Le 19 avril 2001

 

Spécialiste en écologie urbaine, Yves Egal nous explique pourquoi il vaut mieux limiter le droit de grève que d'imposer un service minimal problématique.

 

 

Le droit de grève fait-il partie des droits de l'homme ?

par Yves EGAL

 

 

 

 

 

 

lesgreves.com : pour avoir des informations sur toutes les grèves en cours dans le pays.

 

 

Sachant :

1 que les fonctionnaires et les employés des entreprises publiques ont la garantie de l'emploi, de leur salaire et même de l'augmentation de leur salaire à l'ancienneté;

2. qu'aux Etats-Unis, au Japon, au Royaume Uni, en Allemagne, au Danemark, la grève illimitée à la française est impossible;

3. qu'une grève n'est autre chose qu'une rupture unilatérale du contrat de travail, et que ce droit n'existe, par nature, nulle part au monde pour les travailleurs non salariés,

trouvez-vous moralement défendable le droit de grève actuel dans les monopoles publics ?

 

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Bibliographie

 

Tous les débats provoqués par la vague de grèves de novembre décembre 95 et d'avril 2001 dans les transports publics ont mis en évidence l'opposition entre droit de grève et liberté du travail, et plus particulièrement entre droit de grève dans la fonction publique et continuité du service public.

Cette incapacité de notre Constitution à trancher entre ces droits antinomiques nous oblige à regarder plus profond, au-delà du droit écrit, vers ce qui fonde le droit lui-même et qu'on appelle, selon les circonstances, morale, éthique ou principes de la démocratie.

Comme la guerre, la grève est un conflit, et vouloir limiter le droit de grève revient, toutes proportions gardées, à vouloir imiter la convention de Genève qui essaie, sans grand succès, de limiter le "droit de guerre". La grève, comme la guerre, en tant qu'épreuve de force, sort du droit. Comment le droit pourrait-il réglementer le non droit? La seule façon d'humaniser la guerre est de l'éviter, et, si nous considérons comme un progrès l'instauration de cours de justice internationales pour tenter d'éviter les conflits entre pays, pourquoi les conflits du travail ne bénéficieraient-ils pas du même progrès? Pourquoi ne pas confier à la justice le soin de régler les conflits du travail, comme nous le faisons pour tous les autres conflits internes à la nation, et peut-être même un jour entre nations ?

Si notre droit de grève, inscrit dans la Constitution, n'a jamais vu la législation qui devait le préciser, c'est que celle-ci est impossible, car faire la grève c'est sortir du jeu démocratique, du seul fait que ne s'applique plus sa condition de base : la liberté des individus d'agir entre eux sans contrainte, par le dialogue et le contrat. Dans le "droit de grève" a en effet été imposée (par la menace de la rue, plus que par la violence proprement dite) une interdiction de licenciement du gréviste qui serait pourtant la réponse logique à la rupture de contrat que constitue la grève de celui-ci. Le droit de grève dénature le rapport contractuel qui fonde la démocratie. Véritable non sens en vertu de tous nos principes fondamentaux, le "droit" de grève vient pourtant d'être inscrit dans le marbre de la Charte européenne des droits fondamentaux… avec l'appui poussé de notre Président "garant des institutions", ce qui prouve l'inertie d'une idée, une fois qu'elle a été répandue dans les consciences !

Intox et idéologie cachée

Pourquoi ce respect obséquieux du "droit de grève qu'on ne remet pas en cause et qui est inscrit dans notre Constitution" rappelé comme une incantation chaque fois que quiconque évoque simplement de réglementer un tant soit peu son exercice ? Serions nous paralysés par la terreur, dominés par des corporations de type mafieux? "Oublions donc les grévistes d'aujourd'hui, ils ne font qu'annoncer ceux de demain. Tous les Français sont des cheminots grévistes ou des Gaulois teigneux, comme on voudra. Seule compte la connivence secrète d'une société qui, sous couvert de justice sociale, ne reconnaît que les rapports de force intercatégoriels. La conclusion est claire: nous avons laissé des armes beaucoup trop puissantes aux mains d'intérêts particuliers." (François de Closets L'Evénement 28 12 95)

