24Janvier 2000   Archives

 

DOSSIER

L'étude de Georges Lane

"La monnaie électronique est-elle une monnaie nouvelle"

L'interview de Jim Dorn (du Cato Institute)

"L'émergence des monnaies privées"

Le livre de Jim Dorn

"The Future of Money in the Information Age".

Le livre de Richard Rahn (Discovery Institute)

"The end of money"

La video de Pascal Salin

"L'avenir des politiques monétaires à l'heure d'Internet"

 

 

 

 

 

 

LES MONNAIES PRIVEES SONT DEJA PARMI NOUS

 

 
 

Savez-vous ce qu'est un "beenz" ? Non. Cliquez sur l'image située à la gauche de ce texte, et vous aurez la réponse. Ou bien reportez-vous à l'article publié par le Journal Le Monde, dans son édition du 12 Janvier dernier. Il s'agit d'un système de primes versées aux internautes qui viennent acheter, ou simplement visiter un certain nombres de sites commerciaux faisant partie d'un réseau créé par une firme Web australienne. Ces primes sont comptabilisées dans une unité de compte appelée le "beenz". Les sommes ainsi accumulées peuvent ensuite être utilisées pour régler d'autres achats auprès des magasins électroniques faisant partie de la chaîne. Le réseau forme l'embryon d'une véritable "monnaie privée" dont la matérialité dépendra de son succès à séduire le plus grand nombre de participants et à faire en sorte que les "beenz" seront aussi liquides que possible.

D'ores et déjà, les "monnaies privées" font partie de notre univers.Elles sont le produit du développement des nouveaux réseaux privés de paiement et de compensation "en temps réel" que banques et établissements financiers mettent actuellement en place à travers le monde. Tel est le message qu'envoie, deux jours plus tard, le 14 janvier, Michael Klein, le Chief Economist du groupe Royal Dutch Shell, dans un article publié par The Financial Times, où il analyse les conséquences de ce phénomène, et dont nous vous proposons ci-dessous la traduction.

Enfin, le 20 janvier dernier, c'est au tour du Figaro-économie de consacrer un article aux monnaies électroniques, signé de Jean-Pierre Robin.

Nul part n'apparaîtra jamais de faire part de naissance d'une monnaie privée. Il s'agit d'un phénomène émergent qui résulte d'une sophistication croissante des techniques financières et contractuelles rendue possible par la technologie. Les monnaies privées seront déjà là qu'on ne s'en sera jamais aperçu. Cet intérêt nouveau de la grande presse pour un phénomène sur lequel nous avons attiré l'attention de nos amis dès l'automne 1998, aux pires moments de la crise asiatique (voir la Lettre d'Analyses d'Euro 92 datée du 10 Octobre 1998, ainsi que l'interview de Jim Dorn, publiée dans Politique Internationale) suggère que le processus est en train de se dérouler probablement encore plus vite que nous ne l'estimions. Visiblement, les banques centrales commencent à s'inquiéter des conséquences néfastes que cela entraînera à relativement brève échéance pour leur pouvoir sur l'économie.

HL

 

 

 

 

 

LES BANQUES PERDENT LE CONTROLE DE LA MONNAIE

Une libre opinion signée de Michael Klein, Chief Economist du groupe Royal Dutch Shell, publiée dans le Financial Times du 14 Janvier 2000.

 

Les discussions internationales sur le nouvel ordre mondial créent l’illusion qu’il est dans les pouvoirs de l’intelligence humaine de concevoir une nouvelle architecture financière ayant tous les caractères d’un système stable. En réalité, ce futur sera d’abord et avant tout déterminé par la manière dont la vague actuelle de progrès technologique est en train de bouleverser le monde des monnaies. Les conséquences de ce bouleversement seront gigantesques.


En premier lieu, politiques monétaires et banques centrales perdront toute importance. Le développement de nouveaux réseaux de paiement et de compensation " en temps réel " annonce le moment où l’on n’aura même plus besoin de disposer d’une forme unique de règlement ultime. Avec l’émergence de systèmes de règlements purement privés – tels que le réseau Chips -, il est vraisemblable qu’on verra s’étendre l’acceptation de moyens de paiement privés, utilisant par exemple des paniers d’actions d’entreprise. Dans un monde de monnaies privées, les banques centrales n’auront plus d’autre choix que de se laisser privatiser, ou de se transformer en simples organismes réglementaires.


En second lieu, la concurrence entre monnaies nationales et monnaies privées privera les politiques de change de toute efficacité. Les balances de paiement ne voudront plus rien dire. La technologie des cartes à puce est en train de partir à la conquête du monde entier, même dans les pays les plus pauvres. Il en est de même du téléphone portable. Les coûts d’accès ne cessent de baisser de manière spectaculaire. Le développement d’Internet signifie qu’il est aujourd’hui possible de réaliser une transaction financière pour un prix qui est environ 100 fois moindre que ce que coûte un règlement exécuté de manière manuelle par l’intermédiaire d’une agence bancaire. Chaque jour apparaissent de nouvelles techniques facilitant les paiements directs en monnaie électronique, même par delà les frontières, et pour des sommes de faible montant. Une fois que seront réglés les problème de sécurité des transactions, de cryptage, de mise en place d’une réglementation appropriée, et de fiabilité des marques, c’est tout un nouvel univers financier, complètement différent de celui que nous connaissons, qui s’imposera à nous.


