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LES
BANQUES PERDENT LE CONTROLE DE LA MONNAIE
Une libre opinion
signée de Michael Klein, Chief Economist du groupe
Royal Dutch Shell, publiée dans le Financial
Times du 14 Janvier 2000.
Les
discussions internationales sur le nouvel ordre mondial
créent l’illusion qu’il est dans les pouvoirs
de l’intelligence humaine de concevoir une nouvelle
architecture financière ayant tous les caractères
d’un système stable. En réalité,
ce futur sera d’abord et avant tout déterminé
par la manière dont la vague actuelle de progrès
technologique est en train de bouleverser le monde des
monnaies. Les conséquences de ce bouleversement
seront gigantesques.
En premier lieu, politiques monétaires et banques
centrales perdront toute importance. Le développement
de nouveaux réseaux de paiement et de compensation
" en temps réel " annonce
le moment où l’on n’aura même plus besoin
de disposer d’une forme unique de règlement ultime.
Avec l’émergence de systèmes de règlements
purement privés – tels que le réseau Chips
-, il est vraisemblable qu’on verra s’étendre
l’acceptation de moyens de paiement privés, utilisant
par exemple des paniers d’actions d’entreprise. Dans
un monde de monnaies privées, les banques centrales
n’auront plus d’autre choix que de se laisser privatiser,
ou de se transformer en simples organismes réglementaires.
En second lieu, la concurrence entre monnaies nationales
et monnaies privées privera les politiques de
change de toute efficacité. Les balances de paiement
ne voudront plus rien dire. La technologie des cartes
à puce est en train de partir à la conquête
du monde entier, même dans les pays les plus pauvres.
Il en est de même du téléphone portable.
Les coûts d’accès ne cessent de baisser
de manière spectaculaire. Le développement
d’Internet signifie qu’il est aujourd’hui possible de
réaliser une transaction financière pour
un prix qui est environ 100 fois moindre que ce que
coûte un règlement exécuté
de manière manuelle par l’intermédiaire
d’une agence bancaire. Chaque jour apparaissent de nouvelles
techniques facilitant les paiements directs en monnaie
électronique, même par delà les
frontières, et pour des sommes de faible montant.
Une fois que seront réglés les problème
de sécurité des transactions, de cryptage,
de mise en place d’une réglementation appropriée,
et de fiabilité des marques, c’est tout un nouvel
univers financier, complètement différent
de celui que nous connaissons, qui s’imposera à
nous.
Ce sera un monde où tout le monde partagera le
privilège dont seuls les riches disposent aujourd’hui,
de pouvoir soustraire leurs capitaux au contrôle
des états les plus rapaces. Les gens se retrouveront
libres de choisir à quel bloc monétaire
ils désirent appartenir. Il n’y aura donc plus
aucune correspondance entre l’aire de circulation des
monnaies utilisées dans les transactions commerciales
ou financières, même à l’intérieur
d’un même pays, et les frontières territoriales
des états. Les gouvernements ne pourront plus
dévaluer leurs monnaies, et donc utiliser l’arme
du taux de change pour réparer leurs erreurs
de gestion économique. Un déficit des
comptes courants n’aura pas plus d’importance qu’il
n’en a déjà aujourd’hui dans le cadre
d’une union monétaire.
Troisièmement, l’apparition de nouvelles conditions
moins rigides de rémunération du travail
salarié permettra de compenser le problème
créé par l’impossibilité de jouer
désormais sur le taux de change. Les salaires
sont généralement rigides à la
baisse parce que les gens acceptent difficilement de
voir leur salaire nominal diminuer. La conséquences
est que les ajustements économiques prennent
beaucoup lus longtemps, et qu’ils se traduisent par
un coût en chômage très élevé,
par rapport à ce qui se passerait si les salaires
pouvaient temporairement baisser. Pour éviter
cela, la solution a consisté à utiliser
l’arme de la dévaluation monétaire, ce
qui permettait de réduire la valeur réelle
des salaires nationaux par rapport à ceux pratiqués
dans les autres pays. Mais la conséquence en
fût l’inflation généralisée.
