23 avril 2001

 

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Dossier du Boston Globe sur le SIDA et les africains.

Le problème du sida dans les pays pauvres est beaucoup plus celui du développement et de ses moyens que le prix des médicaments ou les brevets.

 

 

 

La controverse sur les laboratoires et le sida en Afrique : la réponse d'un think tank libéral

 

 

 

A lire également :

"South Africa's Battle with AIDS and Drug Prices", par Duncan Reekie, Professeur à l'Université de Witswartersrand à Johannesbourg, membre de la Société du Mont Pélerin.

 

Le NCPA (National Center for Public Policy Analysis) est beaucoup moins connu que Heritage ou le Cato Institute. C'est néanmoins l'un des "think tanks" libéraux les plus importants des Etats-Unis; tout au moins l'un de ceux dotés des moyens les plus élevés. Localisé à Dallas, dirigé par John Goodman, c'est notamment vers lui qu'il faut se tourner pour tous les problèmes et politiques qui concernent la santé.

Les médias ont salué l'abandon par les grands laboratoires américains des poursuites judiciaires contre l'Etat sud-africain comme une grande victoire de ceux qui défendent les droits des victimes de l'épidémie de SIDA. Dans un article publié par le Wall Street Journal (23 avril 2001), un chercheur du NCPA, Robert M. Glodberg, remet la réalité à sa place.

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Les médias et les activistes de l'anti-mondialisation, écrit Robert Goldberg, se sont bruyamment félicités de voir les grandes compagnies pharmaceutiques mondiales baisser pavillon dans l'affaire qui les opposait au gouvernement sud-africain à propos de la fabrication sur place de médicaments génériques anti-sida. Ils y ont vu une grande victoire des miséreux du tiers-monde contre les trusts pharmaceutiques multinationaux; une manière d'arriver enfin à les empêcher de réaliser des bénéfices scandaleusement élevés.

En réalité, répond-il, il s'agit d'une décision tragique. Une décision qui ne contribuera en rien à lutter efficacement contre une épidémie qui a déjà tué plus de 26 millions d'africains depuis les années 1980, et qui touche chaque année 3 millions de gens en plus. Parce qu'elle renforçe le camp de ceux qui veulent généraliser partout le contrôle des prix pharmaceutiques, et réduire la protection qu'offre la législation internationale sur les brevets, la conséquence sera exactement l'inverse de ce qui est recherché. La génération actuelle de médicaments contre le SIDA risque d'être la dernière à avoir vu le jour avant longtemps.

Le SIDA se répand en Afrique non parce que les médicaments sont trop chers, mais parce que la plupart des pays africains continuent de se comporter comme s'ils ignoraient la maladie, comme s'ils n'avaient rien à en faire. La seule exception est l'Ouganda qui, dès 1986, a lançé un programme de prévention et de traitement afin d'arrêter la transmission du SIDA de mère à enfant. Depuis lors, le taux de contamination a baissé de 30 % de la population en 1986 à environ 14,5 % en 1999.

C'est une illusion de croire que rendre bon marché, ou même gratuits, les médicaments antivirus suffira à améliorer l'état de millions de gens touchés par la maladie. Ce ne sont pas les distributions gratuites de nourriture dans le monde entier qui empêchent tant d'enfants du tiers-monde de mourir de faim encore plus vite qu'ils ne meurrent du sida. Le fait qu'on dispose aujourd'hui en Afrique de médicaments gratuits et fort efficaces contre la malaria n'empêche en rien la maladie de continuer à se répandre et de tuer chaque année plus de deux millions de personnes. Il en va de même en Russie, avec la tuberculose.

En réalité, il y a déjà quelques temps que plusieurs pays d'Afrique disposent de médicaments antisida très largement gratuits, mais peu en tirent vraiment avantage. On n'en compte que quatre qui participent aux programmes de distribution mis en place par les firmes pharmaceutiques, beaucoup par manque d'intérêt, mais aussi à cause de l'inexistence d'infrastructures médicales adaptées (comme par exemple la pénurie de personnel médical). De même ce ne sont pas les droits de propriété qui posent un vrai problème. Les produits anti-sida fabriqués par Bristol-Myers ne font en Afrique l'objet d'aucune protection au titre des brevets. Les fabriquants de produits génériques auraient donc déjà pu entrer sur le marché s'ils l'avaient désiré. Mais aucun ne l'a fait - tout simplement parce qu'il n'y a pas de demande.

Les grandes organisations caritatives se sont, sans fausse honte, jointes à la curée et ont ajouté leur voix à ceux qui plaident la cause des produits génériques, alors qu'elles savent pertinemment que le prix n'est pas le problème. Goldberg cite nommément le cas de Medecins sans frontières. L'organisation, raconte-t-il,s'est vue offrir un programme de tri-thérapie pour ses activités africaines à un coût moyen de 350 $ par an - contre un prix, aux USA, de 10 000 $ -, et pourtant elle a rechigné. Le groupe participe activement à toutes les campagnes médiatiques lancées contre les prix des médicaments et la protection des brevets. Mais lorsqu'il s'est retrouvé face à une offre quasiment gratuite, il a reconnu qu'il n'était en mesure de traiter guère plus de 2000 patients dans dix des pays où il était présent.

