L'Aide supranationalisée

par Lord P.T. Bauer

 

 

Chapitre 5 de "Mirage égalitaire et Tiers monde", ouvrage traduit en français par Raoul Audouin.Publié aux Presses Universitaires de France, dans la collection "Libre échange" dirigée par Florin Aftalion. Traduction de : "Equality, the Third World and Economic Delusion".

 

 

 

Peter Bauer était l'auteur de :
  • "The Working of Rubber Regulation" (1946, Economic Journal)
  • The Rubber Industry (1948).
  • "Economic Progress and Occupational Distribution", avec B.S. Yamey (1951, Economic Journal)
  • "Reduction in the Fluctuations of Incomes of Primary Producers", avec F.W. Paish (1952, Economic Journal)
  • West African Trade (1954)
  • Economic Analysis and Policy in Under-developed Countries (1957, Duke University Commonwealth-Studies Center)
  • The Economics of Under-Developed Countries, avec B.S. Yamey (1957, University of Chicago Press)
  • "The Political Economy of Non-Development" (1958, dans Foreign Aid Reexamined: A Critical Appraisal, Washington, D. C., Public Affairs Press)
  • United States Aid and Indian Economic Development (1959, American Enterprise Institute ; 1960, George Allen & Unwin)
  • Indian Economic Policy and Development (1961)
  • Two Views of Aid to Developing Countries (1966, Institute of Economic Affairs)
  • Markets, Market Control and Marketing Reform, avec B.S. Yamey (1968, Weidenfeld & Nicolson)
  • Dissent on Development (1971, Weidenfeld & Nicolson)
  • "Economic History as Theory" (1971, Economica)
  • Equality, the Third World and Economic Delusion (1981, Harvard University Press ; traduit en français sous le titre Mirage égalitaire et Tiers Monde)
  • "East-West/North-South Trade", with B.S. Yamey (1980, Commentary)
  • Reality and Rhetoric: Studies in the economics of development, (1984, Harvard University Press)
  • "Economic Contro or Economic Development?l", discours prononcé en 1989
  • The Development Frontier: Essays in Applied Economics (1991)
  • From Subsistence to Exchange and Other Essays (2000, Princeton University Press — avec une introduction du désormais Prix Nobel Amartya Sen, démocrate-social par définition confus qui le méritait bien moins que lui)


Nous avons vu que les arguments avancés par les propagandistes de l'aide ne sont rien de plus que des rationalisations sans fondement.  Comment alors se fait-il que sur une base aussi ténue une politique d'une telle portée et d'un tel poids ait pu être lancée ; qu'elle ait été largement encouragée par des hommes publics et des intellectuels en renom, qui furent nombreux à mettre en forme ces arguments ; et qu'en dépit d'anomalies évidentes elle ait fini par posséder le statut d'un axiome incontestable ? Tout cela est spécialement déconcertant du fait que, lorsque l'aide a commencé, elle n'avait pas l'appui de groupes d'intérêts ou de forces électorales.  En vingt ans à peu près, les avocats de l'aide officielle sont devenus l'un des plus efficaces groupes de pression du monde, si ce n'est la plus efficace de tous.

Examiner les sources du progrès du lobby de l'aide de gouvernements à gouvernements peut, par conséquent, être quelque chose d'éclairant.  C'est aussi une chose d'importance pratique.  Des mesures réalistes pour réformer l'aide internationale doivent tenir compte des forces et des passions qui lui servent d'appuis.  Quelles sont-elles ?  L'on ne peut discerner avec certitude les raisons pour lesquelles des gens acceptent pour valables certains arguments, ou sont attirés par une certaine politique.  Mais l'élément conjectural n'implique pas qu'une explication soit aussi bonne qu'une autre.  Dégager des relations et des enchaînements au moyen de constats, de déductions et de réflexion peut s'avérer informatif.

La Charte des Nations Unies, élaborée en 1945, enjoignait aux pays membres de promouvoir le progrès social chez tous les peuples du monde, mais elle n'explicitait pas les corollaires de cette modeste proposition.  Toutefois, dès les premiers temps des Nations Unies, quelques personnes dans les universités et la presse envisagèrent une aide officielle de l'Occident au reste du monde.  La politique en fut effectivement lancée par le message du président Truman au Congrès du 20 janvier 1949.  Le Point Quatre de ce message insistait pour un programme hardi d'utilisation des fruits du progrès économique occidental, en vue d'aider les pays sous-développés, où, disait-on, plus de la moitié de l'humanité vivait dans la maladie et le dénuement'.

Le Point Quatre du programme survint en grande partie par un hasard.  En novembre 1948, M. Ben Hardy - alors un journaliste à peu près inconnu, mais qui avait un contact avec la Maison Blanche incorpora dans un mémorandum l'idée centrale du Point Quatre et le fit circuler parmi des amis à Washington.  Son correspondant à la Maison Blanche passa l'idée au président Truman ; celui-ci tint absolument à l'inclure dans son message au Congrès, contre l'avis formel des principaux responsables du département d'Etat qui soulignaient que la proposition était extrêmement vague et par conséquent grosse de dangers.  Par la suite, M. Hardy devint le premier chargé de relations publiques, au département d'Etat, pour le programme du Point Quatre 2.

 

Bien que le programme du Point Quatre ait été le fruit inattendu d'une inspiration journalistique, il fut le point de départ d'une politique de grande portée, et de son vocabulaire d'appui.  Ce Point Quatre a été une précoce utilisation de la méthode consistant à présenter tout ce qui n'est pas l'Occident comme un ensemble distinct constituant une collectivité.  Cette collectivité était envisagée comme, en gros, uniforme et comme le destinataire tout désigné des dons de l'Occident.  Comme on l'a bien expliqué au chapitre 4, de 1949 à maintenant, l'aide occidentale a fourni l'unique caractère unificateur et le seul lien effectif des composants, divers, souvent antagonistes et même en conflit armé, du monde sous-développé maintenant appelé Tiers Monde ou Sud.

