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C'est
en train de devenir idéologiquement très
"tendance" : le seul vrai libéralisme
, exclusivement politique, serait à chercher
du côté de Rawls et non de ces déviants
"ultra" de l'économisme que sont Hayek,
Friedman ou Nozick.
Et
encore lui faudrait-il se métisser de libéralisme
"culturel" reconnaissant des "droits
collectifs" enréponse à une revendication
communautariste que même Rawls ne satisfait pas
!
Commencée
avec la publication de l'anthologie Libéraux
et communautariens, il y a trois ans aux PUF, la
manoeuvre s'est poursuivie en 1999 avec celle des Théories
de la Justice de Wim Kymlicka (La Découverte),
d'Alter Ego - Les paradoxes de l'identité
démocratique d'Alain Renaut et Sylvie Masure
(Aubier) et de Le libéralisme et les limites
de la justice de Maurice Sandel (Le Seuil).
A
chaque fois un même procès est intenté
à l'individualisme libéral classique :
atomisation de la société, négation
de l'égalité sociale et du souci d'identité
collective.
Le
tour de passe-passe consiste à prôner le
"dépassement" des droits individuels
par l'attribution de "droits collectifs" :
sociaux dans le cas de Rawls (dont l'hostilité
foncière au mérite individuel et au droit
de propriété sur soi est le comble de
l'anti-libéralisme...), "culturels"
dans celui de Renaut et Sandel - le tout étant
paradoxalement étiqueté "libéral",
sans doute au sens gauchi américain du terme.
Consolation
: cette tentative de récupération du mot
"libéral" est l'hommage du vice à
la vertu ou du vaincu au vainqueur intellectuel et politique
du XXème siècle. Et ça vaut mieux
que les aboiements et imprécations de Bourdieu
et Forrester.
Il
reste que cette opération de travestissement,
même faite au nom du pluralisme libéral,
est politiquement illégitime et intellectuellement
irrecevable.
L'argumentation
biaisée de Renaut donne la mesure de la falsification
en cours. Tout en critiquant les revendications extrêmes
des communautariens, ce dernier (de plus auteur d'une
toute récente et très médiatisée
Histoire de la philosophie politique aussi biaisée)
plaide pour la reconnaissance d'un "droit individuel
à l'identité collective" impliquant
celle de "droits collectifs attribués à
un "groupe".
Or,
ou bien c'est inutilement tautologique puisque la logique
des droits individuels du libéralisme classique
permet déjà aux individus de choisir privément
le genre de vie qui leur convient dès lors qu'ils
ne violent pas le droit équivalent d'autrui -
et même de s'associer contractuellement pour lui
donner une consistance plus communautaire.
Ou
bien, il s'agit de passer vraiment à aute chose
qui va au-delà des individus :à la proclamation
de l'existence de groupes en tant qu'entités
collectives dotées de droits spécifiques
irréductibles à l'individuel. Et cette
requête d'institutionnalisation publique du communautaire
contredit l'éthique politique du libéralisme.
Faut-il
rappeler que dans lamatrice philosophique et historique
de celui-ci, seuls existent les individus qui, seuls,
par suite peuvent être sujets de droits - au contraire
des groupes (superstition holiste) qui ne sont jamais
que des groupes d'individus ?
Que
l'attribution de droits culturels collectifs équivaut
à celle d'un statut et de privilèges publics
(avec revendicationde quotas racialistes ou confessionnels
à la clé...) que les libéraux ont
toujours combattus comme attentatoires à l'universalité
du Droit ?
Que
le pluralisme inhérent à la logique libérale
conduit à plus de privatisation de l'existence
arrachée à la tutelle des Etats , des
traditions et des groupes - et non pas à l'inscription
institutionnelle des choix individuels dans la sphère
publique ?
Que
le multiculturel trouve ses limites libérales
dans le refus des prétentions de certaines cultures
à encore les individus contre leur gré
dans des communautés soi-disant "naturelles"
ou àprôner des comportements incompatibles
avec la dignité des personnes ?
Une
société libérale ne peut être
que secondairement multiculturelle : elle est primordialement
la monoculture de l'égale liberté pour
tous, qui a ses contraintes et ses limitations, sans
être pour autant "inhospitalière".
On peut certes sans autorisation ni institutionnalisation
s'y donner toutes les "identités" privées
qu'on veut et s'y auto-organiser en réseaux d'affinités
volontaires.
Cette
nouvelle posture réclamant la reconnaissance
(par qui, d'ailleurs ?) de droits supplémentaires
à d'arrogantes minorités toujours promptes
à se poser en victimes est une imposture qui
n'a de "libérale" que le mot - usurpé.
Karl
Popper, Ayn Rand et Mario Vargas Llosa ( de grands libéraux
pourtant bien différents les uns des autres)
l'ont établi une fois pour toutes avec force
: le communautarisme est un néo-tribalisme et
un collectivisme moral qui n'ont aucun place dans l'aspiration
libérale à une société ouverte.
Ce sont là une norme et un horizon indépassables...
Alain
LAURENT, philosophe, auteur des Grands courants du
libéralisme (Armand Colin, 1998).
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