7 juin 2001

 

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Manifestants anti mondialisatiion à Québec (Avril 2000)

 

Contre manifestants libertariens lors des manifestations de Québec contre la mondialisation

 

 

AUTRES LECTURES

 

 

 

La responsabilité sociale de l'entreprise : Méfiez-vous des faux-amis !

 

Ce mois-ci nous avons choisi de présenter un petit dossier sur le thème de "la responsabilité sociale de l'entreprise" (ou encore "l'entreprise citoyenne"). L'occasion nous en est fournie par la parution dans le Financial Times (daté du 16 mai 2001) d'un excellent article de Martin Wolf intitulé "Sleep-walking with the ennemy", en anticipation de la parution prochaine d'un livre de David Henderson: "Misguided Virtue, False Notions of Corporate Social Responsibility", édité par le célèbre Institute for Economic Affairs.

Cet article a provoqué l'arrivée au Financial Times d'un abondant courrier qui reflète bien le malentendu que toute contestation du concept de "responsabilité sociale" entraîne, notamment chez de nombreux chefs d'entreprise. C'est ainsi qu'il nous a semblé utile de compléter l'article de Wolf par la traduction d'une lettre de lecteur très représentative de ces réactions..

Ce qui est criticable en soi n'est pas que l'entreprise fasse le choix d'apporter son appui financier à la réalisation d'objectifs non commerciaux soutenus par des associations et mouvements de citoyens faisant partie de la société civile. Après tout l'entreprise, ou ses actionnaires, peuvent considérer que de telles actions sont utiles à l'image de marque et pour assurer la réputation de long terme de la firme. Ce qui est contestable en revanche est que certains utilisent l'alibi de ces préoccupation non-marchandes pour imposer à l'ensemble des autres entreprises, dans le cadre d'une profession par exemple, des obligations réglementaires non volontairement choisies. C'est ce que Martin Wolf dénonce, sans avoir été toujours bien compris. C'est aussi la thèse que Milton Friedman avait le premier clairement exposée il y a près de trente ans, lorsque ce thème de l'"entreprise citoyenne" était déjà apparu sur le devant de la scène.

 

 

 

 

Martin Wolf - The Financial Times

Que le marché suscite tant de haine et d'hostilité n'a rien de bien neuf. Ce qui change est seulement la manière dont les arguments sont présentés. L'effondrement du monde communiste a détruit l'illusion que la fin de la propriété privée nous mènerait au paradis. Mais cela ne décourage pas les ennemis du marché. Seuls ont changé leurs moyens d'expression. Aujourd'hui leur objectif n'est plus de mettre fin à l'entreprise privée, mais de modifier la manière dont elle est gérée.

C'est cet objectif, explique David Henderson, l'ancien patron des économistes de l'OCDE - dans une brochure qui doit bientôt être diffusée par l'Institute of Economic Affairs - que l'on retrouve en arrière plan du thème de la responsabilité sociale de l'entreprise", aujourd'hui tant à la mode. Ce concept, de plus en plus largement accepté, constitue la réponse des milieux d'affaires aux groupes d'activistes qui font campagne "contre les enteprises multinationales, le capitalisme, la liberté de circulation des biens et des capitaux, et l'idée même d'économie de marché". "On s'attendrait, écrit David Henderson, à ce que la communauté des affaires entreprenne de répondre activement à toutes ces attaques anti-business. Mais, souligne-t-il, l'heure y est, semble-t-il, plutôt aux concessions et aux compromis".

Selon Henderson, il s'agit d'une notion qui, telle qu'elle est aujourd'hui généralement pensée et utilisée, vise rien moins qu'à modifier les finalités de l'entreprise, et donc celles du système de marché. Pour ceux qui s'en font les propagateurs, il ne suffit pas que l'entreprise fasse du profit tout en respectant les règles fondamentales du droit et de l'honnêteté commerciale. Elle doit aussi assumer un rôle leader en tant qu'agent non seulement du progrès économique mais également du progrès social et en matière d'environnement. A les entrendre, les milieux d'affaires devrait se ranger avec enthousiasme derrière la bannière de l' "entreprise citoyenne".

