L'économie en quelques signaux graphiques 10 Janvier 2000
 

 

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Olivier Carré, Président de Fival

 

PRODUCTIVITE ET CREATION D'EMPLOIS

Olivier CARRE

Il n’y a que la foi qui sauve ! Le gouvernement semble avoir fait sien cette maxime. La plus grande part de l’actuelle politique économique se résume à attendre que " le miracle Internet " s’étende à l’Europe. Attention, nous dit cependant Olivier CARRE, la productivité n’est pas tout. Il démonte les mécanismes qui ont permis, aux Etats-Unis, de transformer l’accélération des gains de productivité en formidable machine à créer des emplois ; et pourquoi cela n’a pas été le cas en Europe, en France notamment. Une plus grande flexibilité tant du marché du travail et que des marchés financiers est encore nécessaire si on ne veut pas que l’espoir actuellement placé dans Internet ne se transforme en une immense déception. L’analyse d’Olivier CARRE est également la meilleure réponse aux divagations de Maurice Allais sur le lien de causalité entre libre-échange et chômage. L’auteur nous fait enfin clairement percevoir pourquoi la productivité est devenue l’indicateur clé qui guide la politique monétaire d’Alan Greenspan ; une information qui devrait être fort utile pour suivre les orientations de la politique économique des Etats-Unis au cours des mois à venir.

 
 

 

Depuis quelques mois, le re-calcul de certains agrégats économiques laisse entrevoir une très forte accélération de la productivité qui expliquerait la qualité exceptionnelle du cycle de croissance que connaissent les Etats Unis depuis 1993. Le nouveau paradigme américain, où cohabitent plein emploi, très faible augmentation des prix et croissance du niveau de vie, fait rêver l’ensemble du monde développé. En Europe, et plus particulièrement en France, on espère que le transfert de cette croissance idéale n’est qu’une question de mois. Or, en elle-même, la productivité n’est pas tout. Elle libère des facteurs de productions ou bien sous forme de capacités de productions ou bien sous forme de revenus marginaux. Si une économie ne sait pas remployer ces gains de productivité, ils restent sous forme monétaire et finissent par ne pas servir l’économie qui devrait les employer. On aboutit certes à une amélioration tendancielle des revenus mais pas à la prospérité qui se concrétise aujourd’hui aux Etats Unis par une amélioration générale du sentiment de mieux être.

  1. L’accélération de l’amélioration de la productivité apaise les pressions inflationnistes

Alan Greenspan a fait de la productivité, l’indicateur clé de sa politique monétaire. En effet, en synthétisant les conditions de production (et donc les revenus salariaux) et la demande en volume, il peut déduire de cet indice les risques d’enchaînement de hausse des prix qu’il lui faudrait réprimer. De fait, l’indicateur de productivité résultant de toute une série de décisions micro-économiques, il concourt à l’appréciation que la Banque Centrale se fait des conditions dans lesquelles se forgent les prix

a) La situation actuelle est remarquable

L'amélioration de la productivité n’est pas un phénomène nouveau. Elle est inhérente à toute croissance industrielle. En situation concurrentielle, la recherche d’un optimum de rentabilité pousse tous les acteurs à renforcer leurs gains de productivité ce qui leur permet de lutter contre des rendements inéluctablement décroissants.

 

gr1. Evolution de la productivité aux Etats Unis (base 100 : 1992) (Dep of Commerce)

Sur ces quarante dernières années, la productivité est passée d’un indice 40 à un indice 130, soit une multiplication par 3,25. Cela signifie que pour produire une unité de PNB, il faut 3,25 fois moins d’unité de temps de travail aujourd’hui qu’en 1959 ou encore que 3,25 fois plus de biens sont produits par la même quantité de travail. Cette progression est plus forte dans le secteur des biens durables (4 fois) et moindre dans les autres secteurs (2,25), disparité essentiellement due à la nature des biens produits.

