Le 18 mars 2002

 

Danseuses d'Edgar Degas.

 

 

 

 

Eh bien, dansez maintenant !

par Jean-Pierre CHEVALLIER

 

 
 

L'Art serait-il donc une activité si particulière qu'il ne pourrait exister et ne se développer que grâce aux subventions de la puissance publique ?

Ceux qui suivent régulièrement les publications de ce site savent que ce n'est pas notre avis - même si beaucoup de gens qui se disent libéraux affirment le contraire. C'est en fait bien souvent parce que la plupart du temps ils n'ont pas vraiment réfléchi au problème.

Il y a deux ans nous avons publiée la remarquable critique de Tyler Cowen sur les effets pervers du régime d'aide au cinéma français. Aujourd'hui nous sommes heureux de vous conseiller la lecture de cet excellent texte de Jean Pierre Chevallier qui applique la même analyse au "marché de la danse".

Jean-Pierre Chevallier nous rappelle que le protectionnisme culturel a le même effet que tout protectionnisme : il joue contre la créativité et la diversité. L'exception culturelle n'est qu'un alibi pour servir les intérêts des créateurs ou des artistes les plus liés au pouvoir politique en place.

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Y-A-T-IL UNE EXCEPTION CULTURELLE ?

Pour en savoir plus sur la manière dont la pensée libérale critique l'interventionnisme en matière de création artistique et culturelle :

 

 

 

Qu’en est il de la danse en France actuellement ?

La situation économique et financière de ce secteur est morose.

Pourquoi ?

Parce qu’il n’y a pas assez de subventions !

La réponse est claire et unanime et la situation va continuer à se détériorer car l’Etat se désengage de plus en plus de ce secteur qu’il subventionnait plus ou moins, pour transmettre le relai aux collectivités locales (régions, départements et communes) dans le cadre de la politique de régionalisation, ou plutot sous ce prétexte !

Tout le monde déplore cette situation…

Qu’en est-il de la danse aux Etats-Unis, pays libéral par excellence ?

 La réponse est encore plus claire et nette : il n’y a pas de subventions !

Ni de l’Etat fédéral, ni des Etats fédérés, ni des comtés, ni des communes. Il n’y a pas d’argent public pour la danse !

C’est compréhensible : aux Etats-Unis, c’est le règne du libéralisme le plus pur !

Donc, on en déduit logiquement qu’il n’y a pas de danse dans ce pays de cow-boys, c’est à dire de sauvages incultes dixit l’intelligentsia européenne ...

Et pourtant c’est tout le contraire qui se passe ! La danse est très développée, très vivante, très dynamique, et attire un large public aux Etats-Unis.

Pourquoi ?

Parce qu’il n’y a pas de subventions !

La réponse est là aussi claire et sans ambiguité !

En effet, comme il n’y a pas de subventions, les danseurs qui veulent vivre et faire partager leur passion constituent des compagnies de danse qui montent des spectacles de qualité qui plaisent aux spectateurs qui… paient volontiers leurs places pour assister à des ballets renommés, et les sponsors attirés par ces représentations à succès et de qualité financent facilement les compagnies de danse pour entretenir leur bonne image de marque… ce qui permet de diminuer le prix de vente des billets payés par les spectateurs et rend cette activité culturelle accessible à tous les Américains.

Les étudiants, passionnés et débrouillards profitent des places promotionnelles disponibles à $5. Pas cher, social, de qualité et populaire : c’est la danse aux Etats-Unis !

Soit, mais les professionnels français de la danse critiquent quand même la situation américaine, car il n’y a pas de danse contemporaine, ni de recherche, ni d’avant garde aux Etats-Unis !

En effet, la danse est classique : c’est le Lac des Cygnes, le Casse Noisettes, ou du classique moderne dans le style Béjart, le Ballet du XX° siècle… ce qui date déjà beaucoup ! ou de la danse dérivée du classique, relookée jazz, à la brésilienne, afro ou autre…

Pas d’extragagance, car le public américain n’aime pas cela, et dans ce cas, il n’y a pas de spectateurs, donc pas d’argent ni de sponsors !

Telle est la loi impitoyable du capitalisme libéral…Le client est roi et pas si bête !

En Europe et en France en particulier, c’est tout le contraire.

Nous au moins, nous faisons de la recherche !

Effectivement, des subventions sont accordées pour des projets novateurs par les hommes politiques qui prennent des décisions sur des projets examinés par des Enarques, donc en fonction de leur volonté, de leurs goûts, et surtout de leurs amitiés.

Ainsi nait une culture oficielle, celle de la nomenklatura, en France et souvent ailleurs, en Europe, comme jadis en URSS, dans les démocraties populaires, dans les autres pays totalitaires, et dans les dictatures, comme jadis dans l’Allemagne nazie.

Une bonne compagnie de danse sera celle qui saura défendre un projet auprès du pouvoir politique et qui aura de l’influence auprès des décideurs amis.

Jack Lang en est l’archétype le plus connu.

Autour de ces leaders politiques culturels gravitent des personnages qui vivent de cette culture officielle et étatique : des critiques par exemple, qui vont faire paraître dans les médias des articles et des commentaires  avec des photos ou des images sur les dernières innovations chorégraphiques.

Il est évident qu’un papier sur une nouvelle interprétation  du Casse Noisettes ne présente aucun intérêt pour son auteur et les lecteurs : tout a été dit et écrit depuis plus d’un siècle !

Ce n’est plus Casse Noisettes, mais Casse Pieds, sans parler des critiques marseillais...

Seule l’originalité compte !

Un article sur la nouvelle et dernière expérience d’un chorégraphe ami dont le travail transcende les expériences antérieures est beaucoup plus séduisant pour des lecteurs branchés curieux de nouveautés. Ainsi sont alimentés des press books élogieux pour justifier a posteriori les décisions technocratiques.

Cependant, il y a peu de spectateurs acceptant de payer pour assister à de tels spectacles qui ne correspondent pas à ce que les gens attendent de la danse.

Pour remplir quand même les salles, les organisateurs peinent à attirer des spectateurs en offrant des places quasiment gratuites à des comités d’entreprises (tenus par des syndicalistes amis), aux enfants des écoles (conduits par des enseignants amis) et aux camarades syndiqués.

C’est ainsi que la danse attire un public restreint en France et ailleurs en Europe.

Comme il y a peu de spectateurs payants, les recettes sont faibles par rapport aux coûts, et des subventions sont donc nécessaires !

Ce système étatique s’auto-entretient aux frais des contribuables.

Conclusion : une fois de plus, les marchés sont beaucoup plus pertinents qu’une politique culturelle étatique servant les intérêts d’une caste vivant aux dépens des contribuables.

 

Jean-Pierre  CHEVALLIER

Economiste Agrégé de l’université,

                                                                         07.01.02