20 Septembre 2000

 

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L'euro et la croissance en Europe : deux commentaires anglais optimistes

 

Derrière la chute de l'euro il y a notamment le sentiment que l'Europe, du fait de ses entraves fiscales et réglementaires,, serait, pour longtemps encore, incapable de se hisser au niveau des exceptionnelles performances économiques américaines. Dans ce contexte, il est particulièrement réconfortant de voir The Economist exprimer, dans son numéro daté du 16 septembre 2000, un point de vue résolument optimiste. Si les années 1990 ont vu le triomphe technologique et économique des Etats -Unis, écrit le journal londonnien, il y a de fortes chances pour que la décennie qui vient soit au contraire celle du rattrapage européen; et cela même malgré la trop grande lenteur des réformes à accomplir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De son côté, la même semaine, sous le titre : "A Case for Neglecting the Euro", le Financial Times publiait un très intéressant point de vue de son commentateur vedette, Samuel Brittan. Rejoignant une position qui est la nôtre, il demande aux européens de ne pas céder à la panique et de ne pas sur réagir, ni à la chute de l'euro, ni à la dérive des prix de l'énergie. Le rôle de la politique monétaire ne doit pas être de freiner les répercutions de la hausse des prix du pétrole sur l'indice des prix, mais seulement de s'attacher à moyen terme à éviter de voir naître un phénomène cumulatif d'anticipations inflationnistes. Pour l'instant, constate l'économiste britannique, on en est encore très loin.

Dans le contexte actuel où les spectaculaires résultats américains font presque oublier aux européens la vigueur de leur reprise, ces deux textes représentent une utile remise en perspective

Henri LEPAGE .

 

 

"Ne sous-estimez pas les performances économiques de l'Europe !".

 

En apparence, l'Europe paraît certainement beaucoup plus malade que l'Amérique. Sur les cinq dernières années, la croissance y a été de 2,4 % par an en moyenne, contre un chiffre de 4,2 % aux USA. Le taux de chômage est de 9 %, soit plus du double de l'Amérique. Parmi les cinquante premières entreprises technologiques du monde, il n'y en a que quatre qui soient européennes (36 sont américaines). L'idée désormais admise est que l'Europe souffre d'une grave sclérose de ses marchés, ainsi que d'une dose trop forte d'impôts qui la pénalisent par rapport à une Amérique qui caracole fièrement devant tout le monde.

La chute de l'euro et la faiblesse relative du taux de croissance par rapport à l'Amérique conduisent certains à en tirer deux conclusions. La première serait que l'union monétaire est un échec complet. La seconde, que les économies européennes seraient incapables de changer. Elles sont, nous dit-on, désormais définitivement condamnées à une croissance plus lente, ce qui rend les investissements en dollars bien plus attractifs que les placements en euros. Ces deux conclusions sont fausses. En réalité, loin d'être un échec, l'euro force les économies européennes à évoluer. Et, contrairement à ce que tout le monde affirme, nous pensons que c'est dans la zone euro, et non en Amérique, qu'on trouvera au cours des dix prochaines années les taux de croissance les plus élevés, ainsi que les meilleures opportunités d'investissement.

Les problèmes de l'euro.

Commençons par les inquiétudes que suscite la chute de l'euro. Les journaux se focalisent sur le fait que l'euro est tombé à son niveau le plus bas de 1 euro pour 86 cents US, soit 27 % en dessous de son taux de change initial de janvier 1999. Certains spécialistes annoncent déjà qu'il pourrait tomber encore plus bas, autour de 80 cents, bien que tout le monde soit d'accord pour reconnaître qu'il se situe déjà bien au-dessous du niveau qui devrait être le sien (soit, aux dires de la plupart des économistes, autour de 1,10 $).

Cette faiblesse de l'euro est toutefois largement surévaluée. Même si la monnaie européenne est actuellement à son niveau le plus bas enregistré depuis sa naissance, il y a 21 mois, elle est encore loin de son record de baisse absolu. Si l'on reconstitue les variations de l'euro, avant sa naissance officielle, sur la base des cours du panier de monnaies qui la constitue, on trouve que l'euro était tombé à moins de 70 cents au début de l'année 1985. Ou bien encore, prenez le DM : à son cours d'aujourd'hui contre le dollar, il se trouve encore à 50 % au-dessus de sa valeur la plus basse de 1985.

