Présentation,
par
Henri LEPAGE
Le
principal favori pour le Fisher
International Memorial Award 2001, décerné
chaque année par Atlas
Foundation, est le dernier livre du péruvien
Hernando de Soto, "The Mystery of Capital : why capitalism
triumphs in the West and fails everywhere else", publié
l'an dernier par l'éditeur américain Basic
Books.
Cet
ouvrage est sans aucun doute l'un des plus importants
qui ait été publié depuis longtemps.
Grâce à lui la théorie des droits
de propriété est en train de trouver son
achèvement. Se situant dans la continuité
des travaux d'Hayek
et de Bruno
Leoni sur l'origine du droit et son mécanisme
d'évolution, il apporte enfin une solution à
la compréhension des sources de la croissance
- et surtout des raisons pour lesquelles les nations
dites du Tiers-Monde restent prisonnières de
leur sous-développement.
Question
de culture ? de races ? de ressources naturelles ? Conséquence
des entreprises coloniales du passé ? Complot
des multinationales ? Non, répond Hernando de
Soto; rien de tout cela. Les pauvres de ces pays ne
sont pas moins entreprenants ni ingénieux que
leurs cousins des pays riches. Il n'est que de se promener
dans les ruelles des bidonvilles africains ou des favellas
latino-américaines pour constater à quel
point ces gens, aussi démunis soient-ils, savent
tirer avantage de la moindre opportunité de faire
du commerce et d'y gagner un profit. Ce n'est pas non
plus l'épargne qui leur fait défaut. Avec
l'explosion urbaine des vingt cinq dernières
années s'est constitué un parc immobilier
dont la qualité est ce qu'elle est, mais qui,
évalué aux prix des transactions qui s'y
déroulent dans la pénombre de l'économie
paralléle, représente un capital global
d'une valeur gigantesque.
Malheureusement,
poursuit l'économiste péruvien, c'est
du "capital mort"; c'est à dire une épargne
qui est bloquée dans la pierre et qu'il est quasiment
impossible, comme on le fait dans les pays développés,
de transformer en capital financier producteur de valeur
ajoutée.
Pourquoi
? Parce que ces biens et actifs appartiennent à
l'économie parallèle. Ils ont pour la
plupart été construits sur des terrains
pour lesquels les occupants ne disposent d'aucun titre
de propriété officiel susceptible d'être
produit devant un tribunal et reconnu par lui. Toutes
ces constructions appartiennent au domaine de l'économie
informelle où la propriété n'existe
pas moins, mais où les titres représentatifs
qui circulent n'ont, aux yeux des juristes, aucune valeur
légale car relevant de procédures de voisinage
essentiellement coutumières, considérées
comme instables et peu fiables.
Le
développement : une affaire de droits de propriété
Bien
sûr il existe en principe des procédures
qui permettent de transformer une occupation de nature
informelle (lorsqu'il y a squat d'un terrain public
ou privé par exemple) en un droit bénéficant
de tous les attributs d'une propriété
moderne (sûreté, sécurité,
fongibilité). Mais les obstacles qui se dressent
sur le chemin de ceux qui se lancent dans cette aventure
sont tels (maquis des procédures administratives,
mauvaise volonté des bureaux, corruption et dessous
de table) qu'il faut des années, voire plus d'une
dizaine d'années pour y arriver. C'est ainsi
qu'en définitive ceux qui vivent de l'économie
parallèle en restent prisonniers, malgré
les coûts élevés qu'implique de
fonctionner de manière souterraine (il faut par
exemple rester caché du fisc, donc se localiser
dans des endroits qui ne sont pas commercialement intéressants).
Et c'est ainsi que les pays pauvres se privent du concours
de ressources humaines et financières, dont les
économistes font comme si elles n'existaient
pas, mais qui sont pourtant là, dormantes, sous-utilisées,
mais qui ne demanderaient qu'à fonctionner de
manière productive si on le leur permettait.
Comment
réaliser ce miracle ? C'est là que le
livre de Hernando de Soto devient particulièrement
intéressant et novateur.
