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Malgré
son grand âge, Milton
Friedman (Prix Nobel d'économie
1976) offre toujours la même clareté
et vivacité d'esprit. C'est toujours un
régal que de le lire, une cure de resourcement
aussi : les réponses paraissent tellement
faciles et évidentes quand il les donne.
C'est pourquoi nous attirons l'attention de nos
amis sur cette interview de Milton
Friedman réalisée par
Robert Lozada, et publiée dans la Revue
Commentaire
(Hiver 2000-2001, n° 92). Nous remercions
Robert Lozada de nous permettre d'en reproduire
ces quelques extraits. Nous avons choisi deux
passages . Dans le premier, Milton Friedman répond
aux idées reçues sur la mondialisation
et l'uniformisation "à l'américaine".
Dans le second, il nous montre comment ce qui
se passe au Japon est au fond la démonstration
"in vivo" du caractère erroné
des analyses keynésiennes. Ce passage est
particulièrement appréciable dans
la mesure où il nous apporte une explication
claire et précise d'une situation qui est
rarement bien décrite dans la presse française.
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Robert
Lozada questionne Milton Friedman sur l'anti-américanisme
: ...Mais il y a McDonald's, Coca-Cola, Disneyland,
les séries américaines à la télévision
et la suprématie de la langue anglaise...
Milton
Friedman : La
France a également ses domaines de prépondérance
: les parfums, les robes, les vins, le TGV. Sans parler
de son équipe de football. Il y a encore quelques
mois j'aurais ajouté le Concorde. Mais surtout
les exemples que vous citez reflètent les résultats
spontanés des échanges mondiaux et ne
sont en aucune façon l'aboutissement d'un processus
politique. La vulgarité, sans parler du parti
pris idéologique, d'une partie considérable
de l'industrie du spectacle constitue un aspect déplorable
de notre société. La responsabilité
en incombe en dernière analyse au mauvais goût
de la grande majorité des consommateurs de ces
services. Malheureusement, dans une société
libre, on ne peut pas, mieux, on ne doit pas, brimer
l'expression de ce mauvais goût. La seule action
possible relève d'efforts tendant à l'amélioration
des goûts du public. En tant qu'économiste,
je suis bien placé pour mesurer la difficulté
de la tâche car, dans mon domaine, le succès
des idées fausses, même et surtout parmi
ce qu'il est convenu d'appeler les "élites
intellectuelles", ne se dément pas. De ces
mythes triomphants, je ne vous donnerai ici que quelques
titres de chapitres sans pouvoir les développer
: le XIXème siècle ou la domination des
gangsters en haut-de-forme; la grande dépression
des années trente ou la faillite de l'économie
de marché; la multiplication des réglementations
étatiques comme reflet d'une demande du public;
l'intervention gouvernementale : une action qui ne coûte
rien à personne ou plutôt, dernier mythe
de notre série, une action qui permet d'aider
les pauvres en faisant payer les riches. Quand je contemple
toutes ces idées fausses que les intellectuels
acceptent sans sourciller, je me sens plus tolérant
à l'égard des possibles erreurs de goût
des masses.
Robert
Lozada : En ce qui concerne la mondialisation,
l'argument auquel les adversaires tiennent le plus,
semble-t-il, réside dans la dénonciation
de ce phénomène en tant que facteur d'homogénéisation
du monde entraînant l'effacement de la diversité
des cultures. Ce n'est certainement pas votre opinion.
Milton
Friedman
: En
effet. Je prétends au contraire que l'économie
de marché favorise la diversité car elle
permet de répondre à la grande variété
des goûts des consommateurs. Les programmes de
télévision constituent un excellent exemple
de ce phénomène puisque la palette de
choix va de la vulgarité la plus complète
jusqu'aux émissions d'un haut niveau culturel.
Robert
Lozada : S'il
y a un aspect des relations économiques internationales
qui vous paraît donc essentiel, c'est certainement
la liberté des échanges. A ce propos,
comment jugez-vous les manifestations du type de celles
qui, en décembre 1999, ont marqué à
Seattle la réunion de l'Organisation mondiale
du commerce ?
