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La
théorie financière moderne de l'entreprise
est fondée sur l'idée que la valeur
de marché de la firme (le nombre de ses
actions multiplié par leur cours) reflète
convenablement ses performances, c'est à
dire la somme actualisée de ses profits
futurs. Cette valeur fondamentale résulte
de deux séries de variables : les anticipations
de flux de résultats d'une part, le taux
d'actualisation de ces flux d'autre part. Ce taux
doit tenir compte, à la fois des possibilités
de rémunération alternatives grâce
à des placements sans risque et à
long terme (coût d'opportunité),
mais également d'une appréciation
du risque associé à l'entreprise.
La théorie financière conduit donc
à juger une entreprise sur sa capacité
bénéficiaire durable, les perspectives
de progression de ses activités et de ses
résultats, et du risque financier qu'on
peut lui associer [Cohen, 1997]. Si l'on suppose
que les dirigeants de la firme travaillent en
fonction de l'intérêt des actionnaires
(c'est à dire que l'on fait abstraction
du célèbre problème de l'agence
formalisé dans un article célèbre
de Jensen et Meckling en 1976 et selon lequel
les divergences d'intérêt entre propriétaires
et managers entraînent un certain nombre
de coûts), la stratégie d'entreprise
consiste à maximiser cette valeur.
Donc,
la formule de la valeur nous montre bien que ce
que veulent les actionnaires, c'est la maximisation
du profit intertemporel de la firme, et pas seulement
sa maximisation à court terme. L'action
est un droit - négociable - sur les profits
des entreprises, présents et futurs et
pour toute la durée de vie de la firme.
C'est sur ce point que s'est instauré un
brûlant débat entre ceux qui considèrent
que les marchés financiers obligent les
managers à mener des stratégies
de court terme, au détriment des investissements
en recherche et développement ou de l'emploi
par exemple, et ceux qui considèrent que
l'horizon décisionnel des marchés
est beaucoup plus lointain qu'on ne le prétend
généralement.
Ajoutons
qu'il est beaucoup plus significatif d'observer
la valeur de marché (boursière)
d'une entreprise plutôt que sa valeur comptable,
et ce pour au moins trois raisons. En premier
lieu, la valeur comptable ne prend pas en compte
les profits futurs (à moins d'évaluer
la firme en additionnant l'actif net réévalué
et le goodwill, mais on en revient à
intégrer la valeur de marché). En
second lieu, la valeur comptable est biaisée
par les procédures du type amortissements
et provisions et plus généralement
par tous les processus de window dressing.
Troisièmement, comme nous l'avons vu, la
valeur boursière prend en compte le risque,
ce que ne fait pas la valeur comptable.
Cet
article, en se fondant sur un certain nombre de
travaux théoriques et empiriques, se donne
pour but de montrer que les marchés financiers
(et notamment les investisseurs institutionnels),
contrairement aux autres agents, ont une vision
à long terme de la stratégie d'entreprise.
La théorie
La
théorie de la myopie des marchés
financiers
Dans
les années 1980, un certain nombre d'auteurs,
d'ailleurs plus souvent professionnels du management
que de l'économie [Drucker, 1986], ont
mis l'accent sur le fait que la montée
des investisseurs institutionnels dans le capital
des entreprises poussait les managers à
mener des stratégies génératrices
de cash flow à court terme, au détriment
des stratégies de long terme, sacrifiant
ainsi la recherche, l'innovation, et par suite
la productivité et la compétitivité.
L'idée était que les managers de
ces fonds répondaient à leurs propres
désirs d'avancement et de sécurité
de l'emploi. Ainsi, leurs décisions reflétaient
une préférence pour le court terme
et une forte aversion au risque. Les décisions
d'achats d'actions se prenaient donc en fonction
des profits immédiats des firmes et de
la distribution instantanée de cash
flow. Dès les premiers signes de faiblesse,
ces fonds vendaient ces actions pour en acheter
d'autres, entraînant une forte volatilité
des prix des actifs financiers. Or il est vrai
qu'une décision d'investissement entraîne
par nature une diminution du profit à court
terme, puisque le dépense engendrée
est immédiate alors que le gain est anticipé
à plus ou moins lointaine échéance.
Les entreprises connaissant ce mécanisme
devaient finalement mettre aux oubliettes leur
stratégie de maximisation du profit intertemporel
pour se consacrer à la maximisation du
profit à très court terme, avec
les conséquences macro-économiques
que l'on imagine. Quant aux firmes qui persisteraient
dans des investissements de long terme, elles
verraient leur valeur boursière chuter,
et devenir sujettes aux OPA. Pour Porter [1992],
il existe également une asymétrie
d'information qui empêche les investisseurs
d'évaluer correctement la valeur des investissements
à long terme. La théorie de la myopie
des marchés suggère donc une corrélation
négative entre la part de capital d'une
entreprise détenue par des investisseurs
institutionnels et les dépenses en R&D
ou la dynamique de l'innovation.
