Lorsqu'en
avril 1994 la Commission
locale de régulation propose aux autorités
californiennes d'étudier une réorganisation
complète de la structure du système électrique
autour d'un projet instituant, dès 2002, l'accès
direct des usagers au fournisseur de leur choix, la
Californie est le premier des états américains
à envisager une réforme aussi radicale.
La décision fait l'effet d'une bombe. Elle marque
le début d'une démarche révolutionnaire.
Depuis
lors, la Californie a été doublée
par d'autres états dont les politiques d'ouverture
des marchés électriques à la concurrence
ont progressé plus rapidement. Depuis l'an dernier,
le Center
for the Advancement of Energy Markets classe
les états américains selon le degré
d'achèvement de leurs projets de libéralisation.
La Californie n'arrive qu'au seizième rang loin
derrière la Pennsylvanie,
le Maine
ou l'Etat
de New York, pourtant partis plus tard.
Il
n'en reste pas moins que la Californie a gardé
son image d'état champion, à l'avant garde
de la dérégulation électrique.
D'où la symbolique extrêmement forte qui
accompagne la découverte que cet état
le plus peuplé d'Amérique, mais aussi
le plus riche du monde, épicentre des technologies
de la "nouvelle économie", manque aujourd'hui
d'électricité au point de devoir instaurer
des programmes tournants de rationnement. Peut-on rêver
d'image plus déconcertante que la Silicone Valley
privée d'électricité, ne serait-ce
que quelques heures ? Du pain béni pour tous
ceux qui se sont érigés en adversaires
résolus des projets de privatisation et de libération
des marchés électriques. Mais en tirent-ils
vraiment la bonne leçon ?
Si
la Californie s'est lançée la première
dans cette bataille pour la concurrence, c'est parce
qu'elle est la région du continent nord-américain
où les prix de l'électricité sont
les plus élevés : entre 30 et 50 % de
plus que la moyenne. C'est aussi l'Etat de l'Union où,
dans les années 1970-1980, sous l'influence de
lobbies environnementalistes extrêmement puissants
(comme le Sierra Club), l'intervention réglementaire
des pouvoirs publics dans l'industrie avait le plus
progressé.
Pour
construire leur nouveau marché électrique,
les californiens se sont inspiré de ce qui était
pratiqué à l'étranger. Notamment,
l'exemple
anglais. En essayant bien sûr
de le corriger en fonction des leçons accumulées
depuis le début de l'expérience, en 1989.
Ils
ont adopté la même formule du Pool, sorte
de "marché centralisé" - si on peut utiliser
ce barbarisme ! - auquel les producteurs sont obligés
de livrer toute leur production et qui est le point
de passage obligé pour les livraisons destinées
aux entreprises de distribution. C'est ce Pool qui gère
les enchères et détermine donc les prix
en fonction d'une procédure de classification
des offres qui permet de respecter le célèbre
principe d'optimalité selon lequel tout producteur
est rémunéré sur la base de l'offre
marginale émanant du dernier producteur appelé
par le réseau. Comme les anglais, les californiens
ont démantelé leurs grandes entreprises
électriques en imposant une séparation
stricte entre les activités de production, de
transport et de distribution.
Par
bien des aspects le système est plus moderne
et plus efficient que son prédécesseur
britannique. Le California
Power Exchange - nom de l'organisme public
qui gère le marché - autorise des procédures
de révision itérative des offres qui n'existent
pas en Angleterre mais sont aujourd'hui mises en oeuvre
en Scandinavie, ou dans
le cadre du nouveau système
électrique national australien. Il
utilise des techniques d'enchères pour la gestion
quasiment en temps réel des fournitures de secours,
ainsi que des mécanismes de tarification du transport
(prix nodaux) à côté desquels les
pratiques anglaises , même modernisées,
font relativement frustre.
A
la surprise de beaucoup (en particulier en France),
le système
anglais a relativement bien fonctionné
- même si un certain nombre de dysfonctionnements
décelés au cours de ses dix années
d'existence viennent de conduire le gouvernement travailliste
à le réformer. NordPool,
le gestionnaire du marché électrique scandinave,
est partout cité comme un modèle du genre.
