9 Décembre 1999   Archives

 

 

L'ECHEC DE SEATTLE : QUELLE IMPORTANCE ?

 

 
 

C'est, sans doute possible, à l'hebdomadaire britannique The Economist que revient cette semaine le mérite du meilleur commentaire pour tirer les leçons de l'échec de la réunion de l'Organisation Mondiale du Commerce à Seattle (USA).

Alors que la plupart des journaux français se lamentaient de cet échec, The Economist (dans son édition du 4 décembre) rappelle que l'existence de l'OMC n'est pas en soi un gage absolu de libéralisme. L'idée même que la libéralisation des échanges mondiaux nécessiterait la présence de telles organisations est en effet déjà une concession aux doctrines mercantilistes.

 

 
 

 

Dossier spécial libre échange sur le site de Démocratie-libérale

 

LIBERTY INSTITUTE

(un site indien) met en ligne toute une série de papiers argumentaires où sont fort bien exprimées les thèses libérales sur le libre échange et le rôle des organismes internationaux :

libre échange et environnement

libre échange et pauvreté

libre échange et travail des enfants...

Cliquer ici

 

 

 

Martin Masse

"A bas l'OMC, Vive le Libre-échange"

 

 

 

En toute logique, rappelle avec raison l'hebdomadaire économique britannique, on ne devrait pas en avoir besoin. Il est en effet erroné de croire qu'une politique de libéralisation des échanges ne peut être bénéfique que s'il y a réciprocité, si les partenaires étrangers acceptent de faire de même, et de désarmer eux-aussi leurs tarifs douaniers.

La doctrine libérale du libre-échange est une doctrine de désarmement unilatéral. Même s'il est tout seul à le faire au sein d'un monde protectionniste, le pays qui baisse ses droits de douane est toujours gagnant. L'idée commune que ce sont les étrangers qui vont y gagner car ils vont inonder le marché de produits bon marchés néglige trois choses : 1.c'est de toute façon l'intérêt des consommateurs de bénéficier de biens moins chers et de meilleure qualité; 2.la disparition des droits de douane permet aux producteurs nationaux de s'approvisionner à moindre coûts; enfin 3.la concurrence étrangère est un facteur qui pousse l'industrie nationale à faire des efforts de productivité et donc à devenir plus compétitive.

Au siècle dernier, pour dénoncer l'absurdité des politiques mercantilistes, Frédéric Bastiat utilisait l'image du gouvernement qui déciderait de jeter des blocs de béton dans ses ports pour bloquer les importations. Ce n'est pas parce que les autres font des choses aussi idiotes, expliquait-il, qu'il nous faut faire de même. The Economist, lui, fait la comparaison avec les investissements publics : "conditionner la baisse des droits de douane à la réciprocité des autres pays, écrit-il, est tout aussi absurde que d'expliquer qu'on n'investira pas dans la construction de nouvelles routes, de nouveaux ponts ou de nouvelles écoles tant que les autres n'auront pas promis d'en faire autant. C'est ce qu'avait bien compris Adam Smith".

Mais alors, pourquoi avons-nous créé des organisations internationales telles que le GATT, ou son successeur l'OMC ? En avons-nous vraiment besoin ? (Who needs the WTO ? titre de l'article). La réponse, explique The Economist, se trouve dans l'idée que baisser les protections douanières est une décision toujours politiquement coûteuse; et donc que progresser par voie d'échanges de "concessions" réciproques négociées dans une enceinte internationale, est une technique qui devrait permettre de réduire l'opposition des groupes de pression les plus concernés.

Autrement dit, les organisations internationales de type GATT ou OMC existent non pas parce qu'elles seraient indispensables à l'établissement du libre-échange. Mais parce que leur médiation permettrait aux gouvernements de plus facilement fermer le caquet des groupes de pression les plus fortement opposés aux réformes. La sanction d'accords diplomatiques internationaux, argumente The Economist, est également une technique qui, par effet de cliquet, rend plus difficiles les retours en arrière.

Même si elles ne sont pas totalement conformes aux canons de le pensée libérale, ces organisations ont donc quand même une utilité. Mais, ajoute aussitôt le journal britannique, cette démarche - à grands renforts de réunions spectacles hautement médiatisées - comporte quand même un inconvénient : celui d'accréditer dans l'opinion publique que toute mesure de libéralisation comporte un coût pour lequel chacun aurait un droit à obtenir compensation des autres. Ce qui signifie que, paradoxalement, en prétendant jouer un rôle de relations publiques qui devrait faciliter la démarche des gouvernements dans la recherche d'une liberté plus grande des échanges, ces organismes pactisent avec le diable, et contribuent en réalité - par leur démarche progressive - à ancrer encore davantage les réflexes mercantilistes dans une opinion qui y est déjà assez naturellement prédisposée.

Pour The Economist, cet effet pervers est la principale leçon que l'on doit tirer de la réunion ratée de Seattle. Par exemple, en prenant une position dure, en conditionnant la signature d'un accord à l'acceptation par les autres pays - notamment les pays en voie de développement - de certaines disciplines en matière de législation du travail ou de normes environnementales, Bill Clinton a implicitement concédé à ceux qui manifestaient dans les rues de Seattle qu'effectivement un libre-échange non organisé, non régulé par une autorité internationale, ne pouvait que porter atteinte à la morale humaine et à l'environnement; et donc qu'ils avaient raison. Il serait difficile de concevoir plus bel encouragement.

Partant de là, le danger est qu'au lieu de rester un instrument principalement destiné à mettre un peu d'huile dans les rouages du libre-échange mondial, l'OMC ne se transforme lui-même en une sorte de mini-gouvernement mondial du commerce. Visiblement, l'opinion de The Economist est que -même s'il ne le dit pas explicitement - à Seattle, on a fait un grand pas dans ce sens.

En conclusion, on peut admettre que les organisations comme le GATT et son successeur l'OMC ont joué un certain rôle dans le retour du monde d'après-guerre à des structures de libre-échange (elles n'en ont pas été l'unique moteur, mais ont mis de l'huile dans le processus); Cependant, comme l'explique The Economist - dont le libéralisme n'est d'ailleurs pas toujours 100 % cohérent - cela ne suffit pour leur décerner sans condition un brevet de libéralisme. Ce n'est pas parce qu'elles disent être conçues pour développer le libre-échange qu'elles sont nécessairement des institutions 100 % libérales.La réalité est beaucoup plus ambigue.

H.L.

 
 
     
 

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