Bien
que les événements de la crise asiatique
de 1997 aient déjà nourri une abondante
littérature, la controverse sur ses origines
est loin d’être terminée. Nombreux sont
ceux qui restent convaincus que le facteur principal
de son déclenchement résidait dans la
volatilité des capitaux internationaux qui, après
être venus s’investir en masse sur les marchés
des pays émergents, s’en sont ensuite brutalement
retirés. D’où la proposition de mise en
place à l’échelle mondiale d’une Tobin
Tax censée pénaliser les
flux de capitaux à court terme.
La
source de cette instabilité viendrait de ce que,
nous dit par exemple le financier Georges Soros (dans
son livre de 1998 : La
crise du capitalisme mondial) " le
crédit international… n’est pas aussi bien réglementé
que le crédit interne dans les pays économiquement
développés ". Il serait donc
impératif de corriger l’insuffisance des
réglementations internationales par la mise en
place d’un organisme supranational disposant sur les
places financières mondiales d’une autorité
équivalente à celles des banques centrales
nationales sur leurs marchés domestiques. C’est
la thèse que reprend avec ardeur Viviane Forrester
dans son nouveau pamphlet contre la mondialisation :
Une
étrange dictature.
L’une
des difficultés de cette vision est qu’elle ne
correspond pas exactement aux faits. Par exemple, on
sait aujourd’hui que ce ne sont pas les étrangers
qui, à la première alerte, se sont précipités
vers la sortie, mais les investisseurs locaux, notamment
les entreprises. Lorsque la crise s’est déclarée,
les investisseurs étrangers ont conservé
leurs actions plus longtemps que les actionnaires domestiques.
George Soros, dans son livre, reconnaît lui-même
que les fonds d’investissement spéculatifs,
par ailleurs si critiqués, ont joué en
la circonstance un rôle compensateur.
De
même l’hypothèse si souvent colportée
que l’Asie aurait été victime d’un déficit
réglementaire du secteur bancaire n’est pas en
accord avec la réalité. Des travaux du
Milken
Institute de Los Angeles révèlent
que la plupart de ces pays étaient dotés
d’un encadrement réglementaire, concernant par
exemple les règles d’information et de publicité,
qui répondait, du moins sur le papier, aux consignes
habituelles des organisations financières internationales.
La crise est arrivée malgré la présence
de ces normes.
Enfin,
on a souvent parlé de contagion. Certains ont
utilisé l’image des boules de billard, voire
la comparaison avec la peste bubonique des siècles
passés. Ce langage est, en la circonstance, particulièrement
inapproprié. En effet, il n’y a à proprement
parler de contagion que lorsqu’un corps malade
transmet une maladie à d’autre corps qui, eux,
sont sains. Or l’aspect remarquable de cette crise est
que seuls les pays présentant les mêmes
symptômes ont succombé l’un après
l’autre, alors que les autres qui ne souffraient pas
de la même pathologie ont beaucoup mieux résisté.
Bien
avant le déclenchement des événements,
les signes de cette pathologie étaient déjà
clairement visibles. Tous ces pays partageaient en commun
de connaître un explosion du volume de leurs crédits
bancaires largement supérieure au taux de croissance
de leur produit national. Un tel phénomène
ne peut jamais durer longtemps. Le FMI avait également
toutes les informations sur la dégradation très
rapide de la qualité des prêts accordés.
Certes, les fondamentaux économiques restaient
bien orientés. Mais cela ne pouvait éviter
qu’une crise, parfaitement décelable, était
inévitable. Les capitaux internationaux en ont
négligé les signaux avertisseurs parce
que les interventions financières du Fond Monétaire
International, de plus en plus fréquentes, et
portant sur des concours financiers de plus en plus
gigantesques, avaient convaincu les marchés -
surtout depuis le sauvetage spectaculaire du Mexique
en 1994 – qu’ils n’encouraient que des risques limités.