Ainsi, du point de vue historique, l'euro n'est pas exceptionnellement bas. De même, on ne peut pas dire que sa récente glissade pose vraiment un problème économique. Au contraire, cela a donné un incontestable coup de pousse à la reprise de l'économie européenne. La chute de l'euro ne devrait nous inquiéter que si elle se traduisait par plus d'inflation, ou encore si elle conduisait à une détérioration visible de la confiance tant des entreprises que des consommateurs. Or, jusqu'à présent, le climat des affaires en Europe a plutôt tiré avantage de la baisse de l'euro dans la mesure où cela a renforcé la compétitivité des entreprises de la zone. Quant à l'inflation, elle était au mois de juillet dernier de 2,4 % sur un an, au-dessus de l'objectif de moyen terme - 2 % - défini par la Banque centrale européenne. C'est pourquoi celle-ci a relevé ses taux. Mais il n'y a pas encore de quoi paniquer. Après tout, le taux d'inflation européen reste bien de deça de celui atteint aux Etats-Unis (3,5 %).

Ce flop de l'euro nourrit certainement l'embarras de ceux qui l'ont créé et qui, stupidement, se vantaient de ce qu'un euro fort allait rapidement prendre la place du dollar comme principale monnaie de réserve mondiale. Mais ce n'est pas sur la seule base de la valeur de sa monnaie que l'on peut décider si l'Union monétaire européenne est un succès ou un échec. C'est une erreur de croire que la force d'une monnaie est un signe de virilité économique. Regardez donc le yen japonais ! Une bien meilleure manière de juger du succès ou de l'échec de l'euro est de regarder en quoi il contribue à encourager les réformes structurelles de fond, et ce que cela change aux perspectives futures de la croissance.

Regardez l'Amérique.

L'euro baisse, nous dit-on, parce que les investisseurs considèrent que l'économie américaine continuera à croître plus vite que l'Europe. Le produit national brut de la zone euro a progressé à un rythme annuel de 4 % au second trimestre de l'année. C'est un taux élevé par rapport aux normes européennes auxquelles nous sommes désormais habitués. Mais cela reste très inférieur aux 6 % de croissance enregistrés au même moment en Amérique. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la montée des prix du pétrole risque de faire beaucoup plus de mal à la croissance en Europe qu'aux Etats-Unis dans la mesure où le niveau des importations de pétrole par rapport au PNB y est beaucoup plus important.

Selon les derniers résultats publiés, la productivité du travail en Amérique aurait encore augmenté à un rythme annuel de plus de 5 % au cours du second trimestre. Depuis lors, les économistes ont activement travaillé à la mise au point de nouveaux chiffres qui conduisent à réévaluer les estimations les plus courantes sur le taux de croissance potentiel de l'économie US. Selon la Deutsche Bank, celui-ci dépasserait désormais les 4,5 %, grâce aux effets bénéfiques des investissements massifs entrepris dans les domaines des technologies de l'information. Au même moment, devant le Comité économique et monétaire du Parlement européen, Wim Duisenberge, le Président de la Banque centrale européenne, déclarait : "quant à la soi disante nouvelle économie, je n'en trouve toujours pas encore la trace… je crois qu'elle vient, qu'elle arrive, mais je ne peux encore rien prouver".

Monsieur Duisenberg devrait se montrer moins pessimiste. La nouvelle économie américaine se définit par deux caractéristiques : un niveau très élevé d'investissements dans les nouvelles technologies de l'information, et une croissance inhabituellement rapide de la productivité. Ces deux éléments, nous dit-on, on ne les trouve pas encore dans l'Euroland. Mais en réalité il se pourrait bien que le véritable écart entre l'Amérique et l'Europe dans ces deux domaines soit beaucoup plus modeste que ce que suggèrent les statistiques officielles. Si l'on mesurait le PNB européen avec les mêmes techniques que celles utilisées en Amérique, il est vraisemblable que le véritable chiffre de la croissance serait probablement supérieur de près d'un demi point.

