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Pour
lire les oeuvres de Bastiat sur Internet :
Pour
se procurer des extraits des oeuvres de Bastiat
:
Pour
en savoir plus sur la biographie de Bastiat,
voir notamment le texte de :
En
relation avec les développements de Guido
Hülsmann, voir les remarquables notes de
Michel Leter en accompagnement de son édition
des premières lettres de Bastiat. Notamment
la :
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L'un
des problèmes de Bastiat est que le titre de
son principal recueil de textes ("Les harmonies économiques")
fait vieux jeu et ne veut rien dire pour un économiste
contemporain. Guido
Hülsmann nous décrit en termes
modernes la structure logique dans laquelle s'inscrit
le concept d'harmonie.
C'est
une révélation. Avec cette approche
nous redécouvrons le socle dur, le socle de
base, sur lequel s'appuie la logique économique.
Au matérialisme positiviste des économistes
anglo-saxons - matrice de la science actuelle - s'oppose
une tradition française et continentale (de
type lockienne) qui fonde la valeur sur la présence
d'un ordre de droit assis sur l'action humaine, et
donc la propriété naturelle.
C'est
à cette place centrale rendue à la propriété
comme ancrage du raisonnement économique que
les écrits de Frédéric Bastiat
doivent leur remarquable efficacité dialectique,
ainsi que leur contenu souvent prémonitoire
: il y a 150 ans, Bastiat avait déjà
quasiment tout dit sur la logique perverse des institutions
de l'Etat-providence et ses conséquences.
Guido
Hülsmann nous livre ici un texte d'une très
grande valeur qui nous apporte enfin une compréhension
synthétique de l'oeuvre de Bastiat. On lit
Bastiat. On admire sa façon de raconter. Mais
il manquait un travail qui nous donne une vision d'ensemble
de son message philosophique. Avec cet article, Guido
Hülsmann comble cette lacune. La version originale
anglaise de ce texte sera prochainement publiée
dans le Quaterly
Journal of Austrian Economics 4(4).
Claude
Frédéric Bastiat (1801-1850) est l'un
des plus grands économistes qui aient jamais
vécus. Personne ne peut contester le rôle
essentiel qu'il a joué en tant qu'inspirateur
et organisateur des mouvements pour le libre-échange
qui ont fleuri sur le continent au milieu du 19ème
siècle. Tous les historiens reconnaissent en
lui la valeur d'un grand écrivain. Il fut sans
aucun doute le plus grand de tous les journalistes
économiques que nous ayons connus.
Toutefois
la valeur de ses contributions à l'enrichissement
de la théorie économique est mal reconnue,
alors qu'il y fit l'apport d'un certain nombre de
découvertes importantes. La valeur de son héritage
intellectuel reste encore largement négligée
en raison de ce qu'il y s'agit généralement
de problèmes qui se situent en-dehors de l'espace
de perception des radars de la plupart des économistes
d'aujourd'hui. Pourtant sa pensée présente
de nombreuses affinités avec l'actuelle tradition
de l'économie autrichienne.
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Harmonie
et/ou équilibre |
Dans
la mesure où son nom est cité dans les
manuels d'histoire de la pensée économique,
Bastiat est présenté essentiellement
comme le grand champion du concept d'harmonie. Si
cela est exact, il n'en reste pas moins que le plus
souvent ceux qui en parlent ne savent même pas
de quoi il s'agit, ni comment cette approche se distingue
des manières plus modernes de concevoir les
phénomènes d'interaction sociale.
Le
grand ouvrage de Bastiat porte comme titre "Les harmonies
économiques". C'est dans ce livre qu'il développe
et défend la thèse selon laquelle les
intérêts de tous les membres de la société
sont en harmonie dans la mesure, et pour autant que
les droits de propriété y sont respectés
- c'est à dire, en langage moderne, dans la
mesure où y fonctionne un marché véritablement
libre, dégagé de toute intervention
de l'Etat.
La
trame de son argument est simple. Il affirme qu'il
n'y a rien dans la nature du marché libre qui,
a priori, soit susceptible d'empêcher ses mécanismes
de fonctionner. Autrement dit, tant qu'un marché
est en mesure de fonctionner librement, il n'y a rien
d'inhérent à son fonctionnement qui
permettrait d'affirmer que celui-ci doit nécessairement
se faire au détriment de certains intérêts.
