5 Janvier 1999

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LA RESPONSABILITE DES ACTIONNAIRES DES BANQUES : LIMITEE OU ILLIMITEE ?

Antoine GENTIER

 

La responsabilité limitée des actionnaires est une institution qui ne date que de la seconde moitié du 19ème siècle (1854 en Angleterre, sous le Second Empire en France). Elle ne fut adoptée qu'après de longs débats où même les libéraux de l'époque étaient très divisés. Dans un de ses récents numéros (31 Décembre 1999) l'hebdomadaire The Economist rappelle comment les avantage économiques de la formule - la réduction considérable des difficultés rencontrées par les entreprises pour trouver des associés - ont rapidement surpassé les inconvénients (la crainte que les épargnants ne surveillent plus aussi bien leurs risques). C'est alors que le véritable capitalisme moderne a pris son envol. A chaque grande crise financière, le problème revient pourtant sur le tapis. C'est ce qui se passe même encore aujourd'hui, comme nous le raconte, dans la note qui suit, Antoine Gentier, du Centre de recherche J.B. Say, à l'Université Paris IX Dauphine. Il nous rappelle quelques grands principes de base.

H.L.

 

 
 

Le rôle de la responsabilité des actionnaires des banques est controversé. Cette question est très importante dans le débat sur la réglementation des systèmes bancaires. D’aucuns, face à la recrudescence des faillites bancaires proposent de supprimer la responsabilité limitée des actionnaires pour les rendre plus responsables de leurs actes. A première vue, cette disposition semble inciter les actionnaires à adopter des procédures de contrôle de la politique de crédit de la banque beaucoup plus rigoureuses. Cela pourrait s’inscrire dans une logique de renforcement du gouvernement d’entreprise. En effet, si les actionnaires sont responsables de manière illimitée sur leur patrimoine personnel cela les implique de manière directe dans la bonne conduite de la gestion de la banque. Si nous sommes d’accord avec la première proposition à savoir éviter la recrudescence des faillites bancaires, il n’est pas certain que la responsabilité illimitée des actionnaires soit le moyen d’y parvenir. Nous allons montrer que la responsabilité illimitée des actionnaires ne limiterait pas les faillites bancaires. Pour cela nous allons procéder à l’analyse de l’évolution historique du système de règles juridiques puis à une analyse économique comparative des deux systèmes de responsabilité.

L’historique de la notion de responsabilité des actionnaires

La notion de responsabilité des actionnaires est une question importante de l’analyse du fonctionnement des systèmes bancaires. La distinction entre responsabilité limitée et responsabilité illimitée n’a pas toujours existé de la manière actuelle. La généralisation des nouvelles règles de droit sur la constitution des sociétés est relativement récente à l’image de la loi sur les sociétés anonymes de 1866 en France. Si, actuellement, la responsabilité limitée est devenue la règle dominante dans le choix des statuts des entreprises (SA, SARL, EURL), il existe toujours des formes juridiques de responsabilité illimitée (la société en commandite et le statut du commerçant). Les statuts juridiques de responsabilité illimitée des actionnaires étaient la norme des sociétés au début du dix-neuvième siècle et les formes juridiques de responsabilité limitée n’existaient pas et/ou étaient généralement interdites.

Les différentes industries bancaires furent soumises à des statuts juridiques variés. L’évolution historique nous montre la généralisation de la responsabilité limitée des actionnaires. Nous allons analyser économiquement l’effet de cette disposition juridique. Cette disposition qui s’est imposée au cours du temps, doit être analysée de la même manière que la monopolisation de l’émission de billets ou l’interdiction de rémunérer les dépôts. En effet, il convient à l’aide de l’analyse économique de comprendre si cette mesure est du point de vue de l’efficacité de l’industrie bancaire souhaitable ou non.

L’efficacité économique comparée des deux régimes de responsabilité

L’idée reçue sur la question de la responsabilité des actionnaires peut-être résumée par la proposition suivante : " pour responsabiliser les banques, il faut que leurs actionnaires soient responsables de manière illimitée afin de discipliner la politique de crédit des banques ". En effet, la responsabilité illimitée des actionnaires semble, de prime abord, très dissuasive envers les comportements aventuriers en termes de politique de crédit. L’argument avancé est que si les actionnaires sont responsables de manière illimitée, c’est-à-dire sur leur patrimoine personnel des pertes éventuelles de la banque, il est facile de penser que les actionnaires seront plus prudents dans la conduite de la gestion de la banque.