Un demi point, ce n'est pas rien, surtout si l'on tient compte de ce que l'écart de productivité entre les deux rives de l'Atlantique est en réalité plus réduit qu'on ne le croit souvent. Notre graphique reprend les principaux chiffres de la croissance depuis 1990 - ce qui permet d'éliminer certaines distorsions liées seulement aux décalages de conjoncture. Les chiffres qui y figurent montrent que, si la croissance moyenne du PNB global sur ces dix années a été plus rapide en Amérique qu'en Europe, la différence en ce qui concerne la croissance du PNB par habitant - qui nous donne une meilleure mesure de l'amélioration réelle du niveau de vie - est beaucoup plus réduite. Quant à la productivité du travail par homme et par heure, en dépit de tous les discours sur le supposé miracle américain, elle a augmenté dans des proportions quasiment identiques dans les deux zones, cependant que la croissance de la productivité totale des facteurs (qui mesure l'efficacité d'utilisation du capital et du travail) a augmenté à un rythme légèrement plus rapide en Europe.

Il est vrai que le rythme de croissance de la productivité américaine a brutalement explosé, au milieu des années 1990, par rapport aux résultats européens. Mais pour la totalité de la décennie il faut bien en conclure que la progression de la productivité, telle qu'elle est officiellement mesurée, n'a en définitive pas été plus rapide aux Etats-Unis. Si l'on tient compte de ce que les statistiques européennes tendent à sous-estimer la croissance, il est vraisemblable qu'en réalité l'Europe a fait mieux que les USA pour l'ensemble de la période des années 1990.

Une Europe surprenamment efficace.

Mais qu'en sera-t-il pour les années qui viennent ? Après tout c'est essentiellement ce qui compte pour les investisseurs quand ils placent leur argent. Pour Alan Greenspan, le Président du système américain de Réserve Fédérale, il ne fait guère de doute que les rigidités de son marché du travail empêcheront l'Europe de tirer pleinement profit des opportunités d'accroissement de la productivité offertes par l'investissement dans les nouvelles technologies. Les mesures de protection des emplois, par exemple, rendent extrêmement difficile tout licenciement, et ont pour effet de réduire le montant des économies de coûts attendues. C'est vrai, mais les choses sont en train d'évoluer beaucoup plus vite qu'on ne s'y attend. L'euro agit comme un catalyseur qui renforce le mouvement de réformes structurelles. En combinant ses effets à ceux de l'accélération du changement technologique, ainsi qu'à l'intensification de la concurrence globale, la nouvelle monnaie unique met la pression sur les gouvernements et les entreprises pour rendre leurs économies plus efficientes.

Prenez le marché du travail. Toute l'attention se porte encore sur ses rigidités : les grèves, la mise en place de la semaine de 35 heures en France, les niveaux élevés du chômage. Personne ne voit que, pendant ce temps là, sans tambour ni trompettes, les marchés du travail en Europe sont en train de redevenir infiniment plus souples. Les gouvernements ont libéralisé les règles qui concernent le travail partiel et les contrats de travail temporaire, ce qui incite les entreprises à embaucher davantage de travailleurs non liés par les protections sociales excessives et coûteuses traditionnellement accordées aux salariés. Plus de cinq millions de nouveaux emplois ont ainsi été créés dans la zone euro depuis 1997, et le chômage a subi un mouvement de repli bien plus fort que cela n'était jamais plus arrivé depuis trente ans en phase de reprise conjoncturelle. Il y a toute raison de croire que le mouvement continuera dans la mesure où la plus grande flexibilité du marché du travail devrait réduire le taux naturel de chômage compatible avec une faible inflation stable.

L'euro est également en train de transformer le marché européen des capitaux d'une manière encore plus radicale. L'intégration des marchés financiers, l'élimination du risque de change, la fin des restrictions aux mouvements de capitaux à travers toute l'europe, notamment pour les investissements des fonds de pension, ont eu pour effet de créer un vaste marché à la fois plus large et plus liquide. Ce qui intensifie la pression qui s'exerce sur les entreprises pour qu'elles se préoccupent davantage des intérêts de leurs actionnaires et leur rapportent un retour sur investissement plus élevé.

