Nous avons vu que les arguments avancés par les propagandistes
de l'aide ne sont rien de plus que des rationalisations sans fondement.
Comment alors se fait-il que sur une base aussi ténue une
politique d'une telle portée et d'un tel poids ait pu être lancée
; qu'elle ait été largement encouragée par des hommes publics
et des intellectuels en renom, qui furent nombreux à mettre en
forme ces arguments ; et qu'en dépit d'anomalies évidentes elle
ait fini par posséder le statut d'un axiome incontestable ? Tout cela est spécialement déconcertant du fait
que, lorsque l'aide a commencé, elle n'avait pas l'appui de groupes
d'intérêts ou de forces électorales.
En vingt ans à peu près, les avocats de l'aide officielle
sont devenus l'un des plus efficaces groupes de pression du monde,
si ce n'est la plus efficace de tous.
Examiner les sources du progrès du lobby de l'aide de
gouvernements à gouvernements peut, par conséquent, être quelque
chose d'éclairant. C'est
aussi une chose d'importance pratique.
Des mesures réalistes pour réformer l'aide internationale
doivent tenir compte des forces et des passions qui lui servent
d'appuis. Quelles sont-elles
? L'on ne peut discerner
avec certitude les raisons pour lesquelles des gens acceptent
pour valables certains arguments, ou sont attirés par une certaine
politique. Mais l'élément conjectural n'implique pas qu'une
explication soit aussi bonne qu'une autre. Dégager des relations et des enchaînements au
moyen de constats, de déductions et de réflexion peut s'avérer
informatif.
La Charte des Nations Unies, élaborée en 1945, enjoignait
aux pays membres de promouvoir le progrès social chez tous les
peuples du monde, mais elle n'explicitait pas les corollaires
de cette modeste proposition.
Toutefois, dès les premiers temps des Nations Unies, quelques
personnes dans les universités et la presse envisagèrent une aide
officielle de l'Occident au reste du monde. La politique en fut effectivement lancée par
le message du président Truman au Congrès du 20 janvier 1949. Le Point Quatre de ce message insistait pour
un programme hardi d'utilisation des fruits du progrès économique
occidental, en vue d'aider les pays sous-développés, où, disait-on,
plus de la moitié de l'humanité vivait dans la maladie et le dénuement'.
Le Point Quatre du programme survint en grande partie
par un hasard. En novembre
1948, M. Ben Hardy - alors un journaliste à peu près inconnu,
mais qui avait un contact avec la Maison Blanche incorpora dans
un mémorandum l'idée centrale du Point Quatre et le fit circuler
parmi des amis à Washington. Son
correspondant à la Maison Blanche passa l'idée au président Truman
; celui-ci tint absolument à l'inclure dans son message au Congrès,
contre l'avis formel des principaux responsables du département
d'Etat qui soulignaient que la proposition était extrêmement vague
et par conséquent grosse de dangers.
Par la suite, M. Hardy devint le premier chargé de relations
publiques, au département d'Etat, pour le programme du Point Quatre
2.
Bien que le programme du Point Quatre ait été le fruit
inattendu d'une inspiration journalistique, il fut le point de
départ d'une politique de grande portée, et de son vocabulaire
d'appui. Ce Point Quatre a été une précoce utilisation
de la méthode consistant à présenter tout ce qui n'est pas l'Occident
comme un ensemble distinct constituant une collectivité.
Cette collectivité était envisagée comme, en gros, uniforme
et comme le destinataire tout désigné des dons de l'Occident. Comme on l'a bien expliqué au chapitre 4, de
1949 à maintenant, l'aide occidentale a fourni l'unique caractère
unificateur et le seul lien effectif des composants, divers, souvent
antagonistes et même en conflit armé, du monde sous-développé
maintenant appelé Tiers Monde ou Sud.
La politique inaugurée par le président Truman alla de
l'avant à vive allure. En
1952 M. Charles Malik, porte-parole modéré libanais du monde sous-développé,
soutint devant l'ONU que pour avoir un effet quelque peu perceptible,
le programme du Point Quatre devait être au moins multiplié par
cent. En 1953, le président Eisenhower parla d'une
aide à grande échelle au monde sous-développé, comme nécessaire
à la justice sociale dans le monde entier.
En 1960, les porteparole des administrations d'aide à l'étranger
exprimèrent leur regret de voir les gouvernants du Sri-Lanka et
du Cambodge hésiter apparemment à accepter l'aide officielle,
et l'espoir (presque réalisé en effet) que les administrations
internationales l'emporteraient sur ces gouvernements pour faire
accepter l'aide prévue. Pendant
la décennie 1970, les transferts à grande échelle de richesse,
pratiquement inconditionnels, finirent par aller de soi pour beaucoup
de gens, au titre de droits naturels des receveurs et rien de
plus que la légitime satisfaction de leur attente.
Le droit des pays du Tiers Monde (c'est-à-dire de leurs
gouvernements) à recevoir les transferts internationaux de richesse
fut un thème majeur des réunions internationales tout au long,
pratiquement, des années 70. Et
lorsqu'en août 1976 le ministre britannique au Développement d'outre-mer
alloua 5 millions de livres sterling au Mozambique, soulevant
quelques critiques hésitantes et inefficaces, le représentant
du ministre dit que cette subvention n'était rien d'autre que
ce qu'un pays comme le Mozambique pouvait attendre dans sa situation
; cela voulait dire en fait que l'aide officielle était ouverte
à tout venant sur simple requête.
il n'y a eu que quelques jalons marquants dans le développement
de l'aide officielle. On
peut citer le Rapport aux
Nations Unies sur le
Développement économique des Pays sous-développés (1951) ; la première
Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) en 1964 ; le Rapport (Pearson) de la Commission des Nations Unies sur le Développement (1969)
; la Déclaration des
Nations Unies sur l'établissement
d'un Nouvel Ordre économique international
(1974) ; et le Rapport Brandt de 1980 :
Nord-Sud, un Programme
pour la Survie. L'on
ne peut pas se méprendre sur la route suivie, depuis les suggestions
de montants relativement modestes de subventions, jusqu'à l'insistance
à réclamer une fiscalité internationale destinée à des transferts
mondiaux de richesse. A l'heure actuelle, le Rapport Brandt marque
les hautes eaux de ce courant réclamant des transferts massifs
au Tiers Monde, et des mesures fiscales internationales de grande
ampleur pour effectuer de tels transferts.