Milton
Friedman : A
mon avis ces manifestations furent l'aboutissement de
trois facteurs : d'abord l'action du Président
Clinton qui encouragea les protestatires à venir
créer du désordre en proclament, en particulier,
que tout nouvel accord commercial international devrait
comporter des clauses de protection de l'environnement;
ensuite l'incompétence dont a fait preuve la
police de Seattle dans sa façon de faire face
aux manifestants; enfin l'arrogance d'un certain nombre
de personnes à travers le monde qui se font une
très haute idée de leur personne et de
leur opinion : confiance envers soi-même qui n'a
d'égal que le mépris dans lequel ils tiennent
tous ceux qui ont le malheur de ne pas partager leur
point de vue.
C'est
fondamentalement le même groupe de personnes qui,
il y a trente ou quarante ans, accusait les Etats-Unis
d'être un fauteur de guerre parce qu'ils s'efforçaient
d'empêcher le Vietnam de connaître le bonheur
de la libération communiste comme ces mêmes
Etats-Unis avaient sauvé la Corée du Sud
de l'invasion par les communistes de la Corée
du Nord en 1950. Aujourd'hui, ce type de mise en accusation
n'est plus d'actualité. Il faut donc trouver
d'autres chefs d'inculpation. La dénonciation
de l'Amérique capitaliste, destructrice de la
nature et agent d'homogénéisation de la
planète par le truchement de ses sociétés
multinationales, se révèle posséder
un excellent pouvoir de mobilisation des foules. Pour
ma part, je crois que le succès mondial de Coca-Cola
ou McDonald's, par exemple, qui traduit le libre jugement
de centaines de millions d'individus sur le globe; représente
une contribution positive et non pas négative
au bien-être de l'humanité. Les
découvertes qui favorisent l'homogénéisation
du monde, en ce sens qu'elles allègent la peine
des hommes où qu'ils se trouvent sur la terre,
ne sont pas chose nouvelle. En leur temps, le téléphone
Bell ou la machine à coudre Singer ou le réfrigérateur
Frigidaire ont, eux aussi, contribué à
l'homogénéisation du globe. Ce phénomène
n'exclut nullement que la culture nationale soit symbolisée
par Shakespeare chez les uns, Goethe ou Molière
chez les autres. D'ailleurs ces messagers de génie
deviennent eux aussi universels.
Sur
le libre-échange
Robert
Lozada : Donc
vous rejetez totalement ou presque le procès
fait à l'internationalisation du monde ?
Milton
Friedman : Je
le rejette d'autant plus que cette "internationalisation"
du monde constitue dans une certaine mesure un autre
exemple de ces mythes que j'évoquais précédemment.
Contrairement à une idée presque universellement
acceptée, le monde est moins internationalisé,
dans le sens pertinent du terme, aujourd'hui qu'il ne
l'était en 1913 ou 1929. Deux facteurs expliquent
l'illusion actuelle. Premièrement, la révolution
technique des satellites et des ordinateurs qui ont
effectivement provoqué l'internationalisation
financière du monde. Deuxièmement, l'accroissement
du commerce extérieur des Etats-Unis depuis trente
ans. Mais c'est les prix auxquels se font les échanges
et non pas leur volume qui mesure le degré d'internationalisation.
Dans un monde unifié, le taux de change entre
deux monnaies s'établirait à un niveau
tel qu'il assurerait le même prix pour un panier
de biens et services donnés dans les deux pays
concernés , ce que les économistes appellent
la parité des pouvoirs d'achat. Cette parité
a été respectée avec un grand degré
de fidélité entre la Grande-Bretagne et
les Etats-Unis de 1879 à 1931. Ce n'est plus
le cas depuis lors. Les progrès techniques qui
auraient dû contribuer à cette unification
du monde ont été plus qu'annulés
par les interventions gouvernementales qui ont fragmenté
le monde en marchés séparés les
uns des autres. John Maynard Keynes avait déjà
fait cette constatation en 1921 dans Les conséquences
économiques de la paix en comparant les conditions
de voyage hors des frontières avant 1914 et après.
Les choses se sont aggravées depuis cette époque.
L'internationalisation constitue une évolution
positive qu'un libéral ne peut que souhaiter.
Mais cette évolution ne passe pas par l'aviation
à réaction, les ordinateurs et les satellites.
La voie est plus directe. Elle passe par l'élimination
de l'étatisme. Je ne suis pas isolationniste
mais je suis résolument anti-interventionniste.