La
théorie des marchés efficients
La
théorie de référence des
marchés financiers, dite des marchés
efficients, s'oppose à cette conception
de la myopie. Elle postule que les prix des actifs
financiers (eux-mêmes déterminés
par les décisions d'achats et de ventes)
comportent toute l'information pertinente sur
les cash flow présents et futurs
de la firme [Fama, 1976]. Les actionnaires rationnels
devraient donc approuver les décisions
stratégiques qui accroissent les profits
même à moyen ou long terme. Si une
firme entreprend un investissement en R&D
qui accroît le profit (actualisé)
dans 5 ans, le marché encourage un tel
comportement. La théorie des marchés
efficients ne distingue pas à ce sujet
les investisseurs particuliers des énormes
fonds d'investissement [Hansen et Hill, 1991].
Tous sont supposés être rationnels
et réagir en fonction des profits futurs.
Ainsi, si la théorie des marchés
efficients est correcte, on ne doit pas observer
de corrélation entre les dépenses
R&D et la part des investisseurs institutionnels
dans le capital des entreprises. Ajoutons qu'il
est aujourd'hui globalement admis dans la profession
des économistes que les marchés
d'actions sont efficients.
Donc,
sur un marché efficient, la réponse
des marchés à une décision
stratégique représente l'évaluation
par le marché de cette stratégie.
Investissements
et profits
D'un
point de vue strictement théorique, un
éclaircissement supplémentaire est
nécessaire. En effet, selon la théorie
traditionnelle (néoclassique) de la concurrence,
dans un marché parfaitement compétitif
tant du point de vue des produits que des facteurs,
des projets d'investissements avec une valeur
actuelle nette positive sont inexistants à
l'équilibre. Si de tels investissements
existaient, ils attireraient de nouveaux entrants
dans l'industrie en question. Cela augmenterait
les prix des facteurs, diminuerait les prix des
produits, obligeant certaines firmes à
quitter le marché. Ainsi, l'avantage compétitif
procuré par des investissements n'est pas
durable. La capacité de telles stratégies
à générer des investissements
durablement rentables et source d'un avantage
compétitif sur les autres firmes repose
donc sur l'hypothèse d'imperfection des
marchés.
Evidences empiriques
Graves
[1988] réalise une étude dans laquelle
il trouve une corrélation négative
entre présence des investisseurs institutionnels
dans le capital des firmes et dépenses
en R&D. Toutefois, son échantillon
est très partiel : 22 entreprises dans
un unique secteur, celui de l'informatique entre
1976 et 1985. Il est donc impossible de tirer
une conclusion scientifiquement satisfaisante
de ce test. De plus, une étude antérieure
[Jarell, Lehn et Marr, 1985] menée sur
un échantillon de 62 annonces de dépenses
en R&D entre 1973 et 1983 réfutait
la thèse du short-terming.
Nous
nous focaliserons sur cinq études qui nous
semblent particulièrement représentatives.
McKinsey&Company
Dans
son manuel de référence (cf. bibliographie),
l'institut McKinsey recense une série
d'études sur le sujet. Dans la plupart,
le marché financier réagit positivement
à un accroissement des dépenses
d'investissement et négativement à
une diminution sauf dans certains secteurs et
circonstances particulières. Selon les
auteurs, le gain boursier d'une stratégie
de long terme peut même être substantiel.
La règle veut donc que nous nous retrouvions
dans une situation où quand le profit comptable
diminue, la valeur boursière augmente,
et vice versa. Les consultants de McKinsey
sont catégoriques (p. 94) :
"Managers
who focus on long term cash flow, ultimately will
be rewarded by higher share prices. The evidence
from the market is conclusive. Naive attention
to accounting earnings will lead to value-destroying
decisions. They could, in turn, result in a takeover
attack by suitors who believe they can run the
company better".

Graphique
1 : la réaction des marchés
aux annonces d'investissements en R&D, 62
compagnies. Source : Securities and Exchange Commission
(1985), extrait de Copeland, Koller et Murrin.
Ordonnées : rendement des actions par rapport
au portefeuille de marché (%). Abscisses
: nombre de jours par rapport à la date
de l'annonce.