Il devrait être évident, d'après les répercussions des
transferts mondiaux telles que les montre le chapitre précédent,
que le Rapport n'est pas un programme de survie.
Il est au contraire un poteau indicateur sur la route conduisant
au conflit politique et au gaspillage économique.
2
Beaucoup de partisans de l'aide de gouvernements à gouvernements
sont sincèrement poussés par humanité à se soucier du sort des
gens dans le Tiers Monde. Ils
sont généreux et bien intentionnés, mais ils ne sont pas bien
informés. Une bonne partie d'entre eux ne se rendent pas
compte des réalités politiques et sociales dans les pays assistés,
ni des effets nocifs de l'aide ainsi conçue.
Ils sont enclins à la croire de même nature que l'aide
volontaire au prochain. Ils
apprécient rarement les différences radicales entre les deux,
différences qui influent fatalement sur le fonctionnement et les
résultats de l'aide étrangère. Comme nous l'avons vu, le soutien inconsidéré
à l'idée d'aide officielle conduit à des résultats en conflit
avec les intentions de ces partisans généreux et de bonne volonté. Leurs objectifs, dans toute la mesure où ils
sont réellement possibles, peuvent bien mieux être atteints par
la charité privée. Mais,
nous le verrons, beaucoup de propagandistes de l'aide publique
à l'étranger sont rien moins qu'altruistes et désintéressés.
Le hasard, l'idéologie, les intérêts, l'organisation et
le goût du spectaculaire - tout cela dont l'interaction est l'étoffe
même de la politique - forment la trame serrée du remarquable
et rapide développement de l'aide officielle, des objectifs apparemment
modestes du Point Quatre vers le but ultime d'une redistribution
mondiale.
J'ai déjà mentionné le rôle du hasard dans le geste du
président Truman adoptant le programme du Point Quatre. Le hasard encore a modelé l'histoire ultérieure
de l'aide. La désignation
de M. McNamara comme président de la Banque mondiale a répondu
au besoin de lui trouver un poste convenable après sa démission
comme secrétaire à la Défense ; depuis lors, il s'est fait le
principal avocat occidental de l'aide et son panégyriste.
Lorsque fut lancé le programme du Point Quatre, il n'y
avait à l'arrière-plan aucun groupe de pression discernable. Mais c'était là une idée qui venait à son heure.
Le climat sentimental et l'opinion étaient on ne peut plus
favorables. En Occident,
la rapide érosion des valeurs traditionnelles, des allégeances
et des liens anciens, la frustration ressentie devant le fait
que la prospérité n'apportait pas le bonheur que l'on en attendait
généralement, enfin le désenchantement qui se répandit dans le
sillage de la seconde guerre mondiale, tout cela engendra une
recherche désordonnée et hétéroclite de nouvelles finalités.
Les pays sous-développés - vaguement connus de beaucoup
de gens soit par de brèves expériences du temps de guerre, ou
par des commentaires occasionnels et très sélectifs donnés par
la presse écrite et parlée - offraient une nouvelle cause auréolée
d'esprit chevaleresque'. De
leur côté, les Eglises se prenaient de zèle évangélique pour le
secours à l'étranger, dans la même mesure où déclinait la foi
religieuse traditionnelle. La politique et la philosophie ont, comme la
Nature, horreur du vide. Avec
l'amenuisement de leur rôle spirituel, les clercs en vinrent à
se considérer comme des agents du bien-être social, et cela plus
spécialement au Tiers Monde parce qu'en Occident le besoin en
est devenu très faible.
Le sentiment, injustifié mais répandu, de culpabilité
des Occidentaux a été un facteur de grande importance pour la
constitution du système d'aide officielle.
J'ai déjà examiné cet aspect des sentiments avec quelque
détail. L'une de ses conséquences vient spécialement
à point en cet endroit de ' l'ouvrage, pour élucider un paradoxe
notable du plaidoyer en faveur de transferts mondiaux de richesse. Dès les premiers temps de l'aide à l'étranger,
et jusqu'à l'orchestration actuelle sur les thèmes de redistribution
ou de réparation de torts passés, les gouvernements et institutions
de l'Occident ont financé les propagandistes, universitaires et
autres, des transferts de richesse, que ce soit à l'intérieur
ou à l'extérieur. C'est aussi l'Occident qui a financé les porte-parole
du Tiers Monde pour s'en faire attaquer avec persévérance et virulence
; et il a aussi fourni des tribunes à ces opinions. La mauvaise conscience et les dissensions internes
de l'Occident peuvent avoir quelque chose à voir avec cette étrange
situation.
Le vocabulaire de l'aide à l'étranger a, par lui-même,
beaucoup contribué à la faire accepter sans examen. L'expression suggère l'assistance à nos semblables,
une conduite inspirée par l'humanité et la compassion. Aide à l'étranger, ces mots masquent le fait
qu'il s'agit de transferts de richesse de gouvernements à gouvernements,
de la remise à des gouvernants étrangers de fonds prélevés sur
les contribuables. L'appellation
suggère que l'on va immanquablement faire du bien aux habitants
des pays receveurs, et spécialement faciliter le développement,
atténuer la pauvreté et la souffrance.