Si l’on regarde ces progressions dans le temps, on remarque cinq phases. Quatre se sont achevées par un plateau, marquant ainsi les limites des gains de productivité obtenus à un moment donné. C’est notamment vrai à la fin des années 70 et des années 80. Chacune de ces fins de période s’est traduite par une hausse de l’inflation, des taux d’intérêt courts et par une récession, très forte en 80-82 et moindre en 90-91.

gr2. Variation annuelle de la productivité et inverse des taux à trois mois (source FED et Dep of Com)

Comme le montre le graphique précédent, la progression de la productivité est cyclique. Généralement de deux ans, l’amplitude des oscillations s’est nettement allongée depuis les années 80. Dans un premier temps, durant 4 ans, la productivité s’est accrue à un rythme supérieur à 2% par an (donc à un niveau supérieur à la croissance économique moyenne). Ce taux de croissance a été retrouvé après la récession de 1991 et ne s’est pas ralenti depuis, ce qui rend la situation actuelle très remarquable.

Cette poussée de gains de productivité coïncide avec le démarrage des investissements en technologies de l’information. La mise en réseau, l’arrivée de logiciels et de micro-ordinateurs puissants, ont eu un double effet sur la productivité de l’ensemble de l’économie. Tout d’abord, les prix de ces biens, sous l’effet de phénomènes tels que la loi de Moore, ont fortement diminué ce qui a accéléré la rentabilité obtenue sur les investissements. Outre cet effet de prix, les biens technologiques améliorent les process tant dans la production que dans les services. La mise en œuvre de ces technologies étant très rapide, le retour sur investissement actualisé est important. Les gains de productivité se concrétisent donc plus rapidement que lors de la mise en œuvre d’autres types d’investissements.

b) L’espérance de gains de productivité pousse l’investissement

La progression des investissements, associée à la mise en œuvre de nouveaux process, est au cœur de ces gains de productivité.

Si on met en relation l’évolution de la productivité et les investissements, on observe que ces derniers sont la conséquence des gains de productivité. Ainsi, l’investissement se déclenche lorsque la productivité a déjà permis un accroissement des capacités d’autofinancement et pas l’inverse. Tant que les gains de productivité sont possibles, et cela dépend à la fois de conditions techniques et financières, le cercle vertueux se développe. Des nouvelles capacités sont mises en œuvre ce qui accentue la diffusion de la richesse dans l’ensemble de l’économie et absorbe toutes tensions susceptibles de dénaturer la réalité des échanges et donc des prix. Ainsi, l’espérance de gains de productivité est en partie à l’origine des anticipations de variation des prix des agents économiques.

gr 3 .Investissements et productivité industrielle aux Etats Unis (source Dep of Commerce)

L’investissement industriel concrétise les gains de productivité en revenu marginal. A ce titre, ils sont en concurrence avec les taux d’intérêt. Par exemple, un niveau de taux d’intérêt trop élevé peut faire diverger le flux de cash-flows vers des investissements financiers improductifs. Ce fut notamment le cas aux Etats Unis à la suite de la politique Volker où seuls les projets d’investissements extrêmement productifs pouvaient rivaliser avec des taux réels proches de 20%.

Pour ces deux raisons, les gains de productivité sont au cœur de la politique monétaire de la Banque Centrale. Ils servent de support aux anticipations de prix des agents économiques et ils servent de référents aux décisions d’investissement qui influencent le déroulement d’un cycle économique. Comme le montre de façon très explicite le graphique 2, le taux d’intérêt nominal se cale sur les gains de productivité constatés. A ce titre, il favorise, autorise ou dissuade la réalisation de certains investissements dont la rentabilité marginale est liée au taux de productivité dégagé. Point de passage entre l’offre et la demande, il conditionne la politique monétaire.

2) La productivité crée de la richesse sous condition

Si le concurrent d’une entreprise améliore sa compétitivité, celle-ci devra à son tour améliorer sa productivité. Pour cela, elle a deux solutions, qu’elle va généralement combiner. Pour produire plus ou autant en utilisant moins d’heures de travail, elle devra améliorer la qualification du personnel employé ou bien augmenter l’intensité capitalistique de sa production. Suivant son environnement, ses efforts de productivité lui permettront de se développer, d’accroître ses marges, ou bien tout simplement de juste maintenir sa situation et de lui éviter de disparaître.

    1. Une approche qualitative de la productivité

A titre d’exemple, comparons la situation de la productivité dans les biens durables aux Etats Unis et en France. Entre 1992  et 1998, l’investissement aux Etats Unis a progressé trois fois plus qu’en France. La contrainte financière n’est sans doute pas étrangère à cette situation puisque, sur la période, les taux réels furent cinq fois plus faibles aux Etats Unis qu’en France.