La
solution, explique-t-il, passe par l'intégration
des acteurs de l'économie parallèle dans
un réseau juridique qui confère enfin
à leurs droits de propriété tous
les attributs d'une propriété moderne.
Cela
passe bien évidemment par l'élimination
de la corruption qui élève de manière
prohibitive les coûts d'entrée dans l'économie
marchande officielle. Mais cela ne saurait suffir.
Une
illusion fréquente - dont on a vu les ravages
dans les pays de l'ex bloc communiste - est de croire
qu'il suffit d'importer les pratiques juridiques de
l'Occident, son code de la propriété,
son code du commerce, ses procédures notariales,
ses habitudes bancaires aussi, pour conférer
à la propriété coutumière
des habitants des bidonvilles la même liquidité
que sur les marchés des pays riches. En réalité,
l'expérience des dix dernières années
a particulièrement prouvé à quel
point cette approche est inappropriée à
la réalité de ces pays. Pour une raison
que les occidentaux ont souvent du mal à comprendre,
mais qui tient à ce que ce n'est pas parce que
la propriété n'y est pas administrée
selon nos normes, qu'elle est nécessairement
absente.
Elle
existe, mais les procédures qui en assurent l'identification,
la reconnaissance, et donc l'application envers les
tiers relèvent de pratiques coutumières
fondées sur l'utilisation d'instruments très
différents de ceux que l'on connaît dans
nos contrées.
Chez
nous, c'est au cadastre que l'on va pour obtenir la
preuve d'une propriété. Dans l'économie
informelle des bidonvilles africains ou latino-américains,
c'est le témoignage des voisins qui permet d'établir
que c'est bien untel qui est le propriétaire
de la misérable (mais pas toujours aussi misérable
qu'on le croit) masure dans laquelle il habite. C'est
le chef de village, ou encore le chef du clan familial,
qui sanctionne oralement les contrats et les transactions,
et éventuellement délivre un document
écrit mais qui n'a aucune valeur devant aucun
tribunal (puisqu'il ne présente évidemment
aucune des qualités requises d'un "officier ministériel").
Pas de notaire, pas d'huissiers, mais des officines
officieuses, admises et respectées par le voisinage,
qui servent en quelque sorte de cadastre local, mais
aussi d'autorité de police veillant - au besoin
de manière un peu musclée - à ce
que par exemple les loyers soient effectivement versés
à bonne date aux ayants droits.
L'économie
informelle : un formidable potentiel à mobiliser
Ainsi
que l'a établi le précédent livre
d'Hernando de Soto, L'autre sentier, écrit
en collaboration avec Enrique Ghersi, cette économie
informelle est loin d'être une économie
sans droits, totalement anarchique. Bien au contraire,
mais les droits s'y définissent et y sont administrés,
évoluent aussi d'une manière informelle
qui fait appel à des techniques d'identification,
d'enregistrement, d'arbitrage et de police spécifiques
à chaque communauté, en fonction de sa
population, de son histoire, des problèmes particuliers
qu'elle rencontre.
Pour
que ces gens puissent en quelque sorte rentrer dans
le droit, pour que le droit formel de la propriété
puisse leur être appliqué de manière
efficace, encore faut-il que ce droit leur soit compréhensible,
que la différence qui existe entre les procédures
et les instrument sur lesquels il se fonde et les outils
auxquels ils sont habitués ne soit pas trop grande,
au point de rendre impossible le rapprochement entre
les deux pratiques. Sinon le droit restera lettre morte,
les habitants continuant de se fier à leurs vieux
critères coutumiers.
Tel
est, selon Hernando de Soto, le grand défi auquel
sont aujourd'hui confrontés les pays en développement.
Et c'est précisément ce qui explique l'échec
de la plupart des réformes agraires où
les nouveaux droits fonciers sont distribués
en fonction de critères conçus sur de
beaux plans d'arpenteurs mais ne tiennent pas compte
des réalités et habitudes humaines locales
que les administrateurs des réformes ne connaissent
pas puisqu'ils viennent généralement des
villes.
