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Les
raisons de la débacle économique japonaise,
puis l’effondrement du reste de l’Asie, ont fait l’objet
de nombreuses et excellentes analyses. Même les
moins expérimentés des observateurs ont
bien compris que les mécanismes de la crise boursière
asiatique ont peu de choses en commun avec les épisodes
de "bear market" que le monde a connu depuis
la fin de la seconde guerre mondiale. Les problèmes
de l’économie japonaise ou asiatique sont fort
différents de ceux qui étaient les nôtres
dans le monde d’inflation keynésienne des années
1945 – 1990. Nous sommes en train de découvrir
l’exisence d’un nouvel animal : c’est la nature même
de notre système économique qui a changé.
Notre
objectif est d’expliquer la nature de ce nouvel environnement
(en fait, est-il si nouveau ?) Dans un premier temps,
nous présenterons une esquisse de modèle
théorique définissant les principaux traits
de ce Nouveau Monde. Nous le ferons d’abord en raisonnant
au niveau macroéconomique, puis au niveau micro.
Dans un second temps, nous essaierons de définir
une "typologie" des marchés financiers
adaptée à ce nouvel environnement.
1-
Un rappel : l’économie tirée par la demande.
Le
modèle qui a maintenant vécu est celui
d’une économie tirée par la demande. C’est
à dire une économie caractérisée
quasiment tout le temps par la présence d’un
excès de demande plus ou moins important. Cet
excès de demande trouvait sa source dans un déficit
budgétaire quasi-permanent, plus souvent monétisé
par une banque centrale très rarement indépendante
du pouvoir politique, que le contraire. Dans un tel
type d’économie, l’analyse de la liquidité
est essentielle.
Les
périodes de marché baissier ("bear
markets") se situent dans les phases cycliques
de raréfaction des liquidités monétaires.
C’est à dire au moment du cycle où nous
observons simultanément une diminution de l’offre
réelle de monnaie, une courbe des taux inversée,
une chute des valeurs financières, et une corrélation
positive entre le marché des actions et le marché
obligataire. La crise de liquidité fait baisser
le taux de change de la monnaie. Celle-ci ne se redresse
que lorsque les taux courts sont remontés à
un niveau suffisamment élevé pour entraîner
une récession interne et un redressement des
comptes externes.
2-
La nouvelle économie tirée par l’offre.
Celle qui a joué depuis les débuts du
capitalisme jusqu’en 1945, et qui joue à nouveau
depuis 1990 jusqu’en … ?
L’économie
est tirée par les dépenses de capital.
De nouvelles inventions et le développement de
nouveaux territoires créent un doule mouvement
: il faut à fois construire les nouvelles capacités
industrielles nécessaires pour satisfaire la
nouvelle demande suscitée par les nouvelles inventions
(ou la mise en valeur des nouveaux territoires), et
en même temps les usines qui fabriqueront les
équipements nécessaires à la constitution
de ce nouveau stock de capital. Tant que le taux de
rendement sur le capital investi reste significativement
plus élevé que le coùt de l’argent,
le système tourne sans problème.
Arrive
cependant un moment où les taux de rendement
sur le capital investi passent en dessous du coût
de l’argent. Cela affecte l’activité des secteurs
industriels travaillant à la fabrication de biens
d’investissement, ainsi que les placements immobiliers.
Mais compte tenu de l’inertie naturelle de ces secteurs,
cette réduction d’activité n’intervient
pas immédiatement, ce qui donne lieu à
la création d’excédents de capacités.
Comme
une large part de ces équipements ont été
financés grâce à ce qu’on appelait
autrefois une "inflation de dettes", on tombe
dans une crise d’endettement. Les créanciers
s’inquiètent et rappellent leurs prêts.
En conséquence la masse monétaire diminue.
Des banques font faillite. Le niveau des prix baisse.
Le poids réel de l’endettement par rapport aux
chiffres d’affaires se fait de plus en plus lourd car
les remboursements ne progressent pas aussi vite. D’où
d’autres faillites. Dans un tel environnement, le bonheur,
c’est d’avoir un cash flow positif. …
En
résumé, l’économie traverse trois
phases :
- une
phase d’inflation du prix des actifs;
- une
phase de crise;
- une
phase de dégonflement des dettes.