Derrière le discours du droit, de la justice et de la démocratie, le Français se considère en guerre ouverte contre sa classe dirigeante (les patrons, la bourgeoisie, les élites) contre l'oppression de laquelle tout est permis. Combat animal éternel, car la hiérarchisation inéluctable de la société restera toujours une des choses les plus difficiles à supporter pour les hommes que les circonstances ont placés au bas de l'échelle sociale. Les mots du droit ne serviraient donc qu'à justifier une violence nécessaire aux intéressés eux-même pour supporter leur triste sort de dominés. Mais combat perdu d'avance, car la grève relèverait de l'éthologie : à l'image de l'attitude de l'animal abandonnant le combat en montrant ses dents, elle serait une mimique destinée à se faire croire qu'on a combattu courageusement contre un ennemi invincible, oppresseur parce que trichant avec les lois de l'humanité (exemples de Vilvoorde, Michelin, LU, Marks&Spencer : comme l'image de ces sociétés n'est pas mauvaise, on ne les diabolise pas directement, on préfère accuser la mondialisation, le capitalisme anglo-saxon, la bourse, toutes choses prenant leur source hors de France et collant avec la vieille image de l'empire américain honni).

Malheureusement, cette grève-théâtre qui joue à recomposer la réalité à l'avantage des plus faibles, ne se joue pas tous les jours. En réalité, les vrais exclus, ceux, tout en bas de l'échelle, qui auraient le plus besoin de se refaire l'image, eh bien ceux-là n'ont que rarement les moyens de jouer le grand jeu revalorisant de la grève (seulement à l'occasion d'un plan social, quand il est trop tard). Il leur faut donc se revaloriser par procuration. C'est ce qu'ils font en approuvant les grèves des services publics, qui les pénalisent pourtant lourdement. Et ils approuvent ainsi le jeu d'acteurs (les employés à vie des "services publics") qui se présentent en opprimés et revalorisent ainsi abusivement, mais régulièrement, leur statut sur le dos des vrais pauvres, et sur celui de la France par voie de conséquence ! La force des employés des services publics gît dans leur image, forgée par la gauche (partis, syndicats, intellectuels, médias) à travers l'histoire, et dans la législation où ces idées ont fini par s'inscrire quasi-définitivement. Comme pour tous les faux droits, le "droit de grève" est le résultat d'un équilibre entre la force d'une intox de gauche et la faiblesse de la contre-intox de droite.

Service public = dernier refuge du socialisme

Curieusement l'idéologie du service public, autre avatar de l'anticapitalisme primaire, est brandie en même temps que le caractère sacré du droit de grève: on défend le service public, en refusant de voir qu'on ne peut se permettre de faire grève que parce qu'on est un service public monopolistique, et que la frustration qui motive la grève vient précisément du statut protecteur qui infantilise des agents déresponsabilisés dans leurs relations hiérarchiques avec l'Etat. Idéologie du service public et droit de grève sacralisé sont les deux principaux tabous survivants de l'illusion socialiste, qui constitue la fameuse spécificité française. Depuis la Convention, la France est toujours restée la vraie patrie du socialisme, que par chance, nous avons laissé expérimenter en vraie grandeur ailleurs !

La grève inutile

La concurrence a déjà quasiment supprimé la grève comme recours ultime dans le privé. Aujourd'hui, de très nombreux citoyens n'ont aucune possibilité réaliste de faire grève et sentent néanmoins que l'amélioration de la démocratie est possible dans de multiples domaines, sans avoir besoin pour cela de passer par la grève, ni par le blocus des routes, ni par la jacquerie, ni évidemment par les attentats de type corse ou basque. La grève est de plus en plus associée à un refus de la modernité. Refus de la modernisation des relations sociales grâce à plus de contrat et moins de violence, mais aussi refus de la modernisation de l'économie en général et de la mondialisation. Tout se tient chez ceux qui n'ont pas vu que l'amélioration de la condition ouvrière ne passait pas par l'obtention de statuts protecteurs figeant les capacités de chacun, mais par l'augmentation des performances de tous (formation pour une meilleure employabilité).

Ayons le courage de réglementer le droit de grève là où il est le moins justifié moralement, mais où il s'accroche désespérément : dans le service public. Si nous subissons les grèves c'est, bien sûr, parce que des syndicats y poussent, mais c'est aussi parce que nous n'osons pas faire ce qu'il faut contre le "droit de grève". C'est dans nos têtes qu'il faut faire le ménage...