Woolridge
et Snow
Woolridge
et Snow [1990] réalisent un test économétrique
sur un échantillon composé de 767
décisions stratégiques d'investissement,
annoncées par 248 firmes, et ce dans 102
industries différentes. Les résultats
obtenus tendent à corroborer l'hypothèse
de maximisation de la valeur de la firme. Le marché
réagit positivement aux annonces d'investissement
faites par les entreprises. En particulier, sont
positivement valorisées les décisions
de formation de joint venture, d'investissements
en R&D et de diversification vers de nouveaux
produits. Plus intéressant encore : si
la taille se l'investissement n'apparaît
pas significative, son terme l'est : le marché
réagit de manière très significative
et positive aux investissements de long terme,
réfutant ainsi l'hypothèse de short-terming
des marchés.
Hansen
et Hill
Cette
étude entreprend un examen empirique de
la relation entre dépenses en R&D et
part du capital détenue par les investisseurs
institutionnels. Les variables explicatives sont
donc les dépenses en R&D à la
période précédente, le cash
flow disponible pour les dépenses d'investissement,
la part de marché, le niveau d'endettement
(comme substitut ou complément au cash
flow disponible), la taille, le degré
de diversification (censé aller de pair
avec une politique financière très
stricte, une forte aversion au risque et une préférence
pour les profits présents), la structure
plus ou moins oligopolistique du marché,
la part du capital détenue par les insiders,
la part détenue par les investisseurs institutionnels
et l'intensité des dépenses en R&D
dans l'industrie en question.
La
régression économétrique
donne des résultats surprenants : non seulement
les investisseurs institutionnels n'empêchent
pas les investissements en R&D, mais on
note une corrélation positive significative
entre part des investisseurs institutionnels dans
le capital et dépenses en R&D.
Ce
résultat n'est cohérent, ni avec
la théorie de la myopie, ni avec celle
des marchés efficients. Mais alors comment
expliquer le caractère positif de cette
relation ? Tout d'abord, les auteurs expliquent
que les investisseurs institutionnels, de part
leurs expériences, les échanges
d'information à l'intérieur de leur
fonds et les économies d'échelle,
ont accumulé une grande compétence
et sont donc en mesure de connaître les
stratégies qui maximisent la valeur de
la firme. Ainsi, les buy and sell en réponse
à la variation des profits comptables seraient
l'apanage, non pas des investisseurs institutionnels
mais plutôt des particuliers n'étant
pas particulièrement versés dans
les domaines de la finance et de l'économie
d'entreprise. Selon cette analyse, la volatilité
du prix des actions d'une entreprise serait corrélée
avec la part du capital détenue par des
investisseurs particuliers. La présence
d'investisseurs institutionnels serait au contraire
source de stabilité. Une seconde explication
est dérivée d'Aoki [1984]. A la
différence des investisseurs particuliers,
les investisseurs institutionnels sont susceptibles
de prendre des participations très substantielles
dans le capital d'une entreprise. S'ils elles
se retirent violemment d'une entreprise, elles
risquent de déprimer le marché financier
dans sa totalité, et finalement d'engranger
de fortes pertes en capital. Ainsi pour Aoki,
les investisseurs institutionnels sont condamnés
à une relation durable avec les firmes
dans le capital desquelles elles sont significativement
engagées. Ils ont alors intérêt
à ce que les firmes engagent des stratégies
de long terme, dont des investissements en R&D
pour accroître la productivité, et
par suite la richesse des actionnaires.

Graphique
2 : part du capital des firmes de l'échantillon
de Hansen et Hill détenue par les investisseurs
institutionnels.

Graphique
3
: ratio R&D / chiffre d'affaires.
Kochhar
et David
Kochhar
et David [1996] testent la corrélation
entre part des investisseurs institutionnels dans
le capital des entreprises et le degré
d'innovation, mesuré par la croissance
des nouveaux produits. L'échantillon est
constitué de firmes appartenant au secteur
manufacturier, cotées au New-York Stock
Exchange et au NASDAQ, et ce pour l'année
1989. L'hypothèse de la myopie est clairement
rejetée. Plus intéressant est le
rejet de l'hypothèse selon laquelle les
investisseurs institutionnels évalueraient
mieux le rendement à terme des investissements
actuels. Le point essentiel que fait ressortir
l'étude et qui prolonge la précédente
est bien que c'est la présence d'investisseurs
institutionnels dans le capital qui pousse à
l'innovation. Ce n'est pas l'innovation qui les
attire : les investisseurs institutionnels
obligent les firmes à innover, et ce
pour une raison déjà évoquée
au paragraphe précédent. La théorie
d'Aoki fait alors référence. Ceux-ci
s'engagent de facto dans une relation longue
avec les entreprises de par l'importance du nombre
de leurs actions, et possèdent les mécanismes
d'incitation susceptibles d'influencer la stratégie
des managers dans une optique de long terme. Les
implications politiques de ce type d'études
sont majeures. La compétitivité
des entreprises à long terme exige que
les réglementations qui limitent la présence
des investisseurs institutionnels dans le capital
de certaines firmes soient levées. Ce
sont ces limitations arbitraires qui poussent
les marchés au short-terming.