Un véritable vent de révolution souffle sur les conseils d'administration européens. Le nombre de fusions internationales a plus que doublé l'an dernier. Et les OPA hostiles du genre de celle de Vodaphone sur Mannesmann se multiplient. Banques et courtiers se trouvent contraints d'adopter la taille européenne, cependant que les bourses tentent de se rapprocher (sans toujours y réussir). Tout cela traduit bien l'évidence que, sous l'effet cumulé du marché unique et de l'euro, les vieilles firmes nationales sont en train d'être bousculées et forcées de se réveiller.

La prudence paie.

L'autre surprise est qu'après des années de facilités budgétaires les finances publiques de l'ensemble de la zone euro dégageront cette année, pour la première fois en un demi siècle au moins, un excédent budgétaire d'ensemble. Neuf pays membres auront un budget en excédent. Ceci est en partie un cadeau du retour de la croissance. C'est aussi dû pour beaucoup à l'effet des rentrées exceptionnelles que les ventes aux enchères de licences pour les téléphones mobiles de la troisième génération ont dégagées. Mais c'est aussi le fruit d'un grand effort d'austérité publique, poursuivi pendant plusieurs années. Si les politiques poursuivies ne changent pas, même en l'absence de nouvelles recettes exceptionnelles, la zone euro enregistrera encore un petit excédent budgétaire pour l'année prochaine.

Les gouvernements en profitent pour mettre enfin en œuvre des réformes fiscales que l'on attendait en vain depuis longtemps. Là encore la monnaie unique a joué un rôle clé en contribuant à déclencher un processus de concurrence fiscale. La liberté dont les capitaux disposent désormais pour passer d'un pays à l'autre met la pression sur les etats pour qu'ils réduisent leurs impôts.

Les réformes allemandes, qui datent du mois de juillet, sont de ce point de vue les ambitieuses. Au cours des cinq prochaines années, le taux maximum de l'impôt sur le revenu sera ramené de 53 % à 42%;, cependant que l'impôt sur le revenu des sociétés sera abaissé de 40 à 25 %, bien en dessous des 41 % du fisc américain. Les entreprises seront désormais exonérées de tout impôt sur les plus-values réalisées dans la vente des participations qu'elles possèdent dans d'autres firmes. Ceci devrait contribuer à ouvrir le système extrêmement fermé de participations croisées qui permet d'empêcher les OPA hostiles. Ainsi devrait-on prochainement assister à de très grandes restructurations.

Outre sa réforme fiscale, le gouvernement allemand devrait bientôt publier un projet de réforme de son système de fonds de pension. La nouvelle loi devrait fortement encourager leur développement par tout un mécanisme de subventions publiques ainsi que d'exemptions fiscales.

La réforme fiscale allemande a immédiatement eu pour effet de mettre la pression sur les pays voisins. Fin août, la France a annoncé un plan de réduction d'impôts de 120 milliards de francs (16 milliards de dollars) en trois ans. Le gouvernement Jospin entend supprimer la surtaxe de 10 % qui pèse sur les revenus des entreprises et réduire le taux de l'impôt sur les société à 33 % pour les grandes entreprises, et seulement 15 % pour les petites et moyennes entreprises. Les taux de l'impôt sur le revenu seront réduits afin d'encourager les gens à travailler davantage (mais la baisse sera proportionnellement plus forte pour les bas revenus que pour les revenus les plus élevés).

Il est vrai que la réforme fiscale française est bien moins ambitieuse que la réforme allemande. Le taux marginal d'imposition, charges sociales comprises, restera aux environs de 60 %. Mais il y a un début à toutes les bonnes choses. L'Italie doit également annoncer un projet de réforme des impôts d'ici à la fin du mois de septembre.

Ces réductions d'impôts amélioreront les incitations à travailler et rendront l'investissement industriel plus intéressant. Toutefois le niveau moyen de la pression fiscale en Europe restera autour de 43 % du PNB, soit bien au dessus des 31 % que l'on trouve aux Etats-Unis. Pour combien de temps en sera-t-il encore ainsi ? Les économistes du Crédit Suisse First Boston ont récemment calculé que si la croissance continue autour de 3 %, et si le chômage diminue encore, il y a de quoi laisser aux gouvernements européens les moyens de baisser, sur les dix ans qui viennent, la part des impôts dans le PNB de 0,7 % par an, et cela sans remettre en cause l'équilibre de leurs budgets sur l'ensemble du cycle économique, ni les empêcher de réduire régulièrement le niveau de leur dette publique. Ainsi, vers 2010, l'Europe retrouverait un prélèvement fiscal moyen ramené au niveau du milieu des années 1970. C'est surement une utopie car il faudrait pour cela que les hommes politiques résistent à la tentation d'utiliser les dividendes du retour de la croissance pour accroître les dépenses publiques. Mais au moins cela a le mérite de montrer ce qui est de l'ordre du possible.