Dans
ces pays, les réformes électriques se
sont accompagnées de baisses sensibles des prix.
En Angleterre, par exemple, entre avril 1990 et avril
2000, la facture annuelle moyenne d'un ménage
britannique est tombée de 352 £ à 246
£, soit une baisse en termes réels de 30 %. Plus
spectaculaire encore : en Scandinavie, selon le Norwegian
Trade Council, le prix de l'électricité
facturé à un gros client a diminué
en moyenne de 34 % entre 1996 et 1999, soit en seulement
quatre années. En Australie,en quatre ans, la
mise en place du marché national a fait baisser
les prix réels dans la région de Sydney
de 10 % pour les utilisateurs domestiques , et de 28
% pour les clients industriels et commerciaux.
Même
en
Amérique, il n'y a pas que des échecs.
En Pennsylvanie,
l'état aujourd'hui le plus en pointe en matière
de libéralisation électrique, même
les clients individuels ont désormais la possibilité
de choisir leur fournisseur. Dans l'est de la région,
les changements de fournisseurs ont concerné
plus de 45 % des ventes aux industriels, 44 % du chiffre
d'affaires réalisé avec les commerçants,
et 18 % de la clientèle résidentielle
- ce qui est relativement élevé. Un an
après le passage à la dérégulation
complète, les prix avaient baissé de 3%.
Et les consommateurs interrogés par les organismes
de sondage y expriment un sentiment de satisfaction
par rapport au service bien plus élevé
que la moyenne nationale (31 % contre 24 %). En Californie,
au contraire, le nouveau système fait quasiment
l'unanimité contre lui : on y compte actuellement
66 % de mécontents.
Pourquoi
cette spécificité californienne ? Qu'est-ce
donc qui fait que les résultats ont été
différents ? La réponse tient à
deux facteurs, l'un lié au contexte particulier
de l'environnement économique californien, l'autre
aux conditions et rapports de force politiques qui ont
présidé, au cours des années 1994-96,
aux négociations pour l'élaboration du
nouveau système d'encadrement réglementaire.
Vue
de loin, la Californie passe pour la patrie du capitalisme
entrepreneurial le plus agressif. Mais c'est aussi l'un
des états américains les plus atteints
par le cancer bureaucratique. Par exemple, il y faut
en moyenne cinq ans pour y construire une nouvelle centrale
électrique, alors que dans d'autres états
cela peut se faire en moins d'un an. C'est une des conséquences
de la puissance qu'y ont acquise les associations d'écologistes,
particulièrement sensibles à la question
de l'installation de nouvelles centrales et de nouvelles
lignes de transport électrique. Au cours des
dix années qui ont précédé
l'annonce du projet de réforme électrique,
le parc de production électrique californien
n'a pas augmenté d'une seule unité. Depuis
mars 1998, la commission californienne de l'énergie
a donné son feu vert à la construction
de neuf nouvelles centrales dont la production permettrait
d'augmenter de 16 % la capacité moyenne de fourniture
journalière. Mais, mais compte tenu de la lenteur
des démarches administratives qui freinent la
mise en route initiale des projets, la première
de ces nouvelles usines ne sera pas opérationnelle
avant la mi-2001. Résultat : une offre d'électricité
qui croît avec peine de 2% en moyenne annuelle.
Alors que depuis quatre ans, la demande explose au rythme
de 14 % par an.
Cette
explosion des besoins est à mettre en relation
avec l'accélération de la croissance que
les Etats-Unis ont connu depuis 1996, mais aussi avec
la place privilégiée que la Californie
occupe au sein des secteurs d'activité constitutifs
de la "nouvelle économie". Ces technologies,
ces activités qui sont apparues, emportées
par l'éruption volcanique de la nouvelle révolution
industrielle sont fortement consommatrices d'énergie
électrique. Toutes ces machines, ces nouveaux
métiers qui envahissent notre nouvel univers
ont pour caractéristique d'être gros dévoreurs.
