2 février 2001

 

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Milton Friedman dans sa maison du nord de la Californie reçoit un groupe de journalistes français pilotés par l'ALEPS (1997)

 

 

Milton Friedman contre les idées fausses :

une interview de Robert Lozada (extraits)

 

 

Robert Lozada

 

 

 

Malgré son grand âge, Milton Friedman (Prix Nobel d'économie 1976) offre toujours la même clareté et vivacité d'esprit. C'est toujours un régal que de le lire, une cure de resourcement aussi : les réponses paraissent tellement faciles et évidentes quand il les donne. C'est pourquoi nous attirons l'attention de nos amis sur cette interview de Milton Friedman réalisée par Robert Lozada, et publiée dans la Revue Commentaire (Hiver 2000-2001, n° 92). Nous remercions Robert Lozada de nous permettre d'en reproduire ces quelques extraits. Nous avons choisi deux passages . Dans le premier, Milton Friedman répond aux idées reçues sur la mondialisation et l'uniformisation "à l'américaine". Dans le second, il nous montre comment ce qui se passe au Japon est au fond la démonstration "in vivo" du caractère erroné des analyses keynésiennes. Ce passage est particulièrement appréciable dans la mesure où il nous apporte une explication claire et précise d'une situation qui est rarement bien décrite dans la presse française.

 

 

Robert Lozada questionne Milton Friedman sur l'anti-américanisme : ...Mais il y a McDonald's, Coca-Cola, Disneyland, les séries américaines à la télévision et la suprématie de la langue anglaise...

Milton Friedman : La France a également ses domaines de prépondérance : les parfums, les robes, les vins, le TGV. Sans parler de son équipe de football. Il y a encore quelques mois j'aurais ajouté le Concorde. Mais surtout les exemples que vous citez reflètent les résultats spontanés des échanges mondiaux et ne sont en aucune façon l'aboutissement d'un processus politique. La vulgarité, sans parler du parti pris idéologique, d'une partie considérable de l'industrie du spectacle constitue un aspect déplorable de notre société. La responsabilité en incombe en dernière analyse au mauvais goût de la grande majorité des consommateurs de ces services. Malheureusement, dans une société libre, on ne peut pas, mieux, on ne doit pas, brimer l'expression de ce mauvais goût. La seule action possible relève d'efforts tendant à l'amélioration des goûts du public. En tant qu'économiste, je suis bien placé pour mesurer la difficulté de la tâche car, dans mon domaine, le succès des idées fausses, même et surtout parmi ce qu'il est convenu d'appeler les "élites intellectuelles", ne se dément pas. De ces mythes triomphants, je ne vous donnerai ici que quelques titres de chapitres sans pouvoir les développer : le XIXème siècle ou la domination des gangsters en haut-de-forme; la grande dépression des années trente ou la faillite de l'économie de marché; la multiplication des réglementations étatiques comme reflet d'une demande du public; l'intervention gouvernementale : une action qui ne coûte rien à personne ou plutôt, dernier mythe de notre série, une action qui permet d'aider les pauvres en faisant payer les riches. Quand je contemple toutes ces idées fausses que les intellectuels acceptent sans sourciller, je me sens plus tolérant à l'égard des possibles erreurs de goût des masses.

Robert Lozada : En ce qui concerne la mondialisation, l'argument auquel les adversaires tiennent le plus, semble-t-il, réside dans la dénonciation de ce phénomène en tant que facteur d'homogénéisation du monde entraînant l'effacement de la diversité des cultures. Ce n'est certainement pas votre opinion.

Milton Friedman : En effet. Je prétends au contraire que l'économie de marché favorise la diversité car elle permet de répondre à la grande variété des goûts des consommateurs. Les programmes de télévision constituent un excellent exemple de ce phénomène puisque la palette de choix va de la vulgarité la plus complète jusqu'aux émissions d'un haut niveau culturel.

Robert Lozada : S'il y a un aspect des relations économiques internationales qui vous paraît donc essentiel, c'est certainement la liberté des échanges. A ce propos, comment jugez-vous les manifestations du type de celles qui, en décembre 1999, ont marqué à Seattle la réunion de l'Organisation mondiale du commerce ?