Demain, les employés pourront demander que leurs
salaires soient indexés par exemple sur la valeur
des actions de l’entreprise où ils travaillent.
Ou encore que leurs contrats soient libellés
en unités calculées sur la base d’un panier
d’actions d’entreprises exposées aux mêmes
risques industriels ou économiques que leur employeur.
Grâce à cette transformation des contrats
conclus sur la base de prix totalement rigides, la société
se dotera de toute une gamme " d’unités
de compte " entre lesquelles on pourra en
permanence faire des comparaisons utilisant les gigantesques
capacités de calcul et de transfert des nouvelles
technologies d’information. Il est en effet impossible
de se doter d’une unité de compte unique et stable
lorsqu’on continue d’avoir des contrats fondés
sur un prix du travail rigide. Dans un monde de commerce
électronique et de frontières ouvertes,
où chacun pourra en permanence, et à coût
quasi nul, comparer les prix libellés en multiples
monnaies concurrentes, le problème ne se posera
plus.
Quatrièmement : le travail des autorités
de surveillance bancaire sera facilité par la
discipline plus rigoureuse qui régnera sur les
marchés de capitaux. Dans un monde de monnaies
privées et de libre concurrence entre les monnaies,
les états n’auront plus la possibilité
d’offrir à leurs établissements bancaires
et financiers des systèmes de couverture quasiment
illimitée, que ce soit en assurant leurs dépôts,
ou par la création irresponsable de liquidités
monétaires. Globalement, les disciplines financières
se rapprocheront de celles qui régnaient à
l’époque des système de libre concurrence
bancaire des 18ème et 19ème
siècles. D’elles-mêmes, sans qu’on ait
le besoin de le leur imposer, les banques prendront
l’habitude de fonctionner avec un montant de capitaux
propres au moins égal à 20 % de leurs
actifs, comme cela se passe déjà aujourd’hui
dans les pays à currency boards. Elles assureront
leur promotion en insistant sur la qualité de
leur gestion financière. Elles seront incitées
à s’organiser pour éviter les situations
de " hasard moral ".
En dehors des assurances privées, le fardeau
d’assurer la liquidité finale du système
bancaire retombera entièrement sur le budget.
Ce qui suppose une gestion équilibrée,
voire excédentaire en temps normaux, afin que
les états puissent facilement emprunter en temps
de crise. Avec des marges de manœuvres budgétaires
extrêmement réduites, sans politique monétaire,
et sans la possibilité de manipuler les taux
de change, ce sera la fin de la macroéconomie,
telle que nous la connaissons aujourd’hui..
Dernier point : on risque d’assister au retour
de crises financières et d’épisodes de
déflation dans le style de ce qui se passait
au 19ème siècle, du moins pendant
la période de transition à ce nouvel univers
monétaire. Le passage à des système
de prix non rigides a toutes chances de prendre du temps
et d’être douloureux. L’incapacité de mettre
le moindre contrôle sur les mouvements électroniques
de fonds provoquera sans doute de spectaculaires crises
financières dans les pays dotés des systèmes
bancaires les moins solides. Enfin, au fur et à
mesure que les autorités monétaires perdront
leurs moyens d’action, il deviendra de plus en plus
difficile d’assurer une régulation contra cyclique
des mouvements de la conjoncture.
Reste à savoir si le marché entre monnayeurs
en concurrence fonctionnera de manière satisfaisante
ou non ; si le système sera auto équilibrant,
ou au contraire s’il sera dominé par des processus
déstabilisants. La seule chose dont nous pouvons
être sûrs est que la forme globale du système
monétaire mondial changera. Depuis la fin de
l’étalon or et le passage aux monnaies fiduciaires,
le système monétaire mondial a changé
environ tous les 20 ou 30ans. Pourquoi cela s’arrêterait-il ?
La vraie question est de savoir ce qui remplacera celui
qui est en train de disparaître
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