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Depuis
quelques mois, le re-calcul de certains agrégats
économiques laisse entrevoir une très
forte accélération de la productivité
qui expliquerait la qualité exceptionnelle du
cycle de croissance que connaissent les Etats Unis depuis
1993. Le nouveau paradigme américain, où
cohabitent plein emploi, très faible augmentation
des prix et croissance du niveau de vie, fait rêver
l’ensemble du monde développé. En Europe,
et plus particulièrement en France, on espère
que le transfert de cette croissance idéale n’est
qu’une question de mois. Or, en elle-même, la
productivité n’est pas tout. Elle libère
des facteurs de productions ou bien sous forme de capacités
de productions ou bien sous forme de revenus marginaux.
Si une économie ne sait pas remployer ces gains
de productivité, ils restent sous forme monétaire
et finissent par ne pas servir l’économie qui
devrait les employer. On aboutit certes à une
amélioration tendancielle des revenus mais pas
à la prospérité qui se concrétise
aujourd’hui aux Etats Unis par une amélioration
générale du sentiment de mieux être.
- L’accélération
de l’amélioration de la productivité
apaise les pressions inflationnistes
Alan
Greenspan a fait de la productivité, l’indicateur
clé de sa politique monétaire. En effet,
en synthétisant les conditions de production
(et donc les revenus salariaux) et la demande en volume,
il peut déduire de cet indice les risques d’enchaînement
de hausse des prix qu’il lui faudrait réprimer.
De fait, l’indicateur de productivité résultant
de toute une série de décisions micro-économiques,
il concourt à l’appréciation
que la Banque Centrale se fait des conditions dans
lesquelles se forgent les prix
a)
La situation actuelle est remarquable
L'amélioration
de la productivité n’est pas un phénomène
nouveau. Elle est inhérente à toute
croissance industrielle. En situation concurrentielle,
la recherche d’un optimum de rentabilité
pousse tous les acteurs à renforcer leurs
gains de productivité ce qui leur permet
de lutter contre des rendements inéluctablement
décroissants.

gr1.
Evolution de la productivité aux Etats Unis (base
100 : 1992) (Dep of Commerce)
Sur
ces quarante dernières années, la
productivité est passée d’un indice
40 à un indice 130, soit une multiplication
par 3,25. Cela signifie que pour produire une unité
de PNB, il faut 3,25 fois moins d’unité de
temps de travail aujourd’hui qu’en 1959 ou encore
que 3,25 fois plus de biens sont produits par la
même quantité de travail. Cette progression
est plus forte dans le secteur des biens durables
(4 fois) et moindre dans les autres secteurs (2,25),
disparité essentiellement due à la
nature des biens produits.
Si
l’on regarde ces progressions dans le temps, on
remarque cinq phases. Quatre se sont achevées
par un plateau, marquant ainsi les limites des gains
de productivité obtenus à un moment
donné. C’est notamment vrai à la fin
des années 70 et des années 80. Chacune
de ces fins de période s’est traduite par
une hausse de l’inflation, des taux d’intérêt
courts et par une récession, très
forte en 80-82 et moindre en 90-91.