Poussée jusqu'au bout de sa logique, la notion de responsabilité sociale conduit à l'idée que les entreprises devraient produire trois bilans, correspondant chacun à un des objectifs - économique, social, écologique - de cette idole des temps modernes qu'est le "développement durable". Mettre en œuvre cette idée implique en réalité qu'on transforme la manière même dont l'entreprise fonctionne. C'est ainsi que, par exemple, Shell, l'une des entreprises qui ont poussé le plus loin la mise en pratique du concept, n'hésite pas à affirmer que le fait même d'adopter la notion de responsabilité sociale "oblige à procéder à une profonde mutation tant de la culture interne de l'entreprise que de ses valeurs, de ses modes de décisions, ainsi que de son comportement sur les marchés".

Il existe pourtant bien des arguments contre une redéfinition aussi radicale des objectifs de l'entreprise : celle-ci repose sur une critique erronée des mécanismes du marché; elle se fonde sur une vision non moins fausse des soi-disants pouvoirs de l'entreprise multinationale; elle risque de contribuer à propager à travers le monde une épidémie de réglementations économiquement fort coûteuses; elle a beaucoup plus de chances de ralentir le mouvement de réduction des inégalités mondiales que de contribuer à l'accélérer; elle implique que les entreprises prennent des positions politiques souvent profondément contestables; enfin elle fait courir le danger de conduire à l'émergence d'une forme de néo-corporatisme mondial où le pouvoir se trouverait de fait partagé entre un petit nombre de gouvernements et un ensemble d'entreprises et de groupes activistes politiquement irresponsables et sans légitimité.

Revenons sur chacun de ces points. Tout d'abord, la pression qui s'exerce pour imposer le concept de responsabilité sociale aux entreprises est d'abord et avant tout le produit d'une profonde hostilité au principe même du profit. Ce que l'on nous dit est qu'il faudrait faire passer "les gens avant le profit". Mais c'est exactement l'inverse qui est vrai. C'est en recherchant de nouvelles opportunités de bénéfices que l'entreprises contribue au développement économique et social. La concurrence est un mécanisme qui force à trouver de nouveaux marchés et à utiliser les ressources d'une manière plus efficace que ce n'était jusque là le cas. Ce faisant, le mécanisme sert les intérêts des consommateurs mais aussi des employés des pays où les entreprises compétitives opèrent.

En second lieu, derrière ce slogan on retrouve le vieux refrain selon lequel les Etats seraient démunés devant le pouvoir des multinationales contemporaines. Pour souligner cet argument, on compare souvent le chiffre d'affaires de ces grandes entreprises au produit intérieur brut de certains pays. Mais cela n'a aucun sens. Là encore la vérité est exactement l'inverse de ce qu'affirment les critiques. Les Etats n'ont pas cessé de bénéficier du monopole local de la contrainte légale cependant que l'intégration économique mondiale croissante réduisait chaque jour davantage le pouvoir de monopole des grandes compagnies, confrontées à une concurrence toujours plus vive. Plus la concurrence qui pèse sur les entreprises est intense, , moins elles sont en mesure de répondre à d'autres objectifs sociétaux plus vastes.

C'est pour cette raison que, troisièmement, le grand danger est de voir les entreprises qui ont volontairement accepté de se plier aux nouvelles règles de la "responsabilité sociale" utiliser la contrainte réglementaire publique pour imposer à leurs concurrents les mêmes coûts qu'elles se sont imposées à elles-mêmes. Témoin cette remarque d'un chef d'entreprise minière australienne à l'un de ses collègue d'une autre firme : " Comprenez-vous bien ce que je vous dis ? C'est Greenpeace qui aujourd'hui gère de facto mon entreprise , et c'est mon devoir de faire en sorte que demain il en soit de même avec la vôtre!".

Quatrièmement : dans la mesure où les entreprises se sentiront contraintes de fonctionner partout dans le monde de la même manière, en observant les mêmes normes environnementales, ou en respectant les mêmes conditions d'emploi, il y a toutes chances pour que cela se fasse au détriment du développement des pays les plus pauvres. Elles seront logiquement conduites à ne pas exploiter tout ce qui autrement aurait pu permettre aux pays les moins riches de faire efficacement concurrence aux produits des pays les plus riches.

