6 mars 2001

 

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Faut-il réprimer le téléphone au volant ?

 

 

 

 

 

 

 

En France personne n'a protesté. Mais, aux Etats-Unis, les projets d'interdire et de pénaliser l'usage des téléphones portables au volant provoque une levée de boucliers de la part des défenseurs des libertés civiles. Les économistes se mettent de la partie en publiant des analyses "coûts/avantages" de ce que coûterait une telle législation. Mais comment évaluer ces coûts ?

La revue Regulation publiée par le Cato Institute vient de publier sur ce sujet une étude empirique qui est un bel exemple de la méthodologie utilisée par les économistes dans ce genre d'exercice. Les trois auteurs ( Robert Hahn, Paul Tetlock et Jason Burnett) concluent que, vue la très faible probablité des risques d'accidents liés à l'usage du téléphone en voiture, recourir à la loi pour les réduire reviendrait à utiliser un marteau pilon pour tuer une mouche, et provoquerait en conséquence de grands gaspillages. Mieux vaut s'y prendre autrement (la pression sociale, la propagande...).Ils ne disent pas qu'il faut a priori renoncer à toute réglementation, mais que dans les cas de ce genre, mieux vaut d'abord essayer de bien apprécier les coûts et avantages économiques qui ne sont pas nécessairement visibles au premier abord.

Cette étude étant relativement volumineuse nous avons choisi de traduire un texte sur le même sujet qui vient publié dans The Free Market, la publication mensuelle du Mises Institute. Elle traduit bien la démarche d'esprit du type d'analyses pour la diffusion desquelles nous avons milité il y a vingt ans, avec notamment Jean Jacques Rosa, mais apparamment sans beaucoup de succès en France.Quand donc les partis se doteront-ils de véritables offices d'évaluation budgétaire susceptibles d'éclairer les citoyens sur les débats de sociétés qui les préoccupent ?

 
 

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FAUT-IL INTERDIRE L'USAGE DES PORTABLES EN VOITURE ?

par Timothy V. Terrell

Avant que de féliciter nos politiciens pour leur infinie sagesse, nous ferions mieux de commencer par recenser toutes les conséquences d'une telle interdiction.

 

Nous avons tous fait l'expérience de ces conducteurs qui ont la fâcheuse habitude de coller leur mobile à l'oreille tout en conduisant de l'autre main. Cela a valu à certains d'entre nous quelques grandes frayeurs, des accidents, et parfois on a même compté des morts dans des collisions causées par des conducteurs distraits de leur conduite par leur conversation téléphonique.

Mais pour nos élites dirigeantes, il ne suffit pas que telles tragédies arrivent, qu'on en parle, et que les conducteurs impressionnés finissent par apprendre à se montrer plus prudents. Non, il leur faut absolument une loi, des réglements, une autorité centrale - tout ce qui peut accroître le pouvoir de l'Etat en utilisant l'infortune des autres. Tout problème appelle nécessairement une solution d'ordre politique.

C'est ainsi que nous sommes entrés dans l'engrenage de la réglementation. Deux municipalités, près de chez moi, viennent d'interdire l'usage des téléphones cellulaires sur le territoire de la commune. Dans l'Illinois, Vérizon, le fabricant de téléphones cellulaires, vient de s'engager à faire pression sur les députés de la capitale pour obtenir le vote d'une loi qui n'autorisera, dans les voitures, que l'usage de téléphones "mains libres".

Il se peut que la décision de Vérizon s'explique par le fait que la Compagnie préfère avoir affaire à un seul législateur plutôt que d'être confrontée à des centaines d'arrêtés municipaux. Il n'empêche que cela risque de créer un fâcheux précédent. Si l'Illinois se met à réglementer l'usage des téléphones en voiture, ce sera le premier d'une liste de déjà vingt états américains qui y songent plus ou moins. Il faudra s'attendre à ce que d'autres lui emboitent rapidement le pas. Et bien sûr, l'Etat fédéral est déjà en train de pointer son nez et dit commencer à réfléchir au problème. L'été dernier, l'administration fédérale a annoncé qu'elle lançait une étude sur "les risques présentés par l'usage d'équipements électroniques en conduisant".

Avant que de nous précipiter pour féliciter nos hommes politiques de leur infinie sagesse, nous ferions mieux de commencer par étudier ce que peuvent être toutes les conséquences de telles interdictions.

Tout d'abord - et c'est peut-être le plus important - une telle loi placerait (une fois de plus) le législateur dans un rôle qui ne devrait pas être le sien : celui de réglementer l'utilisation de substances susceptibles d'être mal utilisées. Le mauvais usage d'un téléphone portable, tel qu'il en résulte un accident, est quelque chose qui relève des tribunaux. Ceux-ci preuvent conclure qu'il y a eu négligence, et donc condamner l'auteur du dommage causé. Mais une assemblée parlementaire n'est pas équipée pour anticiper toutes les circonstances possibles où l'usage d'un téléphone conduirait à violer les droits de propriété d'autrui, et en déduire les mesures préventives adaptées. Imaginer qu'on puisse le faire pousse généralement à violer les droits des individus sur une bien plus grande échelle encore.

