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Commentaire
: le risque d'une "trappe européenne"
Non,
vraiment, les nouvelles ne sont pas bonnes. Mois
après mois, les prévisions de croissance
pour l'année sont revues à la baisse.
Les européens croyaient naïvement
que l'euro les protégeait des soubresauts
de la conjoncture américaine. Ils découvrent
aujourd'hui que l'économie européenne
est au bord de la récession (voir l'article
du Monde
en date du 18 juin).
Les
graphiques qui figurent dans le diaporama donnent
effectivement une vision inquiétante :
tout plonge. Nous avons repris les graphiques
qui faisaient partie des séries publiées
en septembre et décembre derniers. Les
données en ont été actualisées
à la date du 22 juin. Les courbes font
clairement apparaître l'ampleur du retournement
conjoncturel en cours depuis l'été
dernier. Et, sauf quelques exceptions, il n'y
en a guère qui laisse pour l'instant apparaître
l'espoir d'un rebond prochain.
Lors
de notre dernière réunion mensuelle
de conjoncture (le 7 juin), Charles
et Louis-Vincent Gave sont cependant
venus nous délivrer un message plus réconfortant.
Les séries macroéconomiques classiques
(production, prix, consommation, investissements...)
ne nous donnent qu'avec retard des informations
sur ce qui se passe dans l'économie. Leur
contenu appartient déjà au passé.
Il existe cependant d'autres indicateurs économiques
qui, bien analysés, suggèrent une
autre interprétation possible.
Prenons
par exemple les "indicateurs avancés"
de l'OCDE. Ils sont censés indiquer l'orientation
de la production pour les prochains mois. Pour
l'instant la direction est toujours négative.
Il s'agit cependant d'une moyenne sur un grand
nombre de pays (17 exactement). Si pour des pays
comme les Etats-Unis, l'Allemagne ou la France,
on ne décèle pour l'instant aucun
signal de retournement de l'indice, ce n'est pas
vrai partout. En Grande Bretagne, en Australie,
en Espagne, au Canada, en Corée du Sud...
les "indicateurs avancés" font
apparaître une stabilisation, voire une
remontée de la courbe. Le problème
qui se pose est de savoir si, dans la phase actuelle,
le nombre de pays où l'on assiste à
une telle stabilisation augmente ou pas de manière
significative. Si c'est le cas on peut alors penser
que l'on approche de la fin du cycle de baisse,
et donc du moment où la conjoncture mondiale
devrait rebondir.
Gaveco
a ainsi calculé un indice de diffusion
des indicateurs avancés qui, à l'expérience,
se révèle un outil assez efficace
pour annoncer quelques mois à l'avance
les points de retournement de la tendance des
indicateurs avancés.Selon leurs derniers
calculs, cet indicateur est redevenu positif pour
la première fois depuis juillet 2000 et
laisserait anticiper un prochain retournement
brutal de l'indice global OCDE. Autrement dit,
il n'y aurait pas de quoi s'affoler.
A
ceux - et ils sont assez nombreux - qui continuent
de voir l'avenir en noir (car, en bons calvinistes,
il conviendrait d'expier aujourd'hui les excès
des dernières années), Charles Gave
répond qu'en réalité l'économie
mondiale serait en train d'atteindre son point
le plus bas du cyle pour rebondir ensuite.
Concernant
plus spécifiquement l'économie américaine,
Charles et Louis-Vincent Gave ont attiré
notre attention sur trois points.
1.
Les investissements.
Le
problème est de savoir si le ralentissement
actuel remet ou non en cause l'idée que
l'économie US, grâce à la
révolution des nouvelles technologies,
serait passée sur une trajectoire de croissance
à long terme supérieure de 1 à
1,5 point aux performances passées. C'est
ce dont Alan Greenspan se dit convaincu, confiant
que l'augmentation du taux de croissance de la
productivité enregistrée depuis
1996 devrait se révéler être
un phénomène durable.
De
ce point de vue, la chute du niveau des investissements
est inquiétante. Elle risque de peser sur
la productivité à venir. Donc sur
la capacité du système américain
à soutenir le rythme de croissance élevé
atteint au cours des dernières années.
C'est la thèse que défendent ceux
qui croient que les belles performances passées
correspondent à un phénomène
exceptionnel, rendu possible par la réunion
de facteurs temporaires.
Mais
là encore, nous disent Charles et Louis-Vincent
Gave, les courbes macroéconomiques traditionnelles
sont trompeuses.
Apparamment
- en se reportant par exemple au ratio des dépenses
en capital par rapport au produit national - elles
font apparaître un surinvestissement massif
du secteur productif par rapport au trend de long
terme.Ce qui devrait annoncer une récession
exceptionnellement longue et profonde pour remettre
les bilans en ordre.