Le
piège du mercantilisme
Au
cours des vingt dernières années, le modèle
asiatique de développement économique
a fonctionné pour le plus grand bénéfice
des populations concernées. Mais en réalité,
dès le départ le ver était dans
le fruit.
L’une
des caractéristiques du capitalisme asiatique était
en effet de reposer sur une stratégie de croissance
de type mercantiliste où l’Etat dirigeait autoritairement
le crédit et tous les financements disponibles
vers les entreprises qui se montraient les plus dynamiques
à l’exportation. Cette stratégie a entraîné
la concentration du pouvoir économique et financier
entre les mains d’un petit nombre de familles (en Indonésie)
ou de grandes entreprises (en Corée). Or, comme
le rappelle notre ami Christopher Lingle, il n’est jamais
bon que les décisions d’allocation des capitaux
relèvent d’un cénacle restreint d’acteurs
agissant de manière concertée. Cela ne
favorise pas l’émergence d’une société
civile solide et active, indépendante du pouvoir.
Ceux qui ont les capitaux peuvent acheter les juges
et les hommes politiques. Les réseaux de connivences
y pèsent plus lourd que la valeur industrielle
des projets. Le respect des contrats est aléatoire.
L’argent est donc rarement dirigé vers ses utilisations
les plus efficaces. Le système bancaire reste
profondément inefficace.
Résultat :
derrière des résultats macro-économiques
brillants, la réalité était celle
d’un développement industriel déséquilibré,
accompagné d’un prodigieux gaspillage de ressources,
qui se traduisait notamment par des rentabilités
désastreuses. Le blocage de la croissance était
inévitablement au bout du chemin. La libéralisation
mondiale, le leurre des capitaux mondiaux ont cependant
permis aux industriels asiatiques de surmonter l’obstacle
de leur faible rentabilité en leur offrant l’échappatoire
d’un endettement croissant. Mais s’endetter revenait
à se mettre à la merci de capitaux qui,
compte tenu de l’état d’esprit mercantiliste
local n’avaient guère d’autre possibilité
que de se placer essentiellement à court terme,
et, de toute façon, n’avaient aucune chance d’y
rester bien longtemps en raison de leur mauvaise utilisation
par un appareil bancaire et financier inefficient. Le
piège mortel se refermait.
Dans
ce contexte, l’ouverture aux capitaux internationaux
n’avait de sens que si elle avait été
accompagnée par l’abandon du système autoritaire
d’allocation des ressources, et un effort de reconstruction
d’institutions de financement efficaces " à
l’occidentale ". Seule une telle réforme
aurait pu stabiliser les capitaux privés venus
de l’extérieur, en leur garantissant qu’ils seraient
utilisés localement de manière plus efficace.
Mais cette voie était fermée car elle
supposait que les castes politiques en place donnent
leur accord à des réformes qui les auraient
privées de leur contrôle financier sur
les moyens de se maintenir au pouvoir. D’où la
catastrophe (amplifiée toutefois par les responsabilités
du FMI dans la création d’un formidable effet
de risque moral à l’échelle mondiale).
Ce
qui est donc en cause n'a rien à voir avec l’instabilité
soi-disant congénitale des marchés financiers
mondiaux. Ce n’est pas, comme l'a expliqué Jean-Jacques
Rosa dans un éditorial du Figaro-Economie,
le manque d’institutions internationales appropriées
qui explique la catastrophe. Ni les asymétries
de traitement entre prêteurs internationaux et
débiteurs locaux. Le problème n’est pas
dans les pathologies inhérentes au système
financier mondial ; mais d’abord et avant tout
dans le modèle de développement choisi
et les blocages institutionnels et politiques qui en
résultaient.
Quelqu’un
comme Soros déplore l’élimination
d’une alternative plausible à l’économie
de marché qui serait apparue récemment :
le modèle dit asiatique ou confucéen.
Mais, l’histoire nous démontre que celui-ci n’était
tout simplement pas un modèle de croissance soutenable.
