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10 mars 2000

 

 

 

 

LE MOT FINAL SUR LA CRISE ASIATIQUE DE 1997

par Henri LEPAGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien que les événements de la crise asiatique de 1997 aient déjà nourri une abondante littérature, la controverse sur ses origines est loin d’être terminée. Nombreux sont ceux qui restent convaincus que le facteur principal de son déclenchement résidait dans la volatilité des capitaux internationaux qui, après être venus s’investir en masse sur les marchés des pays émergents, s’en sont ensuite brutalement retirés. D’où la proposition de mise en place à l’échelle mondiale d’une Tobin Tax censée pénaliser les flux de capitaux à court terme.

La source de cette instabilité viendrait de ce que, nous dit par exemple le financier Georges Soros (dans son livre de 1998 : La crise du capitalisme mondial) " le crédit international… n’est pas aussi bien réglementé que le crédit interne dans les pays économiquement développés ". Il serait donc impératif de corriger l’insuffisance des réglementations internationales par la mise en place d’un organisme supranational disposant sur les places financières mondiales d’une autorité équivalente à celles des banques centrales nationales sur leurs marchés domestiques. C’est la thèse que reprend avec ardeur Viviane Forrester dans son nouveau pamphlet contre la mondialisation : Une étrange dictature.

L’une des difficultés de cette vision est qu’elle ne correspond pas exactement aux faits. Par exemple, on sait aujourd’hui que ce ne sont pas les étrangers qui, à la première alerte, se sont précipités vers la sortie, mais les investisseurs locaux, notamment les entreprises. Lorsque la crise s’est déclarée, les investisseurs étrangers ont conservé leurs actions plus longtemps que les actionnaires domestiques. George Soros, dans son livre, reconnaît lui-même que les fonds d’investissement spéculatifs, par ailleurs si critiqués, ont joué en la circonstance un rôle compensateur.

De même l’hypothèse si souvent colportée que l’Asie aurait été victime d’un déficit réglementaire du secteur bancaire n’est pas en accord avec la réalité. Des travaux du Milken Institute de Los Angeles révèlent que la plupart de ces pays étaient dotés d’un encadrement réglementaire, concernant par exemple les règles d’information et de publicité, qui répondait, du moins sur le papier, aux consignes habituelles des organisations financières internationales. La crise est arrivée malgré la présence de ces normes.

Enfin, on a souvent parlé de contagion. Certains ont utilisé l’image des boules de billard, voire la comparaison avec la peste bubonique des siècles passés. Ce langage est, en la circonstance, particulièrement inapproprié. En effet, il n’y a à proprement parler de contagion que lorsqu’un corps malade transmet une maladie à d’autre corps qui, eux, sont sains. Or l’aspect remarquable de cette crise est que seuls les pays présentant les mêmes symptômes ont succombé l’un après l’autre, alors que les autres qui ne souffraient pas de la même pathologie ont beaucoup mieux résisté.

Bien avant le déclenchement des événements, les signes de cette pathologie étaient déjà clairement visibles. Tous ces pays partageaient en commun de connaître un explosion du volume de leurs crédits bancaires largement supérieure au taux de croissance de leur produit national. Un tel phénomène ne peut jamais durer longtemps. Le FMI avait également toutes les informations sur la dégradation très rapide de la qualité des prêts accordés. Certes, les fondamentaux économiques restaient bien orientés. Mais cela ne pouvait éviter qu’une crise, parfaitement décelable, était inévitable. Les capitaux internationaux en ont négligé les signaux avertisseurs parce que les interventions financières du Fond Monétaire International, de plus en plus fréquentes, et portant sur des concours financiers de plus en plus gigantesques, avaient convaincu les marchés - surtout depuis le sauvetage spectaculaire du Mexique en 1994 – qu’ils n’encouraient que des risques limités.

Le piège du mercantilisme

Au cours des vingt dernières années, le modèle asiatique de développement économique a fonctionné pour le plus grand bénéfice des populations concernées. Mais en réalité, dès le départ le ver était dans le fruit.

L’une des caractéristiques du capitalisme asiatique était en effet de reposer sur une stratégie de croissance de type mercantiliste où l’Etat dirigeait autoritairement le crédit et tous les financements disponibles vers les entreprises qui se montraient les plus dynamiques à l’exportation. Cette stratégie a entraîné la concentration du pouvoir économique et financier entre les mains d’un petit nombre de familles (en Indonésie) ou de grandes entreprises (en Corée). Or, comme le rappelle notre ami Christopher Lingle, il n’est jamais bon que les décisions d’allocation des capitaux relèvent d’un cénacle restreint d’acteurs agissant de manière concertée. Cela ne favorise pas l’émergence d’une société civile solide et active, indépendante du pouvoir. Ceux qui ont les capitaux peuvent acheter les juges et les hommes politiques. Les réseaux de connivences y pèsent plus lourd que la valeur industrielle des projets. Le respect des contrats est aléatoire. L’argent est donc rarement dirigé vers ses utilisations les plus efficaces. Le système bancaire reste profondément inefficace.

Résultat : derrière des résultats macro-économiques brillants, la réalité était celle d’un développement industriel déséquilibré, accompagné d’un prodigieux gaspillage de ressources, qui se traduisait notamment par des rentabilités désastreuses. Le blocage de la croissance était inévitablement au bout du chemin. La libéralisation mondiale, le leurre des capitaux mondiaux ont cependant permis aux industriels asiatiques de surmonter l’obstacle de leur faible rentabilité en leur offrant l’échappatoire d’un endettement croissant. Mais s’endetter revenait à se mettre à la merci de capitaux qui, compte tenu de l’état d’esprit mercantiliste local n’avaient guère d’autre possibilité que de se placer essentiellement à court terme, et, de toute façon, n’avaient aucune chance d’y rester bien longtemps en raison de leur mauvaise utilisation par un appareil bancaire et financier inefficient. Le piège mortel se refermait.