Nous l'avons vu, ces interprétations ne correspondent pas
aux réalités, qui sont fréquemment à l'opposé.
Ce sont généralement les gouvernants qui en profitent,
non pas les populations.
D'autres exemples très clairs, dans le vocabulaire de
l'aide officielle, de termes qui sont avantageux pour ses propagandistes,
comprennent même les références systématiques au développement,
dans les titres des organismes qui administrent les transferts
de fonds. Par exemple, le ministère du Développement outre-mer
ou l'Agence pour le Développement international servent à la fois
à préjuger des résultats de la politique et à en consolider la
légitimité.
En Grande-Bretagne, l'aide à l'outre-mer évoque aussi
des activités missionnaires, ou l'image d'autres efforts passés
dont on pense qu'ils ont été bénéfiques à
la fois pour la Grande-Bretagne et pour les habitants de ses
ex-colonies. De telles images et idées plaisent particulièrement
à la plus ancienne génération de conservateurs, qui eux-mêmes
ne sont pas exempts, loin de là, d'attitudes tutélaires envers
les « races inférieures Oadis) ignorantes du Droit », sorte de
condescendance qui imprègne toute la propagande des partisans
de l'aide. De fait, certains
de ces conservateurs sont très actifs pour prôner et faire fonctionner
cette aide à l'outre-mer.
La recrudescence de l'égalitarisme, de l'idée- que l'égalité
économique est, ou devrait être, une norme universelle, a aussi
beaucoup aidé le lobby de l'aide.
Les égalitaristes condamnent l'Occident, à la fois parce
qu'ils considèrent sa politique intérieure comme insuffisamment
niveleuse, et parce qu'il est plus prospère que presque tout le
Tiers Monde. Ils sont donc
enclins à soutenir les politiques qui enlèvent des ressources
à cette Métropolis corrompue, ou qui l'affaiblissent d'une manière
ou d'une autre. De plus,
les égalitaristes sont généralement hostiles aux économies régies
par le marché. L'aide à
l'étranger devient tout à la fois un instrument pour promouvoir
l'égalité internationale, pour diminuer le pouvoir de l'Occident
et pour encourager les économies dirigées par l'Etat partout où
c'est possible'. Il y a
aussi divers groupes protestataires qui, en Occident, en sont venus à détester grandement la propriété privée et l'économie de marché. Certains de ces groupes regardent le Tiers Monde
comme une arme dans ce qui est, en fait, une guerre civile non
déclarée et unilatérale en Occident.
Certains de ces derniers ont soutenu avec constance et
efficacité la cause de l'aide à l'étranger. Le progrès du système
des transferts a encore été aidé par le préjugé généralisé et
naïf de nos contemporains pour ce qui est quantifiable.
Le penchant à identifier le quantifiable et l'important
favorise l'idée que la productivité économique et le progrès dépendent
des ressources matérielles et financières.
Ce sont là des facteurs qui sont quantifiables et, de surcroît,
peuvent être fournis par l'Occident.
On les considère, dans la discussion courante, comme plus
importants pour l'aide et le développement que les facteurs personnels,
sociaux et politiques. Ces
derniers ne sont pas aisément quantifiables et l'Occident ne peut
en offrir à volonté. L'attention
ainsi mal centrée l'a été davantage encore par le fétichisme de
l'investissement, par l'idée très répandue que toute dépense qualifiée
investissement est forcément rentable.
Or un débours de subvention par le gouvernement qui la
reçoit passe aisément pour investissement, même si ce débours
n'a rien à voir avec un accroissement des équipements productifs.
La préoccupation du quantifiable a été renforcée par la
pratique consistant à placer fortement en contraste le monde développé
et le monde moins développé. Les
courtiers parlementaires du système d'aide officielle donnent
généralement à entendre que la distinction, entre les deux, en
termes de revenus est claire et durable ; et que revenus, conditions
de vie et politiques sont, à l'intérieur de chacun des deux agrégats,
grosso modo uniformes.
En réalité, la distinction sur la base des revenus est
arbitraire et mouvante, les revenus, conditions de vie et politiques
de chacun présentent de par le monde de nombreuses et profondes
différences. Les trois
citations ci-après de personnages qui font autorité illustrent
cette pratique largement répandue et génératrice d'erreur :
« C'est sur le plan de l'éthique que la situation présente
est scandaleuse un tiers du monde vit dans le confort et deux
tiers dans le dénuement ».
« Un tiers de l'humanité vit aujourd'hui dans un cadre
de relative abondance. Mais
les deux autres tiers - plus de deux milliards d'individus restent
captifs d'un cruel tissu de circonstances qui limite sévèrement
leur droit au nécessaire... L'écart entre nations riches et pauvres
n'est plus un écart maintenant. C'est un abîme ».
« Les tensions politiques inhérentes au progrès inadéquat
des deux tiers de la population mondiale sont devenues des plus
visibles. Les difficultés
d'une coexistence pacifique entre des nations qui sont diamétralement
opposées dans l'échelle des revenus sont sensibles même à ceux
qui rejettent les catégories marxistes de l'analyse sociale et
historique ».
Des déclarations de ce genre, soulignant d'abîme qui sépare
le dénuement de la majorité, les deux tiers du genre humain, de
l'opulence de la minorité ont appuyé la cause de l'aide à l'étranger
depuis qu'elle existe.
En réalité, il y a une gamme ininterrompue de revenus
entre les sociétés du monde entier ; il n'y a pas de solution
de discontinuité, sans parler d'abîme.
Jusqu'à une époque récente, personne au monde n'avait les
équipements et les denrées dont l'absence fait dire qu'elle prive
des choses nécessaires à la vie les populations du Tiers Monde.
Et nous avons vu aussi que de larges parties du Tiers Monde
ont progressé très rapidement au cours des décennies récentes,
et qu'il s'y trouve beaucoup de personnes plus à l'aise que quantités
d'autres en Occident.