La politique inaugurée par le président Truman alla de l'avant à vive allure.  En 1952 M. Charles Malik, porte-parole modéré libanais du monde sous-développé, soutint devant l'ONU que pour avoir un effet quelque peu perceptible, le programme du Point Quatre devait être au moins multiplié par cent.  En 1953, le président Eisenhower parla d'une aide à grande échelle au monde sous-développé, comme nécessaire à la justice sociale dans le monde entier.  En 1960, les porteparole des administrations d'aide à l'étranger exprimèrent leur regret de voir les gouvernants du Sri-Lanka et du Cambodge hésiter apparemment à accepter l'aide officielle, et l'espoir (presque réalisé en effet) que les administrations internationales l'emporteraient sur ces gouvernements pour faire accepter l'aide prévue.  Pendant la décennie 1970, les transferts à grande échelle de richesse, pratiquement inconditionnels, finirent par aller de soi pour beaucoup de gens, au titre de droits naturels des receveurs et rien de plus que la légitime satisfaction de leur attente.  Le droit des pays du Tiers Monde (c'est-à-dire de leurs gouvernements) à recevoir les transferts internationaux de richesse fut un thème majeur des réunions internationales tout au long, pratiquement, des années 70.  Et lorsqu'en août 1976 le ministre britannique au Développement d'outre-mer alloua 5 millions de livres sterling au Mozambique, soulevant quelques critiques hésitantes et inefficaces, le représentant du ministre dit que cette subvention n'était rien d'autre que ce qu'un pays comme le Mozambique pouvait attendre dans sa situation ; cela voulait dire en fait que l'aide officielle était ouverte à tout venant sur simple requête.

il n'y a eu que quelques jalons marquants dans le développement de l'aide officielle.  On peut citer le Rapport aux Nations Unies sur le Développement économique des Pays sous-développés (1951) ; la première Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) en 1964 ; le Rapport (Pearson) de la Commission des Nations Unies sur le Développement (1969) ; la Déclaration des Nations Unies sur l'établissement d'un Nouvel Ordre économique international (1974) ; et le Rapport Brandt de 1980 : Nord-Sud, un Programme pour la Survie.  L'on ne peut pas se méprendre sur la route suivie, depuis les suggestions de montants relativement modestes de subventions, jusqu'à l'insistance à réclamer une fiscalité internationale destinée à des transferts mondiaux de richesse.  A l'heure actuelle, le Rapport Brandt marque les hautes eaux de ce courant réclamant des transferts massifs au Tiers Monde, et des mesures fiscales internationales de grande ampleur pour effectuer de tels transferts.  Il devrait être évident, d'après les répercussions des transferts mondiaux telles que les montre le chapitre précédent, que le Rapport n'est pas un programme de survie.  Il est au contraire un poteau indicateur sur la route conduisant au conflit politique et au gaspillage économique.

 

2

 

Beaucoup de partisans de l'aide de gouvernements à gouvernements sont sincèrement poussés par humanité à se soucier du sort des gens dans le Tiers Monde.  Ils sont généreux et bien intentionnés, mais ils ne sont pas bien informés.  Une bonne partie d'entre eux ne se rendent pas compte des réalités politiques et sociales dans les pays assistés, ni des effets nocifs de l'aide ainsi conçue.  Ils sont enclins à la croire de même nature que l'aide volontaire au prochain.  Ils apprécient rarement les différences radicales entre les deux, différences qui influent fatalement sur le fonctionnement et les résultats de l'aide étrangère.  Comme nous l'avons vu, le soutien inconsidéré à l'idée d'aide officielle conduit à des résultats en conflit avec les intentions de ces partisans généreux et de bonne volonté.  Leurs objectifs, dans toute la mesure où ils sont réellement possibles, peuvent bien mieux être atteints par la charité privée.  Mais, nous le verrons, beaucoup de propagandistes de l'aide publique à l'étranger sont rien moins qu'altruistes et désintéressés.

Le hasard, l'idéologie, les intérêts, l'organisation et le goût du spectaculaire - tout cela dont l'interaction est l'étoffe même de la politique - forment la trame serrée du remarquable et rapide développement de l'aide officielle, des objectifs apparemment modestes du Point Quatre vers le but ultime d'une redistribution mondiale.

J'ai déjà mentionné le rôle du hasard dans le geste du président Truman adoptant le programme du Point Quatre.  Le hasard encore a modelé l'histoire ultérieure de l'aide.  La désignation de M. McNamara comme président de la Banque mondiale a répondu au besoin de lui trouver un poste convenable après sa démission comme secrétaire à la Défense ; depuis lors, il s'est fait le principal avocat occidental de l'aide et son panégyriste.

Lorsque fut lancé le programme du Point Quatre, il n'y avait à l'arrière-plan aucun groupe de pression discernable.  Mais c'était là une idée qui venait à son heure.  Le climat sentimental et l'opinion étaient on ne peut plus favorables.  En Occident, la rapide érosion des valeurs traditionnelles, des allégeances et des liens anciens, la frustration ressentie devant le fait que la prospérité n'apportait pas le bonheur que l'on en attendait généralement, enfin le désenchantement qui se répandit dans le sillage de la seconde guerre mondiale, tout cela engendra une recherche désordonnée et hétéroclite de nouvelles finalités.  Les pays sous-développés - vaguement connus de beaucoup de gens soit par de brèves expériences du temps de guerre, ou par des commentaires occasionnels et très sélectifs donnés par la presse écrite et parlée - offraient une nouvelle cause auréolée d'esprit chevaleresque'.  De leur côté, les Eglises se prenaient de zèle évangélique pour le secours à l'étranger, dans la même mesure où déclinait la foi religieuse traditionnelle.  La politique et la philosophie ont, comme la Nature, horreur du vide.  Avec l'amenuisement de leur rôle spirituel, les clercs en vinrent à se considérer comme des agents du bien-être social, et cela plus spécialement au Tiers Monde parce qu'en Occident le besoin en est devenu très faible.