Un travail non terminé.

En dépit de toutes ces réformes, les marchés européens restent moins flexibles et moins efficients que les marchés américains. Trop de réglementations professionnelles et corporatistes font frein à la concurrence. La création de nouvelles entreprises reste entravée par les excès de la réglementation économique et sociale. Tout cela freine la croissance. Mais les marchés fonctionnent de mieux en mieux. Par ailleurs, pour améliorer sa productivité, l'Europe n'a pas besoin d'attendre d'avoir un marché du travail aussi flexible que celui des Etats-Unis. Tant que les marchés auront tendance à fonctionner de mieux en mieux, ce qui contraindra les entreprises à réduire tout ce qu'elles peuvent dans leurs coûts, cela aura pour effet de pousser la croissance.

De fait, pour les années qui viennent, il devrait être beaucoup plus facile pour l'Europe d'arriver à des taux de croissance de la productivité plus élevés que ceux des Etats-Unis. L'Europe sera en position de "suiveur", à qui il suffira d'adopter les meilleurs techniques mises au point dans le pays leader. Ajoutez y l'impact des réformes économique (inévitables) et le boom futur des investissements… Le retard européen va paradoxalement devenir un atout.

Qu'adviendra-t-il du taux de croissance ? Il y a deux moyens pour l'augmenter : d'abord en accroissant la productivité du travail; mais aussi en augmentant les effectifs au travail. Au cours des dernières années, tant la population globale que le niveau des effectifs employés ont quasiment stagné alors qu'en Amérique, grâce à une politique d'immigration relativement plus ouverte (bien qu'encore assez restrictive), le nombre total de personnes employées a augmenté d'environ 1 % par an. Les pays de la zone euro disposent actuellement d'un réservoir de main d'œuvre supplémentaire relativement important, même si les chiffres de la population totale n'augmentent pas. En premier lieu, il y a tout simplement les chômeurs : le taux de chômage reste élevé. Et puis il y a la faiblesse du taux d'emploi : la proportion totale de gens ayant un emploi, ou cherchant un emploi, par rapport au total de la population active est beaucoup plus basse qu'aux USA. Ce taux n'est que de 60 % en moyenne dans la zone euro, contre 75 % de l'autre côté de l'Atlantique. Si l'Europe trouvait le moyen de remettre cette population au travail, il en résulterait mécaniquement un accroissement substantiel de son taux de croissance actuel.

Introduire davantage de flexibilité sur le marché du travail, alléger les réglementations qui suppriment des emplois en prétendant défendre les salariés, baisser les impôts ainsi que les charges sociales pour tous ceux qui se trouvent au plus bas de l'échelle des salaires, autant de réformes susceptibles de ramener un grand nombre de ceux qui ne travaillent pas actuellement vers le marché du travail. Mais il ne faudra pas s'arrêter là. Il faut aussi encourager les femmes à travailler davantage, ou encore permettre aux jeunes retraités eux aussi de revenir travailler s'ils en ont envie. Si les pays de la zone euro réussissaient à retrouver en vingt ans un taux global d'emploi équivalent à celui des américains, cela leur permettrait d'augmenter le niveau total des effectifs au travail de 1 % par an, avec une conséquence identique sur le taux de croissance potentiel de la région. Ajoutons y les gains de productivité résultant des réformes structurelles, la zone euro devrait pouvoir bénéficier d'un taux de croissance du PNB au moins aussi rapide que l'Amérique, voire même plus rapide.

Pour l'instant, la plupart des investisseurs internationaux restent aveugles à toutes ces perspectives. Ils préfèrent regarder l'Europe à travers des lunettes fortement teintée de scepticisme sur la valeur des efforts de réforme et de restructuration entrepris. Les récents événements (blocus routiers contre les prix du pétrole) les ont plutôt renforcés dans leur attitude. Néanmoins, quelques uns commencent à revenir vers les actifs européens. Un jour ou l'autre, la monnaie européenne rebondira nécessairement, suivant en cela les perspectives désormais ouvertes par l'état économique du continent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Ne vous faites pas de souci pour l'euro, ni pour le pétrole !" par Samuel Brittan.