Pour Robert Goldberg, la réaction de Médecins sans frontières donne une idée de ce qui attend les sud-africains malades du sida en conséquence d'une méconception totale de la situation. En 1997, l'Afrique du sud a adopté une loi qui permet d'y importer et fabriquer des copies génériques de médicaments sans tenir compte des droits de propriété garantis par le droit international. Aujourd'hui, avec le soutien des organisations d'aide aux malades du sida, elle déclare vouloir acheter et fabriquer des médicaments génériques sans tenir compte de la violation des traités internationaux que cela entraînerait.

Bristol-Myers Squibbs considére qu'il s'agit en réalité d'une vaste opération de bluff. Le laboratoire peut d'autant mieux se permettre de le dire qu'il a récemment renoncé à tout droit de propriété sur ses brevets en Afrique du Sud. Depuis cette décision, fait-il remarquer, le gouvernement sud-africain ne s'est jamais adressé à lui pour effectuer la moindre demande concernant des produits de son catalogue. En fait, à peine les principaux laboratoires mondiaux avaient-ils annoncé leur décision de cesser leurs poursuites devant les tribunaux, que le ministre de la santé sud-africain déclarait que son gouvernement n'était même pas certain de vouloir faire usage des médicaments anti-rétroviraux, et qu'il n'avait pas de projets immédiats pour en obtenir.

Le paradoxe est que, depuis des années, l'Afrique du Sud est le pays d'Afrique qui s'est montré le plus indifférent à l'épidémie de sida. L'achat de médicaments en tous genres ne réprésente dans son budget qu'une somme de 279 millions de dollars, contre 42 milliards pour les dépenses militaires. Le pays ne dépense pratiquement rien pour aider ses malades pauvres et illétrés à suivre une thérapie à peu près correcte, avec la bonne combinaison de médicaments et le respect des programmations prévues. De toute façon, c'est presque impossible dans les régions rurales où la plupart des gens ne disposent ni de l'eau courante, ni de l'électricité, n'ont pas de nutrition équilibrée, et où tout équipement médical fait quasiment défaut. Dans les villes, près de la moitié des médicaments stockés dans les hôpitaux publics sont volés pour être revendus ensuite sur les marchés européens.

L'Afrique du Sud, conclut l'économiste du NCPA, se porterait beaucoup mieux si son gouvernement copiait au moins l'exemple de l'Ouganda en combinant la prévention avec un programme de réduction des risques de contamination à la naissance fondé sur l'usage au moins à 50 % de l'AZT, une substance qui, elle, est disponible à quelques pennies la dose. Mais, comme le souligne The Economist, "il n'y est guère disposé en raison de son hostilité de principe aux grandes compagnies pharmaceutiques".

L'Afrique du Sud est sans doute le pays qui, depuis longtemps, en fait sans doute le moins en matière d'activisme anti-sida. Ainsi, si les activistes et groupes consuméristes américains prennent de manière aussi passionnée fait et cause pour le combat sud-africain contre le sida, c'est essentiellement pour des raisons politiques, parce que cela contrait les grande firmes à la défensive. Pour eux la législation sud africaine sur les brevets est le modèle de ce qu'ils souhaiteraient voir généralisé aux Etats-Unis à l'encontre de l'industrie pharmaceutique. Ce qui les intéresse est de voir les autres pays adopter le même genre de lois qui permettent de saisir les droits de propriété intellectuels sur tout médicament qu'ils considèrent comme essentiel à la santé publique afin d'en généraliser la copie.

La conséquence de tout ceci est en réalité d'empêcher l'Afrique de développer une réelle action de prévention et de traitement de la maladie. Le véritable objectif de tous ces activistes est moins de mettre fin au sida que de réduire à zéro les bénéfices de l'industrie pharmaceutique.

En ce qui concerne le sida, la seule solution efficace passe par la prévention. Ce dont les pays africains ont prioritairement besoin est au moins autant d'investir dans le développement d'une véritable infrastructure médicale, que de pouvoir disposer de vaccins bon marché. Des vaccins qui, de toute façon, ne pourront être découverts et mis sur le marché que par les grandes sociétés privées.

Le vrai problème des pays pauvres est beaucoup plus celui du développement et de ses moyens, que le prix des médicaments ou les brevets. Or si les activistes adversaires des grands laboratoires l'emportent sous couvert de consumérisme, la recherche sur les vaccins disparaîtra. C'est ce à quoi l'on aboutira inéluctablement s'ils continuent de demander que tous les pays généralisent leur contrôle sur les prix de vente et d'importation des médicaments.

Ce n'est pas en contrôlant les prix ni en détruisant de manière délibérée les droits de propriété intellectuelle que l'on contribuera beaucoup a améliorer l'état de santé général des populations de ces pays. Mais il y a une chose dont on peut être sûr : que cela réduira l'innovation. Tout retard supplémentaire dans la recherche et le traitement du sida condamnera le continent africain à s'enfoncer encore davantage dans la misère et la douleur. Et ce seront bien plus les activistes de l'anti-sida, ainsi que leurs fidèles et inmanquables supporters des médias, qui en seront responsables que les compagnies pharmaceutiques tant détestées.