Robert
Lozada : Pourtant,
Maurice Allais, Prix Nobel d'économie, un homme
que vous connaissez bien et depuis longtemps, explique
que l'attachement inconditionnel au libre-échange
se fonde sur une interprétation abusive de la
théorie des coûts comparés. Cette
théorie, d'après lui, ne s'applique en
toute rigueur que dans le cas d'avantages permanents,
en particulier en agriculture. Dans l'industrie, par
contre, il n'existe pas de tels avantages.
Milton
Friedman : Cette
distinction entre des avantages qui seraient permanents
et d'autres qui ne le seraient pas ne me semble pas
valable. Aucun avantage ne peut être en toute
certitude considéré comme permanent. Le
climat tropical donne assurément un avantage
naturel aux producteurs de bananes en Amérique
centrale et dans les Caraïbes, mais qui peut affirmer
qu'un jour une variété de graines ne viendra
pas bouleverser, dans ce domaine comme dans beaucoup
d'autres, le fameux ordre immémorial des choses
?
Robert
Lozada : Au
demeurant, ajoute Maurice Allais, la prise en compte
des avantages comparatifs ne doit pas à elle
seule déterminer la politique commerciale d'un
pays. Des raisons politiques et sociales peuvent conduire
à maintenir dans un pays certaines activités
économiques, moyennant un degré raisonnable
de protection, en dépit d'une position concurrentielle
défavorable. L'agriculture européenne
ne doit pas disparaître; le Japmon ne doit pas
abandonner sa production de riz; les pays du tiers-monde
doivent éviter la spécialisation excessive.
Milton
Friedman : Cet
argument n'est autre que celui qui prône la protection
comme moyen d'assurer la sécurité des
approvisionnements en temps de guerre. Encore faudrait-il
se poser la question de savoir s'il n'existe pas de
moyens plus économiques de préserver cette
sécurité que le recours au protectionnisme.
Quant à la protection en vue de la préservation
d'un certain équilibre social, je n'y suis pas
favorable. Allais, que je connais depuis 1947, c'est
à dire depuis la réunion inaugurale de
la société du Mont-Pèlerin, et
dont j'ai beaucoup apprécié les travaux
sur la monnaie, avait écrit, il y a quelques
années, que la réduction des agriculteurs
en France de 6 à 2 % de la population active
entraînerait une croissance illimitée d'ensembles
urbains ingouvernables. En réponse, j'avais rappelé
que les Etats-Unis avaient déjà connu
cette réduction du nombre des agriculteurs ramenés
à 2% de la population active et si le centre
de certaines villes américaines est devenu ingouvernable,
la raison doit en être recherchée non pas
dans un accroissement de la population mais dans les
faiblesses du système scolaire d'éducation
publique et dans les vains efforts pour interdire l'utilisation
de la drogue. L'accroissement de population s'est produit
dans les banlieues (à niveau de vie élevé
aux Etats-Unis) ou sous la forme d'une arrivée
de résidents nouveaux dans les zones rurales
dont la source de revenu n'était pas l'agriculture.
Robert
Lozada : j'imagine
que vous montrez la même sévérité
de jugement, et plus encore, à l'égard
des références à la "guerre
commerciale" pour caractériser les échanges
de biens et services entre nations.
Milton
Friedman : Tout
à fait. A vrai dire, la meilleure réponse
que je connaisse à ces allégations ne
date pas d'hier. Elle consiste en un texte de l'économiste
américain henry George, texte qui date de 1886
et que voici :
"La
liberté du commerce consiste simplement à
laisser les gens acheter et vendre ce qu'ils souhaitent
acheter et vendre. C'est le protectionnisme qui requiert
l'emploi de la force car il consiste à empêcher
les gens de faire ce qu'ils désirent faire. Des
droits de douane protecteurs sont aussi coercitifs qu'une
armée appliquant un blocus et le but est le même
- interdire le commerce. Il existe cependant une différence
entre les deux car si, par leur armée, les nations
veulent empêcher leurs ennemis de commercer, par
leur tarif douanier c'est à leurs propres citoyens
qu'elles entendent interdire la liberté des échanges.
Le protectionnisme consiste à faire à
nous-mêmes en temps de paix le mal que nos ennemis
cherchent à nous infliger en temps de guerre.
