La vision libérale de P. T. Bauer

par James Dorn

 

 

 

Article publié sur le site du Cato Institute sous le titre

"P.T. Bauer's Market-Liberal vision" le 23 avril 2002.

Traduit par François Guillaumat.

 

 

Le sujet de cet article, l'économiste Peter Bauer, est le lauréat pour l'année 2002 du Prix Milton Friedman pour la promotion de la Liberté. Aujourd'hui, il n'est pas rare d'entendre dire que le meilleur espoir du monde sous-développé se trouve dans la propriété privée, l'économie de marché, et le règne du droit. Or, naguère, cette proposition-là aurait scandalisé un grand nombre de publics. Peter Bauer est une raison principale de ce changement.

[…] L'oeuvre de Bauer se caractérise par l'observation scrupuleuse de la manière dont les pays passent de l'économie de subsistance à l'économie d'échange, l'application de principes simples en économie, et une robuste compréhension du rôle des variables non matérielles dans la promotion du progrès matériel.

Comme il l'avait noté dans son ouvrage Dissent on Development,

"La réussite économique dépend principalement des capacités et des attitudes des gens et aussi de leurs institutions sociales et politiques. Les différences dans ces déterminants ou facteurs expliquent largement les différences de […] réussite économique et les taux de progrès matériel."

Ce que Peter Bauer avait observé, c'était que les habitants des pays pauvres répondent aux incitations de prix exactement comme ceux des pays riches. Il avait aussi observé que, lorsque les gens ont la liberté de posséder et d'échanger, et lorsque l'Etat se limite à la protection de ces droits-là, ils ont une meilleure chance de parvenir à la prospérité.

Le climat intellectuel de la fin des années 50 n'était guère favorable à la critique par Bauer de la politique étatiste du développement. En 1956, l'économiste suédois Gunnar Myrdal, plus tard lauréat du Prix Nobel, écrivait :

"Les conseillers spéciaux des pays sous-développés qui ont pris le temps et la peine de s'informer du problème… tous recommandent la planification centrale comme condition première du progrès"

Cette conception a bien persisté pendant les années 1960, et ce n'est que récemment qu'elle a été supplantée par une approche un peu plus favorable au marché. C'est seulement après l'effondrement du communisme en Europe de l'Est et en Union Soviétique que la Banque Mondiale avoua, dans son rapport de 1997 sur le développement, que

"Le développement sous la conduite de l'Etat mettait l'accent sur les défaillance du marché et attribuait le premier rôle à l'Etat pour les corriger. Mais les présupposés institutionnels implicites dans cette conception du monde étaient, somme nous nous en rendons tous compte aujourd'hui, trop simplistes".

Peter Bauer avait compris, lui, comme il l'écrivait dans son ouvrage Reality and Rhetoric, que

"les critiques qui proposent de remplacer le système du marché par des décisions politiques refusent le plus souvent d'aborder des questions cruciales comme la concentration du pouvoir entre les mains des politiques, les conséquences des interdictions de choisir, les objectifs personnels des hommes politiques et des fonctionnaires, ou la qualité et l'ampleur de l'information dans une société, avec la manière de la transmettre."

En observant la réalité économique et en adhérant à la logique du système de prix, Peter Bauer avait réfuté les propositions centrales de l'économie orthodoxe du développement, dont la plus centrale était celle d'un "cercle vicieux de la pauvreté". On affirmait que si les pays pauvres étaient pauvres, c'était parce que les gens avaient de bas revenus et ne pouvaient pas engendrer suffisamment d'épargne pour permettre l'accumulation du capital, l'une des conditions nécessaires du développement économique, comme l'expliquaient les modèles de développement à la mode.

Peter Bauer, lui, avait observé qu'un grand nombre de gens, qu'un grand nombre de pays étaient passés de la pauvreté à la prospérité et qu'un investissement massif de capital n'était pas nécessaire ni suffisant pour le progrès matériel. Son étude des petites propriétés dans la production de caoutchouc en Malaisie, son observation de l'importance des petits intermédiaires en Afrique de l'Ouest l'avaient convaincu que la réalité du développement était différente de la rhétorique de ses experts.

Un corollaire du "cercle vicieux de la pauvreté" était que les pays pauvres ne pouvaient pas devenir riches sans aide des pays développés. Or, les pays qui sont devenus riches n'avaient eu aucun accès à une aide internationale quelconque, alors que ceux qui ont reçu une aide internationale substantielle sont pour la plupart toujours pauvres, comme c'est le cas en Afrique. Ce qui permettait à Peter Bauer d'affirmer que l'aide en  question avait bien plus de chances de perpétuer la pauvreté que de la soulager. Et l'histoire lui a donné raison.

Peter Bauer s'opposait avec autant de force à l'idée, largement répandue, suivant laquelle la croissance de la population était un obstacle au développement. Dans son étude : "Population Growth: Disaster or Blessing?" il écrivait :

"La réussite et le progrès économiques dépendent de la conduite des gens, pas de leurs effectifs."

A la différence de tant d'experts du développement qui voulaient se servir de l'Etat pour "aider les pauvres", Bauer pensait que les pauvres, par leurs efforts, étaient tout à fait capables de se sortir eux-mêmes de la pauvreté, si seulement les hommes de l'Etat voulaient bien faire respecter leur liberté, économique aussi bien que personnelle. Lorsque les gens sont libres de choisir et d'assumer la responsabilité de leurs choix comme c'est le cas dans un système de propriété privée où les marchés sont libres, ils seront plus à même d'améliorer leur sort et de s'occuper de leur famille — tout en ayant davantage de raisons pour le faire — que lorsqu'ils dépendent principalement de l'Etat.

Peter Bauer était l'un des premiers économistes qui avait clairement vu que les politiques étatistes de développement et la recherche de la "justice sociale" allaient politiser la vie économique, compromettre la liberté personnelle et ne réussiraient pas à long terme à assurer la prospérité à une majorité des gens. Il faisait aussi valoir que c'étaient les pays qui avaient le moins de rapports commerciaux avec l'Occident qui étaient les moins développés. C'est ainsi qu'il reconnaissait les avantages dynamiques du libre échange. Dans son ouvrage le plus récent From Subsistence to Exchange and Other Essays, il écrivait :

"Les contacts que l'on fait à l'occasion de l'échange, en fréquentant les commerçants, sont les premiers vecteurs de la nouveauté en matière d'idées, de modes de vie et de méthodes de production. Les  contacts commerciaux avec l'extérieur sont souvent ce qui donne l'idée d'un changement possible, y compris le progrès matériel."

Assurément, l'expérience des Japonais, des Coréens du Sud, de Taïwan, de la Chine et de Hong Kong corroborent cette observation.

L'accent que Bauer mettait sur le mérite personnel, sur le caractère, la culture, les Droits de propriété et les marchés, et sa méfiance envers l'Etat, l'aide internationale, et l'Etat-providence le placent carrément dans la tradition libérale classique. L'oeuvre de sa vie, il l'a faite au sein de l'économie politique au sens large, non dans les limites techniques étroites de l'"économie du développement" contemporain ou l'espace encore plus restreint de la modélisation économique formelle.

La vive compréhension que Bauer avait de la manière dont individus et nations s'enrichissent lui venait de l'expérience pratique combinée avec la bonne vieille théorie économique et une profonde connaissance de l'histoire. Son oeuvre a soutenu le test du temps. Et c'est pourquoi on le reconnaît aujourd'hui comme un héros de la révolution en économie du développement.

Cet article est paru pour la première fois dans Ideas on Liberty d'octobre 2000.