Peter Bauer, l'économiste qui dérangeait

par Lord Harris of High Cross

 

 

 

Article publié sur le site de FT.com sous le titre :

"Peter Bauer, powerful economic analyst with controversial views" le 6 mai 2002.

Traduit par François Guillaumat.

 

Peter Bauer, qui vient de mourir à l'âge de 86 ans, alors que dans quelques jours il devait recevoir un prix de 500 000 dollars en reconnaissance pour ses exploits, avait provoqué la controverse parmi les économistes d'après-guerre comme le premier critique de l'aide internationale aux pays pauvres. .

En 1983, lorsqu'il avait pris sa retraite après 23 ans comme Professeur à la London School of Economics, son entreprise intellectuelle contre l'"aide", qu'il en était venu à stigmatiser sous le terme plus précis de "transferts d'Etat à Etat", semblait voir eu peu d'impact sur les politiques occidentales.

Pourtant, une décennie — et de nombreux millions de dollars plus tard, sa position courageuse était largement reconnue. Aujourd'hui, même dans les plus riches des agences internationales, il en resterait peu pour défendre la religion de l'aide internationale comme panacée au retard économique.

Lord Bauer aurait dû s'envoler pour Washington cette semaine pour recevoir le premier des Prix Milton Friedman du Cato Institute. Le prix, qui ira désormais à sa succession, donnait une sorte de mesure du progrès qu'avaient accompli ses idées après tant d'années de traversée du désert. Cependant, on l'avait toujours associé à une analyse économique méticuleuse des marchés, des populations, des immigrations et autres aspects du développement économique.

Le non-conformisme de Peter Thomas Bauer pourrait devoir quelque chose à ses origines hongroises. Son père, bookmaker qui avait réussi dans ses affaires, avait reçu d'un client le conseil, pour donner un bon départ dans la vie à son travailleur de fils, de lui faire décrocher un diplôme dans une université britannique. Alors qu'il avait commencé des études de droit à Budapest, le jeune Bauer partit pour Cambridge. Sans recommandations ni relations, il appela aux heures prescrites les directeurs de l'enseignement de six Colleges, et reçut l'acceptation provisoire de cinq d'entre eux, y compris Gonville and Caius College, où il s'inscrivit donc en première année quelque temps plus tard. Alors qu'"il n'avait jamais lu un livre d'économie ni d'histoire économique" à son arrivée à Cambridge, il reçut son diplôme trois ans plus tard avec les félicitations en économie.

Après son diplôme en 1937, Bauer était rentré en Hongrie pour terminer ses études de droit et accomplir ses obligations militaires vis-à-vis de l'armée hongroise. Cependant, avant la guerre, il décida de s'installer en Angleterre et en 1939 entra chez Guthrie & C°, commerçant et cultivateur d'hévéas en Extrême orient, retournant à Cambridge les week-ends pour conseiller les étudiants de son ancien College. Sa carrière universitaire de 40 ans commença en 1943 à l'Université de Londres où il étudia l'industrie du caoutchouc en Malaisie, et devint professeur d'économie agricole en 1947. En 1948 il déménagea de nouveau à Cambridge en tant que maître assistant en économie puis en 1956 titulaire de la chaire Smuts sur l'histoire du Commonwealth.

Son premier ouvrage, The Rubber Industry, publié en 1948, était fondé sur plus de quatre années de recherche, partiellement faites en Malaisie, pour sa thèse d'habilitation. Depuis lors, il ne cesserait de tirer d'abondantes leçons du fait que les paysans propriétaires, qui passaient leur vie à planter et à entretenir des plants d'hévéas pour récolter six ans plus tard, étaient capables de voir à plus long terme que des hommes politiques fixés sur la prochaine élection partielle.

Cinq années de recherches supplémentaires conduisirent à la publication de West African Trade en 1954. Ses visites au Nigéria et à la Côte de l'Or, aujourd'hui le Ghana, lui permirent de développer ses dons d'observation fine, éclairant le rôle des commerçants dans le financement et le développement de vastes plantations de cacao, arachide, coton et de kola sur des exploitations fondées, possédées et gérées par des Africains.

Cette expérience lui donna suffisamment d'assurance pour contester l'orthodoxie largement acceptée comme quoi le développement économique nécessitait que l'Etat joue un rôle prédominant, appuyé sur une "aide" officielle. En lieu et place de cette "aide" corruptrice, il développa l'idée, alors hérétique, que c'était l'ouverture des marchés qui était essentielle au développement.

Dès les années 1960 et 70, Peter Bauer était apparu comme une voix presque solitaire qui prédisait la ruine assurée pour les grands espoirs que les gouvernements occidentaux et les organismes internationaux avaient placés dans l'"aide au développement" comme remède à la pauvreté. Une fois lancé, il adorait choquer ses auditeurs en déclarant que, de même que les "ressources naturelles" n'étaient pas essentielles au progrès économique d'un pays, les investissements étrangers ne l'étaient pas non plus, ni même une population importante. En fait, la seule condition était que les individus soient libres, et assurés de leur personne et de leur propriété.

Elevé à la Chambre des Lords par Margaret Thatcher en 1982, il consacra son discours de réception à dénoncer les ravages et la dépendance causées par l'Etat-providence créé après la guerre en Grande-Bretagne. Lui succédait immédiatement son compatriote de Hongrie Lord Kaldor, qui avait acquis la réputation d'un étatiste incurable et qui eut bien de la peine à s'acquitter du rôle traditionnel qui lui était échu, de féliciter le nouveau venu et d'exprimer l'espoir que la Chambre l'entendrait souvent parler à l'avenir.

De la vie à la Chambre des Lords, il disait avec quelque raison : "Le petit nombre de ceux qui m'écoutent me prennent soit pour un fou inoffensif soit pour un fou dangereux". Il conclut avec tristesse que le niveau des débats était "plutôt décevant, étant donné la présence de tant de gens de qualité et notre certitude de conserver notre place, qui aurait dû suffire pour que notre pensée et notre verbe soient indépendants".

C'est là que nous pouvons voir le défaut de sa personnalité, qui décourageait la formation de l'Ecole bauerienne de la pensée économique que sa puissante analyse aurait pu justifier. Quoique n'étant pas sans admiratrices du côté du beau sexe, il ne s'était jamais marié et affichait les forces intellectuelles en même temps que les faiblesses mondaines du Professeur à l'ancienne qui préfère sa tour d'ivoire même à la buvette de la Chambre des Lords.