L'expansion considérable et rapide des études sociales,
notamment en économie, a aussi servi à populariser l'idée de l'aide
à l'étranger. Cette expansion
a beaucoup augmenté le nombre de personnes qui prétendent avoir
discerné l'existence de problèmes économiques, et se disent capables
à la fois de faire le diagnostic de la nature de ces problèmes,
et de prescrire les remèdes appropriés.
Nous avons vu au chapitre 1 qu'un problème social consiste
en la contradiction entre une norme et la réalité sociale. Nous avons vu aussi que, parce qu'ils se consacrent
à la découverte et à l'annonce de telles contradictions, les sociologues
peuvent éventuellement engendrer ce qu'on appelle des problèmes
sociaux. Il n'y a pas un
problème de développement du Tiers Monde.
Il y a bien plutôt d'innombrables sociétés ayant des conditions
de vie et des aspirations d'avenir très différentes les unes des
autres. Comme tous les hommes, les gens du Tiers Monde
aimeraient avoir davantage des bonnes choses de la vie. Mais ce n'est pas apporter de la clarté que
d'appeler cela : problème de développement.
Le prétendu problème du développement du Tiers Monde a
été fabriqué par les gens qui ont entassé dans une même catégorie
les innombrables sociétés du Tiers Monde, puis déclaré que leur
faible niveau de revenu, comparé avec celui de l'Occident, pose
un problème qu'il faut résoudre, ou mitiger, par des transferts
de richesses.
3
Une fois lancée l'aide à l'étranger, il devint vite clair
qu'elle servait les intérêts politiques et financiers de gens
nombreux qui, en conséquence, s'unirent pour la soutenir et l'administrer. Les états-majors des organismes officiels, nationaux
et internationaux, de l'aide à l'étranger sont devenus une catégorie
influente, comme le sont devenus à un moindre degré les politiciens
en contact avec ces états-majors.
Les administrateurs et les conseillers des Nations Unies
et de ses filiales sont devenus une force considérable.
Ils ont parfois rejeté même l'apparence de la neutralité,
pour devenir les organisateurs du syndicat des pays du Tiers Monde.
La situation est bien caractérisée par la position et
les opinions du Dr Mahbub ul Haq, directeur de la Planification
politique à la Banque mondiale, et l'un des rédacteurs de discours
de M. McNamara :
«Une part essentielle de la force du Tiers Monde réside
dans son unité politique. Cette
unité va devenir encore plus importante pour le combat qui vient...
L'une des tactiques essentielles du Tiers Monde devrait être de
se comporter au long du processus de négociation collective, de
telle sorte que toute capacité de marchandage que possèdent individuellement
ses membres soit apportée au fonds commun ».
Ce passage, qui condense la thèse du livre entier du Dr
Mahbub, est typique de l'opinion dominante daUne part essentielle
de la force du Tiers Monde réside dans son unité politique.
Cette unité va devenir encore plus importante pour le combat
qui vient... L'une des tactiques essentielles du Tiers Monde devrait
être de se comporter au long du processus de négociation collective,
de telle sorte que toute capacité de marchandage que possèdent
individuellement ses membres soit apportée au fonds communns les
organismes internationaux en matière de relations économiques
entre le Tiers Monde et l'Occident. Ce n'est qu'un exemple pour montrer que, dans
la revendication de transferts mondiaux de richesse, même les
semblants de discussion rationnelle ont cédé la place aux menaces,
même si ces menaces sont seulement verbales.
Les organismes officiels internationaux ont beaucoup fait
pour populariser l'idée d'un monde sous-développé homogène, ayant
un intérêt commun. Par
eux les représentants des pays les plus divers du Tiers Monde
ont été organisés pour agir de concert, à la manière d'une espèce
de syndicat des pays prétendus « pauvres » (pour parler comme
le président Nyéréré) en vue de tirer des ressources de l'Occident.
Par exemple, les bureaux des diverses commissions régionales
de l'ONU fournissent des notes aux représentants du Tiers Monde
aux réunions de la CNUCED et les aident à coordonner leurs activités.
De ces activités les administrateurs de l'Aide tirent des
avantages politiques et financiers.
Comme nous l'avons vu, les transferts aident à l'instauration
d'économies dirigées dans le Tiers Monde, pour lesquelles beaucoup
de ces administrateurs ont de la sympathie. L'aide officielle leur fournit d'ailleurs des
positions lucratives et prestigieuses.
Leurs avantages financiers peuvent apparaître comme fortuits,
comme si la main invisible d'Adam Smith agissait à rebours, de
sorte que ceux qui cherchent le bien public réalisent ce dont
ils n'avaient aucunement l'intention, à savoir leur prospérité
personnelle. Comme il arrive souvent, ceux qui s'offrent
à faire du bien vivent bien. La
frappante et célèbre formule du Pl Thomas Sowell - les pauvres
sont une mine d'or - s'applique remarquablement bien aux transferts
internationaux de richesse, prétendument effectués au profit des
pauvres du monde :
« Pour parler sans ménagement, les pauvres sont une
mine d'or. Pendant qu'on
les étudie, les conseille, que l'on fait sur eux des expériences,
et qu'on les administre, les pauvres se trouvent avoir aidé maint
libéral de moyenne bourgeoisie à se hisser au rang des fortunés,
avec l'argent de l'Etat »..
Les universitaires, en particulier les économistes diplômés,
sont eux aussi les principaux bénéficiaires et propagandistes
de l'aide à l'étranger. Il
y a vraiment un cordon ombilical entre l'économie de développement
et l'aide à l'étranger. Avant la seconde guerre mondiale, l'économie
du développement n'était pas une branche d'études supérieures'O. Elle doit largement l'existence à l'intérêt
mondialement porté à l'aide aux pays moins développés. L'attention qu'on leur porte a conduit à une
prolifération de postes d'enseignants dans les universités et
dans des fondations. Il
y a maintenant des centres de développement, des instituts et
des groupes d'experts dans le monde entier, souvent en rapports
étroits avec des fondations importantes et des ministères.