L’inflation
des actifs : cette phase du cycle débute
toujours par la conviction que "cette fois-ci c’est
différent" – ce qui, pour une part, est
largement vrai. Dans la phase d’expansion on retrouve
toujours deux éléments : la croyance en
l’arrivée d’un nouveau paradigme, et l’usage
intensif des effets de levier. En fait, ce qui se passe
est que le niveau élevé des retours sur
investissement entraîne un accroissement massif
du niveau d’appel à l’endettement, ce qui à
son tour conduit à l’apparition de surcapacités.
La
crise arrive lorsque la plupart des agents économiques
découvrent soudain que le coût de l’argent
est maintenant plus élevé que leurs espoirs
de retour sur le capital investi. Généralement
la crise est de courte durée. Autrefois on parlait
non de crise, mais de "panique". Le résultat
est de provoquer un changement massif des niveaux de
prix relatifs entre les secteurs qui font partie du
nouveau paradigme industriel et le reste de l’économie.
La
phase de désendettement peut alors débuter
: le coût de l’argent monte encore plus haut.
La valeur des actifs utilisés en garanties de
prêts s’effondre. Banqueroutes et faillites bancaires
se multiplient. La masse monétaire se contracte.
Tous les prix sont entraînés à la
baisse. Les taux d’intérêt réels
montent, ce qui provoque encore plus de faillites…
Le
processus s’arrête lorsque les actifs ayant une
valeur réellement productive sont enfin passés
entre les mains de nouveaux propriétaires ayant
une assise financière beaucoup plus forte que
les anciens. Le taux de rendement sur le capital investi
repasse alors au-dessus des taux d’intérêt
(qui se trouvent à un niveau nominal très
bas). Un nouveau cycle peut alors commencere.
Il
faut insister sur les trois caractéristique de
cette forme de cycle :
- Autrefois,
un cycle de ce genre durait en moyenne dix ans (Juglar).
- La
phase de contraction (ce qu’on appelle dans le langage
moderne "la récession") était
en moyenne deux fois plus longue que dans le monde
keynésien de l’après-guerre.
- Le
niveau général des prix ne changeait
guère entre le début et la fin du cycle,
d’une phase du cycle à celle du cycle suivant,
ou encore entre le début de la phase d’expansion
et la fin de la période de contraction. Les
principales variations de prix se faisaient au niveau
des prix relatifs. Elles concernaient d’abord et avant
tout les prix relatifs des actifs, et non le niveau
général des prix.
Les
implications financières de cette sorte de cycle
sont immédiates.
Dans
la période de montée du cycle (la phase
d’expansion), les taux d’intérêt augmentent,
la bourse monte. Lorsque la panique se déclenche,
le différentiel de taux entre les emprunteurs
de premier rang et ceux bénéficiant de
bien moins bonnes garanties s’élargit de manière
considérable. La Bourse s’effondre. Pendant la
phase de contraction, les taux baissent, mais la demande
de crédit continue de diminuer. La bourse se
comporte de manière très volatile, à
l’intérieur d’une marge de variation très
large, mais qui reste valide pendant au moins quatre
ou cinq ans. Autrement dit, actions et obligations de
première qualité sont négativement
corrélées; alors que actions et obligations
de mauvaise qualité rapportent plus que l’argent
cash et obligations de qualité pendant la phase
de montée. Dans la période de contraction
et lorsque la panique se déclenche, c’est l’inverse
qui s’impose.
La
période d’expansion s’accompagne d’une création
massive de nouvelles richesses. La caractéristique
de la phase de contraction est de s’accompagner d’un
vaste mouvement de changement dans la propriété
des actifs. Durant la première période,
les entrepreneurs s’enrichissent. Durant la seconde,
ce sont les financiers les mieux capitalisés,
et donc les plus solides, qui font fortune.