Ensuite, quasiment personne parmi ceux qui se déclarent favorables à une telle interdiction ne prend en considération les effets très positifs associés à l'usage des téléphones mobiles. Les deux tiers des utilisateurs déclarent que leur sécurité personnelle est la principale raison pour laquelle ils ont acheté un téléphone portable.

Certains des projets parlementaires envisagent d'admettre qu'on puisse utiliser le téléphone portable en cas d'urgence, de telle sorte qu'un automobiliste pourrait quand même appeler un service d'urgence de sa voiture. Il n'en reste pas moins que cela reste un sujet controversé.

Avoir un portable à portée de main permet aussi d'appeler quand on est en retard, ce qui permet au conducteur de se sentir moins stressé et de ne pas avoir à conduire plus vite, ni prendre plus de risques. Ainsi que la plupart d'entre nous en avons certainement fait l'expérience, le téléphone mobile permet également de faire moins de kilomètres dans la mesure où il devient possible d'acquérir de nouvelles informations pendant le voyage et ainsi donc de s'en tenir au meilleur itinéraire (cf le "Chéri ! peux tu t'arrêter chez le teinturier et y récupérer ma robe ?"). Moins de kilomètres, cela veut aussi dire moins d'essence brûlée, moins d'embouteillages, et enfin au total moins de risques d'accidents.

Il va de soi que nous arbitrons en permanence entre le choix de davantage de sécurité, de plus de confort, ou de bien d'autres choses auxquelles nous accordons de la valeur. Personne ne peut contester qu'être en mesure de faire des affaires au téléphone ou de converser avec un ami alors qu'on est bloqué en voiture dans un embouteillage et qu'on y perd son temps, est quelque chose qui pour certains représente une valeur inestimable. Bien évidemment, ce n'est pas facile à quantifier, mais il existe néanmoins certaines estimations approximative. Une étude financée conjointement par l'American Enterprise Institute et la Brookings Institution (Robert Hahn et Paul Tetlock du Joint Center for Regulatory Studies) estime autour de 25 milliards de dollars la valeur globale de la liberté de téléphoner en voiture, pour les américains.

Les parlementaires qui veulent réglementer l'usage du téléphone au volant sont de parfaits hypocrites. Combien d'entre eux n'ont-ils jamais réglé leur radio, changé une cassette audio, ou encore consulté une carte routière alors qu'ils étaient au volant ? Pas une seule fois ? Des recherches conduites au Transportation Research Institute de l'Université du Michigan ainsi qu'au National Public Services Research Institute révèlent que ce type de mouvement déconcentre le conducteur au moins autant que l'usage d'un téléphone mobile. De fait, rechercher une destination sur une carte est, semble-t-il, deux fois plus gênant. Manger, profiter des embouteillages pour parfaire son maquillage, régler une CB ou même une simple radio, ou encore sermonner un gosse alors qu'on est au volant, tout cela gêne sérieusement la conduite et nuit également à la concentration du conducteur. Pourtant c'est surtout au téléphone que le législateur, ou encore toutes les organisations qui se mobilisent pour défendre "l'intérêt général", s'en prennent en priorité.

Enfin, n'oublions pas qu'il ne suffit pas qu'une mesure existe, il faut aussi s'occuper de son application. Cela signifie que des ressources de police soient consacrées à surveiller et arrêter les automobilistes pour les contraindre à raccrocher leurs téléphones, ce qui représente autant de moins d'attention et de ressources humaines consacrées à la répression de fautes et crimes de rues pourtant bien plus graves. Selon les études faites en Amérique, on compte chaque année entre 60 et 80 morts sur les routes dont le décès soit lié à un accident où est impliqué l'usage d'un téléphone au volant. Cela ne représente que 1/200ème du nombre total de morts enregistrés sur la route pour l'année 1998.

Ajoutons que la répression de ce type de comportement peut elle-même être la cause d'accidents et elle aussi causer des morts. Un certain nombre d'accidents chaque année sont dûs au fait que la simple vision d'une voiture police garée sur le bas côté, et dont on se demande qui est visé, distrait le chauffeur de sa conduite. Quand le problème est celui de risques dont les probabilités sont aussi faibles, même des événements aussi statistiquement insignifiants peuvent finalement suffir à inverser l'équilibre global des coûts et des avantages.

Il va de soi que nous aimerions que tous les conducteurs qui utilisent un portable au volant le fassent sans être une menace pour leur vie ou pour celle des autres. Rien n'empêche ceux que cela préoccupe de faire pression et d'essayer de convaincre leurs concitoyens sur les dangers d'un tel comportement. Il s'agit là d'une affaire qui devrait être laissée à la libre initiative d'organisations sociales volontaires, et non confiée au législateur dont on peut d'ores et déjà sans crainte prévoir que c'est malheureusement lui gagnera, si l'on écoute les leçons du passé. Son intervention, on peut en être sûr, provoquera malheureusement plus de mal que de bien, comme toutes les autres interventions réglementaires.