Dans ce contexte, l’ouverture aux capitaux internationaux n’avait de sens que si elle avait été accompagnée par l’abandon du système autoritaire d’allocation des ressources, et un effort de reconstruction d’institutions de financement efficaces " à l’occidentale ". Seule une telle réforme aurait pu stabiliser les capitaux privés venus de l’extérieur, en leur garantissant qu’ils seraient utilisés localement de manière plus efficace. Mais cette voie était fermée car elle supposait que les castes politiques en place donnent leur accord à des réformes qui les auraient privées de leur contrôle financier sur les moyens de se maintenir au pouvoir. D’où la catastrophe (amplifiée toutefois par les responsabilités du FMI dans la création d’un formidable effet de risque moral à l’échelle mondiale).

Ce qui est donc en cause n'a rien à voir avec l’instabilité soi-disant congénitale des marchés financiers mondiaux. Ce n’est pas, comme l'a expliqué Jean-Jacques Rosa dans un éditorial du Figaro-Economie, le manque d’institutions internationales appropriées qui explique la catastrophe. Ni les asymétries de traitement entre prêteurs internationaux et débiteurs locaux. Le problème n’est pas dans les pathologies inhérentes au système financier mondial ; mais d’abord et avant tout dans le modèle de développement choisi et les blocages institutionnels et politiques qui en résultaient.

Quelqu’un comme Soros déplore l’élimination d’une alternative plausible à l’économie de marché qui serait apparue récemment : le modèle dit asiatique ou confucéen. Mais, l’histoire nous démontre que celui-ci n’était tout simplement pas un modèle de croissance soutenable. L’idée d’une alternative est donc un mythe.

 

Accroître la résilience

Les suggestions de remède ne manquent pas. Nombreux sont ceux qui voudraient transformer le FMI en véritable prêteur de dernier ressort. Même limitée à un nombre restreint de pays émergents cette proposition peut superficiellement donner l’impression de régler le problème d’instabilité des marchés mondiaux, mais elle ne traite pas le caractère pervers des incitations microéconomiques dont se nourrissent les crises. Surtout, elle risque de généraliser encore davantage les phénomènes de risque moral, donc les dangers de mal investissement massif.

Le même reproche peut être adressé aux projets de remplacer le FMI par un nouvel organisme supranational qui garantirait les prêteurs internationaux contre les risques de défaut d’un pays. Cela ressemblerait fort à un mécanisme de quotas nationaux, débouchant sur une sorte de super dirigisme mondial !

La plupart des propositions pour un nouvel ordre financier mondial concernent la macroéconomie, alors que c’est au niveau des structures de motivation microéconomiques propres à chaque pays ou aux régions, que se posent les vais problèmes. Ainsi que l’a un jour résumé Alan Greenspan : dans le contexte des nouvelles technologies, " la stabilité des marchés financiers du 21ème siècle reposera de plus en plus essentiellement sur l’implication réciproque des contreparties pour veiller à la bonne qualité des signatures et à la sécurité des transactions ".

Dans le cas de l’Asie, ceci implique une véritable mutation politique des esprits, nécessaire pour mettre fin au règne des banques d’Etat, et faire cesser le système corporatiste des participations croisées si propice à l’exploitation abusive des situations de conflit d’intérêts. Si l’on veut qu’elle soit durable, la renaissance des économies asiatiques suppose que les entreprises se désengagent de l’endettement bancaire pour chercher leurs ressources sur des marchés de capitaux flexibles et réactifs, dynamisés par la présence d’opérateurs étrangers. Alors que la plupart y voient surtout un aspect négatif (à cause de leur supposée " plus grande inconstance "), l’expérience argentine montre ce que la concurrence des établissements étrangers peut apporter à des pays dont les marchés de capitaux restent largement bridés par des réglementations à finalité nationaliste : culture de l’entreprise, techniques d’actionnariat et de contrôle, logiciels de management, maîtrise des risques…

Si réglementation il doit y avoir, celle-ci doit en priorité renforcer les droits des actionnaires minoritaires, améliorer le fonctionnement du marché des prises de contrôle, et faciliter, en cas de crise, les mouvements de restructuration en prévoyant la création de nouvelles catégories de créanciers motivés à s’impliquer plus complètement dans le contrôle des choix de leurs débiteurs. Quant à la transparence, celle des comptes et des décisions, c’est davantage la pression de la concurrence et de la " démocratie capitaliste " qui y contribuera naturellement que la surveillance d’administrations internationales lointaines.

Dans un remarquable livre publié il y a dix ans, In Search of Safety, le regretté Aaron Wildavsky rappelait qu’il n’y a que deux façons pour un société de régler ses problèmes de risque. La première, basée sur le principe de précaution, revient à empêcher les événements indésirables de se produire. C’est le modèle de l’ingénieur social qui implique une présomption d’omniscience (tout au moins d’omniscience future atteignable grâce aux progrès de la connaissance). La seconde consiste à décentraliser et diffuser aussi largement que possible les fonctions de décision et de contrôle – donc d’anticipation et d’ajustement – de manière à accroître les capacités de résilience du système par des processus d’essais et d’expérimentation. Il est étonnant que tant de gens continuent de s’accrocher à l’idée que le salut passe en priorité par le recours à des administrations providentielles.

Henri LEPAGE