gr2.
Variation annuelle de la productivité et inverse
des taux à trois mois (source FED et Dep of Com)
Comme
le montre le graphique précédent,
la progression de la productivité est cyclique.
Généralement de deux ans, l’amplitude
des oscillations s’est nettement allongée
depuis les années 80. Dans un premier temps,
durant 4 ans, la productivité s’est accrue
à un rythme supérieur à 2%
par an (donc à un niveau supérieur
à la croissance économique moyenne).
Ce taux de croissance a été retrouvé
après la récession de 1991 et ne s’est
pas ralenti depuis, ce qui rend la situation actuelle
très remarquable.
Cette
poussée de gains de productivité coïncide
avec le démarrage des investissements en
technologies de l’information. La mise en réseau,
l’arrivée de logiciels et de micro-ordinateurs
puissants, ont eu un double effet sur la productivité
de l’ensemble de l’économie. Tout d’abord,
les prix de ces biens, sous l’effet de phénomènes
tels que la loi de Moore, ont fortement diminué
ce qui a accéléré la rentabilité
obtenue sur les investissements. Outre cet effet
de prix, les biens technologiques améliorent
les process tant dans la production que dans les
services. La mise en œuvre de ces technologies étant
très rapide, le retour sur investissement
actualisé est important. Les gains de productivité
se concrétisent donc plus rapidement que
lors de la mise en œuvre d’autres types d’investissements.
b)
L’espérance de gains de productivité
pousse l’investissement
La
progression des investissements, associée
à la mise en œuvre de nouveaux process, est
au cœur de ces gains de productivité.
Si
on met en relation l’évolution de la productivité
et les investissements, on observe que ces derniers
sont la conséquence des gains de productivité.
Ainsi, l’investissement se déclenche lorsque
la productivité a déjà permis
un accroissement des capacités d’autofinancement
et pas l’inverse. Tant que les gains de productivité
sont possibles, et cela dépend à la
fois de conditions techniques et financières,
le cercle vertueux se développe. Des nouvelles
capacités sont mises en œuvre ce qui accentue
la diffusion de la richesse dans l’ensemble de l’économie
et absorbe toutes tensions susceptibles de dénaturer
la réalité des échanges et
donc des prix. Ainsi, l’espérance de gains
de productivité est en partie à l’origine
des anticipations de variation des prix des agents
économiques.

gr
3 .Investissements et productivité industrielle
aux Etats Unis (source Dep of Commerce)
L’investissement
industriel concrétise les gains de productivité
en revenu marginal. A ce titre, ils sont en concurrence
avec les taux d’intérêt. Par exemple,
un niveau de taux d’intérêt trop élevé
peut faire diverger le flux de cash-flows vers des
investissements financiers improductifs. Ce fut
notamment le cas aux Etats Unis à la suite
de la politique Volker où seuls les projets
d’investissements extrêmement productifs pouvaient
rivaliser avec des taux réels proches de
20%.
Pour
ces deux raisons, les gains de productivité sont
au cœur de la politique monétaire de la Banque
Centrale. Ils servent de support aux anticipations de
prix des agents économiques et ils servent de
référents aux décisions d’investissement
qui influencent le déroulement d’un cycle économique.
Comme le montre de façon très explicite
le graphique 2, le taux d’intérêt nominal
se cale sur les gains de productivité constatés.
A ce titre, il favorise, autorise ou dissuade la réalisation
de certains investissements dont la rentabilité
marginale est liée au taux de productivité
dégagé. Point de passage entre l’offre
et la demande, il conditionne la politique monétaire.
2)
La productivité crée de la richesse sous
condition
Si
le concurrent d’une entreprise améliore sa compétitivité,
celle-ci devra à son tour améliorer sa
productivité. Pour cela, elle a deux solutions,
qu’elle va généralement combiner. Pour
produire plus ou autant en utilisant moins d’heures
de travail, elle devra améliorer la qualification
du personnel employé ou bien augmenter l’intensité
capitalistique de sa production. Suivant son environnement,
ses efforts de productivité lui permettront de
se développer, d’accroître ses marges,
ou bien tout simplement de juste maintenir sa situation
et de lui éviter de disparaître.
- Une
approche qualitative de la productivité
A
titre d’exemple, comparons la situation de la productivité
dans les biens durables aux Etats Unis et en France.
Entre 1992 et 1998, l’investissement aux Etats
Unis a progressé trois fois plus qu’en France.
La contrainte financière n’est sans doute
pas étrangère à cette situation
puisque, sur la période, les taux réels
furent cinq fois plus faibles aux Etats Unis qu’en
France.
Pourtant,
dans le domaine des biens durables, très
sensible au rapport existant entre la productivité
et l’investissement, la croissance de la productivité
américaine et française sont parfaitement
similaires (+41%). La compétition internationale
a obligé les entreprises françaises
à obtenir des performances équivalentes
à leurs homologues américaines :
l’amélioration de la productivité
résulte bien de la décision des entreprises
de devoir s’aligner sur les plus performantes d’entre
elles et pas d’autre chose. Par contre, la façon
d’obtenir ce résultat dépend de l’environnement
économique de chacune d’elles.

