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Il
y a déjà quatre ans, Romain
Jacoud était venu à Euro 92 pour décrire
l'effondrement de nos structures hiérarchiques et
tirer les conséquences du passage un autre type d'organisation
dominée par une problématique de réseau et une logique
d'induction.
Tirant
la leçon des événements du 11 septembre 2001, il montre
comment ceux-ci, aussi funestes soient-ils, s'inscrivent
eux-aussi dans la logique de cette rupture. Mais il
en retient également, fort heureusement, que, grâce
aux nouvelles technologies de la communication, la
participation de tous à tout peut devenir une réalité.
Utopie hier, la démocratie peut à présent devenir
réalité.
Chaque
mois, Romain Jacoud publie ses réflexions dans
"Humeurs
stratégiques", une lettre distribuée
par e-mail à ceux qui en font la demande. Le
texte qui suit a été publié dans
le numéro 172 des H.S. daté de novembre
2001.
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Notre
lecture des événements est fondée sur l'idée qu'une
société ne naît pas d'un hasard mais d'une nécessité,
son "à quoi ça sert" en quelque sorte.
A
regarder l'évolution, notre politique a jusqu'ici
été de survivre, la stratégie qui en déroulait ayant
été de choisir les meilleures conditions de survie,
en fait une conquête permanente de l'espace et de
la nature, la tactique, de mettre au point les outils
les plus performants de manière à fabriquer mieux,
plus vite, moins cher.
L'évolution
suivie par notre groupe au cours des millénaires nous
a conduit au réseau taylorien. Cette quasi perfection
hiérarchique a constitué jusqu'ici la meilleure réponse
au besoin de survie de l'espèce. Dans un univers où
la meilleure fabrication passe par l'alignement d'hommes
et de femmes le long d'une chaîne, la pyramide hiérarchique
est la structure optimale
Cette
notion d'adaptation à l'environnement (ne pas confondre
avec la signification un peu restrictive que les écologistes
donnent à ce terme) a entraîné une conception tout
à fait mécaniste de nos démarches. Celles-ci ont eu
pour conséquence la destruction de toutes les autres
civilisations dont le moteur a été moins la conquête
de la nature qu'une adaptation "pacifique" au cours
des choses.
Fabriquer ! L'expression est avant tout un ordre qui
appelle ipso facto une réponse qui est une question
: comment ? La réponse donnée, tout est dit et le
dialogue, si cet échange peut être ainsi qualifié,
est terminé. Que dire de plus, en effet ? Ce qui caracté-rise
ce type de rapports entre sociétaires, c'est que son
développement exige une société tactique où le mode
de pensée dominant est la déduction et le maître-mot,
le mot de passe en quelque sorte, "comment".
Toute
activité humaine obéit strictement au schéma qui s'en
déduit. La famille, l'entreprise, l'Etat, l'école,
fonctionnent selon des schémas purement tayloriens.
Les rapports quotidiens entre sociétaires qu'ils appartien-nent
aux domaines public et privé, intime même, nos attitudes
face aux événements de tous ordres et la lecture que
nous en avons, rien n'échappe à cette structuration
dont nous n'avons même plus conscience tant nous l'avons
intériorisée depuis notre venue au monde.
Le drame, car c'en est un puisque nous commençons
à vivre un bouleversement qui nous touche collectivement,
individuellement, matériellement et affectivement,
c'est que les conditions de nos "comment" viennent
de subir des modifications irréversibles.
Ce
qui distingue le phénomène que nous commençons à vivre
de tous les bouleversements antérieurs c'est que jusque
là nous avons chaque fois ajusté nos modes de fonctionnement
aux nécessités du jour sans que pour autant nous ayons
modifié le mode de pensée dominant, Taylor avant,
Taylor après, Louis XVI était moins adapté au futur
dix-neuvième siècle que Napoléon Bonaparte, le second
Empire que la Troisième République, sans doute, mais
tous ces régimes s'ils se distinguaient par les groupes
dirigeants s'organisaient tous selon un caractère
hiérarchique au sens le plus étroit du terme et leur
méfiance congénitale de la différence. Aujourd'hui,
nous sommes arrivés à la limite de validité de ce
type de structure et la société qui se profile sera
une société du pourquoi, c'est-à-dire une société
où le mode de pensée dominant sera le mode de pensée
inductif.
C'EST
LA FAUTE AU PORTABLE
Pour
conquérir notre environnement, nous nous sommes reposés
jusqu'ici sur l'activité aléatoire d'individus bizarres,
généralement incompris, toujours craints et, en fin
de compte, haïs : les inventeurs. Qu'ils fussent théoriciens
et/ou praticiens, il nous a fallu, contraints et à
regret, saisir leurs apports (quittes d'ailleurs à
nous débarrasser d'eux selon des modalités qui ont
varié avec les âges). C'est ainsi que nous avons progressé
et que, quoiqu'en disent les esprits chagrins, nous
vivons aujourd'hui mieux que nos pères (et mères,
bien sûr). Le caractère aléatoire de ces progrès satisfaisait
l'allure de notre évolution jusqu'à ce qu'un saut
qualitatif du savoir sans précédent vienne modifier
toutes les données sur lesquelles reposait notre organisation.
