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En
toute logique, rappelle avec raison l'hebdomadaire
économique britannique, on ne devrait pas
en avoir besoin. Il est en effet erroné
de croire qu'une politique de libéralisation
des échanges ne peut être bénéfique
que s'il y a réciprocité, si les
partenaires étrangers acceptent de faire
de même, et de désarmer eux-aussi
leurs tarifs douaniers.
La
doctrine libérale du libre-échange
est une doctrine de désarmement unilatéral.
Même s'il est tout seul à le faire
au sein d'un monde protectionniste, le pays qui
baisse ses droits de douane est toujours gagnant.
L'idée commune que ce sont les étrangers
qui vont y gagner car ils vont inonder le marché
de produits bon marchés néglige
trois choses : 1.c'est de toute façon l'intérêt
des consommateurs de bénéficier
de biens moins chers et de meilleure qualité;
2.la disparition des droits de douane permet aux
producteurs nationaux de s'approvisionner à
moindre coûts; enfin 3.la concurrence étrangère
est un facteur qui pousse l'industrie nationale
à faire des efforts de productivité
et donc à devenir plus compétitive.
Au
siècle dernier, pour dénoncer l'absurdité
des politiques mercantilistes, Frédéric
Bastiat utilisait l'image du gouvernement qui
déciderait de jeter des blocs de béton
dans ses ports pour bloquer les importations.
Ce n'est pas parce que les autres font des choses
aussi idiotes, expliquait-il, qu'il nous faut
faire de même. The Economist, lui,
fait la comparaison avec les investissements publics
: "conditionner la baisse des droits de douane
à la réciprocité des autres
pays, écrit-il, est tout aussi absurde
que d'expliquer qu'on n'investira pas dans la
construction de nouvelles routes, de nouveaux
ponts ou de nouvelles écoles tant que les
autres n'auront pas promis d'en faire autant.
C'est ce qu'avait bien compris Adam Smith".
Mais
alors, pourquoi avons-nous créé
des organisations internationales telles que le
GATT, ou son successeur l'OMC ? En avons-nous
vraiment besoin ? (Who needs the WTO ? titre
de l'article). La réponse, explique The
Economist, se trouve dans l'idée que
baisser les protections douanières est
une décision toujours politiquement coûteuse;
et donc que progresser par voie d'échanges
de "concessions" réciproques
négociées dans une enceinte internationale,
est une technique qui devrait permettre de réduire
l'opposition des groupes de pression les plus
concernés.
Autrement
dit, les organisations internationales de type
GATT ou OMC existent non pas parce qu'elles seraient
indispensables à l'établissement
du libre-échange. Mais parce que leur médiation
permettrait aux gouvernements de plus facilement
fermer le caquet des groupes de pression les plus
fortement opposés aux réformes.
La sanction d'accords diplomatiques internationaux,
argumente The Economist, est également
une technique qui, par effet de cliquet, rend
plus difficiles les retours en arrière.
Même
si elles ne sont pas totalement conformes aux
canons de le pensée libérale, ces
organisations ont donc quand même une utilité.
Mais, ajoute aussitôt le journal britannique,
cette démarche - à grands renforts
de réunions spectacles hautement médiatisées
- comporte quand même un inconvénient
: celui d'accréditer dans l'opinion publique
que toute mesure de libéralisation comporte
un coût pour lequel chacun aurait un droit
à obtenir compensation des autres. Ce qui
signifie que, paradoxalement, en prétendant
jouer un rôle de relations publiques qui
devrait faciliter la démarche des gouvernements
dans la recherche d'une liberté plus grande
des échanges, ces organismes pactisent
avec le diable, et contribuent en réalité
- par leur démarche progressive - à
ancrer encore davantage les réflexes mercantilistes
dans une opinion qui y est déjà
assez naturellement prédisposée.
Pour
The Economist, cet effet pervers est la
principale leçon que l'on doit tirer de
la réunion ratée de Seattle. Par
exemple, en prenant une position dure, en conditionnant
la signature d'un accord à l'acceptation
par les autres pays - notamment les pays en voie
de développement - de certaines disciplines
en matière de législation du travail
ou de normes environnementales, Bill Clinton a
implicitement concédé à ceux
qui manifestaient dans les rues de Seattle qu'effectivement
un libre-échange non organisé, non
régulé par une autorité internationale,
ne pouvait que porter atteinte à la morale
humaine et à l'environnement; et donc qu'ils
avaient raison. Il serait difficile de concevoir
plus bel encouragement.
Partant
de là, le danger est qu'au lieu de rester
un instrument principalement destiné à
mettre un peu d'huile dans les rouages du libre-échange
mondial, l'OMC ne se transforme lui-même
en une sorte de mini-gouvernement mondial du commerce.
Visiblement, l'opinion de The Economist
est que -même s'il ne le dit pas explicitement
- à Seattle, on a fait un grand pas dans
ce sens.
En
conclusion, on peut admettre que les organisations
comme le GATT et son successeur l'OMC ont joué
un certain rôle dans le retour du monde
d'après-guerre à des structures
de libre-échange (elles n'en ont pas été
l'unique moteur, mais ont mis de l'huile dans
le processus); Cependant, comme l'explique The
Economist - dont le libéralisme n'est
d'ailleurs pas toujours 100 % cohérent
- cela ne suffit pour leur décerner sans
condition un brevet de libéralisme. Ce
n'est pas parce qu'elles disent être conçues
pour développer le libre-échange
qu'elles sont nécessairement des institutions
100 % libérales.La réalité
est beaucoup plus ambigue.
H.L.
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