Le seul groupe de personnes, avec un marché
libre, dont il est impossible de réconcilier
les intérêts avec ceux des autres, est
celui des parasites qui vivent de la spoliation des
biens d'autrui. Comme le disait Bastiat à propos
des limites de validité du concept d'harmonie
économique universelle : "On a beau aimer la
conciliation, il est deux principes qu'on ne saurait
concilier : la Liberté et la Contrainte".
Ainsi,
le libre marché doit naturellement satisfaire
tous les intérêts, sauf ceux des criminels,
en conséquence de quoi toute intervention institutionnelle
est, par définition, superflue. Moyennant quoi
il n'en résulte pas nécessairement que
le marché satisfera tout le monde à
tout instant. Bastiat n'est pas assez naïf pour
croire que le marché soit totalement protégé
de toute "cause perturbatrice", liée à
des erreurs ou à des actes de violence. Tout
au contraire. Il consacre de nombreuses pages à
insister sur ces éléments inhérents
à toute vie sociale. Ses remarques ne concernent
pas la manière concrète dont les gens
se comportent à l'intérieur d'un marché,
mais leurs intérêts. Les intérêts
des uns et des autres sont dits "en harmonie" pour
peu qu'ils respectent tous les droits de propriété
qui découlent du droit fondamental de chacun
à la propriété de soi, ainsi
que de ce que produire en coopérant les uns
avec les autres est par essence plus productif que
de produire tout seul. Tous les membres de la société
tirent avantage d'une division du travail bien organisée,
et il n'y a a priori rien qui, dans le marché,
fasse par définition obstacle à la mise
en place d'une telle division du travail.
En
plaidant pour l'harmonie des intérêts
lorsqu'il y a marché libre, Bastiat se place
à dessein à un niveau d'ordre fondamental
afin de mieux répondre à l'ensemble
de ses adversaires intellectuels. Il n'a pas voulu
entreprendre de répondre point par point aux
multiples propositions d'intervention émanant
des horizons les plus divers. Son souci était
surtout d'attirer l'attention sur ce que tous ces
points de vue en faveur de l'intervention de l'Etat
partagent en commun - c'est à dire l'affirmation
a priori qu'il y a des intérêts que le
marché libre ne peut pas réconcilier
car ils restent par définition antagonistes.
Bastiat
analyse en détail un grand nombre de ces soi-disant
exemples d'antagonismes des intérêts,
prouvant que dans chacun de ces cas l'affirmation
est infondée. Par exemple, bien que l'intérêt
du débiteur et celui du créancier semblent
être opposés, en réalité
ce n'est pas vraiment le cas dans la mesure où
celui qui est en dette a lui-même intérêt
à ce que celui qui lui prête de l'argent
se porte le mieux possible, afin de pouvoir éventuellement
s'adresser de nouveau à lui pour obtenir de
nouveaux prêts. A l'inverse, le créancier
a lui-même intérêt à ce
que son débiteur soit aussi prospère
que possible car seul un débiteur sans problèmes
peut lui garantir le paiement de ses intérêts.
Bastiat examine toute une série de relations
de ce type entre le consommateur et le producteur,
les prolétaires et les propriétaires,
les travailleurs et les capitalistes, la population
rurale et urbaine, citoyens nationaux et étrangers,
propriétaires et locataires, les gens du peuple
et les bourgeois, etc. Il réfute également
la théorie de Malthus pour qui la croissance
de la population devait nécessairement conduire
à la famine, et donc à une intensification
des conflits.
Mais,
insistons, ses arguments en faveur du marché
ne reposent pas seulement sur la réfutation
une à une des thèses favorables à
l'intervention de l'Etat; elles se fondent également
sur la réfutation d'une idée commune
à toutes. Il a brillamment démontré
que tous les arguments en faveur de l'Etat ne sont
qu'une déclinaison de l'idée centrale
que le marché va nécessairement à
l'encontre des intérêts de certaines
personnes ou de certains groupes.