Pour
citer Galbraith : Qui est vraiment le meilleur génie
de la finance : celui qui achète quand tout monte
et n’a aucune mémoire ? ou celui qui fait simplement
en sorte d’avoir le maximum de cash disponible au moment
où le "bear market" arrive à
son terme ? Aujourd’hui, les génies de la
finance répondent à deux types de profils
très différents selon que l’on se trouve
en Asie ou aux Etats-Unis.
3-
Une vision microéconomique de l’élasticité.
On
dit qu’un bien ou un service est élastique
au prix lorsqu’une baisse de son prix entraîne
une augmentation plus que proportionnelle des ventes,
et donc des recettes. Une élasticité supérieure
à un signifie qu’une baisse de prix s’accompagne
d’une augmentation positive des ventes, alors qu’avec
une élasticité inférieure la même
baisse de prix se traduit par une diminution des ventes.
De
la même façon, on dit qu’un bien ou un
service est élastique au revenu lorsqu’à
une augmentation du revenu disponible de la population
correspond une augmentation des ventes (exemple des
biens de luxe, des services de tourisme, etc…). A l’inverse
il y a inélasticité si les variations
du revenu disponible n’ont aucune conséquence
sur les ventes (exemple : le tabac, la nourriture).
Si
nous combinons ces deux notions, nous obtenons quatre
possibilités. Un bien (ou un service) peut être
:
- Elastique
au prix et élastique au revenu : télécommunications,
ordinateurs, tourisme…
- Inélastique
au prix mais élastique au revenu : les
biens de luxe.
- Inélastique
au prix et inélastique au revenu : nourriture,
tabac…
-
Elastique au prix mais inélastique au revenu
: électricité, énergie…
Lorsqu’on
est dans un cycle tiré par l’offre, la croissance
vient des biens qui sont à la fois élastiques
aux prix et élastique aux revenus : les baisses
de prix enregistrées dans ces secteurs entraînent
automatiquement un fort accroissement des volumes de
production et une augmentation significative de l’emploi
(les revenus distribués augmentent). Ceci permet
alors à davantage de gens d’acheter les biens
produits, ce qui entraîne une nouvelle baisse
des prix ainsi qu’une nouvelle augmentation du volume
des ventes.
Cependant,
un jour arrive où les baisses de prix ne se trouvent
plus compensées ni par une augmentation des ventes,
ni par une hausse du pouvoir d’achat disponible. La
progression des revenus disponibles ne s’accompagne
plus d’une hausse du volume des ventes. C’est alors
que les surcapacités s’installent, ce qui fait
baisser le taux de retour sur le capital investi très
en-dessous des anticipations.
On
assiste alors à un processus de restructuration
et de concentration au sein des secteurs qui jusque
là entraînaient la croissance. On entre
dans une phase de maturité du marché.
Les marchés ayant atteint ce stade (le stade
numéro 3) ne réagissent plus ni à
l’évolution du revenu disponible, ni au mouvement
des prix. La demande n’est plus qu’une demande de remplacement
de biens usagés.
4-
Analyses micro, macro et marchés financiers.
Pour
lier les deux visions macro et microéconomiques,
nous pouvons alors proposer les idées suivantes
:
- La
phase de croissance intervient lorsque, à la
marge, les biens produits présentent la double
caractéristique d’être à la fois
très élastiques au prix et à
l’augmentation des revenus. En d’autres termes, ce
sont les secteurs de production à forte élasticité
qui tirent la croissance. Ce qui implique notamment
que c’est une période où il est très
difficile de faire de la prévision ainsi que
de mesurer très exactement la croissance :
l’appareil statistique est presque par définition
conçu pour les secteurs industriels arrivés
à un stade de maturité avancé
et présentant une faible élasticité.
Le seul indicateur qu’on puisse véritablement
utiliser comme indicateur de cette croissance est
l’emploi (qui, en revanche, s’ajuste avec beaucoup
de retard en phase de contraction).
- La
baisse de l’élasticité, caractéristique
des stades 2 ou 4, débouche sur un moment de
panique. Celle-ci n’est pas autre chose que
la manifestation de l’effort fait par les marchés
pour ajuster les prix de leurs actifs au nouvel environnement.