L'une des habitudes les plus absurdes de nos démocraties populistes est de reprocher à l'Etat tout ce qui se passe de mal, et d'exiger de lui qu'il y apporte une solution sans peine. Le pays où ce défaut est le plus prononcé est évidemment la France. Ce qui conduit à se poser des questions sur la réputation cartésienne des français. La vie politique s'y réduit à une suite d'épisodes autoritaires entrecoupés d'explosions populistes.

Malheureusement les mauvaises habitudes sont contagieuses. Les routiers et les fermiers français qui ont contraint leur gouvernement à une humiliante reculade font désormais des émules chez leurs confrères des autres pays européens. L'inquiétude sur les prix mondiaux du pétrole vient de ce que la plupart considèrent que les efforts entrepris par les pays de l'OPEC pour augmenter leur production ne suffiront pas à réduire la pression sur les marchés. Elle se nourrit également du sentiment que les capacités de raffinage actuellement disponibles dans les pays développés sont insuffisantes pour permettre au pétrole supplémentaire produit d'atteindre rapidement les marchés.

On a du mal à comprendre la réaction des français compte tenu de ce qu'en réalité le montant des taxes prélevées à la pompe sur les carburants est plus faible - par rapport au prix final - en France qu'au Royaume uni. En tout état de cause rien ne serait plus absurde que de répondre à de tels accidents de prix, de nature récurrente lorsqu'il s'agit du marché de l'énergie, en baissant les taxes.

La sagesse conduit au contraire à considérer qu'il vaudrait mieux laisser augmenter le prix facturé aux consommateurs d'énergies fossiles. Qu'on le fasse pour des raisons de sécurité d'approvisionnement, pour des motifs écologiques, ou pour toute autre raison, la raison commande qu'en de telles circonstances on laisse plutôt les prix augmenter que de vouloir les réduire artificiellement.

Le gouvernement britannique s'est engagé à ne pas céder aux démonstrations de rue. La panique s'est amplifiée parce que les conducteurs de camions de livraison ne voulaient pas prendre le risque d'avoir à affronter des barrages en colère, mais aussi parce que les compagnies pétrolières n'étaient que trop contentes de voir l'indignation populaire prendre pour cible les autorités publiques…

Tony Blair semble enfin réagir dans l'esprit de ce bon vieux libéral qu'était Gladstone lorsque, après la tuerie du Phenix Park à Dublin, il fit remarquer que "les ressources de la civilisation sont infinies". Le problème central était de nature institutionnelle et non économique. Aujourd'hui, les données économiques sont semblables à celles qui amenèrent l'explosion des prix du pétrole en 1973 et en 1979. L'OPEP a resoudé ses rangs au moment même où de toute façon la reprise économique mondiale ne pouvait que pousser les prix vers le haut.

Néanmoins le problème est aujourd'hui d'une moindre ampleur qu'à l'époque. En termes réels, les prix du pétrole sont beaucoup plus bas, et la quantité de pétrole désormais requise pour augmenter la production d'une unité a été, en Europe, quasiment divisée par deux entre temps.

Malheureusement il ne faut pas s'arrêtere là. L'une des remarques les plus justes de Karl Marx concerne la tendance inévitable de l'histoire à se répéter, d'abord en tant que tragédie, puis comme farce. La farce pourrait s'avérer cette fois-ci particulièrement funeste. S'il y a en effet une chose qui a changé depuis, c'est la bien moins grande tolérance de nos sociétés développées à l 'inflation. Nous courons le danger que cette moindre tolérance nedonne naissance à une nouvelle forme de fanatisme appliqué à la politique économique.

L'horrible mot de "stagflation" a été inventé pour décrire le mélange d'inflation et de stagnation économique qui suivit la première crise du pétrole. A l'époque un pays comme l'Allemagne a donné la priorité à la lutte contre l'aspect "inflation" du dilemme et pour cela s'est engagée dans politique de resserrement monétaire accentué. Au même moment les pays anglo-saxons ont plutôt entrepris de contrer la partie "récession" du phénomène en laissant exploser les dépenses.