Le sentiment, injustifié mais répandu, de culpabilité des Occidentaux a été un facteur de grande importance pour la constitution du système d'aide officielle.  J'ai déjà examiné cet aspect des sentiments avec quelque détail.  L'une de ses conséquences vient spécialement à point en cet endroit de ' l'ouvrage, pour élucider un paradoxe notable du plaidoyer en faveur de transferts mondiaux de richesse.  Dès les premiers temps de l'aide à l'étranger, et jusqu'à l'orchestration actuelle sur les thèmes de redistribution ou de réparation de torts passés, les gouvernements et institutions de l'Occident ont financé les propagandistes, universitaires et autres, des transferts de richesse, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur.  C'est aussi l'Occident qui a financé les porte-parole du Tiers Monde pour s'en faire attaquer avec persévérance et virulence ; et il a aussi fourni des tribunes à ces opinions.  La mauvaise conscience et les dissensions internes de l'Occident peuvent avoir quelque chose à voir avec cette étrange situation.

Le vocabulaire de l'aide à l'étranger a, par lui-même, beaucoup contribué à la faire accepter sans examen.  L'expression suggère l'assistance à nos semblables, une conduite inspirée par l'humanité et la compassion.  Aide à l'étranger, ces mots masquent le fait qu'il s'agit de transferts de richesse de gouvernements à gouvernements, de la remise à des gouvernants étrangers de fonds prélevés sur les contribuables.  L'appellation suggère que l'on va immanquablement faire du bien aux habitants des pays receveurs, et spécialement faciliter le développement, atténuer la pauvreté et la souffrance.  Nous l'avons vu, ces interprétations ne correspondent pas aux réalités, qui sont fréquemment à l'opposé.  Ce sont généralement les gouvernants qui en profitent, non pas les populations.

D'autres exemples très clairs, dans le vocabulaire de l'aide officielle, de termes qui sont avantageux pour ses propagandistes, comprennent même les références systématiques au développement, dans les titres des organismes qui administrent les transferts de fonds.  Par exemple, le ministère du Développement outre-mer ou l'Agence pour le Développement international servent à la fois à préjuger des résultats de la politique et à en consolider la légitimité.

En Grande-Bretagne, l'aide à l'outre-mer évoque aussi des activités missionnaires, ou l'image d'autres efforts passés dont on pense qu'ils ont été bénéfiques à la fois pour la Grande-Bretagne et pour les habitants de ses ex-colonies.  De telles images et idées plaisent particulièrement à la plus ancienne génération de conservateurs, qui eux-mêmes ne sont pas exempts, loin de là, d'attitudes tutélaires envers les « races inférieures Oadis) ignorantes du Droit », sorte de condescendance qui imprègne toute la propagande des partisans de l'aide.  De fait, certains de ces conservateurs sont très actifs pour prôner et faire fonctionner cette aide à l'outre-mer.

La recrudescence de l'égalitarisme, de l'idée- que l'égalité économique est, ou devrait être, une norme universelle, a aussi beaucoup aidé le lobby de l'aide.  Les égalitaristes condamnent l'Occident, à la fois parce qu'ils considèrent sa politique intérieure comme insuffisamment niveleuse, et parce qu'il est plus prospère que presque tout le Tiers Monde.  Ils sont donc enclins à soutenir les politiques qui enlèvent des ressources à cette Métropolis corrompue, ou qui l'affaiblissent d'une manière ou d'une autre.  De plus, les égalitaristes sont généralement hostiles aux économies régies par le marché.  L'aide à l'étranger devient tout à la fois un instrument pour promouvoir l'égalité internationale, pour diminuer le pouvoir de l'Occident et pour encourager les économies dirigées par l'Etat partout où c'est possible'.  Il y a aussi divers groupes protestataires qui, en Occident, en sont venus à détester grandement la propriété privée et l'économie de marché.  Certains de ces groupes regardent le Tiers Monde comme une arme dans ce qui est, en fait, une guerre civile non déclarée et unilatérale en Occident.

 

Certains de ces derniers ont soutenu avec constance et efficacité la cause de l'aide à l'étranger. Le progrès du système des transferts a encore été aidé par le préjugé généralisé et naïf de nos contemporains pour ce qui est quantifiable.  Le penchant à identifier le quantifiable et l'important favorise l'idée que la productivité économique et le progrès dépendent des ressources matérielles et financières.  Ce sont là des facteurs qui sont quantifiables et, de surcroît, peuvent être fournis par l'Occident.  On les considère, dans la discussion courante, comme plus importants pour l'aide et le développement que les facteurs personnels, sociaux et politiques.  Ces derniers ne sont pas aisément quantifiables et l'Occident ne peut en offrir à volonté.  L'attention ainsi mal centrée l'a été davantage encore par le fétichisme de l'investissement, par l'idée très répandue que toute dépense qualifiée investissement est forcément rentable.  Or un débours de subvention par le gouvernement qui la reçoit passe aisément pour investissement, même si ce débours n'a rien à voir avec un accroissement des équipements productifs.

La préoccupation du quantifiable a été renforcée par la pratique consistant à placer fortement en contraste le monde développé et le monde moins développé.  Les courtiers parlementaires du système d'aide officielle donnent généralement à entendre que la distinction, entre les deux, en termes de revenus est claire et durable ; et que revenus, conditions de vie et politiques sont, à l'intérieur de chacun des deux agrégats, grosso modo uniformes.  En réalité, la distinction sur la base des revenus est arbitraire et mouvante, les revenus, conditions de vie et politiques de chacun présentent de par le monde de nombreuses et profondes différences.  Les trois citations ci-après de personnages qui font autorité illustrent cette pratique largement répandue et génératrice d'erreur :

« C'est sur le plan de l'éthique que la situation présente est scandaleuse un tiers du monde vit dans le confort et deux tiers dans le dénuement ».