Milton Friedman : A mon avis ces manifestations furent l'aboutissement de trois facteurs : d'abord l'action du Président Clinton qui encouragea les protestatires à venir créer du désordre en proclament, en particulier, que tout nouvel accord commercial international devrait comporter des clauses de protection de l'environnement; ensuite l'incompétence dont a fait preuve la police de Seattle dans sa façon de faire face aux manifestants; enfin l'arrogance d'un certain nombre de personnes à travers le monde qui se font une très haute idée de leur personne et de leur opinion : confiance envers soi-même qui n'a d'égal que le mépris dans lequel ils tiennent tous ceux qui ont le malheur de ne pas partager leur point de vue.

C'est fondamentalement le même groupe de personnes qui, il y a trente ou quarante ans, accusait les Etats-Unis d'être un fauteur de guerre parce qu'ils s'efforçaient d'empêcher le Vietnam de connaître le bonheur de la libération communiste comme ces mêmes Etats-Unis avaient sauvé la Corée du Sud de l'invasion par les communistes de la Corée du Nord en 1950. Aujourd'hui, ce type de mise en accusation n'est plus d'actualité. Il faut donc trouver d'autres chefs d'inculpation. La dénonciation de l'Amérique capitaliste, destructrice de la nature et agent d'homogénéisation de la planète par le truchement de ses sociétés multinationales, se révèle posséder un excellent pouvoir de mobilisation des foules. Pour ma part, je crois que le succès mondial de Coca-Cola ou McDonald's, par exemple, qui traduit le libre jugement de centaines de millions d'individus sur le globe; représente une contribution positive et non pas négative au bien-être de l'humanité. Les découvertes qui favorisent l'homogénéisation du monde, en ce sens qu'elles allègent la peine des hommes où qu'ils se trouvent sur la terre, ne sont pas chose nouvelle. En leur temps, le téléphone Bell ou la machine à coudre Singer ou le réfrigérateur Frigidaire ont, eux aussi, contribué à l'homogénéisation du globe. Ce phénomène n'exclut nullement que la culture nationale soit symbolisée par Shakespeare chez les uns, Goethe ou Molière chez les autres. D'ailleurs ces messagers de génie deviennent eux aussi universels.

Sur le libre-échange

Robert Lozada : Donc vous rejetez totalement ou presque le procès fait à l'internationalisation du monde ?

Milton Friedman : Je le rejette d'autant plus que cette "internationalisation" du monde constitue dans une certaine mesure un autre exemple de ces mythes que j'évoquais précédemment. Contrairement à une idée presque universellement acceptée, le monde est moins internationalisé, dans le sens pertinent du terme, aujourd'hui qu'il ne l'était en 1913 ou 1929. Deux facteurs expliquent l'illusion actuelle. Premièrement, la révolution technique des satellites et des ordinateurs qui ont effectivement provoqué l'internationalisation financière du monde. Deuxièmement, l'accroissement du commerce extérieur des Etats-Unis depuis trente ans. Mais c'est les prix auxquels se font les échanges et non pas leur volume qui mesure le degré d'internationalisation. Dans un monde unifié, le taux de change entre deux monnaies s'établirait à un niveau tel qu'il assurerait le même prix pour un panier de biens et services donnés dans les deux pays concernés , ce que les économistes appellent la parité des pouvoirs d'achat. Cette parité a été respectée avec un grand degré de fidélité entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de 1879 à 1931. Ce n'est plus le cas depuis lors. Les progrès techniques qui auraient dû contribuer à cette unification du monde ont été plus qu'annulés par les interventions gouvernementales qui ont fragmenté le monde en marchés séparés les uns des autres. John Maynard Keynes avait déjà fait cette constatation en 1921 dans Les conséquences économiques de la paix en comparant les conditions de voyage hors des frontières avant 1914 et après. Les choses se sont aggravées depuis cette époque. L'internationalisation constitue une évolution positive qu'un libéral ne peut que souhaiter. Mais cette évolution ne passe pas par l'aviation à réaction, les ordinateurs et les satellites. La voie est plus directe. Elle passe par l'élimination de l'étatisme. Je ne suis pas isolationniste mais je suis résolument anti-interventionniste.