Un
rapide coup d'œil sur l'histoire de la pensée
économique au 20ème siècle
confirme cette intuition de Bastiat. Le plus important
des arguments généralement utilisés
pour justifier les interventions de l'Etat est celui
qui invoque les crises économiques, l'existence
de monopoles, de biens collectifs, ainsi que les ravages
du chômage. Dans chacun de ces cas, le problème
vient de la présence d'une soi-disant "défaillance
du marché" - c'est à dire de quelque
chose qui, par le langage employé, laisse nécessairement
entendre qu'il s'agirait de problèmes que le
marché serait par définition incapable
de traiter, en sorte qu'il n'y aurait que l'Etat -
ce grand "deus ex machina" - qui pourrait y apporter
une solution.
Il
est vrai que, depuis lors, tout au long du 20ème
siècle, nombre d'économistes, autrichiens
et autres, ont à leur tour réfuté,
cas par cas, les conclusions auxquelles conduit le
plus souvent l'usage abusif de la théorie des
"défaillances du marché". Toutefois
leurs arguments y gagneraient sans doute en force
et en persuasion s'ils s'appuyaient davantage sur
la critique du sophisme de base commun à toutes
les applications du concept. Et sur ce terrain là,
il est hors de doute que même les économistes
d'aujourd'hui auraient intérêt à
relire attentivement les travaux de Bastiat sur la
théorie des harmonies économiques.
En
conclusion, j'insisterai sur le réalisme de
l'argument des harmonies économiques utilisé
par Bastiat en l'opposant aux arguments traditionnels
du 20ème siècle pour justifier
le libéralisme. Ceux-ci découlent des
travaux de Léon Walras. Ils reposent entièrement
sur l'idée que les marchés tendent spontanément
à l'équilibre, et qu'ils maximisent,
ou tendent naturellement à maximiser l'utilité
sociale. Bastiat n'a jamais laissé entendre
que si le laissez-faire était une bonne
chose, c'est parce qu'il conduirait naturellement
à un état de perfection. Son argument
est seulement que, là où l'on respecte
scrupuleusement la propriété privée,
un ordre naturel se dégage qui fait que les
intérêts individuels ne s'opposent pas,
mais au contraire se conforte mutuellement. On a alors
une situation où la société progresse
constamment bien qu'elle n'y atteigne jamais la perfection.
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L'importance
de la propriété |
J'ai
déjà fait allusion au fait que pour
Bastiat l'harmonie économique est quelque chose
qui est lié à la manière dont
la société conçoit le mode d'appropriation
des biens - plus précisément à
la manière dont une société libérale
conçoit que s'organise l'appropriation individuelle
des choses. Bastiat a clairement vu que lorsque la
propriété est le produit d'une appropriation
par la contrainte - c'est à dire, comme le
ferait remarquer le regretté Murray Rothbard,
le résultat d'un viol des droits individuels
- cela conduit inévitablement à une
série de conflits d'intérêts qui
troublent le déroulement du marché et
finissent par en détruire le mode de fonctionnement.
C'est pourquoi son principal apport à la science
économique, du point de vue de l'analyse descriptive,
se ramène à une description détaillée
et très élaborée de l'ensemble
des troubles et effets pervers qui se manifestent
lorsqu'on utilise la contrainte pour déterminer
l'appropriation des biens et des choses. Le "protectionnisme"
- c'est à dire l'utilisation de la contrainte
politique, et de l'alibi du droit, pour satisfaire
des intérêts particuliers - perturbe
l'harmonie naturelle des intérêts et
est la source de conflits pour l'accaparement de rentes
particulières qui conduisent tout droit au
socialisme et à la guerre. Par exemple, un
droit de douane sur les vins s'analyse en définitive
comme un avantage concédé aux producteurs
de vins, mais aux dépens des consommateurs
domestiques (qui paient leur vin plus cher) et pas
seulement des producteurs étrangers.
Parce
que l'intervention de l'Etat suscite nécessairement
des gagnants et des perdants, les groupes désavantagés
sont naturellement incités à se défendre
en s'organisant pour prendre le contrôle du
politique afin de le retourner à leur avantage,
ce qui accentue encore davantage le déclin
du droit. En résumé, une fois qu'on
l'accepte comme principe, le protectionnisme met en
branle un processus qui ne peut que totalement détruire
l'ordre providentiel de la propriété
privée, et finir ainsi dans le socialisme le
plus complet.