Du jour au lendemain, la faute à l'électronique, à
l'informatique et à leur avatar commun, l'automatique,
notre mode de production a été bouleversé sans espoir
de retour.
Pourquoi
une structure pyramidale, hiérarchique, alors qu'au
lieu de clamer des "comme ci et des comme ça" à une
main d'œuvre turbulente, il suffit à un seul de manœuvrer
un bouton dans un sens ou dans l'autre, un logiciel
se chargeant de tout ? D'un coup, d'un seul, notre
organisation a perdu son à quoi ça sert et avec cet
effondrement, nous avons tous en même temps perdu
nos places respectives, nos repères, nos questions,
nos réponses et notre assurance.
Plus
personne pour répondre à nos "comment" angoissés,
pas assez de "barjots" pour inventer de quoi nous
occuper.! Ce n'est pas un sauve-qui-peut, pas encore,
mais c'est déjà le désarroi, l'incompétence et à terme
le désespoir. Bref, une atmosphère de fin du monde,
de fin d'un monde plutôt ! A observer le renouveau
de l'influence des sectes de tous ordres, le délitement
des institutions, la disparition des sentiments d'appartenance
et tous les autres caractères de dissolution sociale,
nous pourrions facilement nous croire tous à bord
d'un navire en perdition.
Pourtant
dans cette ambiance, des résistances s'organisent.
Tout naturellement, des démarches se mettent en œuvre
qui, toutes portent le même caractère : celui d'individus
responsables qui ne vont plus chercher dans l'homme
providentiel la réponse à leur problème. Ils trouvent
en eux-mêmes, les réponses indispensables. Ils "s'acoquinent"
à d'autres, semblables mais pas égaux, pour mettre
en place des solutions acceptables. Ils inventent
et s'organisent en une structure qui, au lieu d'interdire
l'invention, la favorise. Une structure où le mode
de pensée dominant est l'induction, une structure
dont les sociétaires ont saisi qu'il faudra que chacun
apprenne à inventer ou se résoudre à périr. Cette
structure est le réseau systémique.
Il
y a quelques semaines, un horrible attentat tuait
des milliers d'innocents et détruisaient en quelques
minutes une certaine manière d'être. Cet attentat
a été l'œuvre d'une poignée d'individus. Il y a même
de fortes chances qu'il ait été "inventé" puis réalisé
par une poignée d'hommes et de femmes. Leur chef,
tout aussi responsable que s'il avait été lui-même
dans une des cabines de pilotage a démontré par le
sang et la destruction qu'une entreprise performante
aujourd'hui n'est pas obligatoirement structurée en
réseau hiérarchique. Le réseau ben Laden, puisque
c'est de lui qu'il s'agit, n'existe que par l'adhésion
de ses membres à la politique et à la stratégie énoncées
par leur chef mais, et c'est la leçon que nous venons
de recevoir, chacun des membres du réseau est maître
de sa tactique. Les Etats-Unis, symboles de ce monde
occidental objet de la haine extrémiste, comme leurs
alliés, sans doute un jour ou l'autre, sont un ennemi
mortel, tout croyant se doit de les combattre, à chacun
d'inventer son objectif, de choisir son arme. Une
politique clairement énoncée, une stratégie parfaitement
définie...chaque membre du réseau sait ce qu'il lui
reste à faire. La plus performante, la plus invisible,
la plus imprévisible des organisations.
Mais
qu'est ce qui a rendu possible de telles aberrations
? L'extraordinaire progrès des moyens de transmission
des informations. Ce qui a transité, ce ne sont pas
des ordres, ce sont tous les éléments apportés par
les uns et les autres pour passer du champ théorique
à l'acte.
Pourtant,
en donnant à tous le désir d'appartenir et de réaliser
des œuvres communes, ce que le réseau a permis d'accomplir
dans l'horreur et le pire, il peut également le permettre
dans le meilleur. Les propriétés qu'il exige de ses
membres, c'est qu'ils se comportent en individus autonomes
et qu'avant de songer à tirer quelque avantage du
réseau, ils commencent par lui apporter leurs forces.
Cependant pour que le réseau existe, il est nécessaire
que soit offert (par un homme -terme générique qui
embrasse la femme- par un groupe) un projet, c'est-à-dire
une politique et des objectifs à long et moyen termes,
c'est-à-dire une stratégie. Le réseau ainsi constitué
sera fait des tactiques individuelles, traductions
quotidiennes en actions des politique et stratégie
constitutives.