Répétons inlassablement qu'aucun monopole, ni privé ni public, n'est compatible avec la démocratie. Le corporatisme, qu'il provoque inéluctablement, a été aboli en 1791 par la loi Le Chapelier, et n'a été défendu depuis que par les régimes fascistes. D'une manière générale, le droit de grève reste une notion moralement floue, dont la forte charge émotionnelle n'est due qu'à un passé douloureux historiquement exceptionnel. Dans les transports publics, la grève n'est plus aujourd'hui une révolte contre l'injustice, elle est une arme, que certains peuvent brandir contre la nation toute entière.

Que faire ?

La gauche a beau jeu de se moquer de la droite qui n'instaure pas le service minimum quand elle est au pouvoir. Ne serait-ce qu'évoquer dans un programme un tel service minimal suffira à déclencher une grève préventive de type 1995. Avec l'appui des directions de la RATP et de la SNCF, qui écarteront toute possibilité de service minimal pour raison de sécurité (vrai uniquement dans le métro et RER). Tout le monde sait qu'à ce moment là la gauche poussera des cris d'orfraie, invoquera le fascisme et Vichy, la situation "catastrophique" du rail anglais (moins de mort qu'en Allemagne, et moins de morts par habitant qu'en Norvège, havre de paix du service public !) et parlera d'inconstitutionnalité, un peu avec raison, puisque nous avons dû inscrire ce droit sous la menace stalinienne de 1946.

Sondages défavorables à la clé, sans compter les nombreuses personnalités de droite qui prôneront la concertation, qui équivaudrait alors à un abandon en rase campagne, toute tentative d'avancée dans les services publics nécessitera une stratégie très élaborée, à la Thatcher (qui affronta les mineurs après avoir fait faire aux entreprises de grosses réserves de charbon).

L'action politique doit être forte, cohérente et rapide, donc prête avant les élections. Se prémunir vis à vis du Conseil Constitutionnel en proposant une Loi d'encadrement du droit de grève, attendue par les termes mêmes de la Constitution. Rappeler à cette occasion les principes des droits de l'homme qui minimisent la légitimité du droit de grève (gros travail moral et médiatique). Cette loi "Droit de grève, service public et droits de l'homme" (frapper fort pour montrer notre assurance morale !) devra :

  • instituer le principe du service minimum dans tous les services publics monopolistiques, notamment à la SNCF et à la RATP Bus, où les questions de sécurité ne l'empêchent pas réellement;
  • traduire le service minimum dans le métro et le RER par une interdiction de la grève aux heures de pointe (comme en Espagne),
  • limiter le droit de grève d'une manière générale dans le secteur concurrentiel, comme au Royaume-Uni (vote à bulletin secret, minimum de 75% "pour", retenue réelle des jours de grève sur la paie, avec minimum d'une journée…).
  • supprimer le monopole de la RATP institué en 1949, même si l'attribution du réseau à un autre concessionnaire semble dans un premier temps impossible (choc psychologique difficilement contestable, puisque la RATP trouve elle-même normal de postuler pour d'autres réseaux),
  • annoncer le lancement d'un plan à long terme pour les transports en commun, n'écartant aucune solution de financement (péage pour entrer dans Paris au niveau du Périphérique, à l'image du projet londonien à l'intérieur de la Inner Ring Road, avec recettes versées aux transports en commun), ni aucune innovation de gestion (métro rattaché à la Ville de Paris, automatisation générale éliminant le pouvoir nuisant des conducteurs, suppression de stations, sécurisation par caméras, modernisation radicale), avec comme objectif, normalement populaire, la sortie du gouffre financier des transports publics (SNCF : 80 GF/an).

Avec la possibilité d'une grève dure et longue à la RATP et à la SNCF pendant toute la durée de la discussion du projet de loi, prévoir une mobilisation exceptionnelle de tous les moyens administratifs (décrets rapides), juridiques (ne pas laisser la moindre illégalité au regard du droit actuel de grève se perpétrer, ne serait-ce que pour montrer la limitation déjà existante de ce droit), policiers et médiatiques (expliquer sans relâche).

Une tâche redoutable, sans arrêt remise depuis 50 ans, mais une œuvre de libération indispensable.

Yves Egal, écologue urbain et défenseur du rail

 

 
vers site "vive le train"