« Un tiers de l'humanité vit aujourd'hui dans un cadre de relative abondance.  Mais les deux autres tiers - plus de deux milliards d'individus restent captifs d'un cruel tissu de circonstances qui limite sévèrement leur droit au nécessaire... L'écart entre nations riches et pauvres n'est plus un écart maintenant.  C'est un abîme ».

« Les tensions politiques inhérentes au progrès inadéquat des deux tiers de la population mondiale sont devenues des plus visibles.  Les difficultés d'une coexistence pacifique entre des nations qui sont diamétralement opposées dans l'échelle des revenus sont sensibles même à ceux qui rejettent les catégories marxistes de l'analyse sociale et historique ».

Des déclarations de ce genre, soulignant d'abîme qui sépare le dénuement de la majorité, les deux tiers du genre humain, de l'opulence de la minorité ont appuyé la cause de l'aide à l'étranger depuis qu'elle existe.

En réalité, il y a une gamme ininterrompue de revenus entre les sociétés du monde entier ; il n'y a pas de solution de discontinuité, sans parler d'abîme.  Jusqu'à une époque récente, personne au monde n'avait les équipements et les denrées dont l'absence fait dire qu'elle prive des choses nécessaires à la vie les populations du Tiers Monde.  Et nous avons vu aussi que de larges parties du Tiers Monde ont progressé très rapidement au cours des décennies récentes, et qu'il s'y trouve beaucoup de personnes plus à l'aise que quantités d'autres en Occident.

L'expansion considérable et rapide des études sociales, notamment en économie, a aussi servi à populariser l'idée de l'aide à l'étranger.  Cette expansion a beaucoup augmenté le nombre de personnes qui prétendent avoir discerné l'existence de problèmes économiques, et se disent capables à la fois de faire le diagnostic de la nature de ces problèmes, et de prescrire les remèdes appropriés.

Nous avons vu au chapitre 1 qu'un problème social consiste en la contradiction entre une norme et la réalité sociale.  Nous avons vu aussi que, parce qu'ils se consacrent à la découverte et à l'annonce de telles contradictions, les sociologues peuvent éventuellement engendrer ce qu'on appelle des problèmes sociaux.  Il n'y a pas un problème de développement du Tiers Monde.  Il y a bien plutôt d'innombrables sociétés ayant des conditions de vie et des aspirations d'avenir très différentes les unes des autres.  Comme tous les hommes, les gens du Tiers Monde aimeraient avoir davantage des bonnes choses de la vie.  Mais ce n'est pas apporter de la clarté que d'appeler cela : problème de développement.  Le prétendu problème du développement du Tiers Monde a été fabriqué par les gens qui ont entassé dans une même catégorie les innombrables sociétés du Tiers Monde, puis déclaré que leur faible niveau de revenu, comparé avec celui de l'Occident, pose un problème qu'il faut résoudre, ou mitiger, par des transferts de richesses.

3

 

Une fois lancée l'aide à l'étranger, il devint vite clair qu'elle servait les intérêts politiques et financiers de gens nombreux qui, en conséquence, s'unirent pour la soutenir et l'administrer.  Les états-majors des organismes officiels, nationaux et internationaux, de l'aide à l'étranger sont devenus une catégorie influente, comme le sont devenus à un moindre degré les politiciens en contact avec ces états-majors.  Les administrateurs et les conseillers des Nations Unies et de ses filiales sont devenus une force considérable.  Ils ont parfois rejeté même l'apparence de la neutralité, pour devenir les organisateurs du syndicat des pays du Tiers Monde.

La situation est bien caractérisée par la position et les opinions du Dr Mahbub ul Haq, directeur de la Planification politique à la Banque mondiale, et l'un des rédacteurs de discours de M. McNamara :

«Une part essentielle de la force du Tiers Monde réside dans son unité politique.  Cette unité va devenir encore plus importante pour le combat qui vient... L'une des tactiques essentielles du Tiers Monde devrait être de se comporter au long du processus de négociation collective, de telle sorte que toute capacité de marchandage que possèdent individuellement ses membres soit apportée au fonds commun ».

Ce passage, qui condense la thèse du livre entier du Dr Mahbub, est typique de l'opinion dominante daUne part essentielle de la force du Tiers Monde réside dans son unité politique.  Cette unité va devenir encore plus importante pour le combat qui vient... L'une des tactiques essentielles du Tiers Monde devrait être de se comporter au long du processus de négociation collective, de telle sorte que toute capacité de marchandage que possèdent individuellement ses membres soit apportée au fonds communns les organismes internationaux en matière de relations économiques entre le Tiers Monde et l'Occident.  Ce n'est qu'un exemple pour montrer que, dans la revendication de transferts mondiaux de richesse, même les semblants de discussion rationnelle ont cédé la place aux menaces, même si ces menaces sont seulement verbales.

Les organismes officiels internationaux ont beaucoup fait pour populariser l'idée d'un monde sous-développé homogène, ayant un intérêt commun.  Par eux les représentants des pays les plus divers du Tiers Monde ont été organisés pour agir de concert, à la manière d'une espèce de syndicat des pays prétendus « pauvres » (pour parler comme le président Nyéréré) en vue de tirer des ressources de l'Occident.  Par exemple, les bureaux des diverses commissions régionales de l'ONU fournissent des notes aux représentants du Tiers Monde aux réunions de la CNUCED et les aident à coordonner leurs activités.  De ces activités les administrateurs de l'Aide tirent des avantages politiques et financiers.  Comme nous l'avons vu, les transferts aident à l'instauration d'économies dirigées dans le Tiers Monde, pour lesquelles beaucoup de ces administrateurs ont de la sympathie.  L'aide officielle leur fournit d'ailleurs des positions lucratives et prestigieuses.  Leurs avantages financiers peuvent apparaître comme fortuits, comme si la main invisible d'Adam Smith agissait à rebours, de sorte que ceux qui cherchent le bien public réalisent ce dont ils n'avaient aucunement l'intention, à savoir leur prospérité personnelle.  Comme il arrive souvent, ceux qui s'offrent à faire du bien vivent bien.  La frappante et célèbre formule du Pl Thomas Sowell - les pauvres sont une mine d'or - s'applique remarquablement bien aux transferts internationaux de richesse, prétendument effectués au profit des pauvres du monde :

« Pour parler sans ménagement, les pauvres sont une mine d'or.  Pendant qu'on les étudie, les conseille, que l'on fait sur eux des expériences, et qu'on les administre, les pauvres se trouvent avoir aidé maint libéral de moyenne bourgeoisie à se hisser au rang des fortunés, avec l'argent de l'Etat »..