Leur consommation unitaire est peut-être très
faible, mais multipliée par des millions et des
millions de machine dont la diffusion va continuer de
croître de manière exponentielle, cela
fait finalement beaucoup, beaucoup de kw supplémentaires
à produire. C'est ainsi qu'il y a près
de deux ans, quelques
spécialistes, très isolés
à l'époque, ne craignaient pas d'annoncer
que la croissance géométrique des applications
de l'e-économie était en train de rendre
obsolètes toutes les prévisions de croissance
du marché. En un sens, les évènements
de Californie sont en train de nous dire qu'ils avaient
raison.
Les
racines du déséquilibre californien datent
de bien avant la mise en route de la réforme
électrique. Mais loin d'y palier, celle-ci n'a
fait qu'aggraver le mal, en raison de règles
de fonctionnement qui ont introduit une dynamique perverse
d'incitations à rebours.
L'une
de ces règles est par exemple l'interdiction
faite aux producteurs et à leurs clients (les
compagnies de distribution) de se couvrir contre le
risque de volatilité, ou de hausse des prix du
Pool par la signature de contrats de long terme.
En
Scandinavie, l'essentiel des transactions électriques
se fait dans le cadre de contrats bilatéraux
dont les profils de livraison sont seulement communiqués
au réseau pour que celui-ci établisse
des prévisions de réglage. Le Pool ne
traite qu'un cinquième des fournitures électriques
transitant dans le pays. Les entreprises sont libres
de participer ou de ne pas participer aux enchères.
Cela n'empêche pas le prix semi horaire qui en
sort d'être l'élément central sur
lequel se construisent tous les contrats. Mais il en
résulte un élément supplémentaire
de concurrence qui tient au fait que rien n'empêche
de négocier des contrats à des prix inférieurs
à ceux révélés par les enchères.
Il
est désormais reconnu que cette particularité
du système scandinave est l'un des éléments
qui font sa force. C'est ainsi qu'après beaucoup
d'hésitations les britanniques ont décidé
de réintroduire les contrats bilatéraux
dans le nouveau système en cours de mise en place.
Mais ce n'est pas ainsi qu'ont réagi les réformateurs
californiens. Pour eux, l'impératif anti-trust
est resté le plus fort. Leur grande crainte était
de voir le marché manipulé par le petit
nombre de producteurs (comme cela s'est d'ailleurs passé
en Angleterre). Pour l'éviter, il fallait donc
imposer le maximum de transparence. D'où la logique
des livraisons obligatoires à un organisme public
doté du monopole d'approvisionnement des sociétés
de distribution, et fonctionnant selon des règles
d'enchères précises et détaillées
garantissant à leurs yeux un état de "concurrence
ordonnée".
La
législation californienne interdit en outre la
signature de contrats de couverture à terme.
La raison en est simple. Lorsque la tendance des prix
est à la baisse, ce genre de contrat est un moyen
qui peut être utilisé par le producteur
pour bloquer pendant un certain temps ses prix à
un niveau supérieur à l'évolution
du marché. Or, à l'origine, tout le monde
s'attendait à ce que la libération des
échanges électriques, même limitée
aux échanges de gros, amène une baisse
des prix. Il fallait donc éviter que les producteurs
ne disposent du moyen de bloquer la remontée
de la rente de déréglementation vers le
client final.
En
définitive, la transparence n'a jamais vraiment
fonctionné. Le Power Exchange - coadministré
par des représentants des différentes
professions, nommés par les pouvoirs publics
- a donné naissance à une nouvelle bureaucratie
qui ne fonctionne pas de manière différente
des anciennes : il faut des semaines, des mois pour
que les statistiques deviennent publiques. Lorsqu'elles
sont publiées, elles ont déjà perdu
toute pertinence. Mais, surtout, ce contexte réglementaire
a empêché l'entrée sur le marché
de nouvelles entreprises susceptibles de bénéficier
de sources d'approvisionnement meilleur marché
(en provenance par exemple des autres états américains).
L'autre
grand problème provient de la mise en place d'un
régime transitoire de prix administrés
bloquant les tarifs de la distribution électrique
jusqu'en 2002 (alors que les prix de gros, ceux qui
s'appliquent aux fournitures livrées aux sociétés
locales de distribution sont libérés).
Curieuse
politique que cette supposée libéralisation
qui commence par un blocage des prix ! Le retour à
la liberté des prix est généralement
le principal objectif d'une déréglementation.