Le foisonnement des études sur le développement et les
matières annexes a affecté la substance et la coloration de l'étude
académique dans les sciences sociales, et les répercussions peuvent
en être durables. Les experts
en développement économique peuvent aussi prétendre à des postes
influents et bien rémunérés dans les organisations internationales,
les agences nationales d'aide à l'étranger et les associations
qui s'y intéressent. Cette
expansion des études sur le développement sert à promouvoir les
systèmes politiques en faveur auprès de la majorité des économistes
spécialistes du développement.
La presse et l'industrie du spectacle sont aussi devenues
les agents et bénéficiaires de la campagne pour les transferts,
dès ses débuts. Depuis
les années 50, la presse dite de qualité en Occident a continuellement
concentré l'attention sur la pauvreté et la désespérance du Tiers
Monde. Ce sont des thèmes
familiers que la faim, la malnutrition, la famine, le surpeuplement,
l'exploitation du Tiers Monde par l'Occident (et des travailleurs
dudit par les multinationales et par les employeurs locaux), le
manque de soins médicaux et d'équipements sanitaires et scolaires
dans le Tiers Monde. L'illustration
de ces situations par la photographie d'enfants mourant d'inanition,
de baraquements et de bidonvilles bourrés de gens, de foules partout,
d'ouvriers recevant une pitance comme salaire, toute cette imagerie
est devenue la matière première quotidienne pour les films documentaires,
les programmes de télévision et la presse illustrée.
Ces représentations sont destinées à des audiences occidentales
auxquelles les réalités locales ne sont pas familières, et qui
par exemple ne peuvent apprécier à distance si ces habitants de
bidonvilles sont souvent ou non des communautés stables, et si
les gens qui y viennent d'ailleurs le font pour améliorer ainsi
leur sort ; ou si ce que l'occidental considère comme une pitance
est sur place un revenu appréciable.
Ces illustrations provoquent,un mélange d'horreur, de satisfaction
de soi, de culpabilisation, de crainte et de chatouillement, en
proportions diverses et variables. Mais isolément ou en combinaison, ces sentiments
contribuent à la croisade pour l'aide officielle.
M. Hugh O'Shaugnessy,
connu comme un chaud propagandiste de l'aide en Grande-Bretagne,
l'a fort bien exprimé. M.
O'Shaugnessy est le principal correspondant du Financial
Times pour l'Amérique latine.
Le rapide progrès économique de l'Amérique latine est un
thème fréquent des articles du Financial
Times, souvent accompagnés de photos de gratte-ciel, isolés
ou alignés sur l'horizon des cités.
« Continuellement confrontés par la presse avec des
images montrant combien l'existence est misérable pour la majorité
de la population du monde, les gens d'ici, même en ces temps de
vaches maigres relatifs, acceptent l'idée qu'ils ont un devoir
de faire ce qu'ils peuvent pour atténuer cette désolation
».
Les contacts fréquents et efficaces entre les économistes
de développement bien-pensants et les gens des médias ont accru
l'influence des uns et des autres.
4
L'aide officielle à l'étranger profite aussi à des intérêts
plus spécifiquement commerciaux.
Les exportateurs des pays donateurs, y compris ceux qui
exportent des services (comme les conseils économiques, en ingénierie,
et d'autres professions libérales), y trouvent leur avantage,
parfois considérable. Ce résultat est évident dans l'aide liée, laquelle
est toujours pour partie une subvention à l'exportation payée
par les contribuables. Cet
élément de subvention aux exportateurs est souvent important comme,
par exemple, dans la fourniture de navires par le Royaume-Uni
à l'Inde et à la Pologne en vertu du programme britannique d'aide
à l'étranger des années 1970. Les exportateurs, en particulier d'équipement
industriel, en Grande-Bretagne et sur le continent, ont pendant
des années été des partisans zélés et efficaces de l'aide à l'étranger,
et les bénéficiaires évidents du système d'aide liée.
Selon des informations de presse (qui étaient probablement
véridiques) parues dans les journaux en automne 1978, le démarchage
politique de deux grandes sociétés occidentales, l'une nationalisée
et l'autre privée, ayant de gros contrats pour la fourniture au
Vietnam de tracteurs et de camions, fut d'une influence décisive
dans la continuation de l'aide de la Communauté économique européenne
au gouvernement vietnamien pour l'année 1978.
Cela se passait au moment où des centaines de milliers
de ses habitants les plus productifs étaient forcés de quitter
le pays". Fréquemment, l'aide liée est le moyen pour les
gouvernants et les commerçants de se débarrasser d'excédents gênants
de marchandises. Mais s'il
est clair que les exportateurs sont les principaux bénéficiaires
de l'aide liée, l'aide non liée leur est souvent profitable également
; il suffit alors que les commandes étrangères financées par l'aide
de gouvernement à gouvernement soient plus importantes pour eux,
que les autres commandes vraisemblablement perdues dans leur propre
pays du fait de la réduction du pouvoir d'achat équivalant à l'aide
officielle".
Les sociétés multinationales ayant des filiales dans le
Tiers Monde ont, en certains cas, vu les risques d'expropriation
amoindris du fait qu'une aide était accordée.
Mais ce résultat est loin d'être courant.
Les gouvernements des pays donneurs sont souvent dans l'incapacité
d'aider ces grandes entreprises, ou n'y sont pas disposés parce
que la pratique des transferts amène souvent au pouvoir des gouvernements
hostiles à l'entreprise privée.
Les sociétés multinationales soutiennent souvent l'aide
en vue de leurs relations publiques, pour améliorer leurs rapports
avec les gouvernants, aussi bien occidentaux que du Tiers Monde.