gr4.
Investissements Industriels (FED et INSEE -FBCF hors
construction-)
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Aux
Etats Unis, la croissance de l’offre de biens durables
est soutenue à la fois par la par une croissance
du volume de travail consommé et par une
progression encore plus forte des investissements.
La richesse qui en résulte a débouché
sur une création d’emploi d’environ 8% sur
la période. Il est à noter que cette
tendance est entrain de s’inverser puisqu’en 1999,
pour la première fois depuis cinq ans, la
croissance en volume s’est traduite par une diminution
du volume d’heures ouvrées. |

gr
5. Emploi et productivité aux Etats Unis dans
les Biens Durables (source Dep of Commerce)
Dans
le même temps, les entreprises françaises
ont dû faire d’importants efforts pour rester
compétitives. Mais, elles ont obtenu leurs
gains de productivité en diminuant le nombre
d’heures de travail global.

gr
6 . Emploi et productivité en France dans
les Biens Durables (source INSEE)
Cet
exemple montre à quel point le critère
de productivité est insuffisant en lui-même
pour justifier une performance économique.
La politique monétaire française, uniquement
centrée sur la parité Franc/Deutsche
Mark, a fixé des taux très élevés
dont on a vu précédemment comment ils
pouvaient être dissuasifs sur l’emploi des ressources
dégagées par l’obtention du gain de
productivité. Le maintien de la rentabilité
du capital s’est obtenu au détriment du travail.
Ceci explique sans doute pourquoi, en France, la vieille
dialectique capital contre travail a retrouvé
une nouvelle jeunesse au cours de ces dernières
années
L’amélioration
de la productivité dégage des facteurs
de production. Selon la nature du remploi de ces ressources,
selon leur redistribution, les gains de productivité
peuvent ne pas se capitaliser en investissements.
Dans ce cas, on n'assiste pas à une création
de richesse nette mais à des transferts de
ressources.
b.
La redistribution des emplois
L’effondrement
du coût de l’information et son abondance tant
pour le producteur (optimisation de la gestion) que
pour le consommateur (recherche du prix et expression
de ses goûts) engendrent des mutations économiques
profondes qui rapprochent l’offre de la demande au
détriment de l’intermédiation et de
la production de masse. Tout marché fondé
sur des réseaux complexes d’intermédiations
perd de son intérêt ; la valeur
ajoutée qu’il est sensé produire diminuera.
C’est vrai sectoriellement (banque, biens intermédiaires…)
et géographiquement (économies japonaises
et françaises). C’est aussi vrai pour le marché
du travail ce qui se traduit par un externalisation
des ressources humaines de plus en plus fréquente.
Cette
remise en cause de certains secteurs, et de la valeur
ajoutée qu’ils produisaient, est compensée
par une nouvelle offre qui n’aurait pas pu se révéler
dans les conditions de production d’avant la révolution
numérique. A ce titre, il ne s’agit plus d’un
effet direct de la productivité au sens où
une quantité de travail diminue pour une même
quantité produite, mais de la création
ex-nihilo d’une nouvelle production. Par exemple,
de nombreuses entreprises de consultation, de design,
n’auraient jamais pu voir le jour sans l’introduction
du travail collaboratif ou sans la CAO à un
moindre coût.
L’émergence
d’une " capillarisation " de l’offre
et la création d’entreprises promotrices de
métiers nouveaux, sont fortement consommatrices
à la fois de travail et de capital. Elles sont
donc favorisées par l’accroissement général
de la productivité qui libère d’importantes
quantités de ces deux ressources.

