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Le
sujet de cet article, l'économiste Peter Bauer, est le lauréat
pour l'année 2002 du Prix
Milton Friedman pour la promotion de la Liberté.
Aujourd'hui, il n'est pas rare d'entendre dire que le meilleur espoir
du monde sous-développé se trouve dans la propriété
privée, l'économie de marché, et le règne
du droit. Or, naguère, cette proposition-là aurait
scandalisé un grand nombre de publics. Peter Bauer est une
raison principale de ce changement.
[
]
L'oeuvre de Bauer se caractérise par l'observation scrupuleuse
de la manière dont les pays passent de l'économie
de subsistance à l'économie d'échange,
l'application de principes simples en économie, et une
robuste compréhension du rôle des variables non matérielles
dans la promotion du progrès matériel.
Comme il l'avait noté dans
son ouvrage Dissent on Development,
"La
réussite économique dépend principalement
des capacités et des attitudes des gens et aussi de leurs
institutions sociales et politiques. Les différences dans
ces déterminants ou facteurs expliquent largement les différences
de [
] réussite économique et les taux de progrès
matériel."
Ce
que Peter Bauer avait observé, c'était que les habitants
des pays pauvres répondent aux incitations de prix exactement
comme ceux des pays riches. Il avait aussi observé que, lorsque
les gens ont la liberté de posséder et d'échanger,
et lorsque l'Etat se limite à la protection de ces droits-là,
ils ont une meilleure chance de parvenir à la prospérité.
Le
climat intellectuel de la fin des années 50 n'était
guère favorable à la critique par Bauer de la politique
étatiste du développement. En 1956, l'économiste
suédois Gunnar
Myrdal, plus tard lauréat du Prix Nobel, écrivait :
"Les
conseillers spéciaux des pays sous-développés
qui ont pris le temps et la peine de s'informer du problème
tous recommandent la planification centrale comme condition
première du progrès"
Cette
conception a bien persisté pendant les années 1960,
et ce n'est que récemment qu'elle a été supplantée
par une approche un peu plus favorable au marché. C'est
seulement après l'effondrement du communisme en Europe
de l'Est et en Union Soviétique que la Banque
Mondiale avoua, dans son rapport de 1997 sur le développement,
que
"Le
développement sous la conduite de l'Etat mettait l'accent
sur les défaillance du marché et attribuait
le premier rôle à l'Etat pour les corriger. Mais les présupposés
institutionnels implicites dans cette conception du monde étaient,
somme nous nous en rendons tous compte aujourd'hui, trop simplistes".
Peter
Bauer avait compris, lui, comme il l'écrivait dans son ouvrage
Reality
and Rhetoric, que
"les
critiques qui proposent de remplacer le système
du marché par des décisions politiques refusent
le plus souvent d'aborder des questions cruciales comme
la concentration du pouvoir entre les mains des politiques, les conséquences
des interdictions de choisir, les objectifs personnels des
hommes politiques et des fonctionnaires, ou la qualité
et l'ampleur de l'information dans une société,
avec la manière de la transmettre."
En
observant la réalité économique et en adhérant
à la logique du système de prix, Peter Bauer
avait réfuté les propositions centrales de l'économie
orthodoxe du développement, dont la plus centrale était
celle d'un "cercle vicieux de la pauvreté".
On affirmait que si les pays pauvres étaient pauvres,
c'était parce que les gens avaient de bas revenus et ne pouvaient
pas engendrer suffisamment d'épargne pour permettre l'accumulation
du capital, l'une des conditions nécessaires du développement
économique, comme l'expliquaient les modèles
de développement à la mode.
Peter
Bauer, lui, avait observé qu'un grand nombre de gens, qu'un grand
nombre de pays étaient passés de la pauvreté
à la prospérité et qu'un investissement
massif de capital n'était pas nécessaire ni suffisant
pour le progrès matériel. Son étude des petites
propriétés dans la production de caoutchouc en Malaisie,
son observation de l'importance des petits intermédiaires
en Afrique de l'Ouest l'avaient convaincu que la réalité
du développement était différente de la
rhétorique de ses experts.