Cette contradiction s'explique par le contexte politique
des négociations qui ont précédé
le vote de la loi de 1996.
Pour
arriver à ses fins l'administration californienne
devait obtenir l'accord de groupes de pression que tout
opposait. Les industriels - qui, depuis la guerre, avaient
plutôt tiré profit du système réglementaire,
jusqu'à ce que l'inflation des années
1970 ne vienne tout bouleverser - demandaient qu'on
leur garantisse que le passage à la concurrence
ne compromettrait pas l'amortissement des énormes
investissements réalisés dans le nucléaire.
A l'inverse, les verts et les ligues de consommateurs
exigeaient que les gains attendus de la déréglementation
soient immédiatement répercutés
sur les tarifs facturés aux clients finaux. Quant
aux responsables du projet, ils considéraient
qu'ils ne pouvaient pas se permettre de libérer
totalement les prix tant que la concurrence attendue
n'avait pas vraiment émergé.
C'est
ainsi qu'un compromis est intervenu, comportant le prélèvement
d'une taxe de péréquation temporaire (Competitive
Transition Charge) au bénéfice des producteurs
(pour le financement de la partie de leurs investissements
nucléaires dont on attend qu'elle se trouve en
quelque sorte déclassée par l'arrivée
de concurrents plus efficients); en contrepartie de
quoi l'industrie a accepté que les prix de vente
finaux soient gelés à un niveau inférieur
de 10 % aux prix pratiqués avant la réforme,
pour une durée correspondant à la période
nécessaire au plein amortissement des surcoûts
du nucléaire.
Ce
maintien d'un contrôle partiel des prix, même
temporaire, a eu des conséquences désastreuses.
Il a découragé l'entrée sur le
marché californien de nouvelles firmes susceptibles
d'offrir aux habitants de cet état de nouvelles
possibilités de choix. Ces dispositions signifiaient
en effet que pour inciter une clientèle à
changer de fournisseur, un nouveau venu devait d'emblée
proposer des tarifs inférieurs d'au moins 20
% aux anciens prix. Une sacrée "barrière
à l'entrée" ! Une belle protection pour
les vieilles compagnies électriques californiennes
! C'est ainsi qu'au jour d'aujourd'hui on ne compte
encore que 2 % de clients - généralement
de très gros consommateurs - qui aient entrepris
de s'adresser à un nouveau fournisseur. A l'inverse
il éliminait tout signal de prix qui aurait dû
inciter les usagers à répondre à
la pénurie montante par des changements de comportement
et un plus grand effort pour économiser l'énergie.
Le
système a fonctionné sans incidents majeurs
tant que le niveau des réserves disponibles restait
à peu près suffisant. Mais, compte tenu
du non développement de l'offre, cela devait
nécessairement s'arrêter un jour. C'est
ce qui a commencé à se produire au cours
de l'été 1999, mais est surtout apparu
au grand jour dès le début de l'été
2000, suite à la coïncidence de deux événements
n'ayant apparamment aucun rapport entre eux : d'une
part, des températures anormalement élevées;
d'autre part, la flambée des prix du gaz (conséquence
des bas prix du pétrole d'il y a deux ou trois
ans, et qui s'est fortement aggravée à
la fin de l'année en raison d'un froid inhabituellement
rigoureux). A partir de là, un engrenage follement
pervers s'est mis en branle.
Dépourvus
de mécanisme de protection contre la volatilité
des prix du marché, les sociétés
de distribution californiennes se sont, du jour au lendemain,
retrouvées prises en sandwich entre leurs prix
de vente qui étaient bloqués et leurs
coûts d'approvisionnement qui explosaient du fait
de la montée vertigineuse des prix cotés
par le Pool (de moins de 5 cents à 15 cents le
kilowatt/heure). A 10 cents de perte par kilowatt/h
vendu, l'endettement des entreprises de distribution
s'est envolé.