gr7.
Poids des emplois dans l’économie aux Etats
Unis (Dep du Travail)
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Ces
transferts se sont opérés efficacement
sur le marché du travail aux Etats Unis.
On observe que sur toute la période,
le développement des services a compensé
la diminution tendancielle du poids des emplois
industriels. Dans ce contexte, la progression
de la productivité s’est transformée
en valeur joutée supplémentaire.
La création d’emploi qui en a découlé
s’est traduite par un effet d’enrichissement
global. Le sentiment de prospérité
s’est amorcé.
A
l’inverse, en France, sur toute cette période,
les emplois industriels sont détruits
mais ne sont que partiellement remplacés
par de nouveaux emplois. La redistribution des
ressources dégagées par les mêmes
gains de productivité qu’aux Etats Unis
n’a pas pu s’opérer facilement compte
tenu des rigidités qui entourent le marché
de l’emploi et de la faiblesse structurelle
du marché des capitaux.
En
outre, jusqu’à une période récente, l’Etat
Français s’est distingué par la
pratique d’une politique interventionniste visant
à redresser arbitrairement les effets
induits par l’accroissement de la productivité
de son secteur industriel. Dans son rapport
de 1998 sur l’investissement, l’OCDE soulignait
l’importance que la France, seul pays dans ce
cas, accorde au modèle industriel traditionnel. Le
ministère des finances évoquait
les dures conséquences en terme d’emploi
d’une compétition très âpre,
et soulignait la volonté des pouvoirs
publics de " limiter la casse ".
La hausse des prélèvements (23.8%
du PIB en 1992 et 28.6% du PIB en 1998) qui
a accompagné les subventions compensatrices
ont découragé l’émergence
de nouveaux métiers. En bloquant ainsi
des mécanismes naturels de régulation,
la France n’a pas pu compenser les effets négatifs
de l’inéluctable progression de la productivité
ce qui s’est traduit par un socle de chômage
sensiblement plus élevé qu’ailleurs.
c)
Des marchés financiers efficaces
Le
caractère vertueux de cette croissance
favorise une politique monétaire non-restrictive
et assure la pérennité des capacités
bénéficiaires des entreprises.
Ces éléments influencent doublement
l’actualisation des flux futurs de revenus et
donc la valeur courante des actions. " L’exubérance
des marchés ", selon le terme
de M. Greenspan, n’est pas dû à
l’effet mécanique d’une inflation financière
mais à la prise en compte de l’impact
exponentiel que la progression de la productivité
sur la valeur des entreprises cotées.
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gr
8 . Prime de risque " à l’américaine "
sur le Dow Jones et inflation (source Value Line)
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Ainsi,
la prime de risque se contracte au fur et à
mesure que le risque inflationniste induit par
la cyclicité des économies diminue.
Cette tendance est confirmée sur longue
période, où on peut constater
l’étroit lien qui existe entre crainte
de l’inflation et prime de risque. On retrouve
dans les années 60 des primes de risque
très faible, tout comme aujourd’hui.
Or, c’est justement à cette période
que la croissance de la productivité
atteignait des taux proches de ceux que nous
connaissons actuellement.
Le
marché boursier permet d’effectuer un
certain nombre de financements à bas
coûts ce qui est particulièrement
bien adapté aux besoins actuels fondés
sur le risque entrepreneurial. En effet, seuls
les fonds propres permettent à l’entreprise
de saisir une opportunité et donc à
prendre un risque. L’efficacité des marchés
financiers permet une grande souplesse capitalistique
qui accélère tant les regroupements
d’entreprise, leur disparition, que les créations ;
quoi de plus moteur dans une économie
en pleine mutation. Rappelons que les plus grosses
opérations de fusions n’ont pas lieu
dans des secteurs de croissance mais plutôt
dans les secteurs mûrs (chimie, pétrole,
distribution, banque…). Là encore, ces
opérations de concentration libèrent
des capitaux qui peuvent s’investir dans des
entreprises plus jeunes. La forte croissance
des métiers financiers trouve sa justification
économique dans cette transformation
de capitaux investis dans des sociétés
matures qui fusionnent entre elles et l’ouverture
au public des sociétés nouvelles
sensées représenter l’humus de
la nouvelle économie.
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Ainsi,
la productivité n’engendre la prospérité
que s’il existe des opportunités de remploi
de ressources qui vont générer un revenu
supplémentaire. Pour faciliter la réalisation
de ces opportunités, nombreuses aujourd’hui
compte tenu des mutations en cours, il faut que le
marché du travail soit suffisamment ouvert
pour que les transferts d’emplois s’effectuent aisément
et que les marchés financiers soient efficaces,
qu’ils soient en prise directe avec les anticipations
des agents économiques. Tout ce qui freine
la ré-affectation optimale des ressources dégagées
par les gains de productivité empêche
l’émergence de cette nouvelle richesse qui
conduit à la prospérité.
Olivier
CARRE
Président
Fival
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