Ce sera un monde où tout le monde partagera le privilège dont seuls les riches disposent aujourd’hui, de pouvoir soustraire leurs capitaux au contrôle des états les plus rapaces. Les gens se retrouveront libres de choisir à quel bloc monétaire ils désirent appartenir. Il n’y aura donc plus aucune correspondance entre l’aire de circulation des monnaies utilisées dans les transactions commerciales ou financières, même à l’intérieur d’un même pays, et les frontières territoriales des états. Les gouvernements ne pourront plus dévaluer leurs monnaies, et donc utiliser l’arme du taux de change pour réparer leurs erreurs de gestion économique. Un déficit des comptes courants n’aura pas plus d’importance qu’il n’en a déjà aujourd’hui dans le cadre d’une union monétaire.


Troisièmement, l’apparition de nouvelles conditions moins rigides de rémunération du travail salarié permettra de compenser le problème créé par l’impossibilité de jouer désormais sur le taux de change. Les salaires sont généralement rigides à la baisse parce que les gens acceptent difficilement de voir leur salaire nominal diminuer. La conséquences est que les ajustements économiques prennent beaucoup lus longtemps, et qu’ils se traduisent par un coût en chômage très élevé, par rapport à ce qui se passerait si les salaires pouvaient temporairement baisser. Pour éviter cela, la solution a consisté à utiliser l’arme de la dévaluation monétaire, ce qui permettait de réduire la valeur réelle des salaires nationaux par rapport à ceux pratiqués dans les autres pays. Mais la conséquence en fût l’inflation généralisée. Demain, les employés pourront demander que leurs salaires soient indexés par exemple sur la valeur des actions de l’entreprise où ils travaillent. Ou encore que leurs contrats soient libellés en unités calculées sur la base d’un panier d’actions d’entreprises exposées aux mêmes risques industriels ou économiques que leur employeur.

Grâce à cette transformation des contrats conclus sur la base de prix totalement rigides, la société se dotera de toute une gamme " d’unités de compte " entre lesquelles on pourra en permanence faire des comparaisons utilisant les gigantesques capacités de calcul et de transfert des nouvelles technologies d’information. Il est en effet impossible de se doter d’une unité de compte unique et stable lorsqu’on continue d’avoir des contrats fondés sur un prix du travail rigide. Dans un monde de commerce électronique et de frontières ouvertes, où chacun pourra en permanence, et à coût quasi nul, comparer les prix libellés en multiples monnaies concurrentes, le problème ne se posera plus.


Quatrièmement : le travail des autorités de surveillance bancaire sera facilité par la discipline plus rigoureuse qui régnera sur les marchés de capitaux. Dans un monde de monnaies privées et de libre concurrence entre les monnaies, les états n’auront plus la possibilité d’offrir à leurs établissements bancaires et financiers des systèmes de couverture quasiment illimitée, que ce soit en assurant leurs dépôts, ou par la création irresponsable de liquidités monétaires. Globalement, les disciplines financières se rapprocheront de celles qui régnaient à l’époque des système de libre concurrence bancaire des 18ème et 19ème siècles. D’elles-mêmes, sans qu’on ait le besoin de le leur imposer, les banques prendront l’habitude de fonctionner avec un montant de capitaux propres au moins égal à 20 % de leurs actifs, comme cela se passe déjà aujourd’hui dans les pays à currency boards. Elles assureront leur promotion en insistant sur la qualité de leur gestion financière. Elles seront incitées à s’organiser pour éviter les situations de " hasard moral ".


En dehors des assurances privées, le fardeau d’assurer la liquidité finale du système bancaire retombera entièrement sur le budget. Ce qui suppose une gestion équilibrée, voire excédentaire en temps normaux, afin que les états puissent facilement emprunter en temps de crise. Avec des marges de manœuvres budgétaires extrêmement réduites, sans politique monétaire, et sans la possibilité de manipuler les taux de change, ce sera la fin de la macroéconomie, telle que nous la connaissons aujourd’hui..


Dernier point : on risque d’assister au retour de crises financières et d’épisodes de déflation dans le style de ce qui se passait au 19ème siècle, du moins pendant la période de transition à ce nouvel univers monétaire. Le passage à des système de prix non rigides a toutes chances de prendre du temps et d’être douloureux. L’incapacité de mettre le moindre contrôle sur les mouvements électroniques de fonds provoquera sans doute de spectaculaires crises financières dans les pays dotés des systèmes bancaires les moins solides. Enfin, au fur et à mesure que les autorités monétaires perdront leurs moyens d’action, il deviendra de plus en plus difficile d’assurer une régulation contra cyclique des mouvements de la conjoncture.

Reste à savoir si le marché entre monnayeurs en concurrence fonctionnera de manière satisfaisante ou non ; si le système sera auto équilibrant, ou au contraire s’il sera dominé par des processus déstabilisants. La seule chose dont nous pouvons être sûrs est que la forme globale du système monétaire mondial changera. Depuis la fin de l’étalon or et le passage aux monnaies fiduciaires, le système monétaire mondial a changé environ tous les 20 ou 30ans. Pourquoi cela s’arrêterait-il ? La vraie question est de savoir ce qui remplacera celui qui est en train de disparaître

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