Cinquièmement : contrairement à ce que beaucoup croient, ce que les notions de développement économique, social et environnemental veulent dire n'est pas aussi évident qu'il peut y paraître. Le sens qu'il convient de leur donner, ce qu'il faut y mettre dépend de jugements de valeurs qui restent d'abord et avant tout d'ordre politique. Est-ce vraiment à l'entreprise de décider de ces jugements de valeur ? Et si l'on y répond "oui", comment, et sur la base de quelle légitimité les entreprises s'y prendront-elles ?

Enfin, dernier point, la notion de responsabilité sociale de l'entreprise se confond avec l'idée encore plus étrange que ce seraient les groupes activistes qui représentent la "société civile". Puisque, paraît-il, les gouvernements élus ont en fait de moins en moins de pouvoirs, on devrait en tirer la conclusion que seule l'action concertée des grandes entreprises, des mouvements activistes et des Etats permettrait d'atteindre les grands objectifs mondiaux dans lesquels toute personne bien pensante devrait nécessairement se reconnaître. Mais cela n'est pas autre chose qu'une forme de néo-corporatisme mondial. Un corporatisme dont les effets n'ont pas de raison d'être moins pernicieux pour les libertés individuelles et le bon fonctionnement des institutions démocratiques que ses variétés nationalistes plus anciennes.

Le rôle d'une entreprise bien gérée est de faire du profit, non pas de sauver la planète. Ne faisons pas l'erreur de confondre les deux.

 
 

 

""Pour un capitalisme éclairé", lettre d'un lecteur au Financial Times.

 

Plus de dix ans se sont écoulés depuis la chute du communisme et la victoire de la société ouverte. La lecture de l'article de Martin Wolf condamnant le concept de "responsabilité sociale de l'entreprise", me conduit à penser que nous avons mal compris les leçons de la victoire du capitalisme.

Nous ne nous sommes pas contentés d'admettre que la recherche du profit est un objectif social respectable, mais nous l'avons en fait placé comme but ultime et unique de la société. Martin Wolf semble suggérer que le seul objectif de l'entreprise privée devrait être de consacrer ses ressources uniquement à la recherche du profit financier.

Mais à quoi cela nous servira-t-il d'être toujours plus riche si dans le même temps la qualité de notre habitat écologique s'est dégradée au point de rendre la vie sur la planète impossible plus longtemps ? De la même manière, quel serait l'avenir d'une zone de libre échange extrêmement riche et auto-suffisante, mais entourée de territoires abandonnés à une anarchie barbare rappelant les heures les plus noires du passé de l'humanité ?

Bien sûr, on pourrait s'en remettre pour la production de ces valeurs aux Etats (et aux organisations internationales), ou encore au secteur non marchand, et laisser ainsi le secteur privé libre de courir après les profits financiers.

L'histoire nous a montré que les premiers étaient tout aussi inefficaces à distribuer le capital social que le capital économique. Ils devraient s'en tenir à la définition et à la protection des droits inaliénables des individus et des propriétés, ainsi qu'à la répression des comportements socialements inacceptables (par ce que condamnés par la très grande majorité des citoyens).

Quant au second, bien qu'ayant mieux réussi à accomplir sa tâche, il souffre d'un manque de fonds dû à sa dépendance à l'égard de la générosité des individus, ou des subventions de l'Etat; il n'assure pas non plus le meilleur usage possible de ses ressources dans la mesure où l'efficacité, à la différence du secteur privé, n'est pas un principe bien profondément ancré dans ses gênes.

Nous avons sans doute négligé la principale leçon des succès du capitalisme. A savoir que le marché reste le système d'allocation de ressources le plus efficace lorsque les différentes parties prenantes nourrissent des anticipations et des préférences très différentes.

Peut-être est-ce le moment d'étendre sa logique magique à d'autres horizons que le seul monde de la finance. Il est possible que la distinction traditionnellement faite entre les secteurs marchand et non marchand de l'économie ait atteint ses limites ultimes.