Robert Lozada : Pourtant, Maurice Allais, Prix Nobel d'économie, un homme que vous connaissez bien et depuis longtemps, explique que l'attachement inconditionnel au libre-échange se fonde sur une interprétation abusive de la théorie des coûts comparés. Cette théorie, d'après lui, ne s'applique en toute rigueur que dans le cas d'avantages permanents, en particulier en agriculture. Dans l'industrie, par contre, il n'existe pas de tels avantages.

Milton Friedman : Cette distinction entre des avantages qui seraient permanents et d'autres qui ne le seraient pas ne me semble pas valable. Aucun avantage ne peut être en toute certitude considéré comme permanent. Le climat tropical donne assurément un avantage naturel aux producteurs de bananes en Amérique centrale et dans les Caraïbes, mais qui peut affirmer qu'un jour une variété de graines ne viendra pas bouleverser, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, le fameux ordre immémorial des choses ?

Robert Lozada : Au demeurant, ajoute Maurice Allais, la prise en compte des avantages comparatifs ne doit pas à elle seule déterminer la politique commerciale d'un pays. Des raisons politiques et sociales peuvent conduire à maintenir dans un pays certaines activités économiques, moyennant un degré raisonnable de protection, en dépit d'une position concurrentielle défavorable. L'agriculture européenne ne doit pas disparaître; le Japmon ne doit pas abandonner sa production de riz; les pays du tiers-monde doivent éviter la spécialisation excessive.

Milton Friedman : Cet argument n'est autre que celui qui prône la protection comme moyen d'assurer la sécurité des approvisionnements en temps de guerre. Encore faudrait-il se poser la question de savoir s'il n'existe pas de moyens plus économiques de préserver cette sécurité que le recours au protectionnisme. Quant à la protection en vue de la préservation d'un certain équilibre social, je n'y suis pas favorable. Allais, que je connais depuis 1947, c'est à dire depuis la réunion inaugurale de la société du Mont-Pèlerin, et dont j'ai beaucoup apprécié les travaux sur la monnaie, avait écrit, il y a quelques années, que la réduction des agriculteurs en France de 6 à 2 % de la population active entraînerait une croissance illimitée d'ensembles urbains ingouvernables. En réponse, j'avais rappelé que les Etats-Unis avaient déjà connu cette réduction du nombre des agriculteurs ramenés à 2% de la population active et si le centre de certaines villes américaines est devenu ingouvernable, la raison doit en être recherchée non pas dans un accroissement de la population mais dans les faiblesses du système scolaire d'éducation publique et dans les vains efforts pour interdire l'utilisation de la drogue. L'accroissement de population s'est produit dans les banlieues (à niveau de vie élevé aux Etats-Unis) ou sous la forme d'une arrivée de résidents nouveaux dans les zones rurales dont la source de revenu n'était pas l'agriculture.

Robert Lozada : j'imagine que vous montrez la même sévérité de jugement, et plus encore, à l'égard des références à la "guerre commerciale" pour caractériser les échanges de biens et services entre nations.

Milton Friedman : Tout à fait. A vrai dire, la meilleure réponse que je connaisse à ces allégations ne date pas d'hier. Elle consiste en un texte de l'économiste américain henry George, texte qui date de 1886 et que voici :

"La liberté du commerce consiste simplement à laisser les gens acheter et vendre ce qu'ils souhaitent acheter et vendre. C'est le protectionnisme qui requiert l'emploi de la force car il consiste à empêcher les gens de faire ce qu'ils désirent faire. Des droits de douane protecteurs sont aussi coercitifs qu'une armée appliquant un blocus et le but est le même - interdire le commerce. Il existe cependant une différence entre les deux car si, par leur armée, les nations veulent empêcher leurs ennemis de commercer, par leur tarif douanier c'est à leurs propres citoyens qu'elles entendent interdire la liberté des échanges. Le protectionnisme consiste à faire à nous-mêmes en temps de paix le mal que nos ennemis cherchent à nous infliger en temps de guerre. Peut-on imaginer une plus grande distorsion de langage que celle qui consiste à appliquer aux relations commerciales des termes qui suggèrent un conflit et de faire référence à une inondation, à un déluge, à une invasion, à un écrasement, pour décrire les importations en provenance d'un certain pays ? Or il s'agit en l'occurrence de 'obtention de biens et de services, c'est à dire de chose que nous sommes tous très heureux d'obtenir. N'est--il pas absurde de s'exprimer comme si la nation exportatrice de ces biens et services obligerait par la force l'autre nation à les importer ? Qui, individuellement, souhaiterait être protégé d'une invasion de ce genre ? Et qui apprécierait le zèle d'un tiers souhaitant nous protéger en chassant l'imposteur qui nous proposait toutes ces choses ?"