En
décembre, l'Agence
fédérale de régulation électrique
- FERC - a émise un injonction enjoignant aux
autorités de supprimer le caractère obligatoire
du passage par le Pool, et donc d'autoriser les contrats
bilatéraux. Mais la Commission de régulation
californienne fait de la résistance. Elle s'oppose
à ce que le Pool se réorganise sur une
base volontaire - comme c'est le cas dans les états
du nord-est membres du réseau PJM. Elle maintient,
contre toute évidence, que le système
du monopole obligatoire est nécessaire au bon
fonctionnement du marché.
Au
printemps 2000, devant les premiers signes de tension
du marché, la Commission a autorisé la
conclusion de contrats de couverture à terme
qui, s'ils avaient été mis en place auparavant,
auraient sans doute atténué le processus
de déclenchement de la crise. Mais ce fut immédiatement
pour entourer cette mesure de multiples restrictions
: couvertures portant uniquement sur des contrats de
fournitures avec le Pool, et pour des variations de
prix ne dépassant pas 5 % dans un sens ou dans
l'autre !
Résultat
de cette politique de gribouille : une impasse de plus
en plus totale. La Southern
California Edison a suspendu le paiement
d'une partie de sa dette portant sur plus de 500 millions
de dollars. Les compagnies de distribution californiennes
sont désormais en quasi état de faillite.
Les agences financières de classification ont
rétrogradé leur statut au niveau d'obligations
de pacotille (junk bonds). Quant aux compagnies électriques
des Etats voisins, elles sont de plus en plus réticentes
à traiter avec des sociétés californiennes
dont l'avenir leur paraît des plus incertain.
Quant à s'engager sur des contrats à long
terme, elles préfèrent les réserver
à de meilleurs clients - ne laissant plus aux
californiens que la disponibilité de leurs installations
de production les moins efficientes, donc les plus coûteuses.
La solution de sagesse consisterait à mettre
fin au plus vite au régime de contrôle
des prix et à revenir à d'authentiques
mécanismes de régulation par le marché.
Mais l'écart entre le prix que continuent de
payer les consommateurs et le prix de marché
qu'il leur faudrait consentir pour permettre le rétablissement
financier de l'industrie est désormais tel qu'une
pareille mesure ne manquerait sans doute pas de provoquer
une véritable rébellion. La Californie
s'est enfoncée dans un authentique bourbier !
La
leçon de cette histoire est claire : une politique
de déréglementation ne supporte pas les
demi-mesures. Ainsi que le résume The
Economist dans un éditorial de son
numéro du 20 janvier, ce n'est pas la "deregulation"
qu'il faut blâmer pour l'actuel chaos électrique
californien, mais l'idéologie de "reregulation"
qui a accompagné l'essai de réintroduction
de la concurrence dans la production d'électricité.
Les
malheurs de la Californie trahissent la faillite non
pas d'une ambition ultra-libérale de retour à
des marchés sans lois, mais simplement l'échec
d'une déréglementation mal conçue
et mal conduite. Ce qui est en cause est plus la méfiance
instinctive des réformateurs californiens à
l'égard de toute regulation trop ouvertement
laissée au marché, que leur excès
de zèle vis à vis d'une conception authentiquement
libérale de l'organisation des marchés.
La concurrence est quelque chose qui s'organise,
non pas quelque chose que l'on organise.
Une
leçon doit toutefois être méditée.
Le marché spot a relativement bien fonctionné
en Grande Bretagne parce que la restructuration de l'industrie
électrique s'y est faite dans un environnement
de capacités excédentaires. L'expérience
californienne démontre que le système
tant vanté des enchères avec alignement
sur l'offre marginale peut s'avérer particulièrement
vicieux dès lors qu'on se trouve devant une situation
de déficit chronique. Les producteurs se trouvent
alors en position d'imposer quasiment n'importe quel
prix, et donc d'en abuser ne se livrant à certaines
manipulations. Ce danger avait été fort
bien identifié, dès 1996, par certains
économistes libéraux qui, à l'époque,
avaient contesté la méthode de libéralisation
fondée d'une part sur l'obligation de transit
imposée aux propriétaires de lignes de
transport, et d'autre part la création d'un mécanisme
de marché spot. Pour eux, ce n'était qu'une
modalité nouvelle d'interventionnisme industriel
public, comportant à terme les mêmes inconvénients.
Henri
LEPAGE
28
Janvier 2001