Peut-on imaginer une plus grande
distorsion de langage que celle qui consiste à
appliquer aux relations commerciales des termes qui
suggèrent un conflit et de faire référence
à une inondation, à un déluge,
à une invasion, à un écrasement,
pour décrire les importations en provenance d'un
certain pays ? Or il s'agit en l'occurrence de 'obtention
de biens et de services, c'est à dire de chose
que nous sommes tous très heureux d'obtenir.
N'est--il pas absurde de s'exprimer comme si la nation
exportatrice de ces biens et services obligerait par
la force l'autre nation à les importer ? Qui,
individuellement, souhaiterait être protégé
d'une invasion de ce genre ? Et qui apprécierait
le zèle d'un tiers souhaitant nous protéger
en chassant l'imposteur qui nous proposait toutes ces
choses ?"
Keynes
et le cas japonais
Robert
Lozada : Le
Japon a souffert tout au long des années 90 d'un
sévère ralentissement économique
dont il semble éprouver les plus grandes difficultés
à sortir. Comment expliquez-vous cette situation
?
Milton
Friedman : Le
cas japonais est très curieux. Le pays semble,
en effet, incapable de sortir du marasme dans lequel
il est plongé. La situation montre des signes
d'amélioration mais ces signes sont encore très
timides. Le Japon est un pays très riche et les
habitants sont à la fois travailleurs et intelligents.
Néanmoins, la politique économique suivie
depuis 1992 est extrêmement maladroite. Le gouvernement
s'entête à vouloir relancer l'économie
par la dépense publique. Il a mis en oeuvre les
programmes dans ce sens les uns après les autres
sans obtenir aucun résultat. Ce n'est pas surprenant.
L'augmentation de la dépense publique financée
par le seul recours à l'emprunt sans appel à
la création monétaire ne suffit certainement
pas, par elle-même, à provoquer une relance
significative et durable.
Robert
Lozada : Autrement
dit, le cas japonais constitue d'après vous une
remarquable illustration de l'erreur keynésienne
fondée sur la croyance dans la relance par les
dépenses publiques.
Milton
Friedman : Exactement.
Le Japon constitue littéralement un cas d'école.
Les keynésiens pensent que les dépenses
publiques, provoquant un déficit budgétaire,
ont un effet de stimulation cyclique. Les monétaristes
croient, eux, que c'est la dépense financée
par la création de monnaie qui provoque cet effet
de stimulation cyclique. Départager ces deux
thèses par une vérification empirique
n'est pas facile parce que, généralement,
les politiques de stimulation comprennent deux aspects
- fiscaux et monétaires - en même temps.
Mais le cas japonais constitue un de ces rares exemples
où la vérification est possible parce
que la stimulation fiscale a été accompagnée
par une politique monétaire restrictive, la Banque
du Japon ayant freiné fortement l'expansion monétaire
depuis 1990 afin de provoquer l'éclatement de
la bulle affectant les marchés immobiliers et
financiers du pays. A ce sujet, les autorités
japonaises ont commis une deuxième erreur - très
fréquente également - qui consiste à
juger du caractère restrictif ou expansionniste
d'une politique monétaire en se fondant sur l'évolution
du taux d'intérêt et non pas sur celle
de la masse monétaire. Or le niveau du taux d'intérêt
constitue un indicateur très trompeur de la politique
monétaire d'un pays. Un taux d'intérêty
à court terme de zéro comme au Japon dans
la première moitié de l'année 2000
peut être relativement restrictif si les prix
baissent de deux ou trois pour cent par an. Comme je
l'ai souvent écrit, un bas taux d'intérêt
signifie que la politique monétaire a été
expansionniste. La méconnaissance de ces réalités
concernant la politique fiscale et la politique monétaire
a coûté particulièrement cher au
Japon. Les dépenses publiques financées
par l'emprunt non seujlement n'ont pas stimulé
l'économie, mais elles ont même pu être
contreproductives dans la mesure où, à
des dépenses privées le gouvernement a
substitué des dépenses publiques qui furent
presque certainement utilisées de façon
moins efficace. En particulier, d'excessifs travaux
d'infrastructure ont été favorisés
aux dépens de l'investissement industriel. Je
crains que l'avenir du Japon soit difficile car la dette
publique est la plus élevée du monde et
le pays est confronté à la perspective
d'une baisse sensible de la population avec un accroissement
non moins sensible de la moyenne d'âge.
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