Malheureusement,
la plupart des gens manquent tellement de toute éducation
économique de base qu'ils considèrent
de telles interventions de l'Etat, non pas pour ce
qu'elles sont - à savoir des actes de pillage
commis sur certains pour faire plaisir à d'autres
- , mais comme un moyen qui permettrait à tous
de s'enrichir ! Pour eux, comme le disait Bastiat
: "L'Etat est la grande fiction par laquelle tout
le monde tente de s'enrichir au détriment de
tous les autres".
Les
développements de Bastiat concernant le rapport
dialectique entre, d’un côté, l’ordre
providentiel fondé sur la propriété
privée et, de l’autre côté, la
souveraineté du législateur en fait
un précurseur des travaux universitaires modernes
s'inscrivant dans la lignée de l'analyse économique
du droit, même s'il approche ce sujet à
partir d'un angle d'attaque différent de celui
qui inspire les auteurs modernes. Bastiat insiste
sur le fait essentiel que, puisque le droit est fait
par des hommes, et est donc le fruit de leur volonté,
il s'expose naturellement à être détourné
pour d'autres fins que la protection des droits de
propriété privés.
Bastiat
utilise ainsi les concepts de propriété
et d'appropriation comme des éléments
fondamentaux de son analyse - ils en sont le point
de départ, et pas seulement de simples outils
de raisonnement. C'est précisément cette
caractéristique qui fait que Cairnes (1873)
et les autres économistes britanniques de la
fin du 19ème siècle détestaient
Bastiat. A leurs yeux, la méthode de Bastiat
partait d'une pétition de principe : elle supposait
que quelque chose existe dès le départ
(la légitimité de la propriété
privée) dont, selon eux, on ne pouvait démontrer
la vérité qu'en fin de démonstration
(après que l'analyse économique ait
démontré les bienfaits de la propriété
privée).
Mais
leur objection est à côté de la
plaque. Bastiat ne part pas de l'hypothèse
que les droits de propriété sont un
donné; il se contente de se livrer à
une analyse comparative de deux modes opposés
d'appropriation : d'un côté la propriété
privée, de l'autre l'appropriation par la contrainte;
d'un côté l'appropriation comme résultat
d'un acte de création, de l'autre l'appropriation
fondée sur le vol et la spoliation. Les effets
relatifs de ces deux modes d'appropriation existent
quel que soit l'ordre institutionnel qui vienne à
prévaloir dans l'économie réelle.
Contre
Cairnes et Mill, l'analyse systématique des
conséquences de différents modes de
propriété et d'appropriation est peut-être
la contribution la plus importante de Bastiat à
la science économique; mais les critiques de
ses adversaires britanniques ont eu un effet tellement
ravageur qu'elles ont empêché que d'autres
économistes lui donnent une descendance intellectuelle.
Lorsque Murray Rothbard, au début des années
1960, puis Hans-Hermann Hoppe, à la fin des
années 1980, ont ressuscité cette tradition,
ils l'ont fait quasiment à partir de rien,
tous seuls, sans jamais se référer à
leur illustre prédécesseur français.
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L'action
humaine, la propriété et la valeur. |
Chez
Bastiat, la propriété joue un rôle
essentiel non seulement pour critiquer l'Etat, mais
également comme fondement de la théorie
de la valeur. Le malheur a voulu que quasiment toutes
ses vues sur la relation entre propriété
et valeur se trouvent dans son œuvre inachevée
( les harmonies économiques - en particulier
les chapitres traitant de l'échange, de la
valeur et la propriété ), à laquelle
il travaillait encore lorsque la mort l'a emporté,
et qui en conséquence est marquée par
un style hâché, fiévreux, comportant
de nombreuses répétitions sur quelques
points qu'il considérait comme cruciaux pour
ses arguments.