Cet ajustement peut se dérouler de manière
très, très rapide si tout le monde prend
conscience en même temps de ce que les anticipations
que l’on nourrissait en matière de rentabilité
ne se réaliseront en fait jamais.
- Finalement
nous atteignons le stade 3 où la demande de
remplacement reste la seule force dynamique de vente
(phase de croissance stable de la période de
contraction).
Bien
évidemment, à tout instant, ces quatre
stades industriels se retrouvent côte à
côte dans l’économie réelle. Ce
qui importe, du point de vue macroéconomique,
est le poids relatif des secteurs ayant atteint chacun
des stades, et en conséquence leur contribution
à l’emploi et à la croissance.
Si
l’on accepte ce schéma d’analyse, il en résulte
qu’en période de type 1 les stratégies
financières doivent plutôt privilégier
les performances de croissance des entreprises. Dans
les périodes de type 3 il vaut mieux rechercher
les actions des entreprises véritablement créatrices
de valeur que les "actions de croissance".
Dans les phases intermédiaires (stades 2 ou 4)
c’est la plus extrême prudence qui s’impose en
raison des incertitudes qui caractérisent ce
genre de situation. Il est alors préférable
de diversifier son portefeuille au maximum en achetant
des obligations de haute qualité.
En
ce qui concerne les monnaies, dans un monde globalisé
comme celui que nous connaissons aujourd’hui, l’un des
principaux facteurs qui déterminent le coût
du capital pour un pays donné est le mouvement
des capitaux provenant du reste du monde (par exemple
les afflux de capitaux en Asie pendant les années
1990-96). Les phases de type 1 se caractérisent
par une montée du taux de change réel
de la monnaie du fait de l’afflux des investisseurs
étrangers qui veulent bénéficier
des extraordinaires rendements qui sont alors possibles.
Le
faible prix de la monnaie crée alors les conditions
d’un boom des dépenses en capital qui, à
son tour, amène un déficit de la balance
des comptes courants. Le taux de change se retrouve
suréavalué et le taux de rendement moyen
sur le capital investi est ramené à des
niveaux plus normaux par la baisse de profitabilité
des secteurs les plus exposés à la concurrence
internationale. Tant que les secteurs moteurs continuent
à tirer l’économie, le risque d’assister
à une baisse massive du taux de change reste
faible. Mais la situation change lorsque leur effet
d’entraînement commence à s’émousser.
Le taux de change entre dans une nouvelle phase de baisse.
Une partie de l’ajustement du prix des actifs se fait
alors par l’intermédiaire du taux de change.
Une
conséquence pratique est que lorsqu’une phase
de panique arrive, il faut s’attendre à perdre
de l’argent non seulement sur les prix de ses actifs
financiers, mais aussi par la baisse du taux de change
de la monnaie dans laquelle ces actifs sont libellés
(ce qui s’est passé en Asie).
Ce
qui nous amène à notre troisième
catégorie d’actifs : le marché obligataire.
Dans la phase de boom initial la règle du jeu
est d’être investi en actions de ces industries
qui sont en plein essor et tirent la croissance. Qui
alors pense aux obligations ?
Mais
lorsque la panique frappe, la meilleure protection est
probablement de se diversifier en obligations étrangères
de premier rang : l’effondrement de la demande de capital
entraîne une baisse mondiale des taux, et la baisse
du taux de change relève le rendement des obligations
libellées en devises étrangères.
5
- Une typologie des marchés financiers.
Il
nous faut maintenant introduire la notion d’ "accélération",
un concept développé par un économiste
français du début du siècle, Aftalion.
Ce concept est difficilement traduisible en mathématiques,
ce qui, à notre avis, explique vraisemblablement
pourquoi il ne s’est jamais largement diffusé
alors qu’il aurait mérité d’être
mieux connu. C’est une notion qui est particulièrement
utile pour l’analyse des situations d’ajustement brutal.
L’idée, telle que nous la comprenons, est la
suivante.
