres et
illétrés à suivre une thérapie
à peu près correcte, avec la bonne combinaison
de médicaments et le respect des programmations
prévues. De toute façon, c'est presque
impossible dans les régions rurales où
la plupart des gens ne disposent ni de l'eau courante,
ni de l'électricité, n'ont pas de nutrition
équilibrée, et où tout équipement
médical fait quasiment défaut. Dans les
villes, près de la moitié des médicaments
stockés dans les hôpitaux publics sont
volés pour être revendus ensuite sur les
marchés européens.
L'Afrique
du Sud, conclut l'économiste du NCPA, se porterait
beaucoup mieux si son gouvernement copiait au moins
l'exemple de l'Ouganda en combinant la prévention
avec un programme de réduction des risques de
contamination à la naissance fondé sur
l'usage au moins à 50 % de l'AZT, une substance
qui, elle, est disponible à quelques pennies
la dose. Mais, comme le souligne The Economist, "il
n'y est guère disposé en raison de son
hostilité de principe aux grandes compagnies
pharmaceutiques".
L'Afrique
du Sud est sans doute le pays qui, depuis longtemps,
en fait sans doute le moins en matière d'activisme
anti-sida. Ainsi, si les activistes et groupes consuméristes
américains prennent de manière aussi passionnée
fait et cause pour le combat sud-africain contre le
sida, c'est essentiellement pour des raisons politiques,
parce que cela contrait les grande firmes à la
défensive. Pour eux la législation sud
africaine sur les brevets est le modèle de ce
qu'ils souhaiteraient voir généralisé
aux Etats-Unis à l'encontre de l'industrie pharmaceutique.
Ce qui les intéresse est de voir les autres pays
adopter le même genre de lois qui permettent de
saisir les droits de propriété intellectuels
sur tout médicament qu'ils considèrent
comme essentiel à la santé publique afin
d'en généraliser la copie.
La
conséquence de tout ceci est en réalité
d'empêcher l'Afrique de développer une
réelle action de prévention et de traitement
de la maladie. Le véritable objectif de tous
ces activistes est moins de mettre fin au sida que de
réduire à zéro les bénéfices
de l'industrie pharmaceutique.
En
ce qui concerne le sida, la seule solution efficace
passe par la prévention. Ce dont les pays africains
ont prioritairement besoin est au moins autant d'investir
dans le développement d'une véritable
infrastructure médicale, que de pouvoir disposer
de vaccins bon marché. Des vaccins qui, de toute
façon, ne pourront être découverts
et mis sur le marché que par les grandes sociétés
privées.
Le
vrai problème des pays pauvres est beaucoup plus
celui du développement et de ses moyens, que
le prix des médicaments ou les brevets. Or si
les activistes adversaires des grands laboratoires l'emportent
sous couvert de consumérisme, la recherche sur
les vaccins disparaîtra. C'est ce à quoi
l'on aboutira inéluctablement s'ils continuent
de demander que tous les pays généralisent
leur contrôle sur les prix de vente et d'importation
des médicaments.
Ce
n'est pas en contrôlant les prix ni en détruisant
de manière délibérée les
droits de propriété intellectuelle que
l'on contribuera beaucoup a améliorer l'état
de santé général des populations
de ces pays. Mais il y a une chose dont on peut être
sûr : que cela réduira l'innovation. Tout
retard supplémentaire dans la recherche et le
traitement du sida condamnera le continent africain
à s'enfoncer encore davantage dans la misère
et la douleur. Et ce seront bien plus les activistes
de l'anti-sida, ainsi que leurs fidèles et inmanquables
supporters des médias, qui en seront responsables
que les compagnies pharmaceutiques tant détestées.