Ce
constant rappel de la politique et de la stratégie
fondatrices du réseau, cette permanente nécessité
de créer les tactiques afférentes, organisent la structure
sur la base d'un autre mode de pensée : l'induction.
C'est en induisant que nous parviendrons, à chaque
étape de notre comportement social, à définir les
"comment" nécessaires en les confrontant au pourquoi
fondateur. Inventer pour progresser, inventer pour
survivre, tout en survivant de l'invention de l'autre,
des autres.
Comment
? C'est là que le bouleversement nous rattrape : chacun
de nous devient responsable de ses objectifs et de
ses actes, juge de la conformité à ces politique et
stratégie. Devenus nœuds parmi d'autres nœuds, nous
demeurons individus mais liés à d'autres individus.
Rien ne nous a préparé à vivre cette aventure, rien
ne nous a préparé "d'être partie du Tout en étant
le Tout partout où nous sommes".
Ce
n'est probablement pas la première fois que notre
espèce vit un cataclysme de cette intensité. Le jour
où le premier velu, la première velue, préhistoriques
ont ramassé ce caillou ou cette branche dont ils ont
fait leur première arme, leur premier outil, ils ont
lancé leur dans une course à la survie qui jusque
là était probablement le fruit du hasard.
UN
RESEAU ! CERTES... MAIS POUR FAIRE QUOI ?
Comme
nous l'avons dit un peu plus haut, un réseau ne peut
se créer que sur la proposition d'une politique ou,
en d'autres termes, sur la mise en discussion, sinon
l'offre, d'un projet qui emporte l'accord d'un groupe
suffisamment nombreux pour que ses membres puissent
supposer qu'il sera mené à bien.
Depuis toujours, le bruit court que nous faisons de
la politique, c'est-à-dire qu'ayant choisi un modèle
de développement, nous tentons de le mener au bout.
L'observation, pourtant, nous indique que le fondement
politique, le pourquoi, de notre activité n'a jamais
été réactualisé. Comme si les termes de la survie
aujourd'hui sont les mêmes qu'il y a quatre millions
d'années lorsque notre premier ancêtre est apparu.
Notre traintrain millénaire convenait apparemment
à notre bonheur jusqu'il y a peu. Le délitement socio-sociétal
dont nous sommes les témoins, les victimes et les
acteurs semble indiquer que ce n'est plus le cas.
Les
nécessités de l'heure, l'avènement d'un autre mode
de pensée dominant dû notamment aux progrès de la
technologie qui ont, à leur tour modifié nos rapports
à nous-mêmes, aux autres et aux choses, font de ce
moment une occasion rêvée.
Le communisme, disait Lénine, ce sont les Soviets
et l'électricité ; nous n'en aurons retenu que la
Loubianka et le Goulag. Aujourd'hui, grâce aux nouvelles
technologies de la communication, la participation
de tous à tout peut devenir une réalité. Utopie hier,
la démocratie peut à présent devenir réalité.
Et
le hasard fait bien les choses. En France, dans quelques
mois vont se dérouler deux élections qui vont conduire
à l'administration de cette nouvelle donne. N'est-ce
pas le moment de se poser les questions dont les réponses
constitueront les repères de notre cheminement vers
le futur ?
Alors un réseau, pour quoi faire ? Certes l'ampleur
de la tâche pourrait avoir de quoi désespérer si elle
ne présentait pas autant de caractères exaltants,
car tout est à inventer.
Il nous faudra bâtir une autre organisation tout en
créant les modes de formation adaptés. Lesquels ?
Hélas, il n'y aura pas d'autres méthodes que celles
de l'expé-rimentation avec pour juge la confrontation
permanente des essais et des erreurs. Il faudra construire
les règles qui vont nous permettre de vivre ensemble
dans un monde dont nous n'avons aucun exemple. Il
nous faudra mettre au point collectivement des solutions
individuelles. L'absence de passé nous permettra d'échapper
à l'uniformité. Nous serons pragmatiques... ou nous
ne serons plus.
Bref,
tout est à créer. Il ne s'agira plus, dans quelques
mois, d'opiner sur un catalogue de belles promesses
mais de choisir d'abord entre différents projets.
Le choix des hommes relèvera ensuite de leur capacité
à nous entraîner.
A quoi sert la Nation ? Comment voyons-nous la Cité
? Comment organiserons-nous la démocratie bâtie sur
notre expression permanente ? A quoi doit servir et
comment doit fonctionner le "patron" de cette nouvelle
entreprise ?
Qui
nous proposera les nouveaux comportements et qui nous
coordonnera pour que nous parvenions dans la peine
et la transpiration à bâtir cette Nation moderne ?
Car nous devons savoir qu'il ne s'agit plus de replâtrer
un ensemble complètement dépassé. De la peine, de
la transpiration, certes mais que d'enthousiasme et
d'exaltation !
Alors,
chiche ? Qu'en pensez-vous ?
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