La
plupart des variables socio-économiques ont,
selon la fameuse loi de Gauss, une distribution "log
normale". Ce qui veut dire, par exemple, que dans
la plupart des pays développés ou en développement,
l’échelle des revenus se trouvent distribuée
d’une manière telle que que la plus grande part
de la population a un revenu situé aux alentours
du revenu moyen, cependant qu’il n’y a qu’une petite
proportion qui ont soit un revenu très inférieur
à la moyenne, soit très supérieur.
On ne trouve que très peu de gens se situant
soit au sommet, soit à la base de la distribution.
Par
exemple, imaginons que le revenus moyen dans un pays
en développement ait été en 1985
de 5 000 dollars par an. Admettons que le nombre de
gens ayant gagné plus de 10 000 dollars cette
année là n’ait pas dépassé
5 %. Si le revenu moyen est passé en 1990 à
8 000 dollars (soit un accroissement de 60 %), la conséquence
de la loi de Gauss sera que le nombre de gens gagnant
plus de 10 000 dollars cette même année
aura augmenté non pas de 60 %, mais d’un chiffre
beaucoup plus élevé (disons 180 %).
C’est
alors qu’intervient le principe "d’accélération"
: l’expérience historique nous suggère
la présence de phénomènes de seuil
pour ce qui concerne l’achat et la consommation de certains
biens ou services. Par exemple, lorsque le revenu moyen
d’un pays est en dessous de 1 000 dollars, on n’y trouve
aucun téléviseur. Mais dès qu’il
passe au-dessus de ce chiffre, presque tout le monde
se met à en acheter. Pour les automobiles, le
seuil critique semble se situer autour de 10 000 dollars
par an en moyenne. Pour les études d’université,
le chiffre serait de 20 000 dollars.
Ainsi,
lorsque le pays que nous avons pris comme exemple arrive
à 10 000 dollars de revenu moyen par an, tout
d’un coup la demande de voitures automobiles explose,
hors de toute proportion avec la seule croissance du
revenu moyen. Si à l’inverse, le revenu
moyen tombe de 10 000 dollars à 8 000, la demande
d’automobiles ne baissera pas seulement de 20 %, elle
disparaîtra quasiment totalement. Il ne s’y vendra
plus une seule voiture.
Ces
mouvements sont la manifestation au niveau macroéconomique
des phénomènes d’élasticité
qui affectent à un moment donné les biens
et services qui, dans cette phases du développpement
du pays concerné, jouent le rôle clé
dans sa dynamique de croissance.
6-
Retour sur la dépression japonaise.
La
crise japonaise n’est pas lié à un problème
de demande, et donc de revenus; c’est un problème
de bilan. Le grand point d’interrogation concerne la
situation réelle du système bancaire.
La solution est bien connue : elle passe par la nationalisation
des pertes (ou celle du système bancaire); elle
implique que les actifs qui étaient déposés
en contrepartie comme garantie des dettes des banques
nippones changent de mains à travers de procédures
de faillites ou de liquidiation judiciaire, ou encore
qu’ils soient mis aux enchères.
La
situation japonaise se caractérise par des prix
qui baissent, ainsi que des revenus qui diminuent. Ces
mouvements doivent être vus comme des mécanismes
de transfert de richesse et de revenu.
- Il
y a transfert de l’entrepreneur au profit du rentier,
comme le démontrent les performances relatives
de la Bourse et du marché obligataire.
- Il
y a transfert du travailleur ou du consommateur nippon
au profit du consommateur non asiatique comme le démontrent
les performances relatives du marché japonais
par rapport aux marchés américain ou
européen. Le revenu disponible des populations
non asiatiques a augmenté en raison de la baisse
des prix des marchandises japonaises vendues à
l’étranger.
- A
l’intérieur du système productif japonais
il y a transfert des secteurs domestiques au profit
des secteurs travaillant pour l’exportation, comme
le démontrent les performances relatives des
entreprises travaillant essentiellement pour le marché
intérieur par rapport à celles qui vendent
surtout à l’exportation.
- Enfin
il y a transferts de propriétés de ceux
qui avaient vécu et s’étaient développés
principalement en s’endettant, au profit de ceux qui
ont eu une stratégie d’accumulation de capital.
Les nouveaux propriétaires sont le plus souvent
des étrangers (fonds de pensions anglo-saxons,
compagnies d’assurance européennes).