La
première chose à remarquer est que Bastiat
limite son analyse de la valeur à des phénomènes
de marché. Lorsqu'il parle de "valeur", il
se réfère à un rapport d'échange
établi sur un marché. Ainsi, dès
le départ, son champ d'analyse est plus restreint
que celui de l'analyse marginaliste moderne fondée
sur le concept d'utilité, où l'on utilise
la notion de "valeur" dans un sens complètement
différent. Il ne faut pas en déduire
pour autant que cette différence dans la terminologie
jouerait au détriment de Bastiat, ni qu'elle
établirait la présence d'une contradiction
entre sa théorie de la valeur et la théorie
moderne de la valeur.
L'idée
centrale de la théorie de Bastiat est que la
valeur n'est autre que l'expression, dans un échange
de marché, d'un rapport entre des services
humains. Maintes et maintes fois il ne cesse de répéter
que la valeur n'est autre que le rapport entre deux
services échangés sur un marché,
et, de plus, que seuls les services humains peuvent
avoir une valeur, alors que les services rendus par
la nature ne sauraient jamais qu'être gratuits.
Ces
définitions semblent difficiles à réconcilier
avec la théorie moderne de la valeur qui explique
les prix de marché en termes de choix des consommateurs.
Mais nous verrons que la théorie des services
et de la valeur chez Bastiat est liée aux prix
de marché d'une manière qui n'est absolument
pas couverte par la théorie moderne de la valeur.
Qui plus est, nous verrons que la théorie de
Bastiat non seulement est parfaitement correcte en
ce qui en concerne le principe, mais aussi qu'elle
procure le chaînon qui manquait entre, d'un
côté, la théorie économique
moderne de la valeur et des prix, et, de l'autre,
la théorie libertarienne de la propriété.
Pour
bien comprendre la théorie de la valeur chez
Bastiat il importe de réaliser qu'il utilise
le mot "service" dans un sens différent de
celui que l'on trouve dans la science économique
contemporaine. Il s'agit de services "humains", c'est
à dire d'actions humaines entreprises "au service"
d'autres hommes. A ses yeux, l'économie politique
est la science de l'action humaine, et elle doit donc
se " fonder sur les manifestations de notre
activité, sur les efforts, sur
les services réciproques qui s’échangent
parce qu’ils sont susceptibles d’être comparés,
appréciés, évalués,
et qui sont susceptibles d’être évalués
précisément parce qu'ils s’échangent. "
Au contraire, les besoins et les satisfactions sont
des concepts totalement inappropriés pour servir
de fondements à la science économique
parce qu'il s'agit de phénomènes intrinsèquement
liés à la conscience de chaque individu,
et donc de nature incommensurable.
Bastiat
explique également - et c'est au moins aussi
fondamental - qu'on sert les autres non seulement
en entreprenant des actions immédiates, ou
des actions qu'on compte entreprendre demain, mais
également grâce à des actions
dont certaines peuvent remonter loin dans le passé.
Ainsi, un service ne consiste pas seulement à
couper les cheveux de quelqu'un d'autre, en tenir
les comptes, ou lui donner une leçon de piano;
on ne rend pas moins service à quelqu'un lorsqu'on
lui transfère la propriété d'un
morceau de terrain que l'on mis en valeur de ses propres
mains, ou lorsqu'on lui donne un gâteau qu'on
a fait cuire soi même. Dans le cas de la terre
et du gâteau, le service rendu ne vient pas
seul, il est en quelque sorte "incorporé" à
la ressource naturelle que l'on a transformée.
L'usage
de ce vocabulaire n'est certes pas commun, mais il
n 'est certainement pas impropre. Aujourd'hui, nous
sommes habitués à parler de "services"
au sens plus restreint d'un travail rendu qui peut
être évalué et faire l'objet d'un
prix indépendamment des facteurs de production
complémentaires qui ont été mis
en œuvre pour rendre le service. Par exemple, le travail
d'une secrétaire est considéré
comme un service en soi, indépendamment du
stylo ou de l'ordinateur qu'elle utilise. Du point
de vue de Bastiat, la contribution qu'apporte chacun
de ces facteurs de production fait partie du "service"
: la secrétaire apporte le service de son travail,
celui qui a fabriqué et vendu le stylo apporte
également son service, de même que le
constructeur de l'ordinateur acheté par l'entrepreneur
qui emploie la secrétaire. A l'inverse, cet
entrepreneur rend un service à chacun des précédents
en leur cédant de l'argent en échange
des services qu'ils lui apportent. Il est donc parfaitement
justifié d'assimiler les échanges de
biens, comme le fait Bastiat, à des échanges
de services.
