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5 Avril 2000

 

 

 

 

LA MACHINE A PAUPERISER LES RETRAITES

par Olivier CARRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dessin tiré du site de l'Association de retraite et de prévoyance des assurés expatriés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dessin tiré d'un numéro spécial de Force Ouvrière sur les retraites

 

 

 

 

 

 

Le gouvernement Jospin est à son tour confronté au problème récurent du financement des retraites à venir. Chaque Premier ministre de la cinquième république, ou presque, est associé à une réforme du système de cotisation devant chaque fois résoudre définitivement un problème qui ne l’est toujours pas. De rapports en rapports, le temps passe. Et c’est ici que le bâts blesse car il s’agit bien d’une course contre la montre. Chaque trimestre qui passe sans modification sensible de notre politique de cotisation est autant de temps de perdu. Entre les allongements de durée de cotisation, l’augmentation des cotisations, quatre fois plus rapide que l’évolution des prestations depuis 6 ans, l’avancée des dates de mise à la retraite, une fantastique machine à paupériser les retraités s’est mise en place en moins d’une dizaine d’année. Malgré tout, à en croire la plupart des rapports, le système restera en déficit à l’horizon 2020-2040.

Pourtant, le problème est simple. L’allongement de la durée de la vie accroît la durée de reversion d’une retraite. Il y a vingt cinq ans, la reversion durait environ 10 ans. Elle avoisinera 30 ans en 2020. A quantité de nouveaux retraités égale (et elle augmente), les besoins tripleront sur cette période. Ce simple constat justifie à elle-seule que l’on se pose la question de savoir si les critères qui ont prévalu au modèle social retenu dans les années 70 sont toujours d’actualité. Le départ en retraite le plus tôt possible –à l’exception de certaines situations qu’il faudrait d’ailleurs redéfinir- est-il une véritable avancée sociale ? L’allongement de la durée de vie au travail devrait être anticipée en toute sérénité, avec à l’esprit les besoins de transferts de connaissances et d’expériences qui font dès à présent si cruellement défaut dans de nombreux secteurs d’activités. En outre, que voudra signifier partir en retraite pour tous ceux qui vendent leurs propres prestations et qui devraient être nombreux dans les années à venir (40% des actifs américains en 2010 exerceront en micro-entreprises). Or, la logique qui prévaut aujourd’hui tend à unifier les caisses et les régimes sous le prétexte que l’ensemble doit être financièrement consolidé. Cette logique strictement financière ne répondra de toute façon pas à la modification en profondeur à la fois des réalités démographiques du moment et des disparités sociales aux quelles elle sera confrontée.

Car le système actuel va passer du généreux statut répartiteur à une monstrueuse machine à fracture sociale. Si on écoute ceux qui balayent d’un revers de la main cet obstacle, la croissance économique va être telle qu’elle " paiera " cette montée en puissance des pensions reversées. Peut-être, mais alors au détriment de qui ? On reste dans une approche malthusienne de partage où l’on envisage une fois de plus que ceux qui créent la richesse en seront dépossédés. Le taux actuel de 25% de cotisations (part salarié et employeur) devra atteindre 40% pour maintenir un niveau de prestation constant à chaque retraité. Dans ces conditions, il peut probable que la croissance s’épanouira au niveau de ce qui est envisagé pour sauver la situation. Finalement, le modèle français cherche à réaliser la quadrature du cercle : obtenir du travail ce qu’il ne peut pas fournir, c’est à dire une rente. Seule la capitalisation peut le permettre. En appuyant systématiquement leurs conclusions sur l’antique lutte du capital contre le travail, les décideurs nationaux nient cette évidence.

Presque tous les autres pays développés ont adopté une démarche mixte, à la fois de capitalisation –fonds de pension- et de répartition –solidarité-. La clé de leurs succès n’est pas le fruit d’un hasard mais bien d’un choix. Si depuis 1986, les français avaient cotisé, dans des proportions modestes (3%), à des fonds de pensions et si l’on avait ajouté dans ces fonds l’argent des privatisations, comme le suggéraient les libéraux d’alors, ils détiendraient aujourd’hui, malgré les krach de 87 et de 98, l’équivalent de ce que possèdent leurs homologues américains, hollandais ou anglais dans leurs propres fonds. Les déficits de retraite annoncés pour 2020 représenteraient à peine le montant des revenus encaissés alors par ces fonds, et qu’ils pourraient bien évidemment redistribuer. Il n’y aurait plus de problème de retraite.

La gauche avance dans cette direction, mais en regardant avec anxiété dans son rétroviseur. Mettre les actions de France Telecom dans un fonds de péréquation, qui existe d’ailleurs déjà, ne peut marcher que si un plan d’ensemble est envisagé, qui introduit une part importante de capitalisation dans l’ensemble du système. C’est cette partie là qui, dans 20 ans, peut seule assurer les suppléments de reversions dont les retraités d’alors auront besoin. Placer cet argent pour combler des déficits sans modifier en profondeur la nature du financement des retraites revient à mettre un emplâtre sur une jambe de bois. La solution passe sans doute par la montée en puissance d’un régime de capitalisation en parallèle du régime répartiteur. A niveau de cotisation égale –soit 25% de cotisations-, passer progressivement de 0% à 15% de cotisations salariales vers un système de capitalisation tout en maintenant, jusqu’à 10% des cotisations, le système de répartition –pôle de solidarité-, permettrait de viabiliser l’ensemble du système bien au-delà de 2040. Mieux, la part capitalisée pourrait financer dès la deuxième année, les légers déficits qui déjà se font jour tant au niveau des caisses complémentaires que du régime général.

Capitaliser nécessite du temps. Or, les déficits à venir sont programmés. Il n’est pas encore trop tard pour faire en sorte que les 300 Milliards annoncés pour 2020 et les 800 Milliards de déficit annoncés pour 2040 ne soient plus qu’une hypothèse d’école. Mais il faut faire vite. Le passage d’un système tout répartition –viable jusqu’en 2010- à un système mixte –viable à partir de 2015- a un coût. Il représente environ 65% de la masse des salaires versés qu’il faudrait apporter dès aujourd’hui pour assurer le financement de l’ensemble. Or ce chiffre, bien qu’énorme, représente la part que détient l’Etat dans le secteur concurrentiel, coté en bourse (environ 1000 Milliards) ou pas(environ 1000 Milliards en plus).

Sans paraphraser Tony Blair, il n’y a plus de dogmes ; il y a ce qui marche et ce qui ne marche pas. Plus vite la France mettra en place ce qui marche aujourd’hui dans tous les pays développés, plus vite elle s’évitera une fracture inéluctable entre les salariés des générations à venir et leurs parents. Cet enjeu vaut la peine de remiser au vestiaire les dogmes anachroniques fondés sur une vision malthusienne de l’économie. Le capital a autant besoin du travail que les salariés ont besoin d’un capital. Tous les pays développés profitent des marchés financiers pour asseoir leur stabilité sociale et leur prospérité. Cela semble plus malin que de les montrer du doigt en permanence.

Olivier CARRE

Président de Fiva

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