Si elles soutiennent l'aide officielle, elles peuvent prétendre
être animées du souci du bien public, « good corporate citizens
» selon l'expression à la mode (des compagnies qui ont l'esprit
civique). Les créanciers
de gouvernements du Tiers Monde peuvent aussi avoir intérêt à
ce que l'aide officielle augmente leurs chances de revoir leur
argent prêté, puisqu'elle met de quoi les rembourser entre les
mains des gouvernements débiteurs. Le sonore appui que les grandes banques internationales
ont apporté à la continuation de l'aide dans les années 70 semble
bien refléter de telles considérations.
Vers la fin des années 60, les intérêts patronaux et salariaux
en Occident sont venus en renfort pour défendre leur propre situation.
Les Etats donateurs d'aide de l'Occident se mettent à restreindre
sévèrement leurs importations de produits du Tiers Monde pour
défendre leurs propres industries nationales. Ces restrictions n'ont fait que s'étendre et
se renforcer. Deux influences
totalement distinctes quant à leur source ont abouti à cela. La première fut la compétitivité accrue des
industries de plusieurs pays du Tiers Monde.
On y compte maintenant non plus seulement les cas bien
connus du textile, de la chaussure et de l'armement naval, mais
aussi des industries hautement perfectionnées techniquement, comme
l'électronique, spécialement en Extrême-Orient.
La seconde influence expliquant la multiplication des restrictions
aux importations a été l'impact de plus en plus marqué des groupes
de pression. Dans le contexte
actuel, ces pressions traduisent la vive résistance aux changements
industriels dans beaucoup d'économies occidentales, particulièrement
quand ces changements provoquent du chômage, même simplement temporaire.
Par ce que l'on pourrait appeler une mise à rançon pour
cause d'autodéfense, les gouvernements occidentaux sont disposés
à aider chez eux les intérêts sectoriels et à acheter des votes,
aux frais d'une part des exportateurs du Tiers Monde et d'autre
part de leurs propres contribuables et consommateurs. Pour les pays qui fournissent l'aide, la restriction
des importations ressemble à l'aide liée consentie au Tiers Monde.
L'aide liée est pour partie une subvention aux exportateurs
du pays donneur, tandis que les restrictions d'importation sont
une forme d'aide à la production nationale ; les mêmes intérêts
peuvent être avantagés sous l'une et l'autre enseignes.
Les entraves officielles opposées aux importations du
Tiers Monde procurent une plausibilité de surface aux justifications
de l'aide. Parce que le
protectionnisme occidental limite les débouchés ouverts aux pays
du Tiers Monde (par comparaison avec ce qu'auraient été ces débouchés
sans les restrictions) le sentiment de culpabilité occidental
se trouve renforcé. L'aide appareit alors comme le rachat d'une
bonne conscience. Les bénéficiaires
occidentaux du protectionnisme peuvent alors faire bonne mine
aux transferts. Ils leur
coûtent peu en regard de leurs gains, et réduisent la résistance
politique au protectionnisme dont ils jouissent.
Les démarcheurs parlementaires de l'aide officielle ont
tendance à prendre ces restrictions à la légère, et peuvent même
les tolérer tacitement. Peut-être
considèrent-ils ces barrières comme des arguments commodes pour
davantage de transferts. Du fait des entraves, le développement autonome
du Tiers Monde est retardé ; les contacts fructueux avec l'Occident
sont réduits. Les difficultés
qui en découlent pour les entreprises qui ne comptent que sur
elles-mêmes ajoutent de la plausibilité à la thèse qui présente
l'aide comme une nécessité permanente, alors qu'en réalité nous
avons vu que le progrès matériel de plusieurs pays du Tiers Monde,
prouvé par leur compétitivité, réfute clairement certains des
arguments les plus largement invoqués pour l'aide officielle. Ce progrès autonome menace de priver de leur
emploi les administrateurs et les propagandistes, alors que le
protectionnisme leur promet au moins quelque sécurité d'emploi.
Les professionnels de l'humanitarisme voient d'un mauvais
oeil les groupes entreprenants qui peuvent se passer de leurs
services. Le pr Thomas Sowell a bien observé ce phénomène
dans un article très éclairant, où il signalait en outre quelques-unes
de ses conséquences dommageables et choquantes :
« L'accueil hostile que rencontre n'importe quelle
bonne nouvelle au sujet du progrès des Noirs fait penser à un
vaste bloc d'intérêts à propos de la pathologie sociale - comme
source d'accusations et d'exigences à l'encontre de la société,
comme motif pour donner argent, pouvoirs et appuis aux accusateurs
et dénonciateurs... ».
Les groupes puissants et habiles qui sont dans les coulisses
de l'aide officielle ont organisé une claque efficace qui a réussi
à recouvrir de silence la discussion du sujet, y compris quant
à une réforme valable du système d'aide".
Cette claque a aussi contribué à détourner l'attention
des anomalies évidentes de l'aide, et de ses considérables répercussions.
Ce genre d'opérations et leur réussite sont favorisées
par le fait que le public occidental est fatalement moins au courant
des situations dans le Tiers Monde que de ses propres affaires
nationales.
Une seule exception au concert d'approbations : c'est
la critique de l'aide officielle faite par une extrême-gauche
qui la considère comme une entreprise néo-colonialiste, visant
à garantir à l'Occident la domination politique et économique
sur le Tiers Monde. Mais cette exception est plus apparente que
réelle. Les critiques de
ce bord reprochent généralement à l'aide actuelle de ne pas aller
assez loin dans la réalisation d'une redistribution internationale,
dans la confiscation des ressources de groupes relativement prospères,
ou dans l'instauration d'économies socialistes dans le Tiers Monde.