Les universitaires, en particulier les économistes diplômés, sont eux aussi les principaux bénéficiaires et propagandistes de l'aide à l'étranger.  Il y a vraiment un cordon ombilical entre l'économie de développement et l'aide à l'étranger.  Avant la seconde guerre mondiale, l'économie du développement n'était pas une branche d'études supérieures'O.  Elle doit largement l'existence à l'intérêt mondialement porté à l'aide aux pays moins développés.  L'attention qu'on leur porte a conduit à une prolifération de postes d'enseignants dans les universités et dans des fondations.  Il y a maintenant des centres de développement, des instituts et des groupes d'experts dans le monde entier, souvent en rapports étroits avec des fondations importantes et des ministères.  Le foisonnement des études sur le développement et les matières annexes a affecté la substance et la coloration de l'étude académique dans les sciences sociales, et les répercussions peuvent en être durables.  Les experts en développement économique peuvent aussi prétendre à des postes influents et bien rémunérés dans les organisations internationales, les agences nationales d'aide à l'étranger et les associations qui s'y intéressent.  Cette expansion des études sur le développement sert à promouvoir les systèmes politiques en faveur auprès de la majorité des économistes spécialistes du développement.

 

La presse et l'industrie du spectacle sont aussi devenues les agents et bénéficiaires de la campagne pour les transferts, dès ses débuts.  Depuis les années 50, la presse dite de qualité en Occident a continuellement concentré l'attention sur la pauvreté et la désespérance du Tiers Monde.  Ce sont des thèmes familiers que la faim, la malnutrition, la famine, le surpeuplement, l'exploitation du Tiers Monde par l'Occident (et des travailleurs dudit par les multinationales et par les employeurs locaux), le manque de soins médicaux et d'équipements sanitaires et scolaires dans le Tiers Monde.  L'illustration de ces situations par la photographie d'enfants mourant d'inanition, de baraquements et de bidonvilles bourrés de gens, de foules partout, d'ouvriers recevant une pitance comme salaire, toute cette imagerie est devenue la matière première quotidienne pour les films documentaires, les programmes de télévision et la presse illustrée.  Ces représentations sont destinées à des audiences occidentales auxquelles les réalités locales ne sont pas familières, et qui par exemple ne peuvent apprécier à distance si ces habitants de bidonvilles sont souvent ou non des communautés stables, et si les gens qui y viennent d'ailleurs le font pour améliorer ainsi leur sort ; ou si ce que l'occidental considère comme une pitance est sur place un revenu appréciable.  Ces illustrations provoquent,un mélange d'horreur, de satisfaction de soi, de culpabilisation, de crainte et de chatouillement, en proportions diverses et variables.  Mais isolément ou en combinaison, ces sentiments contribuent à la croisade pour l'aide officielle.

M.    Hugh O'Shaugnessy, connu comme un chaud propagandiste de l'aide en Grande-Bretagne, l'a fort bien exprimé.  M. O'Shaugnessy est le principal correspondant du Financial Times pour l'Amérique latine.  Le rapide progrès économique de l'Amérique latine est un thème fréquent des articles du Financial Times, souvent accompagnés de photos de gratte-ciel, isolés ou alignés sur l'horizon des cités.

« Continuellement confrontés par la presse avec des images montrant combien l'existence est misérable pour la majorité de la population du monde, les gens d'ici, même en ces temps de vaches maigres relatifs, acceptent l'idée qu'ils ont un devoir de faire ce qu'ils peuvent pour atténuer cette désolation ».

Les contacts fréquents et efficaces entre les économistes de développement bien-pensants et les gens des médias ont accru l'influence des uns et des autres.

 

4

 

L'aide officielle à l'étranger profite aussi à des intérêts plus spécifiquement commerciaux.  Les exportateurs des pays donateurs, y compris ceux qui exportent des services (comme les conseils économiques, en ingénierie, et d'autres professions libérales), y trouvent leur avantage, parfois considérable.  Ce résultat est évident dans l'aide liée, laquelle est toujours pour partie une subvention à l'exportation payée par les contribuables.  Cet élément de subvention aux exportateurs est souvent important comme, par exemple, dans la fourniture de navires par le Royaume-Uni à l'Inde et à la Pologne en vertu du programme britannique d'aide à l'étranger des années 1970.  Les exportateurs, en particulier d'équipement industriel, en Grande-Bretagne et sur le continent, ont pendant des années été des partisans zélés et efficaces de l'aide à l'étranger, et les bénéficiaires évidents du système d'aide liée.  Selon des informations de presse (qui étaient probablement véridiques) parues dans les journaux en automne 1978, le démarchage politique de deux grandes sociétés occidentales, l'une nationalisée et l'autre privée, ayant de gros contrats pour la fourniture au Vietnam de tracteurs et de camions, fut d'une influence décisive dans la continuation de l'aide de la Communauté économique européenne au gouvernement vietnamien pour l'année 1978.  Cela se passait au moment où des centaines de milliers de ses habitants les plus productifs étaient forcés de quitter le pays".  Fréquemment, l'aide liée est le moyen pour les gouvernants et les commerçants de se débarrasser d'excédents gênants de marchandises.  Mais s'il est clair que les exportateurs sont les principaux bénéficiaires de l'aide liée, l'aide non liée leur est souvent profitable également ; il suffit alors que les commandes étrangères financées par l'aide de gouvernement à gouvernement soient plus importantes pour eux, que les autres commandes vraisemblablement perdues dans leur propre pays du fait de la réduction du pouvoir d'achat équivalant à l'aide officielle".