L’idée d’une alternative est donc un mythe.
Accroître
la résilience
Les
suggestions de remède ne manquent pas. Nombreux
sont ceux qui voudraient transformer le FMI en véritable prêteur
de dernier ressort. Même limitée à
un nombre restreint de pays émergents cette proposition
peut superficiellement donner l’impression de régler
le problème d’instabilité des marchés
mondiaux, mais elle ne traite pas le caractère
pervers des incitations microéconomiques dont
se nourrissent les crises. Surtout, elle risque de généraliser
encore davantage les phénomènes de risque
moral, donc les dangers de mal investissement massif.
Le
même reproche peut être adressé aux
projets de remplacer le FMI par un nouvel organisme
supranational qui garantirait les prêteurs
internationaux contre les risques de défaut d’un
pays. Cela ressemblerait fort à un mécanisme
de quotas nationaux, débouchant sur une sorte
de super dirigisme mondial !
La
plupart des propositions pour un nouvel ordre financier
mondial concernent la macroéconomie, alors que
c’est au niveau des structures de motivation microéconomiques
propres à chaque pays ou aux régions,
que se posent les vais problèmes. Ainsi que l’a
un jour résumé Alan Greenspan : dans
le contexte des nouvelles technologies, " la
stabilité des marchés financiers du 21ème
siècle reposera de plus en plus essentiellement
sur l’implication réciproque des contreparties
pour veiller à la bonne qualité des signatures
et à la sécurité des transactions ".
Dans
le cas de l’Asie, ceci implique une véritable
mutation politique des esprits, nécessaire pour
mettre fin au règne des banques d’Etat, et faire
cesser le système corporatiste des participations
croisées si propice à l’exploitation abusive
des situations de conflit d’intérêts. Si
l’on veut qu’elle soit durable, la renaissance des économies
asiatiques suppose que les entreprises se désengagent
de l’endettement bancaire pour chercher leurs ressources
sur des marchés de capitaux flexibles et réactifs,
dynamisés par la présence d’opérateurs
étrangers. Alors que la plupart y voient surtout
un aspect négatif (à cause de leur supposée
" plus grande inconstance "), l’expérience
argentine montre ce que la concurrence des établissements
étrangers peut apporter à des pays dont
les marchés de capitaux restent largement bridés
par des réglementations à finalité
nationaliste : culture de l’entreprise, techniques
d’actionnariat et de contrôle, logiciels de management,
maîtrise des risques…
Si
réglementation il doit y avoir, celle-ci doit
en priorité renforcer les droits des actionnaires
minoritaires, améliorer le fonctionnement du
marché des prises de contrôle, et faciliter,
en cas de crise, les mouvements de restructuration en
prévoyant la création de nouvelles catégories
de créanciers motivés à s’impliquer
plus complètement dans le contrôle des
choix de leurs débiteurs. Quant à la transparence,
celle des comptes et des décisions, c’est davantage
la pression de la concurrence et de la " démocratie
capitaliste " qui y contribuera naturellement
que la surveillance d’administrations internationales
lointaines.
Dans
un remarquable livre publié il y a dix ans, In
Search
of Safety, le regretté Aaron Wildavsky
rappelait qu’il n’y a que deux façons pour un
société de régler ses problèmes
de risque. La première, basée sur le principe
de précaution, revient à empêcher
les événements indésirables de
se produire. C’est le modèle de l’ingénieur
social qui implique une présomption d’omniscience
(tout au moins d’omniscience future atteignable grâce
aux progrès de la connaissance). La seconde consiste
à décentraliser et diffuser aussi largement
que possible les fonctions de décision et de
contrôle – donc d’anticipation et d’ajustement
– de manière à accroître les capacités
de résilience du système par des processus
d’essais et d’expérimentation. Il est étonnant
que tant de gens continuent de s’accrocher à
l’idée que le salut passe en priorité
par le recours à des administrations providentielles.