Ce
qui est important dans cette manière de définir
l'échange est que cela nous rapproche considérablement
de la théorie Rothbardo-Lockienne de la propriété
et l'appropriation. Selon la théorie lockienne
de l'appropriation - qui était la théorie
standard à l'époque de Bastiat - on
ne devient propriétaire d'une terre que dans
la mesure où on l'a transformée et mise
en valeur par son labeur. Lorsqu'on la vend à
quelqu'un d'autre, on échange en quelque sorte
ses actions passées - c'est à dire,
pour parler comme Bastiat, ses services produits dans
le passé - contre un prix en argent qui est
lui même nécessairement le produit d'autres
actions, ou de services passés, incorporés
à d'autres ressources naturelles. La théorie
de la valeur selon Bastiat n'est ainsi qu'une application
systématique et pleinement cohérente,
à la théorie économique, de l'insistance
de Locke à lier l'origine de la propriété
à l'action humaine.
Les
économistes de tradition autrichienne comme
Mises (1985), Rothbard (1993) et Hoppe (1989, 1993)
ne perdent jamais une occasion d'insister sur le fait
que l'échange et les prix sont fondés
sur la propriété. On n'a jamais vu,
insistent-ils, des choses qui s'échangent les
unes contre les autres, comme dans le modèle
walrassien de l'équilibre général;
il n'existe d'échanges qu'entre êtres
humains, et il n'y a pas d'échanges qui ne
correspondent à un échange de droits
de propriétés. Par exemple lorsque Pierre
échange sa pomme contre la poire de Paul, cela
implique que la pomme appartienne bel et bien à
Pierre et que la poire de Paul soit bien la sienne,
sinon il ne pourrait pas faire l'échange. L'analyse
de Bastiat compléte et renforce la théorie
autrichienne des prix en démontrant que, de
manière ultime, toute propriété
est nécessairement le produit de l'incorporation
d'une chaîne d'actions passées, présentes
ou même futures.
A
partir de cette intuition, que lorsque nous échangeons
des biens nous payons les actions d’autres personnes,
Bastiat développe une analyse particulièrement
élaborée de la relation entre la valeur,
d'une part, et, d'autre part, le produit de l'incorporation
des actions humaines aux ressources naturelles.
Bastiat
insiste pour que l'on sépare l'utilité
des services rendus par les ressources naturelles
et celle qu'apportent les services humains. Seule
l'utilité des services humains entretient un
rapport avec la propriété et la valeur,
alors que les services rendus par les ressources naturelles
n'en ont aucun. L'utilité apportée par
la nature n'entraîne donc aucune incidence sur
les prix, qui, eux, sont exclusivement déterminés
par l'utilité des actions humaines. Autrement
dit, tant l'action humaine que les forces naturelles
produisent des effets utiles, mais on ne paie jamais
que pour la seule utilité dérivée
des actions humaines, alors qu'on ne paie jamais pour
une quelconque utilité rendue par la nature.
Cette dernière est toujours gratuite, au sens
qu'elle est toujours disponible pour celui qui prend
la peine de la "recueillir" en s'appropriant une ressource
qui, à l'état naturel, n'appartient
encore à personne. Bastiat écrit : " Des
chapitres précédents et notamment de
celui où il a été traité
de l'Utilité et de la Valeur, nous pouvons
déduire cette formule : Tout homme jouit
GRATUITEMENT de toutes les utilités
fournies ou élaborées par la nature,
à condition de prendre la peine de les recueillir
ou restituer un service équivalent à
ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine
pour lui. "
En
outre, comme les hommes s'efforcent continuellement
d'accroître la productivité physique
de leur travail grâce aux inventions, à
la division du travail, à l'accumulation de
capital, etc…, et qu'il ne peuvent y arriver qu'en
maîtrisant toujours plus de forces naturelles
dans leurs entreprises productives, il en résulte
que la valeur des produits - c'est à dire leur
prix en termes d'actions humaines passées,
présentes ou à venir, sous le contrôle
de celui qui achète - diminue constamment.
" Que s’il intervient un instrument de travail,
qu’en résulte-t-il ? " demande Bastiat.