Mais
ce surinvestissement n'existe que si, comme le
font généralement les économistes,
on ne considère que les courbes "en
volume". En valeur, la perspective est différente.
Le rapport des dépenses en capital au PNB
n'est guère différent de ce qu'il
était dans le passé à d'autres
phases identiques du cycle.
La
différence vient de ce que l'on vit aujourd'hui
dans un monde industriel à rotation extrêmement
rapide, où les investissements s'amortissent
très vite, et où l'élasticité
des prix - caractéristique d'un "boom
déflationniste" - est très
forte.
Il
en résulte que le déséquilibre
des bilans hérité des dix dernières
années de croissance n'a rien de vraiment
anormal, en tout cas rien à voir avec ce
qui s'est passé au Japon. Et donc que rien
ne permet d'anticiper une rupture anormale dans
le cycle des investissements susceptible de remettre
définitivement en cause le trend récent
de la productivité.
En
fait, compte tenu des baisses de prix souvent
très fortes que l'on trouve dans les secteurs
de la "nouvelle économie", et
malgré la chute des profits, l'investissement
réel reste élevé. Ce qui
est bon signe pour la productivité future.
Ce qui plonge, ce sont les dépenses d'investissement
"en valeur", mais non les volumes.
2.
Les ménages.
Là
aussi les signaux restent très embrouillés.
Apparamment toutes les enquêtes concernant
la consommation vont dans le sens d'une récession.
Mais dans le même temps le marché
de l'immobilier reste extrêmement actif,
les prix continuent de monter, et le nombre de
transactions bat tous les records.
Or
on n'a jamais vu une récession démarrer
qui ne s'accompagne d'une baisse des prix de l'immobilier.
3.
Taux d'intérêt et marchés
financiers.
Alors
que la Banque Fédérale de Réserve
a massivement abaissé ses taux de court
terme, les taux longs américains restent
relativement soutenus, avec comme résultat
que la pente des taux est redevenue substantiellement
positive.
Un
telle situation est généralement
incompatible avec l'annonce d'une récession
qui irait en s'approfondissant puisqu'elle signifie,
d'une part, que les banques retrouvent intérêt
à prêter (alors qu'elles avaient
coupé le robinet du crédit au cours
de l'été dernier, provoquant ainsi
le retournement brutal de conjoncture), et, d'autre
part, qu'il redevient plus intéressant
pour les entreprises de placer leur argent que
de rester liquides. C'est plutôt le signe
d'un cycle qui redémarre. La crise de liquidité
américaine est bel et bien terminée.
Ce qui est favorable au déclenchement d'une
reprise prochaine.
Le
redémarrage du marché obligataire
avec des taux d'intérêt qui ont sensiblement
monté est souvent présenté
comme un élément négatif
car conséquence du retour d'anticipations
inflationnistes. Mais il y a une autre interprétation
pour ceux qui acceptent l'idée qu'une mutation
structurelle durable est intervenue aux Etats-Unis
depuis dix ans : si
le coût du capital reste cher, malgré
la déprime de la conjoncture, c'est parce
que la rentabilité (ou tout du moins les
espérances de rentabilité) du capital
y reste fondamentalement plus élevée
qu'ailleurs. Ce dont la surprenante force du dollar
par rapport à l'euro, en dépit de
toutes les attentes, est au fond un autre indice
(les capitaux continuant de se diriger vers les
Etats-Unis).
Par
ailleurs, quand on analyse les mouvements de la
bourse, on constate qu'actuellement ce sont les
valeurs des secteurs de nature cyclique qui se
comportent le mieux, les valeurs non cycliques
étant celles qui, dans le contexte actuel,
prennent le plus grand bouillon. Si la dégradation
de la situation économique devait se poursuivre,
normalement c'est l'inverse que l'on devrait observer.
Conclusion
: tous ces signaux, qui ne sont pas directement
observables à partir de la lecture des
graphiques macroéconomiques traditionnels
(tels que ceux qui figurent dans notre diaporama),
laissent plutôt penser que l'économie
américaine est en train d'atteindre son
point bas, et devrait prochainement rebondir (même
si on n'en a encore aucune trace statistique).
Ce
rebond devrait être particulièrement
vigoureux car, nous disent Charles et Louis-Vincent
Gave, lorsqu'on est dans une économie qui
se caractérise par une très grande
élasticité des prix - comme cela
continue d'être le cas dans les nouveaux
secteurs technologiques bénéficiant
de coûts décroissants importants
- , il est inévitable que cela se traduise
par des mouvements très brutaux.