Les sociétés multinationales ayant des filiales dans le Tiers Monde ont, en certains cas, vu les risques d'expropriation amoindris du fait qu'une aide était accordée.  Mais ce résultat est loin d'être courant.  Les gouvernements des pays donneurs sont souvent dans l'incapacité d'aider ces grandes entreprises, ou n'y sont pas disposés parce que la pratique des transferts amène souvent au pouvoir des gouvernements hostiles à l'entreprise privée.  Les sociétés multinationales soutiennent souvent l'aide en vue de leurs relations publiques, pour améliorer leurs rapports avec les gouvernants, aussi bien occidentaux que du Tiers Monde.  Si elles soutiennent l'aide officielle, elles peuvent prétendre être animées du souci du bien public, « good corporate citizens » selon l'expression à la mode (des compagnies qui ont l'esprit civique).  Les créanciers de gouvernements du Tiers Monde peuvent aussi avoir intérêt à ce que l'aide officielle augmente leurs chances de revoir leur argent prêté, puisqu'elle met de quoi les rembourser entre les mains des gouvernements débiteurs.  Le sonore appui que les grandes banques internationales ont apporté à la continuation de l'aide dans les années 70 semble bien refléter de telles considérations.

Vers la fin des années 60, les intérêts patronaux et salariaux en Occident sont venus en renfort pour défendre leur propre situation.  Les Etats donateurs d'aide de l'Occident se mettent à restreindre sévèrement leurs importations de produits du Tiers Monde pour défendre leurs propres industries nationales.  Ces restrictions n'ont fait que s'étendre et se renforcer.  Deux influences totalement distinctes quant à leur source ont abouti à cela.  La première fut la compétitivité accrue des industries de plusieurs pays du Tiers Monde.  On y compte maintenant non plus seulement les cas bien connus du textile, de la chaussure et de l'armement naval, mais aussi des industries hautement perfectionnées techniquement, comme l'électronique, spécialement en Extrême-Orient.  La seconde influence expliquant la multiplication des restrictions aux importations a été l'impact de plus en plus marqué des groupes de pression.  Dans le contexte actuel, ces pressions traduisent la vive résistance aux changements industriels dans beaucoup d'économies occidentales, particulièrement quand ces changements provoquent du chômage, même simplement temporaire.  Par ce que l'on pourrait appeler une mise à rançon pour cause d'autodéfense, les gouvernements occidentaux sont disposés à aider chez eux les intérêts sectoriels et à acheter des votes, aux frais d'une part des exportateurs du Tiers Monde et d'autre part de leurs propres contribuables et consommateurs.  Pour les pays qui fournissent l'aide, la restriction des importations ressemble à l'aide liée consentie au Tiers Monde.  L'aide liée est pour partie une subvention aux exportateurs du pays donneur, tandis que les restrictions d'importation sont une forme d'aide à la production nationale ; les mêmes intérêts peuvent être avantagés sous l'une et l'autre enseignes.

Les entraves officielles opposées aux importations du Tiers Monde procurent une plausibilité de surface aux justifications de l'aide.  Parce que le protectionnisme occidental limite les débouchés ouverts aux pays du Tiers Monde (par comparaison avec ce qu'auraient été ces débouchés sans les restrictions) le sentiment de culpabilité occidental se trouve renforcé.  L'aide appareit alors comme le rachat d'une bonne conscience.  Les bénéficiaires occidentaux du protectionnisme peuvent alors faire bonne mine aux transferts.  Ils leur coûtent peu en regard de leurs gains, et réduisent la résistance politique au protectionnisme dont ils jouissent.

Les démarcheurs parlementaires de l'aide officielle ont tendance à prendre ces restrictions à la légère, et peuvent même les tolérer tacitement.  Peut-être considèrent-ils ces barrières comme des arguments commodes pour davantage de transferts.  Du fait des entraves, le développement autonome du Tiers Monde est retardé ; les contacts fructueux avec l'Occident sont réduits.  Les difficultés qui en découlent pour les entreprises qui ne comptent que sur elles-mêmes ajoutent de la plausibilité à la thèse qui présente l'aide comme une nécessité permanente, alors qu'en réalité nous avons vu que le progrès matériel de plusieurs pays du Tiers Monde, prouvé par leur compétitivité, réfute clairement certains des arguments les plus largement invoqués pour l'aide officielle.  Ce progrès autonome menace de priver de leur emploi les administrateurs et les propagandistes, alors que le protectionnisme leur promet au moins quelque sécurité d'emploi.  Les professionnels de l'humanitarisme voient d'un mauvais oeil les groupes entreprenants qui peuvent se passer de leurs services.  Le pr Thomas Sowell a bien observé ce phénomène dans un article très éclairant, où il signalait en outre quelques-unes de ses conséquences dommageables et choquantes :

« L'accueil hostile que rencontre n'importe quelle bonne nouvelle au sujet du progrès des Noirs fait penser à un vaste bloc d'intérêts à propos de la pathologie sociale - comme source d'accusations et d'exigences à l'encontre de la société, comme motif pour donner argent, pouvoirs et appuis aux accusateurs et dénonciateurs... ».

Les groupes puissants et habiles qui sont dans les coulisses de l'aide officielle ont organisé une claque efficace qui a réussi à recouvrir de silence la discussion du sujet, y compris quant à une réforme valable du système d'aide".  Cette claque a aussi contribué à détourner l'attention des anomalies évidentes de l'aide, et de ses considérables répercussions.  Ce genre d'opérations et leur réussite sont favorisées par le fait que le public occidental est fatalement moins au courant des situations dans le Tiers Monde que de ses propres affaires nationales.