" que l'utilité est plus facilement
recueillie. Aussi le service [qui consiste à
recueillir cette utilité] a-t-il moins de valeur.
Nous payons certainement moins cher les livres depuis
l’invention de l'imprimerie. Phénomène
admirable et trop méconnu !"
Il
s'ensuit que dans une société qui progresse
grâce à l'augmentation du savoir technique,
à l'accumulation de capital, et à d'autres
facteurs qui augmentent la productivité physique
des actions humaines, tout être humain bénéficie
d'une utilité croissante à des prix
toujours meilleur marché. Dans une telle société,
on paie toujours pour l'utilité que procurent
les services d'autres gens, mais on ne paie que pour
cette utilité, alors que l'utilité
croissante que nous tirons de l'exploitation toujours
plus efficace que nous faisons des ressources naturelles,
elle, vient gratuitement. Chaque être humain
tire donc avantage de l'accroissement de la productivité
physique du travail de tous, indépendamment
de ses mérites personnels. Ces gains gratuits
non liés au mérite s'ajoutent aux autres
éléments de bien-être que la nature
nous apporte et qui bénéficient également
à chacun d'entre nous : l'oxygène que
nous respirons, les effets de la gravité, l'ensoleillement….
Au fur et à mesure que ces utilités
gratuites augmentent, l'importance relative des utilités
pour l'accès auxquelles nous devons payer -
les utilités qui découlent de l'action
humaine - diminue constamment. Bastiat appelle ce
phénomène "la communauté progressive"
des êtres humains, insistant sans cesse sur
le fait que : " Ce n'est pas l'ensemble
des valeurs qui a diminué, c’est l'ensemble
des utilités qui a augmenté. Ce n'est
pas le domaine absolu de la Propriété
qui s’est rétréci, c’est le domaine
absolu de la Communauté qui s'est élargi.
Le progrès n’a pas paralysé le travail,
il a étendu le bien-être."
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L'inventeur
de l'analyse "contrefactuelle" |
Bastiat
a compris que son étude des effets destructeurs
d'une appropriation fondée sur la violence
reposait elle-même sur une technique particulière
d'analyse - dite "contrefactuelle" - comparant laissez-faire
et interventionnisme. Dans son génial article
" Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas", Bastiat
présente son raisonnement en utilisant une
forme de conte contrefactuel articulé autour
de l'histoire d'une vitre brisée. Un jeune
garçon brise une vitre, et l'habituel sophiste
loue les mérites de l'accident qui permet ainsi
de maintenir des ouvriers au travail. Bastiat lui
répond :
"A
supposer qu'il faille dépenser six francs pour
réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident
fait arriver six francs à l'industrie vitrière,
qu'il encourage dans la mesure six francs la susdite
industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune
façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir,
il fera besogne, touchera six francs, se frottera
les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible.
C'est ce qu'on voit.
Mais
si, par voie de déduction, on arrive à
conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est
bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler
l'argent, qu'il en résulte un encouragement
pour l'industrie en général, je suis
obligé de m'écrier: halte-là
! Votre théorie s'arrête à ce
qu'on voit, ne tient pas compte de ce qu'on
ne voit pas.
On
ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé
six francs à une chose, il ne pourra plus les
dépenser à une autre. On ne voit
pas que s'il n'eût pas eu de vitre à
remplacer, il eût remplacé, par exemple,
ses souliers éculés ou mis un livre
de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait
fait de ces six francs un emploi quelconque qu'il
ne fera pas".
Ce
court texte condense à lui tout seul tout l'esprit
de la démarche contrefactuelle propre à
l'argumentation économique. Conscient de ce
qu'avec ce court essai sur ce qui est visible et ce
qui ne l'est pas, il avait atteint en quelque sorte
le socle le plus fondamental de la démarche
scientifique, Bastiat lui avait mis comme sous-titre
: "l'économie politique en une leçon"
- titre qui anticipait de près d'un siècle
celui du célèbre livre d'Henry Hazlitt,
paru en 1944, et qui se vendit à plus d'un
million d'exemplaires. Henry Hazlitt reconnaît
lui-même qu'il n'a fait qu'étendre l'approche
de Bastiat à tout une série d'autres
problèmes économiques.