Ces
mouvements de transfert continueront pour autant que
le système bancaire n’a pas terminé son
processus de restructuration, et que la masse monétaire
continue de diminuer. Au Japon ils se sont déroulés
à un rythme extrèmement lent, en sorte
que les facteurs d’élasticité de prix
et de revenus y ont joué un rôle important
– ce qui n’est pas le cas en Asie où les ajustements
se sont faits d’une manière extrêmement
rapide et brutale.
7-
La crise asiatique.
Comme
au Japon, les racines de la crise asiatique se trouvent
dans un coût du capital qui était trop
bon marché et qui a encouragé le développement
d’une multitude d’investissements en réalité
non rentables, notamment dans l’immobilier. La combinaison
d’un taux de change fixe avec un afflux de capitaux
prêtés par les banques étrangères
a entraîné un phénomène d’inflation
du prix des actifs. Ces actifs ont été
alors utilisés comme garanties dans d’autres
opérations qui ont nourri un mouvement cumulatif
d’inflation.Le processus s’est arrêté seulement
le jour où les banques étrangères
ont cessé de prêter et ont commencé
à retirer leurs billes.
En
Asie, toutefois, le phénomène a été
beaucoup plus brutal parce qu’il y a été
amplifié d’une part par des mouvements d’accélération
à rebours propres à la demande de
certains secteurs (comme les ventes d’automobiles en
Indonésie, ou la construction immobilière
à peu près partout); d’autre part par
le jeu du multiplicateur du commerce extérieur
régional (50 % des ventes sont destinées
à d’autres pays de la zone). Les phénomènes
de transfert qui y prennent place sont néammoins
absolument identiques à ceux qui se déroulent
au Japon. Le rythme des ajustements y est seulement
beaucoup plus rapide.
Les
principaux gagnants y sont les secteurs qui fabriquent
et vendent des biens dont la caractéristique
est d’avoir une demande relativement élastique
aux mouvements du revenu disponible des pays non-asiatiques.
Les grands perdants ceux qui fabriquent et vendent des
biens élastiques au revenu des pays asiatique.
L’entreprise asiatique qui fabrique des produits inélastiques
aux prix survivra mais ne tirera pas avantage de l’effondrement
des prix relatifs des produits asiatiques sur les marchés
mondiaux. Le jeu actuel est de trouver en Asie des opportunités
de placements susceptibles de tirer profit de la nouvelle
situation relative des productions asiatiques, mais
d’éviter toutes les activités qui continueront
à souffrir pendant encore pas mal de temps.
La
grande question en Asie est de savoir combien de temps
les agents économiques mettront avant de retrouver
un cash flow positif – c’est à dire combien de
temps avant qu’ils ne retrouvent une situation où
ils pourront enfin se passer de tout soutien bancaire.
D’ores et déjà certains pays ont retrouvé
un surplus de leurs comptes courants.
8
- L’impact sur les Etats-Unis.
Dans
un univers de type déflationniste, le problème
des agents économiques est de maîtriser
les mouvements relatifs de prix et de revenus, dans
un contexte de prix stables.
Le
problème des américains est un problème
de "timing". Tout le monde est d’accord pour
ce qui concerne le diagnostic de ce qui se passe au
Japon, ou dans le reste de l’Asie : on a affaire à
un phénomène de déflation par la
dette "à la Irving Fisher". L’Europe
(sauf le Royaume Uni) connaît un épisode
de dévaluation réussie, avec les conséquences
que cela entraîne habituellement en termes d’activité
et sur les marchés financiers. Les USA, quant
à eux, sont encore dans la phase d’expansion
d’un cycle tiré par l’offre. Ce qui nous amène
à nous poser quelques questions.
Par
exemple, si nous admettons que l’investissement dans
les industries de l’information est l’élément
moteur de la présente conjoncture, comment saurons-nous
qu’on arrive approximativement au moment où les
premières surcapacités commencent à
émerger ? En n’oubliant pas que tout notre appareil
d’observation statistique a été conçu
pour mesurer la croissance dans les vieux secteurs qui
dominaient l’époque où l’on vivait encore
en "économie de demande".