Une seule exception au concert d'approbations : c'est la critique de l'aide officielle faite par une extrême-gauche qui la considère comme une entreprise néo-colonialiste, visant à garantir à l'Occident la domination politique et économique sur le Tiers Monde.  Mais cette exception est plus apparente que réelle.  Les critiques de ce bord reprochent généralement à l'aide actuelle de ne pas aller assez loin dans la réalisation d'une redistribution internationale, dans la confiscation des ressources de groupes relativement prospères, ou dans l'instauration d'économies socialistes dans le Tiers Monde.  De cette façon, l'activité de ces critiques-là apporte un renfort à l'orientation générale de l'aide telle qu'elle est pratiquée.  Une autre exception que l'on peut mentionner est celle d'une poignée de critiques indépendants du système qui, en raison de leur petit nombre, sont aisément discrédités comme des excentriques ou des fumistes.  Ainsi, les arguments ni de l'un, ni de l'autre groupe de critiques n'ont d'impact sur le volume global, le fonctionnement ou la direction des transferts internationaux de richesses.

 

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Par le succès du plaidoyer en faveur de l'aide officielle, beaucoup de gens en Occident en sont arrivés à voir le monde comme composé de deux catégories très nettement distinctes.  L'une de ces catégories, c'est le peuple du Tiers Monde, enlisé dans la misère, impuissant, à la merci de son environnement, exploité par l'Occident, pris dans un cercle vicieux de dénuement, incapable de maîtriser sa propre natalité, dénué de volonté et n'ayant que peu d'aptitude à agir individuellement.  En résumé, ils sont semblables aux miséreux et aux enfants.  Sur l'autre rive d'un large abîme, il y a le peuple prospère de l'Occident, partiellement conditionné par son milieu mais avec une volonté propre, actif mais malfaisant, responsable de la détresse des pauvres du monde et résolu à ne rien faire pour l'alléger.

Dans ce scénario, il n'y a point de doute pour reconnaître le groupe supérieur.  L'Occident s'est dégagé de la pauvreté, le Tiers Monde ne le peut pas sans une aide massive.  La pauvreté du Tiers Monde est le résultat de l'exploitation par l'Occident ; sa chance de connaître un futur meilleur dépend de l'assistance occidentale.  Au passé, au présent et au futur, tout ce qui arrive à la population du Tiers Monde est décidé par l'Occident.  Ainsi les Occidentaux peuvent encore se considérer comme supérieurs, tout en pratiquant l'autoaccusation.  Ce qui prend des poses de compassion contient une forte dose de condescendance vaniteuse.  Cette condescendance même devient aisément contraignante.  Pour assister les incapables habitants du Tiers Monde, l'Occident commence par lever des impôts sur ses propres citoyens et organise les transferts de richesses entre les nations.  Ensuite, il insiste pour qu'il y ait redistribution à l'intérieur des pays assistés.  Et il ne recule pas devant la tâche d'organiser la vie des pauvres gens dans leur propre intérêt.  D'où le lien étroit entre d'une part l'aide officielle et de l'autre la planification envahissante et autres modes de coercition et activités d'ingénieurs sociaux.  Ces derniers insistent souvent pour que les objectifs proclamés de leurs politiques contraignantes soient poursuivis à n'importe quel prix.  Les sacrifices ne sont pas supportés par ceux qui réclament si chaudement leur imposition ; ceux-là généralement sont payés pour en proclamer la nécessité.  Les coûts retombent en revanche sur les gens ordinaires, en Occident et plus spécialement dans le Tiers Monde.  Plus longtemps cette politique est pratiquée, plus lourds sont les sacrifices et plus aussi il devient difficile de remettre en question la cause au nom de laquelle ces sacrifices ont été exigés.

Des redoutables légions d'intérêts organisés se sont formées pour appuyer cette cause, et l'on y compte des hommes politiques, les étatsmajors des administrations internationales et des ministères occidentaux, des hommes d'Eglise et une variété de groupes professionnels et syndicaux.  En fait, il y a des gens qui soutiennent que le facteur décisif de la vogue de l'aide à l'étranger a été l'influence des groupes d'intérêts.  Par exemple, un universitaire de haut rang en GrandeBretagne disait récemment, en réponse à une conférence consacrée à la critique de l'aide à l'étranger, que l'étude approfondie de ce sujet ne fait qu'égarer les esprits.  Il expliqua que l'aide officielle n'est rien de plus qu'une extorsion de fonds au bénéfice des politiciens du Tiers Monde, du personnel dirigeant des organismes d'aide à l'étranger et des exportateurs occidentaux, aux frais des contribuables occidentaux et des gens ordinaires du Tiers Monde.  Si cet universitaire a raison, la discussion ne sert qu'à détourner l'attention de cette réalité de base.

 

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A l'heure actuelle, le pouvoir des groupes d'intérêts installés dans le système d'aide est intimidant.  Chaque pays d'Occident a un ministère qui s'occupe de dispenser l'aide.  Ces organismes, y compris les ministères spéciaux britannique et allemand, dépensent des sommes considérables pour ce qu'ils appellent l'éducation publique sur l'aide officielle, tant dans les écoles que dans les moyens de diffusion de masse, de telle sorte que le contribuable lui-même et ses enfants soient persuadés de la valeur de ces dons forcés".  Cette propagande officielle est un exemple révélateur de la puissance d'autoperpétuation des organismes intéressés ; puissance qui, pour les raisons que nous avons dites, est encore plus grande à ce niveau que dans la sphère de la politique intérieure.  L'aide à l'étranger est devenue la tâche majeure, et parfois l'unique tâche, d'organisations internationales extrêmement puissantes qui, elles aussi, dépensent largement pour son expansion.  Comparées aux ressources de leurs opposants et critiques, celles des organismes d'aide sont illimitées : ils reçoivent le produit d'impôts que leurs adversaires doivent payer.

