Un dissident du développement

par Paul Craig Roberts

 

 

 

Article publié sur le site de Townhall.com sous le titre

"A Dissenter on Development" le 7 mai 2002.

Traduit par François Guillaumat.

 

 

Un des faits terrifiants du XXème siècle est le traitement que réservent les sociétés libres aux défenseurs de la liberté personnelle. Il est rare qu'ils soient honorés par l'Etat. C'est à peine si l'Université et les média les reconnaissent. L'un des grands économistes du XXème siècle, Ludwig von Mises, réfugié du socialisme hitlérien, n'avait pu obtenir de poste de professeur aux Etats-Unis. Mises disait que l'Etat était le problème, et non la solution — ce qui mettait en fureur les "progressistes" partisans de l'Etat "Providence", qui l'ont ostracisé. On s'est moqué de F.A. Hayek pendant de longues années parce qu'il mettait en garde contre le tout-Etat, tout comme de Milton Friedman. Dans les années 1960, l'University of Virginia avait la section d'économie la plus innovatrice du monde. Les universitaires qui s'y trouvaient ont créé non pas une mais deux branches de l'économie politique : la théorie des choix publics et la théorie économique du droit. Dans les deux cas, lesdits innovateurs se sont retrouvés avec des prix Nobel. L'Université, cependant, s'était retranchée de cette gloire-là. Pour complaire aux démocrates-sociaux, qui étaient gênés de voir des membres de leur faculté d'économie conseiller le candidat à la présidence Barry Goldwater, autre incrédule du tout-Etat, l'administration de l'Université avait chassé les futurs lauréats du prix Nobel.

C'était la même chose en Grande-Bretagne. Il fallait seulement essayer de trouver la tombe d'Adam Smith ou un signe de lui. On pouvait le faire, mais c'était un projet de recherche. Il n'y a pas eu de prix pour ceux dont les travaux favorisaient la liberté. Et il n'y a pas non plus de bourses de la Fondation Ford, Rockefeller, Carnegie, ni de la fondation MacArthur "pour les génies". Le préjugé socialiste a été tel qu'aucun promoteur de la liberté ne pouvait en aucune circonstance passer pour un génie. La classe socialiste dirigeante avait oeuvré à faire taire les individus de ce genre. Apercevant le vide, un jeune entrepreneur qui avait réussi et qui souhaite garder l'anonymat, a pris contact avec Edward Crane, Président du Cato Institute, avec la proposition de créer un Prix Milton Friedman pour La Promotion de la Liberté. Le prix, qui sera attribué tous les deux ans, apporte un chèque de 500 000 dollars. Un comité de sélection avait choisi Peter Bauer comme premier récipiendaire.

Tous les adjectifs qui font un personnage aussi délicieux qu'exceptionnel s'appliquent à Peter Bauer. Peter Bauer était arrivé en Angleterre de sa Hongrie natale dans les années 1930. Par son seul talent, il est devenu un Professeur de Cambridge, puis de Londres, et Pair du Royaume. Il est sans aucun doute le plus grand économiste du développement de notre époque. Pendant des décennies, Lord Bauer est demeuré seul dans son opposition à l'idée suivant laquelle seules la planification autoritaire et l'aide internationale pourraient engendrer le développement économique dans les pays pauvres du Tiers monde.

Il voyait les monopoles d'achat détruire une agriculture locale orientée vers l'exportation, forçant les paysans à revenir à la culture de subsistance. En théorie, ces monopoles d'achat étaient censés "stabiliser les prix" ; dans la pratique, on s'en servait pour confisquer les revenus des agriculteurs.

Le principale effet de la "planification du développement", disait Bauer, était de détruire l'initiative individuelle, qui est le plus important des facteurs de production.

La dissidence de Bauer à propos du développement tenait à ce que lui avait compris l'importance des intermédiaires pour le passage d'une économie de subsistance à une économie d'échanges. Cette activité cruciale des commerçants, les réglementations imposées par la planification du développement l'empêchaient de fonctionner. La planification et l'aide internationale n'amenaient que la pauvreté et le conflit. L'aide extérieure, soulignait Bauer, faisait du contrôle de l'Etat une question de vie ou de mort, provoquant des guerres tribales qui tournaient au génocide.

Il n'épargnait pas ses collègues à l'esprit confus, qui s'imaginaient fébrilement faire le bien en socialisant les pays pauvres, alors que n'importe quel imbécile pouvait voir que même l'Angleterre ne pouvait pas se permettre de subir le socialisme. Les livres de Peter Bauer sur l'économie du développement sont les seuls qui vaillent la peine d'être lus. Le reste n'est que le témoignage d'une pathologie de l'illusion qui a ravagé la vie de millions d'innocents.

Lord Bauer, à 86 ans, s'est éteint paisiblement à son domicile de Londres le 2 mai [2002], à la veille de son départ pour les Etats-Unis où il devait recevoir le Prix Milton Friedman.

Lorsque le Cato Institute se réunira le 9 mai pour célébrer son 25ème anniversaire, la réunion fera honneur à Peter Bauer, ami de la liberté et champion des victimes du développement planifié. Son oeuvre, pour sa part, lui survit.