La
pluspart des cycles tirés par l’offre se sont
le plus souvent terminés par des catastrophes
en raison du surendettement de certains agents. Apparamment
le secteur financier américain n’est pas encore
hyperendetté, mais, là encore, nous ne
devons pas oublier que les excès restent généralement
dissimulés durant les périodes d’expansion.
C’est seulement lorsque les agents prennent conscience
de ce que leurs espérances de rentabilité
ne se matérialiseront pas, que les problèmes
de sur-endettement apparaissent alors clairement.
Les
réponses se trouvent probablement dans une analyse
attentive des marchés financiers eux-mêmes.
L’émergence d’un problème de surendettement
devrait se manifester en premier sur le marché
des obligations à très haut rendement
(les "junk bonds") – à moins que ce
ne soit sur le marché des obligations des pays
émergents ? L’arrivée des surcapacités
deviendra évident le jour où les actions
vedettes de l’actuelle croissance (Intel, Microsoft,
Dell, etc..) commenceront à faire moins bien
que la moyenne, pour ensuite s’effondrer.
Il
n‘en reste pas moins que l’économie US est toujours
en phase de croissance, et que tous ceux qui ont cru
un moment qu’on était arrivé au point
le plus haut, ont jusqu’à présent été
spectaculairement démentis par les événements
(nous y compris)… Le mieux qu’on puisse faire est d’essayer
d’imaginer les signaux que nous devrions observer lorsqu’on
y sera enfin, et attendre qu’ils se matérialisent.
La
dernière question est enfin particulièrement
importante : Et l’Europe ? Va-t-elle à son tour
s’engager dans un cycle de croissance ? Si c’est le
cas, quelles en seront les conséquences pour
les investisseurs, non seulement européens, mais
également des autres blocs économiques.
9
- Le bloc européen.
Envron
20 % des exportations européennes sont à
destination de l’Asie. Un tiers des prêts consentis
à l’Asie figurent sur les livres de banques européennes.
La crise de l’Asie du sud-est ne peut donc pas être
sans conséquences sur l’Europe. Néammoins
nous pensons que le plus important pour l’avenir de
l’Europe, aujourd’hui, sont les conséquences
du passage à la monnaie unique. Au cours des
années qui viennent, à moins d’événements
réellement abominables en Asie, l’Europe va se
recentrer sur elle-même.
Voici
ce que nous semblent devoir être les principales
conséquences du passage à la monnaie unique
:
- Les
parités qui ont été fixées
de manière irrévocable n’ont aucune
valeur économique. Il s’agit d’une décision
purement politique. Si un pays est entré dans
le système avec un taux de change surévalué,
ce sera à l’économie réelle de
faire l’ajustement. Même chose, mais à
l’envers si un pays est entré avec une monnaie
sousévaluée.Dans tout système
économique on fait traditionnellement la distinction
entre les biens et les services dont les marchés
sont ouverts à la concurrence internationale,
et ceux pour lesquels cette concurrence est faible,
voire inexistante. Il tombe sous le sens que l’on
aura un "boom" de la production de biens
à marché international dans les pays
qui bénéficient initialement d’un taux
de change sous évalué. De la même
façon, il y aura récession de ces secteurs
dans les pays qui souffriront initialement d’un niveau
relatif de coùts de production trop élevé.
Compte tenu du contexte fortement déflationniste
de la conjoncture mondiale, il ne faut pas s’attendre
à ce que les prix augmentent, même dans
les pays qui sont entrés dans l’euro avec un
taux de change sousévalué. Comme il
n’y aura plus qu’un prix européen, cela veut
dire que la variable d’ajustement passera par les
profits des entreprises, les investissements, et le
chômage. Comme la plupart des entreprises européennes
ont des concurrents asiatiques, l’une des conclusions
que nous tirons est d’éviter d’investir dans
les secteurs ouverts à la concurrence internationale,
mais localisés dans les pays qui sont entrés
dans la monnaie unique avec une parité trop
élevée.