Comment
assurer cette osmose, cette rencontre ? La réponse
d'Hernando de Soto est de nous rappeler que ce problème
n'est pas unique. Qu'il s'est déjà posé
dans des termes fort similaires dans nos nations occidentales,
et en particulier aux Etats-Unis, mais il y a plus de
deux siècles de cela. Et que c'est donc de cette
expérience qu'il faut que les nouvelles nations
du monde en développement s'inspirent pour trouver
la solution à leurs problèmes présents.
De
Soto raconte par exemple dans quel contexte se sont
formés les concepts et les instruments juridiques
qui définissent aujourd'hui le droit de propriété
en Angleterre.
A
bien des égards, la situation y ressemblait fort
à celles des pays pauvres d'aujourd'hui : un
large exode rural qui venait gonfler les villes avec
l'arrivée d'un sous prolétariat désoeuvré;
l'agglomération de celui-ci dans de gigantesques
squats situés dans les faubourgs des cités;
les efforts récurrents, mais toujours défaits,
des autorités pour les en expulser; la revendication
des squatters pour transformer leur occupation de plus
en plus permanente en véritables droits de propriété;
et finalement la sorte de synthèse effectuée
entre la common law du pays légal et les pratiques
coutumières spontanément développées
dans ces zones urbaines de non droit.
Comment
faire rentrer les droits informels dans la légalité
juridique.
C'est,
explique-t-il, beaucoup plus par ce processus évolutif
de codification des rapports juridiques urbains que
s'est formé le droit anglais moderne de la propriété
que par le jeu politique des "enclosures" si fréquemment
cité par les historiens de la propriété.
Même
chose, et de manière encore plus évidente,
aux Etats-Unis où toute l'histoire du droit,
du XVIIème au XIXème siècle, est
fondamentalement marquée par le conflit récurrent
entre les squatters qui s'installent à la frontière
sur les immenses territoires vides, et les propriétaires
légitimes de ces espaces (qui, légalement,
ne sont jamais des terres vraiment "libres") : le représentant
de la couronne, les grands serviteurs de la monarchie
récompensés par l'attribution d'un monopole
sur de vastes territoires, les colonies dotées
d'une charte qui leur a été concédée
par le Roi d'Angleterre, les Etats américains
qui leur succèdent après l'indépendance.
L'occupation
confère aux pionniers un sentiment de possession
dont ils réclament non seulement la jouissance,
mais la reconnaissance en pleine et entière propriété.
Les Etats s'obstinent à faire appliquer leur
droit de propriété à l'encontre
de ceux qui n'acceptent pas de leur verser la redevance
réclamée. De ce face à face, de
cet affrontement quasi-permanent sortira, là
encore par un processus de codification non pas centralisé,
pensé de haut vers le bas, par une pensée
rationnelle, mais de bas en haut par une sorte synthèse
entre le droit formel hérité de la common
law britannique et les pratiques de coopération
sociale spontané formées pour gérer
des problèmes purement locaux (régime
des eaux dans les régions arides, droits de propriété
des villes minières de l'ouest, conflits d'usage
entre fermiers et ranchers…), le droit moderne de la
propriété qui a permis de résoudre
les problèmes de fongibilité et de liquidité
du capital auxquels se heurtent les pays pauvres actuels
pour accéder aux pleins bénéfices
du capitalisme.
Voilà
pourquoi cet ouvrage est un événement.
Vous trouverez ci-dessous
- 1
- Une traduction de morceaux tirés du premier
chapitre rédigée par Hernando de Soto
: .
- 2
- La présentation du livre que Vince Miller,
Président de l'ISIL (International
Society for Individual Freedom) a rédigé
pour le bulletin bimestriel de liaison de son mouvement.
- 3
- Un lien direct avec l'un des rares articles de Hernando
de Soto traduit en français et publié
par le Center for International Private Enterprise,
affilié à l'U.S. Chamber of Commerce
dans son magazine Réforme
Economiques : "La
garantie des droits de propriété est
la base des marchés"
- 4
- Des extraits traduits d'un article de The
Economist inspiré par la lecture
du livre.
- 5
- Enfin, la reprise d'un texte de Lawrence Chickering
sur "l'économie
informelle", présenté
lors d'un colloque de l'Institut Euro 92 datant de
1992.