Un
corollaire du "cercle vicieux de la pauvreté"
était que les pays pauvres ne pouvaient pas devenir
riches sans aide des pays développés. Or, les pays
qui sont devenus riches n'avaient eu aucun accès à
une aide internationale quelconque, alors que ceux qui ont
reçu une aide internationale substantielle sont pour la plupart
toujours pauvres, comme c'est le cas en Afrique. Ce
qui permettait à Peter Bauer d'affirmer que l'aide en question
avait bien plus de chances de perpétuer la pauvreté
que de la soulager. Et l'histoire lui a donné raison.
Peter
Bauer s'opposait avec autant de force à l'idée, largement
répandue, suivant laquelle la croissance de la population
était un obstacle au développement. Dans son étude :
"Population Growth: Disaster or Blessing?" il écrivait :
"La
réussite et le progrès économiques dépendent
de la conduite des gens, pas de leurs effectifs."
A
la différence de tant d'experts du développement qui
voulaient se servir de l'Etat pour "aider les pauvres",
Bauer pensait que les pauvres, par leurs efforts, étaient
tout à fait capables de se sortir eux-mêmes de la pauvreté,
si seulement les hommes de l'Etat voulaient bien faire respecter
leur liberté, économique aussi bien que personnelle.
Lorsque les gens sont libres de choisir et d'assumer la responsabilité
de leurs choix comme c'est le cas dans un système de
propriété privée où les marchés
sont libres, ils seront plus à même d'améliorer
leur sort et de s'occuper de leur famille tout en ayant
davantage de raisons pour le faire que lorsqu'ils
dépendent principalement de l'Etat.
Peter
Bauer était l'un des premiers économistes qui avait
clairement vu que les politiques étatistes de développement
et la recherche de la "justice sociale" allaient
politiser la vie économique, compromettre la liberté
personnelle et ne réussiraient pas à long terme à
assurer la prospérité à une majorité
des gens. Il faisait aussi valoir que c'étaient les pays
qui avaient le moins de rapports commerciaux avec l'Occident
qui étaient les moins développés. C'est ainsi
qu'il reconnaissait les avantages dynamiques du libre échange.
Dans son ouvrage le plus récent From
Subsistence to Exchange and Other Essays, il écrivait :
"Les
contacts que l'on fait à l'occasion de l'échange,
en fréquentant les commerçants, sont les premiers
vecteurs de la nouveauté en matière d'idées,
de modes de vie et de méthodes de production.
Les contacts commerciaux avec l'extérieur sont souvent
ce qui donne l'idée d'un changement possible, y compris
le progrès matériel."
Assurément,
l'expérience des Japonais, des Coréens du Sud,
de Taïwan, de la Chine et de Hong Kong corroborent
cette observation.
L'accent
que Bauer mettait sur le mérite personnel, sur le caractère,
la culture, les Droits de propriété et les marchés,
et sa méfiance envers l'Etat, l'aide internationale, et l'Etat-providence
le placent carrément dans la tradition libérale
classique. L'oeuvre de sa vie, il l'a faite au sein de l'économie
politique au sens large, non dans les limites techniques étroites
de l'"économie du développement" contemporain
ou l'espace encore plus restreint de la modélisation
économique formelle.
La
vive compréhension que Bauer avait de la manière dont
individus et nations s'enrichissent lui venait de l'expérience
pratique combinée avec la bonne vieille théorie économique
et une profonde connaissance de l'histoire. Son oeuvre a soutenu
le test du temps. Et c'est pourquoi on le reconnaît aujourd'hui
comme un héros de la révolution en économie
du développement.
Cet
article est paru pour la première fois dans Ideas
on Liberty d'octobre
2000.
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