- Le
taux de retour du capital sera anormalement élevé
dans le premier type de pays, et anormalement bas
dans le second. Nous aurons un boom des investissements
dans les premiers, des signes de surcapacités
dans les seconds. Une deuxième conséquence
imprévue de l’euro sera ainsi d’entraîner
un phénomène massif de misallocation
du capital.
- Ce
boom artificiel dans certains secteurs du premier
type de pays y empêchera un développement
harmonieux des activités du secteur non marchand.
L’inverse prévaudra dans les autres pays. L’Europe
connaîtra donc un phénomène symétrique
d’économies duales, avec peut être pénurie
de main d’œuvre chez les premiers et augmentation
du chômage chez les seconds.
- Pour
les pays en récession, la politique monétaire
de la banque centrale européenne sera trop
serrée, et en revanche trop permissive pour
les pays en boom. La politique monétaire ne
retrouvera toute son efficacité que lorsque
les niveaux de prix (et de coûts : le coût
du travail ?) dans l’ensemble des pays membres se
seront ajusté. Inutile de rappeler que là
où la politique monétaire de l’Europe
sera trop laxiste par rapport aux conditions locales,
elle nourrira un "boom déflationniste",
accompagné probablement d’une bulle spéculative.
- Les
pays qui sont entrés dans l’euro avec une monnaie
sousévaluée rétabliront leurs
équilibres budgéraires. Les autres,
dont les niveaux de coûts relatifs sont trop
élevés, verront leurs déficits
se creuser (cependant que le chômage y augmentera).
Logiquement, compte tenu de l’inefficacité
de la politique monétaire, les premiers devraient
augmenter leurs impôts et cependant que les
seconds devraient les baisser. Le traité d’Amsterdam
prévoie de faire exactement l’inverse.
- Les
entreprises se sont déjà largement adaptées
au nouvel environnement; elles continueront. Mais
pas la main-d’œuvre. Ainsi on continuer à observer
des vagues de fusions et d’acquisitions, des opérations
de rationalisation dans toutes les industries, en
particulier celles du secteur marchand ouvert à
la concurrence internationale. En conséquence
on assistera à un progressif relèvement
des taux de rentabilité des sociétés.
Au
total, sauf cataclysme financier, l’Europe devrait à
son tour connaître une période de boom
déflationniste.
10-
Conclusion générale
Dans
l’univers inflationniste du monde keynésien,
le système économique et financier ne
change pas de nature entre le début du cycle
et sa fin. Dans le nouveau monde déflationniste
d’une économie désormais tirée
par l’offre et non plus la demande, le cycle se partage
en deux périodes nettement distinctes : le boom,
puis la contraction.
Pendant
la période de boom, la Bourse et les taux d’intérêt
montent, l’emploi augmente, et les actions des banques
surclassent toutes les autres. La bonne stratégie
financière consiste à privilégier
les valeurs de croissance, cependant qu’en matière
d’investissement les outils de décision doivent
s’intéresser en priorité aux "dérivées"
(la vitesse de croissance des profits, la vitesse d’augmentation
des ventes, le rythme de montée du prix des actions).
Pendant
la période de correction et de contraction, le
marché boursier est atone ou même baissier,
les obligations de qualité montent, la masse
monétaire décroît, le crédit
est bon marché mais personne ne prête.
La stratégie d’investissement doit s’intéresser
en priorité à ceux qui créent de
la valeur, plutôt que de la croissance stricto
sensu. L’analyse des bilans devient un élément
absolument essentiel.
Notre
grande surprise au cours des deux dernières années
a été de voir le monde se scinder en deux
: un tiers expérimentant une conjoncture de dépression-déflation,
ou s’en approchant; les deux autres tiers un boom déflationniste.
Naïvement, nous pensions que le même environnement
conjoncturel devait prévaloir simultanément
partout. La question qui se ose à nous aujourd’hui
est de savoir si cette divergence se maintiendra longtemps
?
Le
mouvement paraît singulièrement brutal.
Ce dont il faut se rappeler toutefois est que l’économie
américaine est en pleine phase d’expansion, et
que dans de telles circonstances le reste du monde n’existe
plus.
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