Keynes et le cas japonais

Robert Lozada : Le Japon a souffert tout au long des années 90 d'un sévère ralentissement économique dont il semble éprouver les plus grandes difficultés à sortir. Comment expliquez-vous cette situation ?

Milton Friedman : Le cas japonais est très curieux. Le pays semble, en effet, incapable de sortir du marasme dans lequel il est plongé. La situation montre des signes d'amélioration mais ces signes sont encore très timides. Le Japon est un pays très riche et les habitants sont à la fois travailleurs et intelligents. Néanmoins, la politique économique suivie depuis 1992 est extrêmement maladroite. Le gouvernement s'entête à vouloir relancer l'économie par la dépense publique. Il a mis en oeuvre les programmes dans ce sens les uns après les autres sans obtenir aucun résultat. Ce n'est pas surprenant. L'augmentation de la dépense publique financée par le seul recours à l'emprunt sans appel à la création monétaire ne suffit certainement pas, par elle-même, à provoquer une relance significative et durable.

Robert Lozada : Autrement dit, le cas japonais constitue d'après vous une remarquable illustration de l'erreur keynésienne fondée sur la croyance dans la relance par les dépenses publiques.

Milton Friedman : Exactement. Le Japon constitue littéralement un cas d'école. Les keynésiens pensent que les dépenses publiques, provoquant un déficit budgétaire, ont un effet de stimulation cyclique. Les monétaristes croient, eux, que c'est la dépense financée par la création de monnaie qui provoque cet effet de stimulation cyclique. Départager ces deux thèses par une vérification empirique n'est pas facile parce que, généralement, les politiques de stimulation comprennent deux aspects - fiscaux et monétaires - en même temps. Mais le cas japonais constitue un de ces rares exemples où la vérification est possible parce que la stimulation fiscale a été accompagnée par une politique monétaire restrictive, la Banque du Japon ayant freiné fortement l'expansion monétaire depuis 1990 afin de provoquer l'éclatement de la bulle affectant les marchés immobiliers et financiers du pays. A ce sujet, les autorités japonaises ont commis une deuxième erreur - très fréquente également - qui consiste à juger du caractère restrictif ou expansionniste d'une politique monétaire en se fondant sur l'évolution du taux d'intérêt et non pas sur celle de la masse monétaire. Or le niveau du taux d'intérêt constitue un indicateur très trompeur de la politique monétaire d'un pays. Un taux d'intérêty à court terme de zéro comme au Japon dans la première moitié de l'année 2000 peut être relativement restrictif si les prix baissent de deux ou trois pour cent par an. Comme je l'ai souvent écrit, un bas taux d'intérêt signifie que la politique monétaire a été expansionniste. La méconnaissance de ces réalités concernant la politique fiscale et la politique monétaire a coûté particulièrement cher au Japon. Les dépenses publiques financées par l'emprunt non seujlement n'ont pas stimulé l'économie, mais elles ont même pu être contreproductives dans la mesure où, à des dépenses privées le gouvernement a substitué des dépenses publiques qui furent presque certainement utilisées de façon moins efficace. En particulier, d'excessifs travaux d'infrastructure ont été favorisés aux dépens de l'investissement industriel. Je crains que l'avenir du Japon soit difficile car la dette publique est la plus élevée du monde et le pays est confronté à la perspective d'une baisse sensible de la population avec un accroissement non moins sensible de la moyenne d'âge.