Fondamentalement, le rôle des entreprises est de créer de la valeur pour leurs actionaires. On a toujours assumé que ce ne pouvait être que de la valeur financière. Mais si certains utilisateurs sont prêts à payer plus pour acheter de l'électricité "verte", pourquoi les actionnaires (c'est à dire en définitive les individus qui se cachent derrière les puissants fonds de pension) n'accepteraient-ils pas de faire un peu moins de profits (mais pas zéro profits) en investissant de préférence dans des sociétés qui, en contrepartie, partagent les mêmes valeurs qu'eux ?

Il en résulte que la définition de la valeur générée par une entreprises pour le compte de ses actionnaires doit être élargie afin d'y inclure des éléments d'ordre social, et pas seulement financiers.

Le problème avec la mode actuelle pour la responsabilité sociale de l'entreprise est qu'elle n'est pas une réponse aux préférences des actionnaires, mais le résultat des pressions qu'exercent sur les firmes des groupes d'opinion minoritaires utilisant des méthodes quasi-terroristes, ou encore, ou encore le produit de réglements publics totalement inadapatés qui ne font qu'accroître les coûts des entreprises sans pour autant atteindre leurs objectifs sociétaux.

Cela ne contribue en rien à améliorer l'efficacité de l'allocation des ressources. Shell doit décider de dépenser plus d'argent sur des causes écologiques non pas parce qu'un groupe d'écologistes quelconque menace d'attenter à la vie de ses directeurs, mais seulement parce que ses actionnaires pensent que redistribuer ainsi une part de ses gains au profit de la communauté est une bonne idée (qui améliorera leur propre fonction d'utilité personnelle).

Le problème vient de ce que la plupart des actionnaires institutionnels sont mal équipés pour prendre de telles décisions dans la mesure où leur mode de fonctionnement n'a jamais été conçu que pour optimiser les retours financiers des investissements de leurs propres actionnaires ou retraités.

Mais, à en juger par le succès populaire des fonds écologiques, des fonds islamique, et autres fonds à finalité sociétale, il semble évident qu'il existe plus qu'une simple niche de marché pour ce type d'investissements qui marrient l'optimisation de valeurs financières et sociales.

Normalement, les causes sociales (aussi bien que régionales ou sectorielles) qui répondent aux préoccupations de la plus grande partie de la population trouveront sur le marché toutes les ressources nécessaires pour que prospèrent des organisations répondant à ces demandes, alors que les rêveries idéologiques que les groupes extrémistes marginaux s'efforcent d'imposer au reste de la société auront beaucoup plus de mal à trouver de quoi survivre.

Nous aurons alors besoin de toute une nouvelle génération d'organismes de recherche et de classement pour calculer les performances relatives des entreprises en fonction de ces nouveaux critères de valeur.

Cela devrait également contraindre les dirigeants des fonds de retraite d'ajuster leurs offres en fonction des préférences personnelles de chaque retraité plutôt que de s'en tenir à des modèles beaucoup plus confortables mais inefficaces de benchmarking au plus près.

Alors qu'il est déjà très discutable de gérer le fond de retraite de Microsoft ou celui de Japan Railways en se référant aux mêmes indices, cela a encore moins de sens de ramener tous les systèmes de valeur individuels à un ensemble de références prédéterminées. Cela devrait en conséquence contribuer à accélérérer la mise sur le marché de produits de retraite et de placement sur mesure de plus en plus individualisés.

Dans les pays où le problème des retraites reste politiquement le plus chaud (comme en France, en Allemagne ou au Japon), cela devrait faciliter le passage à des régimes de retraite fondés sur le libre choix des montants de cotisation désirés, et non plus sur l'assurance d'un montant garanti de reversement, en ajoutant à la nécessité économique de base l'intérêt supplémentaire de donner à chacun le sentiment qu'on agit pour une cause qui lui importe personnellement.

Les institutions financières devraient évoluer vers un rôle croissant de conseil, aidant leurs clients à choisir entre toute une gamme d'investissements différenciés allant des pures valeurs financières (comme celles auxquelles Martin Wolf voudrait que l'on réserve tout son argent) jusqu'à des placements à pure valeur sociétale (comme les fondations ou les organisations non gouvernementales d'aujourd'hui). Mais tous les choix intermédiaires entre ces deux extrêmes resteront possibles.

Jean-Francois Minier
Dresdner Kleinwort Wassertein
Deputy-Head of Global Equities, Japan
1-8, Toranomon 4-chome