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Peter
Bauer, qui vient de mourir à l'âge de 86 ans, alors que
dans quelques jours il devait recevoir un prix de 500 000 dollars
en reconnaissance pour ses exploits, avait provoqué la
controverse parmi les économistes d'après-guerre comme
le premier critique de l'aide internationale aux pays pauvres. .
En
1983, lorsqu'il avait pris sa retraite après 23 ans comme
Professeur à la London
School of Economics, son entreprise intellectuelle contre
l'"aide", qu'il en était venu à stigmatiser
sous le terme plus précis de "transferts d'Etat à
Etat", semblait voir eu peu d'impact sur les politiques occidentales.
Pourtant,
une décennie et de nombreux millions de dollars plus
tard, sa position courageuse était largement reconnue. Aujourd'hui,
même dans les plus riches des agences internationales, il
en resterait peu pour défendre la religion de l'aide internationale
comme panacée au retard économique.
Lord
Bauer aurait dû s'envoler pour Washington cette semaine pour
recevoir le premier des Prix
Milton Friedman du Cato
Institute. Le prix, qui ira désormais à sa succession,
donnait une sorte de mesure du progrès qu'avaient accompli
ses idées après tant d'années de traversée
du désert. Cependant, on l'avait toujours associé
à une analyse économique méticuleuse des marchés,
des populations, des immigrations et autres aspects du développement
économique.
Le
non-conformisme de Peter Thomas Bauer pourrait devoir quelque chose
à ses origines hongroises. Son père, bookmaker qui
avait réussi dans ses affaires, avait reçu d'un client
le conseil, pour donner un bon départ dans la vie à
son travailleur de fils, de lui faire décrocher un diplôme
dans une université britannique. Alors qu'il avait commencé
des études de droit à Budapest, le jeune Bauer
partit pour Cambridge. Sans recommandations ni relations, il appela
aux heures prescrites les directeurs de l'enseignement de six Colleges,
et reçut l'acceptation provisoire de cinq d'entre eux, y
compris Gonville
and Caius College, où il s'inscrivit donc en première
année quelque temps plus tard. Alors qu'"il n'avait
jamais lu un livre d'économie ni d'histoire économique"
à son arrivée à Cambridge, il reçut
son diplôme trois ans plus tard avec les félicitations
en économie.
Après
son diplôme en 1937, Bauer était rentré en Hongrie
pour terminer ses études de droit et accomplir ses obligations
militaires vis-à-vis de l'armée
hongroise. Cependant, avant la guerre, il décida de s'installer
en Angleterre et en 1939 entra chez Guthrie &
C°, commerçant et cultivateur d'hévéas
en Extrême orient, retournant à Cambridge les week-ends
pour conseiller les étudiants de son ancien College.
Sa carrière universitaire de 40 ans commença en 1943
à l'Université
de Londres où il étudia l'industrie du caoutchouc
en Malaisie,
et devint professeur d'économie agricole en 1947. En 1948
il déménagea de nouveau à Cambridge en tant
que maître assistant en économie puis en 1956 titulaire
de la chaire Smuts
sur l'histoire du Commonwealth.
Son
premier ouvrage, The Rubber Industry, publié en 1948,
était fondé sur plus de quatre années de recherche,
partiellement faites en Malaisie, pour sa thèse d'habilitation.
Depuis lors, il ne cesserait de tirer d'abondantes leçons
du fait que les paysans propriétaires, qui passaient leur
vie à planter et à entretenir des plants d'hévéas
pour récolter six ans plus tard, étaient capables
de voir à plus long terme que des hommes politiques fixés
sur la prochaine élection partielle.
Cinq
années de recherches supplémentaires conduisirent
à la publication de West African Trade en 1954. Ses
visites au Nigéria et à la Côte de l'Or, aujourd'hui
le Ghana,
lui permirent de développer ses dons d'observation
fine, éclairant le rôle des commerçants
dans le financement et le développement de vastes plantations
de cacao, arachide, coton et de kola sur des exploitations
fondées, possédées et gérées
par des Africains.
Cette
expérience lui donna suffisamment d'assurance pour contester
l'orthodoxie largement acceptée comme quoi le développement
économique nécessitait que l'Etat joue un rôle
prédominant, appuyé sur une "aide" officielle.
En lieu et place de cette "aide" corruptrice, il développa
l'idée, alors hérétique, que c'était
l'ouverture des marchés qui était essentielle
au développement.
Dès
les années 1960 et 70, Peter Bauer était apparu comme
une voix presque solitaire qui prédisait la ruine assurée
pour les grands espoirs que les gouvernements occidentaux et
les organismes internationaux avaient placés dans l'"aide
au développement" comme remède à la pauvreté.
Une fois lancé, il adorait choquer ses auditeurs en
déclarant que, de même que les "ressources naturelles"
n'étaient pas essentielles au progrès économique
d'un pays, les investissements étrangers ne l'étaient
pas non plus, ni même une population importante. En fait,
la seule condition était que les individus soient libres,
et assurés de leur personne et de leur propriété.
Elevé
à la Chambre
des Lords par Margaret
Thatcher en 1982, il consacra son discours de réception
à dénoncer les ravages et la dépendance causées
par l'Etat-providence créé après la guerre
en Grande-Bretagne. Lui succédait immédiatement son
compatriote de Hongrie Lord
Kaldor, qui avait acquis la réputation d'un étatiste
incurable et qui eut bien de la peine à s'acquitter du rôle
traditionnel qui lui était échu, de féliciter
le nouveau venu et d'exprimer l'espoir que la Chambre l'entendrait
souvent parler à l'avenir.
De
la vie à la Chambre des Lords, il disait avec quelque raison :
"Le petit nombre de ceux qui m'écoutent me prennent
soit pour un fou inoffensif soit pour un fou dangereux". Il
conclut avec tristesse que le niveau des débats était
"plutôt décevant, étant donné la présence
de tant de gens de qualité et notre certitude de conserver
notre place, qui aurait dû suffire pour que notre pensée
et notre verbe soient indépendants".
C'est
là que nous pouvons voir le défaut de sa personnalité,
qui décourageait la formation de l'Ecole bauerienne de la
pensée économique que sa puissante analyse aurait
pu justifier. Quoique n'étant pas sans admiratrices du côté
du beau sexe, il ne s'était jamais marié et affichait
les forces intellectuelles en même temps que les faiblesses
mondaines du Professeur à l'ancienne qui préfère
sa tour d'ivoire même à la buvette de la Chambre
des Lords.
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