Les
admirateurs de Bastiat au 19ème
siècle avaient très bien perçu
en quoi il se distinguait des arguments utilisés
par l'école anglaise de Smith et Ricardo, et
diffusés avec succès en France et sur
le continent par Jean-Baptiste Say. Son biographe,
Fontenay (1881), remarque que Bastiat n'a en un certain
sens fait que prolonger le programme de recherche
des Physiocrates. Ces derniers considéraient
que le bonheur humain était l'objet de la science
économique, qui elle-même n'était
pour eux que la science de la loi naturelle. Les économistes
classiques de l'école anglaise ont réduit
l'économie à une science des faits (visibles),
et remplacé le bonheur humain par une conception
matérialiste de la "richesse". Selon Fontenay,
la grande œuvre de Bastiat fut de fusionner ces deux
approches en une "science des faits du point de vue
du droit naturel" - c'est à dire d'une approche
où c'est la loi naturelle qui fonde les notions
d'échange, de valeur et de propriété.
Malheureusement
cette conception de la nature des lois économiques
n'a duré qu'un temps assez bref - avec notamment
les œuvres de Courcelle-Seneuil (1867) - , avant de
sombrer carrément dans l'oubli. Bastiat fut
alors principalement dépeint sous les traits
d'un agitateur politique, et ses mérites scientifiques
furent systématiquement diminués, surtout
chez les économistes anglais (voir Salerno
1988). La science économique passa alors sous
le contrôle de ces derniers, dont l'approche
méthodologique de nature essentiellement "matérialiste"
trouva son achèvement avec le positivisme du
20ème siècle. L'intuition
principale de Bastiat concernant la relation entre,
d'une part, la partie "factuelle" et visible des actions
humaines, et, d'autre part, leur contrepartie "contrefactuelle"
- c'est à dire invisible - fut remplacée
par une autre distinction plus appropriée au
caractère positiviste de la démarche
économique moderne, celle entre le court et
le long terme. Les économistes prirent l'habitude
d'identifier ce qui est invisible avec les conséquences
de long terme - et donc pas encore visibles
- des actions humaines.
Ce
préjugé matérialo-positiviste
de la démarche des économistes anglais
explique largement pourquoi Bastiat - comme tant d'autres
économistes européens de première
importance - n'a jamais été vraiment
reconnu par les économistes anglo-saxons, et
pourquoi il reste quasiment inconnu de tous ceux qui
dans le monde sont supposés étudier
l'économie. Jusqu'à aujourd'hui, ce
préjugé a empêché les économistes
de faire une lecture correcte de "Ce qui se voit et
ce qui ne se voit pas". La plupart des lecteurs de
cet essai en déduisent que l'argumentation
économique se fonde en partie sur des comparaisons,
mais rares sont ceux qui ont compris qu'elle s’appuie
sur des lois économiques comparatives, et que
ces lois comparatives sont de nature contrefactuelle.
C'est plutôt paradoxal compte tenu de ce que
cet essai est aussi largement connu des économistes.
Sa mort prématurée a empêché
Bastiat d'expliciter plus en détail la structure
logique de son argumentation, et d'en généraliser
sa portée. Il serait souhaitable que de nouvelles
recherches approfondissent cette ligne de pensée.
Nul doute qu'elles devraient fournir une riche moisson
d'idées.
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Conclusion |
En
essayant de rendre à Bastiat la place légitime
qui lui revient dans l'histoire de notre science,
nous avons mis en lumière ce que furent ses
quatres contributions théoriques les plus importantes.
Qui plus est, nous avons vu que ces apports demeurent
d'une grande valeur et d'une grande actualité,
même à notre époque. Et comment
elles devraient permettre d'enrichir l'actuel programme
de recherche autrichien. Les grands thèmes
de Bastiat - l'harmonie plutôt que l'équilibre,
la propriété contre la spoliation, la
relation propriété/valeur - sont restés
totalement ignorés des économistes professionnels
au cours de ce malheureux 20ème
siècle. Il est temps de redécouvrir
les œuvres de ce génie de la pensée,
et de reconstruire sur les fondations théoriques
qu'il a posées en son temps.
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