Le groupe de la Banque mondiale, le plus puissant organisme du monde en matière d'aide internationale, illustre les activités de ce genre d'institutions, leur portée considérable, les intérêts qu'elles servent et leurs ramifications.  Le groupe comprend l'Association internationale pour le Développement qui effectivement distribue l'argent.  Les obligations et bons de la Banque mondiale sont abondamment détenus par les banques, les compagnies d'assurances, les caisses de retraite, les sociétés privées, les églises et les portefeuilles particuliers.  La valeur de ces titres baisserait, peut-être fortement, s'il y avait une menace de la part d'un grand pays occidental de retirer son soutien à la Banque, et spécialement s'il s'agissait des Etats-Unis.  De plus, une limitation substantielle des activités du groupe de la Banque mondiale mettrait en danger non seulement son personnel, mais aussi les intérêts de nombreux bénéficiaires de ces activités dans le Tiers Monde et en Occident, dans les milieux politiques, économiques, indépendants, dans la presse, les universités, ainsi que dans les autres organisations internationales.

Avec l'en-tête de la Banque mondiale, ses dirigeants ont pu publier des rapports et études qui fourmillent d'atteintes au simple bon sens, à la réalité des faits et à la logique".  La rareté des commentaires critiques, voire fréquemment la recommandation faite de publications complètement incompétentes diffusées par la Banque mondiale reflètent pour une part le prestige et la puissance de la Banque, et pour une autre la ratification de son idéologie par les universitaires et les gens de presse.  L'aide fournie par la Banque a servi à alimenter des politiques inhumaines et oppressives dans le Tiers Monde (par exemple en Ethiopie, en Tanzanie) - et rien de cela n'a entamé le prestige et la situation de la Banque, ni suscité beaucoup de commentaires critiques.

Puisqu'ils jouissent d'un aussi puissant assentiment, les transferts officiels de richesse sont là pour durer, sans qu'on puisse en entrevoir la fin.  La façon dont ils fonctionnent assure leur autoperpétuation.

 

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Il est proposé de divers côtés, dans le cadre d'une reforme globale du système monétaire international, que des Droits de Tirage spéciaux (DTS) soient émis par le Fonds monétaire international (Fmi) et fournis aux pays en voie de développement (PVD) au titre de l'aide à l'étranger.  Cette proposition de créer un surcroît de moyens de paiement internationaux est maintenant connue sous le nom de LINK, c'est-à-dire « Projet LIEN », parce qu'il s'agit de lier l'aide à l'étranger à la création de liquidités internationales.  En complément du présent chapitre consacré aux avantages et inconvénients de l'aide à l'étranger, je me propose de montrer que le Plan Lien renforcerait l'inflation mondiale.

L'objectif du Plan Lien est d'effectuer un transfert de ressources réelles entre les pays riches donateurs et les pays en voie de développement ; cet objectif implique que les PVD dépensent promptement les Droits de Tirage spéciaux qui leur sont livrés, et non pas qu'ils les ajoutent simplement à leurs réserves monétaires.  Cette déduction s'applique aussi bien si les moyens de paiement internationaux nouvellement créés sont remis à des pays déterminés, ou d'abord confiés à un organisme international, telle l'Association internationale pour le Développement, pour être transmis aux pays destinataires.  Ainsi le Plan Lien aura-t-il pour effet rapide une augmentation de la dépense.  Les partisans du système expliquent -que l'effet inflationniste serait faible, généralement pour la raison que les montants répartis seraient modestes et, en outre, parce que les pays donneurs contrebalanceraient tout effet inflationniste survenant, par les mesures fiscales et monétaires appropriées.  Si l'on accepte cet argument, il n'y aurait jamais de politique inflationniste puisque, par principe, tout effet inflationniste pourrait être compensé par les mesures appropriées.

Je soutiens qu'une telle action compensatoire est improbable, et que même si elle était entreprise ce serait à retardement ; et aussi que, si le Plan Lien est accepté, le volume des DTS éMiS à ce titre sera vraisemblablement plus important qu'on le propose au départ.  Le point central du raisonnement est le suivant : du point de vue des pays donneurs d'aide, il y a une différence radicale entre l'aide à l'étranger donnée selon les procédures habituelles de l'aide soit bilatérale, soit multilatérale (c'est-à-dire transmise par des organismes internationaux), d'une part ; et d'autre part le transfert d'un même montant de ressources selon le Plan Lien.

Pendant les années 70, la composante multilatérale de l'aide à l'étranger augmenta régulièrement et considérablement.  Cette forme particulière de l'aide a plus facilement un effet inflationniste que la bilatérale.  La probabilité de ce résultat vient de ce qu'un effet expansionniste des dépenses de pays receveurs est moins facilement surveillé par les pays donneurs d'une aide multilatérale.  Les donneurs ont moins de chances de tenir compte de la dépense accrue des receveurs, et également de s'efforcer d'alerter ces derniers quant à l'effet expansionniste de leurs politiques budgétaires.  Les répercussions inflationnistes du Plan Lien, qui comporte la création de liquidités à haut pouvoir international, ont toutes chances d'être plus prononcées que celles de l'aide multilatérale, et à plus forte raison de l'aide bilatérale.  La différence sera vraisemblablement particulièrement nette lorsque l'aide habituelle n'est pas financée par la création de monnaie supplémentaire.

Les partisans et opposants du Plan Lien sont d'accord pour penser que les exportations de pays déterminés, achetées avec des DTS éMiS pour le Lien, devraient être payées en monnaies internationalement acceptées.  Néanmoins, dans l'ensemble, les pays exportateurs supporteraient un drainage de leurs ressources réelles, parce que les Droits de Tirages spéciaux du Plan Lien ne représentent pas des créations de ressources mais la simple création de demandes sur des ressources.  En réalité, si ces exportations étaient acquittées en totalité, c'est-à-dire étaient payées par leur équivalent en ressources réelles, il n'y aurait aucun élément d'aide dans le fonctionnement du système.  Au total, autrement dit, les pays qui exportent font don de ressources réelles aux receveurs en finançant le Plan Lien.