De cette façon, l'activité de ces critiques-là apporte
un renfort à l'orientation générale de l'aide telle qu'elle est
pratiquée. Une autre exception que l'on peut mentionner
est celle d'une poignée de critiques indépendants du système qui,
en raison de leur petit nombre, sont aisément discrédités comme
des excentriques ou des fumistes.
Ainsi, les arguments ni de l'un, ni de l'autre groupe de
critiques n'ont d'impact sur le volume global, le fonctionnement
ou la direction des transferts internationaux de richesses.
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Par le succès du plaidoyer en faveur de l'aide officielle,
beaucoup de gens en Occident en sont arrivés à voir le monde comme
composé de deux catégories très nettement distinctes. L'une de ces catégories, c'est le peuple du
Tiers Monde, enlisé dans la misère, impuissant, à la merci de
son environnement, exploité par l'Occident, pris dans un cercle
vicieux de dénuement, incapable de maîtriser sa propre natalité,
dénué de volonté et n'ayant que peu d'aptitude à agir individuellement. En résumé, ils sont semblables aux miséreux
et aux enfants. Sur l'autre
rive d'un large abîme, il y a le peuple prospère de l'Occident,
partiellement conditionné par son milieu mais avec une volonté
propre, actif mais malfaisant, responsable de la détresse des
pauvres du monde et résolu à ne rien faire pour l'alléger.
Dans ce scénario, il n'y a point de doute pour reconnaître
le groupe supérieur. L'Occident s'est dégagé de la pauvreté, le Tiers
Monde ne le peut pas sans une aide massive. La pauvreté du Tiers Monde est le résultat de
l'exploitation par l'Occident ; sa chance de connaître un futur
meilleur dépend de l'assistance occidentale.
Au passé, au présent et au futur, tout ce qui arrive à
la population du Tiers Monde est décidé par l'Occident.
Ainsi les Occidentaux peuvent encore se considérer comme
supérieurs, tout en pratiquant l'autoaccusation.
Ce qui prend des poses de compassion contient une forte
dose de condescendance vaniteuse. Cette condescendance même devient aisément contraignante.
Pour assister les incapables habitants du Tiers Monde,
l'Occident commence par lever des impôts sur ses propres citoyens
et organise les transferts de richesses entre les nations.
Ensuite, il insiste pour qu'il y ait redistribution à l'intérieur
des pays assistés. Et il ne recule pas devant la tâche d'organiser
la vie des pauvres gens dans leur propre intérêt. D'où le lien étroit entre d'une part l'aide
officielle et de l'autre la planification envahissante et autres
modes de coercition et activités d'ingénieurs sociaux.
Ces derniers insistent souvent pour que les objectifs proclamés
de leurs politiques contraignantes soient poursuivis à n'importe
quel prix. Les sacrifices ne sont pas supportés par ceux
qui réclament si chaudement leur imposition ; ceux-là généralement
sont payés pour en proclamer la nécessité.
Les coûts retombent en revanche sur les gens ordinaires,
en Occident et plus spécialement dans le Tiers Monde.
Plus longtemps cette politique est pratiquée, plus lourds
sont les sacrifices et plus aussi il devient difficile de remettre
en question la cause au nom de laquelle ces sacrifices ont été
exigés.
Des redoutables légions d'intérêts organisés se sont formées
pour appuyer cette cause, et l'on y compte des hommes politiques,
les étatsmajors des administrations internationales et des ministères
occidentaux, des hommes d'Eglise et une variété de groupes professionnels
et syndicaux. En fait, il y a des gens qui soutiennent que
le facteur décisif de la vogue de l'aide à l'étranger a été l'influence
des groupes d'intérêts. Par
exemple, un universitaire de haut rang en GrandeBretagne disait
récemment, en réponse à une conférence consacrée à la critique
de l'aide à l'étranger, que l'étude approfondie de ce sujet ne
fait qu'égarer les esprits. Il expliqua que l'aide officielle n'est rien
de plus qu'une extorsion de fonds au bénéfice des politiciens
du Tiers Monde, du personnel dirigeant des organismes d'aide à
l'étranger et des exportateurs occidentaux, aux frais des contribuables
occidentaux et des gens ordinaires du Tiers Monde.
Si cet universitaire a raison, la discussion ne sert qu'à
détourner l'attention de cette réalité de base.
6
A l'heure actuelle, le pouvoir des groupes d'intérêts
installés dans le système d'aide est intimidant. Chaque pays d'Occident a un ministère qui s'occupe
de dispenser l'aide. Ces
organismes, y compris les ministères spéciaux britannique et allemand,
dépensent des sommes considérables pour ce qu'ils appellent l'éducation
publique sur l'aide officielle, tant dans les écoles que dans
les moyens de diffusion de masse, de telle sorte que le contribuable
lui-même et ses enfants soient persuadés de la valeur de ces dons
forcés". Cette propagande
officielle est un exemple révélateur de la puissance d'autoperpétuation
des organismes intéressés ; puissance qui, pour les raisons que
nous avons dites, est encore plus grande à ce niveau que dans
la sphère de la politique intérieure.
L'aide à l'étranger est devenue la tâche majeure, et parfois
l'unique tâche, d'organisations internationales extrêmement puissantes
qui, elles aussi, dépensent largement pour son expansion.
Comparées aux ressources de leurs opposants et critiques,
celles des organismes d'aide sont illimitées : ils reçoivent le
produit d'impôts que leurs adversaires doivent payer.
Le groupe de la Banque mondiale, le plus puissant organisme
du monde en matière d'aide internationale, illustre les activités
de ce genre d'institutions, leur portée considérable, les intérêts
qu'elles servent et leurs ramifications.
Le groupe comprend l'Association internationale pour le
Développement qui effectivement distribue l'argent.