Pourtant, dans le domaine des biens durables, très sensible au rapport existant entre la productivité et l’investissement, la croissance de la productivité américaine et française sont parfaitement similaires (+41%). La compétition internationale a obligé les entreprises françaises à obtenir des performances équivalentes à leurs homologues américaines : l’amélioration de la productivité résulte bien de la décision des entreprises de devoir s’aligner sur les plus performantes d’entre elles et pas d’autre chose. Par contre, la façon d’obtenir ce résultat dépend de l’environnement économique de chacune d’elles.

gr4. Investissements Industriels (FED et INSEE -FBCF hors construction-)

  Aux Etats Unis, la croissance de l’offre de biens durables est soutenue à la fois par la par une croissance du volume de travail consommé et par une progression encore plus forte des investissements. La richesse qui en résulte a débouché sur une création d’emploi d’environ 8% sur la période. Il est à noter que cette tendance est entrain de s’inverser puisqu’en 1999, pour la première fois depuis cinq ans, la croissance en volume s’est traduite par une diminution du volume d’heures ouvrées.

gr 5. Emploi et productivité aux Etats Unis dans les Biens Durables (source Dep of Commerce)

Dans le même temps, les entreprises françaises ont dû faire d’importants efforts pour rester compétitives. Mais, elles ont obtenu leurs gains de productivité en diminuant le nombre d’heures de travail global.

gr 6 . Emploi et productivité en France dans les Biens Durables (source INSEE)

 

Cet exemple montre à quel point le critère de productivité est insuffisant en lui-même pour justifier une performance économique. La politique monétaire française, uniquement centrée sur la parité Franc/Deutsche Mark, a fixé des taux très élevés dont on a vu précédemment comment ils pouvaient être dissuasifs sur l’emploi des ressources dégagées par l’obtention du gain de productivité. Le maintien de la rentabilité du capital s’est obtenu au détriment du travail. Ceci explique sans doute pourquoi, en France, la vieille dialectique capital contre travail a retrouvé une nouvelle jeunesse au cours de ces dernières années

L’amélioration de la productivité dégage des facteurs de production. Selon la nature du remploi de ces ressources, selon leur redistribution, les gains de productivité peuvent ne pas se capitaliser en investissements. Dans ce cas, on n'assiste pas à une création de richesse nette mais à des transferts de ressources.

b. La redistribution des emplois

L’effondrement du coût de l’information et son abondance tant pour le producteur (optimisation de la gestion) que pour le consommateur (recherche du prix et expression de ses goûts) engendrent des mutations économiques profondes qui rapprochent l’offre de la demande au détriment de l’intermédiation et de la production de masse. Tout marché fondé sur des réseaux complexes d’intermédiations perd de son intérêt ; la valeur ajoutée qu’il est sensé produire diminuera. C’est vrai sectoriellement (banque, biens intermédiaires…) et géographiquement (économies japonaises et françaises). C’est aussi vrai pour le marché du travail ce qui se traduit par un externalisation des ressources humaines de plus en plus fréquente.

Cette remise en cause de certains secteurs, et de la valeur ajoutée qu’ils produisaient, est compensée par une nouvelle offre qui n’aurait pas pu se révéler dans les conditions de production d’avant la révolution numérique. A ce titre, il ne s’agit plus d’un effet direct de la productivité au sens où une quantité de travail diminue pour une même quantité produite, mais de la création ex-nihilo d’une nouvelle production. Par exemple, de nombreuses entreprises de consultation, de design, n’auraient jamais pu voir le jour sans l’introduction du travail collaboratif ou sans la CAO à un moindre coût.

L’émergence d’une " capillarisation " de l’offre et la création d’entreprises promotrices de métiers nouveaux, sont fortement consommatrices à la fois de travail et de capital. Elles sont donc favorisées par l’accroissement général de la productivité qui libère d’importantes quantités de ces deux ressources.

gr7. Poids des emplois dans l’économie aux Etats Unis (Dep du Travail)

 

Ces transferts se sont opérés efficacement sur le marché du travail aux Etats Unis. On observe que sur toute la période, le développement des services a compensé la diminution tendancielle du poids des emplois industriels. Dans ce contexte, la progression de la productivité s’est transformée en valeur joutée supplémentaire. La création d’emploi qui en a découlé s’est traduite par un effet d’enrichissement global. Le sentiment de prospérité s’est amorcé.