Marchés
financiers et emploi
Un
argument couramment utilisé par les détracteurs
des marchés financiers (et même des
marchés en général) repose
sur le raisonnement suivant : puisque les actionnaires
sont rémunérés sur les profits,
il est avantageux pour eux de supprimer des emplois,
puisque ceux-ci sont nuisibles au profit. En fait,
les études réalisées sur
la question, et en particulier celle de Abowd,
Milkovitch et Hannon [1989] mettent en perspective
des raisonnements plus subtils. Ces trois économistes
ont étudié l'impact des décisions
concernant les ressources humaines sur la richesse
des actionnaires. Seulement deux décisions
semblent accroître la valeur de l'entreprise
: les plans de réduction permanents de
main d'œuvre d'une part, les fermetures ou les
délocalisations d'une partie de l'entreprise
d'autre part. Ces résultats, notamment
le fait que les licenciements soient créateurs
de valeur sont économiquement justifiables.
En effet, la théorie micro-économique
traditionnelle montre qu'il existe un rapport
capital / travail qui est optimal, en ce sens
qu'il maximise le profit. Si l'entreprise ne se
trouve plus à cet optimum, par exemple
parce qu'elle a répondu à de fortes
pressions extérieures (ou syndicales) qui
exigeaient qu'elle emploie plus qu'elle n'en avait
réellement besoin, elle ne maximise plus
son profit. Cela a donc un impact négatif
sur la valeur de la firme. Il convient d'ajouter
que c'est la société dans sa totalité
qui y perd, et pas seulement l'entreprise en question.
En effet, le profit correspond à une création
nette de richesse : l'entreprise produit plus
de ressources qu'elle n'en a détruit. Le
profit équivaut à un progrès
technique qui améliore le bien-être
de chaque membre de la société.
De plus, dans un marché du travail totalement
flexible, les travailleurs retrouvent automatiquement
un emploi dont le salaire correspond à
leur productivité. Le cas évoqué
dans l'article de Abowd, Milkovitch et Hannon
correspond donc à une situation où
le rapport capital sur travail était trop
faible, et où un retour à l'équilibre
en licenciant est créateur de valeur. Il
arrive donc un point à partir duquel les
licenciements ne sont plus une stratégie
optimale, puisqu'ils élèvent le
rapport capital / travail au-delà de sa
valeur d'équilibre. Dans ce cas, les
marchés financiers sanctionneront un plan
social. Les mécanismes sont donc rationnels
et plus complexes que ce que laissent entendre
les non-économistes. De plus, une étude
récente [Farber et Hallock, 1999] tend
à montrer que si depuis 1970, les réactions
des marchés aux réductions d'emploi
tendent à être de moins en moins
négatives, c'est bien parce que celles-ci
correspondent de plus en plus à des gains
d'efficacité et à un retour à
l'équilibre de la firme.
Conclusion
Les
études les plus rigoureuses, portant sur
des échantillons très larges, tant
au niveau des entreprises que des industries tendent
à montrer que, conformément à
la théorie financière, les marchés
financiers valorisent positivement les investissements
de long terme, notamment en R&D. De plus,
ils ne réagissent positivement aux plans
de licenciement que dans ces circonstances très
particulières qui mettent en danger l'avenir
de l'entreprise. Des arguments théoriques
rigoureux forment le soubassement de ces thèses.
Ces résultats ont plusieurs implications
essentielles. Tout d'abord, les managers disposent
d'une latitude suffisante pour développer
des stratégies basées sur un horizon
lointain. Les tentatives de tromperie des marchés
financiers, par exemple par le moyen du window
dressing semblent vouées à l'échec.
Enfin, à un niveau plus politique, l'instauration
d'une réglementation des marchés
financiers risquerait d'avoir des effets contraires
à ceux souhaités. En effet, si comme
nous avons essayé de le montrer, les actionnaires
ont un horizon long (une dizaine d'années)
et les managers un horizon court (égal
à la durée de vie de leur fonction,
c'est à dire environ 5 ans), de telles
réglementations tendraient à privilégier
des stratégies désirées par
les managers plus que par les propriétaires,
c'est à dire des stratégies fondées
sur une vision à court terme.
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