A l'OCDE on a discuté sans fin des mérites relatifs de ces deux stratégies. La conclusion à laquelle les experts sont arrivés est qu'il valait mieux "accommoder" l'effet sur les prix d'un tel choc d'offre. Essayer de compenser l'effet sur l'indice global des prix en forçant à la baisse d'autres prix entraînerait des conséquences dépressives trop grandes. Mais en même temps ils conseillaient aux gouvernements de faire attention à ne pas accommoder les effets secondaires susceptibles d'engendrer un cycle cumulatif d'anticipations inflationnistes toujours plus fortes.

Cette conclusion reste valable pour aujourd'hui. Mais alors que dans les années 1970 le danger était celui de politiques économiques trop "permissives", aujourd'hui c'est le contraire. C'est aux Etats-Unis que ce danger est sans doute le moindre, dans la mesure où la FED dispose d'une grande liberté pour effectuer les ajustements qui s'imposent sans y surajouter. Il n'est pas non plus très grand en Grande Bretagne où le Chancelier de l'Echiquier a donné pour instruction à la Banque d'Angleterre de ne pas faire d'entorse à ses objectifs de prix qui ne soit dùment motivé et expliqué.

En revanche il est maximum dans la zone euro où le mandat donné à la Banque centrale européenne est de réaliser la stabilité des prix, ce qu'elle interprète comme devant maintenir impérativement l'inflation entre O et 2. Le risque de la voir sur réagir est aggravé par la faiblesse de l'euro qui, elle même, s'est trouvée accentuée par la plus grande dépendance de la zone euro vis à vis des importations de pétrole.

La récente déclaration de Wim Duisenberg, le Président de la BCE, devant le comité monétaire du Parlement européen, était à cet égard exemplaire. Il y a expliqué que les 2,4 % d'inflation des prix à la consommation actuellement enregistrés reflétaient essentiellement le double effet des prix de l'énergie et de la dépréciation de l'euro. La politique monétaire n'a pas pour objet d'équilibrer de telles pressions de court terme. Mais elle se doit de veiller à ce que de telles "déviations temporaires… ne se transforment pas en anticipations inflationnistes longues". En particulier, toute tentative pour récupérer sous forme de hausses de salaires la détérioration enregistrée dans les prix relatifs du fait de la hausse des prix de l'énergie sera contré par un resserrement de la politique monétaire.

Cette déclaration est tout à fait conforme à la doctrine de l'OCDE. Il n'empêche que son sens n'est souvent pas très bien compris, et que beaucoup de commentateurs et d'acteurs du marché tendent à donner une interprétation des objectifs monétaires de la zone euro fondée sur une lecture quelque peu frustre et simplette des chiffres de hausse d'une année sur l'autre des statistiques de prix à la consommation.

Comme on pouvait s'y attendre, une violente dispute oppose les "faucons" qui voudraient que l'Europe resserre sa politique monétaire pour ramener la hausse des prix à l'intérieur des 2 % aussi vite que possible, et les "colombes" qui préfèreraient que la zone euro suive l'exemple américain et "choisisse la croissance".

Des deux politiques, la meilleure est en réalité de n'en suivre aucune, et encore davantage de ne pas céder aux sirènes de ceux qui voudraient voir la Banque centrale européenne intervenir sur le marché des changes. Elle est au contraire de continuer avec une attitude de benign neglect tant pour ce qui concerne le taux de change de l'euro, que les effets sur l'indice des prix de la hausse des prix de l'énergie. Je n'oublie pas de préciser que s'il s'avérait que la faiblesse persistante de l'euro s'accompagnait d'un rebond du taux d'inflation sous jacent, il faudrait effectivement en tenir compte pour la politique monétaire. Mais pour l'instant on n'en voit pas encore de vraie manifestation.

Psychologiquement, le moment serait malvenu pour se mettre à affiner les objectifs d'inflation de la BCE, en particulier si cela implique la prise en compte de certaines réserves et exceptions. La meilleure réponse serait d'appliquer les recommendations de l'OCDE définies dans les années 1970, et de rappeler ce qui a été fait lorsque les marchés des changes et de l'énergie se sont enfin calmés.