A l’inverse, en France, sur toute cette période, les emplois industriels sont détruits mais ne sont que partiellement remplacés par de nouveaux emplois. La redistribution des ressources dégagées par les mêmes gains de productivité qu’aux Etats Unis n’a pas pu s’opérer facilement compte tenu des rigidités qui entourent le marché de l’emploi et de la faiblesse structurelle du marché des capitaux.

En outre, jusqu’à une période récente, l’Etat Français s’est distingué par la pratique d’une politique interventionniste visant à redresser arbitrairement les effets induits par l’accroissement de la productivité de son secteur industriel. Dans son rapport de 1998 sur l’investissement, l’OCDE soulignait l’importance que la France, seul pays dans ce cas, accorde au modèle industriel traditionnel. Le ministère des finances évoquait les dures conséquences en terme d’emploi d’une compétition très âpre, et soulignait la volonté des pouvoirs publics de " limiter la casse ". La hausse des prélèvements (23.8% du PIB en 1992 et 28.6% du PIB en 1998) qui a accompagné les subventions compensatrices ont découragé l’émergence de nouveaux métiers. En bloquant ainsi des mécanismes naturels de régulation, la France n’a pas pu compenser les effets négatifs de l’inéluctable progression de la productivité ce qui s’est traduit par un socle de chômage sensiblement plus élevé qu’ailleurs.

c) Des marchés financiers efficaces

Le caractère vertueux de cette croissance favorise une politique monétaire non-restrictive et assure la pérennité des capacités bénéficiaires des entreprises. Ces éléments influencent doublement l’actualisation des flux futurs de revenus et donc la valeur courante des actions. " L’exubérance des marchés ", selon le terme de M. Greenspan, n’est pas dû à l’effet mécanique d’une inflation financière mais à la prise en compte de l’impact exponentiel que la progression de la productivité sur la valeur des entreprises cotées.

 

gr 8 . Prime de risque " à l’américaine " sur le Dow Jones et inflation (source Value Line)

 

Ainsi, la prime de risque se contracte au fur et à mesure que le risque inflationniste induit par la cyclicité des économies diminue. Cette tendance est confirmée sur longue période, où on peut constater l’étroit lien qui existe entre crainte de l’inflation et prime de risque. On retrouve dans les années 60 des primes de risque très faible, tout comme aujourd’hui. Or, c’est justement à cette période que la croissance de la productivité atteignait des taux proches de ceux que nous connaissons actuellement.

Le marché boursier permet d’effectuer un certain nombre de financements à bas coûts ce qui est particulièrement bien adapté aux besoins actuels fondés sur le risque entrepreneurial. En effet, seuls les fonds propres permettent à l’entreprise de saisir une opportunité et donc à prendre un risque. L’efficacité des marchés financiers permet une grande souplesse capitalistique qui accélère tant les regroupements d’entreprise, leur disparition, que les créations ; quoi de plus moteur dans une économie en pleine mutation. Rappelons que les plus grosses opérations de fusions n’ont pas lieu dans des secteurs de croissance mais plutôt dans les secteurs mûrs (chimie, pétrole, distribution, banque…). Là encore, ces opérations de concentration libèrent des capitaux qui peuvent s’investir dans des entreprises plus jeunes. La forte croissance des métiers financiers trouve sa justification économique dans cette transformation de capitaux investis dans des sociétés matures qui fusionnent entre elles et l’ouverture au public des sociétés nouvelles sensées représenter l’humus de la nouvelle économie.

 

Ainsi, la productivité n’engendre la prospérité que s’il existe des opportunités de remploi de ressources qui vont générer un revenu supplémentaire. Pour faciliter la réalisation de ces opportunités, nombreuses aujourd’hui compte tenu des mutations en cours, il faut que le marché du travail soit suffisamment ouvert pour que les transferts d’emplois s’effectuent aisément et que les marchés financiers soient efficaces, qu’ils soient en prise directe avec les anticipations des agents économiques. Tout ce qui freine la ré-affectation optimale des ressources dégagées par les gains de productivité empêche l’émergence de cette nouvelle richesse qui conduit à la prospérité.

Olivier CARRE

Président Fival