Les obligations et bons de la Banque mondiale sont abondamment
détenus par les banques, les compagnies d'assurances, les caisses
de retraite, les sociétés privées, les églises et les portefeuilles
particuliers. La valeur de ces titres baisserait, peut-être
fortement, s'il y avait une menace de la part d'un grand pays
occidental de retirer son soutien à la Banque, et spécialement
s'il s'agissait des Etats-Unis.
De plus, une limitation substantielle des activités du
groupe de la Banque mondiale mettrait en danger non seulement
son personnel, mais aussi les intérêts de nombreux bénéficiaires
de ces activités dans le Tiers Monde et en Occident, dans les
milieux politiques, économiques, indépendants, dans la presse,
les universités, ainsi que dans les autres organisations internationales.
Avec l'en-tête de la Banque mondiale, ses dirigeants ont
pu publier des rapports et études qui fourmillent d'atteintes
au simple bon sens, à la réalité des faits et à la logique". La rareté des commentaires critiques, voire
fréquemment la recommandation faite de publications complètement
incompétentes diffusées par la Banque mondiale reflètent pour
une part le prestige et la puissance de la Banque, et pour une
autre la ratification de son idéologie par les universitaires
et les gens de presse. L'aide
fournie par la Banque a servi à alimenter des politiques inhumaines
et oppressives dans le Tiers Monde (par exemple en Ethiopie, en
Tanzanie) - et rien de cela n'a entamé le prestige et la situation
de la Banque, ni suscité beaucoup de commentaires critiques.
Puisqu'ils jouissent d'un aussi puissant assentiment,
les transferts officiels de richesse sont là pour durer, sans
qu'on puisse en entrevoir la fin.
La façon dont ils fonctionnent assure leur autoperpétuation.
7
Il est proposé de divers côtés, dans le cadre d'une reforme
globale du système monétaire international, que des Droits de
Tirage spéciaux (DTS) soient émis par le Fonds monétaire international
(Fmi) et fournis aux pays en voie de développement (PVD) au titre
de l'aide à l'étranger. Cette proposition de créer un surcroît de moyens
de paiement internationaux est maintenant connue sous le nom de
LINK, c'est-à-dire « Projet LIEN », parce qu'il s'agit de lier
l'aide à l'étranger à la création de liquidités internationales.
En complément du présent chapitre consacré aux avantages
et inconvénients de l'aide à l'étranger, je me propose de montrer
que le Plan Lien renforcerait l'inflation mondiale.
L'objectif du Plan Lien est d'effectuer un transfert de
ressources réelles entre les pays riches donateurs et les pays
en voie de développement ; cet objectif implique que les PVD dépensent
promptement les Droits de Tirage spéciaux qui leur sont livrés,
et non pas qu'ils les ajoutent simplement à leurs réserves monétaires.
Cette déduction s'applique aussi bien si les moyens de
paiement internationaux nouvellement créés sont remis à des pays
déterminés, ou d'abord confiés à un organisme international, telle
l'Association internationale pour le Développement, pour être
transmis aux pays destinataires. Ainsi le Plan Lien aura-t-il pour effet rapide
une augmentation de la dépense.
Les partisans du système expliquent -que l'effet inflationniste
serait faible, généralement pour la raison que les montants répartis
seraient modestes et, en outre, parce que les pays donneurs contrebalanceraient
tout effet inflationniste survenant, par les mesures fiscales
et monétaires appropriées. Si
l'on accepte cet argument, il n'y aurait jamais de politique inflationniste
puisque, par principe, tout effet inflationniste pourrait être
compensé par les mesures appropriées.
Je soutiens qu'une telle action compensatoire est improbable,
et que même si elle était entreprise ce serait à retardement ;
et aussi que, si le Plan Lien est accepté, le volume des DTS éMiS à ce titre sera vraisemblablement plus important qu'on le propose
au départ. Le point central
du raisonnement est le suivant : du point de vue des pays donneurs
d'aide, il y a une différence radicale entre l'aide à l'étranger
donnée selon les procédures habituelles de l'aide soit bilatérale,
soit multilatérale (c'est-à-dire transmise par des organismes
internationaux), d'une part ; et d'autre part le transfert d'un
même montant de ressources selon le Plan Lien.
Pendant les années 70, la composante multilatérale de
l'aide à l'étranger augmenta régulièrement et considérablement. Cette forme particulière de l'aide a plus facilement
un effet inflationniste que la bilatérale. La probabilité de ce résultat vient de ce qu'un
effet expansionniste des dépenses de pays receveurs est moins
facilement surveillé par les pays donneurs d'une aide multilatérale. Les donneurs ont moins de chances de tenir compte
de la dépense accrue des receveurs, et également de s'efforcer
d'alerter ces derniers quant à l'effet expansionniste de leurs
politiques budgétaires. Les répercussions inflationnistes du Plan Lien,
qui comporte la création de liquidités à haut pouvoir international,
ont toutes chances d'être plus prononcées que celles de l'aide
multilatérale, et à plus forte raison de l'aide bilatérale.
La différence sera vraisemblablement particulièrement nette
lorsque l'aide habituelle n'est pas financée par la création de
monnaie supplémentaire.
Les partisans et opposants du Plan Lien sont d'accord
pour penser que les exportations de pays déterminés, achetées
avec des DTS éMiS pour le Lien, devraient être payées en monnaies
internationalement acceptées.
Néanmoins, dans l'ensemble, les pays exportateurs supporteraient
un drainage de leurs ressources réelles, parce que les Droits
de Tirages spéciaux du Plan Lien ne représentent pas des créations
de ressources mais la simple création de demandes sur des ressources.
En réalité, si ces exportations étaient acquittées en totalité,
c'est-à-dire étaient payées par leur équivalent en ressources
réelles, il n'y aurait aucun élément d'aide dans le fonctionnement
du système. Au total, autrement
dit, les pays qui exportent font don de ressources réelles aux
receveurs en finançant le Plan Lien.