Cependant, cette disposition a un effet pervers qui contrebalance l’effet disciplinant et responsabilisant sur la politique de crédit. En effet, il s’agit en fait d’une barrière institutionnelle à l’entrée. Ainsi, il faut analyser les perspectives des actionnaires dans les deux régimes juridiques. Du point de vue individuel des actionnaires, la participation à la constitution d’une entreprise dépend de leur évaluation des risques et des profits espérés dans l’association. Cette évaluation fait intervenir leurs préférences subjectives à l’égard du risque et leur inégalité relative par rapport à la richesse. Dans une société, il est très rare de trouver deux individus qui soient égaux sur le plan de la richesse patrimoniale désirant fonder une société. Pour comprendre la divergence d’intérêt des actionnaires dans l’association sous un régime de responsabilité illimitée, nous allons prendre l’exemple schématique de l’actionnaire riche et de l’actionnaire pauvre.

Ces termes " riche " et " pauvre " n’ont pas de signification scientifique. Pour les définir plus précisément nous ferons l’hypothèse que le riche représente un actionnaire dont le patrimoine personnel est supérieur à sa participation dans le capital de la banque. Le pauvre a un patrimoine personnel égal à sa participation dans le capital de la banque. Que se passe-t-il lorsque la banque fait faillite ? Le pauvre perd son patrimoine (sa participation dans la banque), le riche perd la valeur de sa participation à laquelle s’ajoute les pertes éventuelles restantes après la liquidation de la banque et qui seront couvertes par la ventes des autres éléments de son patrimoine. La conséquence du régime de responsabilité illimitée en cas d’asymétrie patrimoniale est que le " riche " assumera le risque de la politique de crédit d’une manière beaucoup plus exposée que le " pauvre ". Avec une telle disposition juridique, il est fort probable que jamais l’actionnaire riche ne voudra s’associer avec un actionnaire pauvre. La banque risque donc de ne jamais être fondée du fait de l’existence de cette barrière à l’entrée. Cela réduit la possibilité d’établissement dans la branche et en conséquence la pression de la dynamique concurrentielle. La branche connaîtra une accumulation du capital plus faible , et l’ensemble du système sera plus instable paradoxalement. En effet, cette disposition réduit la base actionnariale des firmes et du système bancaire ce qui accroît la fragilité systémique et la fragilité individuelle des firmes.

L’avantage de la responsabilité limitée est de permettre l’association entre des actionnaires ayant différentes richesses patrimoniales. Dans cette association, les actionnaires sont égaux en cas de faillite puisque leur responsabilité est limitée au montant de leur participation. La conséquence de cette disposition est un renforcement de la pression concurrentielle, car elle facilite l’entrée dans la branche. L’industrie bénéficie alors en l’absence d’autres réglementations, d’un apport en capital. La proportion des fonds propres par rapport aux autres postes du bilan à tendance à s’accroître au cours du temps. Cela provoque la stabilisation du système bancaire en valeur absolue et valeur relative.

Conclusion

La responsabilité limitée des actionnaires peut être d’une efficacité supérieure à la responsabilité illimitée pour le fonctionnement de l’industrie bancaire. Toutefois, il ne s’agit pas de proposer d’abolir les formes juridiques de responsabilité illimitée. En effet, seuls les actionnaires sont en mesure de décider quelles règles ils veulent choisir pour s’associer dans une société. En revanche, l’interdiction de contracter des statuts à responsabilité limitée conduit à une inefficience de l’industrie à cause de la création d’une barrière institutionnelle à l’entrée. L’analyse économique de la règle conduit à une conclusion différente de l’examen de l’idée reçue sur la responsabilité illimitée.

La faiblesse de la capitalisation des banques ne vient pas de la disposition juridique sur la responsabilité limitée des actionnaires mais de l’existence de privilèges qui permettent aux banques de se financer avec des ressources apparemment moins chères dans le court terme que le financement en fonds propres. La solution véritable est dans l’abolition des privilèges du système bancaire (non rémunération des dépôts et cartélisation du système bancaire autour du monopole d’émission des billets de la banque centrale) pour redonner au système bancaire sa fonction originelle : l’intermédiation financière.

 

1 -Les travaux récents de Carr Jack et Mathewson Frank reprennent les analyses de Charles Coquelin et de Vera Smith sur la question :

2 - Carr J. and Mathewson F., " Unlimited Liability As a Barrier to Entry " Journal of Political Economy, 96, 1988, pages 766-84.

3 - Carr J., Glied S. and Mathewson F., " Unlimited Liability and Free Banking in Scotland ", Journal of Economic History, 49, 1989, pages 974-8.

 

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