Ce
diagnostic rejoint celui d'Alan Greenspan qui
pense que malgré le plongeon des derniers
mois, la productivité américaine
devrait rebondir fortement. Il n'est pas impossible
que les surcapacités industrielles d'aujourd'hui
laissent la place, d'ici un an, à l'apparition
de nouveaux goulets d'étranglement.
S'il
y a en revanche un danger, c'est plutôt
du côté de l'économie européenne
qu'il se situe en raison d'une erreur d'appréciation
des responsables de la BCE sur les capacités
de changement de l'économie européenne.
Ils craignent que l'Europe ne commette à
son tour les mêmes fautes qui gâchent
actuellement la vie de bien des japonais.
Certes,
tout ne va pas aussi vite qu'on pourrait sans
doute le souhaiter. Certains pays - comme la France
en particulier - se distinguent par leur volonté
de traîner les pieds. Mais, soulignent-ils,
bien des réformes ont néanmmoins
avancé en Europe depuis deux ans. Le marché
commence à tirer avantage des programmes
de libéralisation et de déréglementation.
La volonté de remédier à
des fiscalités directes à caractère
confiscatoire excessif progresse de pays à
pays. Tout cela fait émerger un environnement
plus favorable à la croissance et à
la diffusion des nouvelles technologies.
Normalement
l'Europe devrait connaître à son
tour un phénomène "à
l'américaine" d'accélération
de son taux de croissance potentiel. Mais, ajoutent
les animateurs de Gaveco, pour être pleinement
exploité ce potentiel suppose d'être
accompagné d'une politique monétaire
adéquate. Or, remarquent-ils, il est à
craindre que ce ne soit pas le cas en raison de
certains a priori de la Banque centrale.
Dans
le monde "globalisé" qui est
aujourd'hui le nôtre, c'est le marché
américain qui fixe, et impose les taux
d'intérêt à long terme. Ceux-ci
correspondent à l'espérance de rentabilité
moyenne des affaires qui, elle- même, se
déduit de ce que l'on juge que sera en
moyenne la croissance au cours des années
à venir. C'est ce taux qui, en Europe comme
de l'autre côté de l'Atlantique,
détermine le coût du capital offert
par les marchés.
Pour
que la "nouvelle croissance" s'épanouisse,
encore faut-il que la structure relative des taux
- ce que l'on appelle "la pente", c'est
à dire le rapport entre les taux longs
et les taux courts - incite les entreprises à
prendre des risques et à investir plutôt
qu'à se comporter comme des rentiers privilégiant
les placements de portefeuille sûrs. Pour
cela, il faut que la courbe des taux soit suffisamment
"pentue" - c'est à dire que les
taux longs soient suffisamment supérieurs
aux taux courts, et par voie de conséquence
que ces taux restent sensiblement au-dessus du
taux de croissance potentiel de l'économie.
Or,
actuellement, en Europe, cette courbe est quasiment
plate. Après deux années où
elle était redevenue positive - d'où
la reprise économique -, la différence
est de nouveau quasiment nulle depuis un an (ce
qui, correctement interprété, aurait
du annoncer le ralentissement actuel). Pour Charles
Gave, ceci est le signe d'une politique indûment
restrictive dont la responsabilité incombe
à la Banque centrale européenne.
Une
cause en est que la BCE est plus sensible à
ce qui reste à faire en matière
de réformes structurelles et de libération
des marchés qu'aux effets possibles de
ce qui a déjà été
réalisé. Une autre provient évidemment
des inquiétudes que suscite la baisse quasi-continue
de l'euro face au dollar, et de ses conséquences
inflationnistes. D'où une contrainte qui
l'empêche de baisser ses taux et de redonner
la pente nécessaire à la courbe.
L'Europe,
argumentent Charles et Louis-Vincent Gave, va
se priver du supplément de croissance qui
lui aurait rapporté les recettes budgétaires
supplémentaires nécessaires au financement
de la poursuite de ses grandes réformes
de fond (fiscalité, par exemple). A cause
de cette rigueur monétaire excessive, celles-ci
risquent alors d'être encore retardées,
donnant ainsi a posteriori raison à ceux
qui aujourd'hui ne veulent toujours pas baisser
les taux au motif qu'ils restent extrêmement
sceptiques sur la capacité de l'Europe
a entretenir une croissance un tant soit peu plus
forte sans provoquer le retour d'un niveau d'inflation
plus élevé que celui souhaité.
C'est l'exemple type d'un "cercle vicieux".
Ce
scénario est en gros celui que le Japon
a vécu au cours des années 1990.
Mieux vaudrait éviter qu'il ne devienne
aussi celui de l'Europe.
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