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Deux
accidents de train au Royaume-Uni en octobre 2000 ont
fait sortir des rails le peu de soutien dont jouissait
en Europe la privatisation des chemins de fer. En l'espace
de trois jours, quatre passagers ont trouvé la
mort dans un tragique déraillement à Hatfield,
au Sud de l’Angleterre, et un accident similaire a fait
quatre-vingts blessés à Stafford, dans
le Nord du pays. Depuis, les trains britanniques sont
en pleine crise. La démission du principal dirigeant
des chemins de fer britanniques a fait déborder
le vase. En novembre et en décembre 2000, le
gouvernement travailliste de Tony Blair a, de facto,
repris le contrôle opérationnel du réseau,
sans toutefois officiellement renationaliser quoi que
ce soit. Depuis, tout semble aller de mal en pis, et
si l'on veut arriver à l'heure, il n'est guère
conseillé de prendre un train en Grande-Bretagne
ces temps-ci. Est-ce vraiment dû à la privatisation?
Les problèmes du système ne proviennent-ils
pas en réalité d'un manque de libéralisme,
et de réglementations intempestives?
L'introduction
de la concurrence dans le système
Le
moins que l'on puisse dire, c'est que ces accidents,
et le chaos qu'ils ont provoqué en Grande-Bretagne,
ne pouvaient pas plus mal tomber pour les partisans
du libéralisme ferroviaire. La directive européenne
91/440, adoptée en 1991, a placé une bombe
à retardement sous les grands monopoles nationaux
qui dominent encore le secteur. Les bureaucrates de
Bruxelles, dans un rare moment de sagesse, ont décidé
que la gestion du transport des voyageurs et des marchandises
devra être séparée de celle des
voies dans chaque pays de l’Union Européenne.
Leur but était d'introduire la concurrence dans
le système afin de permettre à différents
opérateurs de partager un même réseau,
tout comme les compagnies de bus partagent actuellement
les mêmes routes. Bien qu'imparfaitement libérale,
puisqu'elle rend obligatoire une bipartition des entreprises
et qu'elle nécessite une supervision d'une agence
de type anti-trust, cette idée va au moins dans
la bonne direction.
Malheureusement,
presque rien ne s'est passé sur le continent
européen depuis 1991 malgré cette décision.
Les grandes réformes ont été remisées
partout sauf au Royaume-Uni. Comme souvent, l’Angleterre
a décidé de se lancer seule. C'est ainsi
que le gouvernement conservateur de l'époque
a divisé le système ferroviaire: d'une
part l'intégralité des quelques 16 430km
de voie ferrée, des 2480 stations et l’équipement
de signalisation, qui constituent l’infrastructure ferroviaire;
cette dénationalisation en 1996 amena la création
d'un grand groupe privé nommé Railtrack.
D'autre part, différents opérateurs furent
chargés des services ferroviaires pour les voyageurs
et pour le fret. Ainsi, pour les voyageurs, le pays
a été divisé en 25 secteurs, chaque
zone étant donnée en franchise à
une entreprise spécialisée dans la gestion
des services. Ces franchises devaient théoriquement
aboutir un jour à une concurrence entre différentes
entreprises sur les mêmes trajets. Au total, l'intégralité
de l’ancien monopole de la British Rail (c'est à
dire la somme des deux parties du nouveau système)
s'est trouvée répartie sur près
d'une centaine d'entreprises privées.
Sur
le continent, avant la récente crise en Grande-Bretagne,
la fin des monopoles d’Etat était finalement
en vue. La compagnie ferroviaire allemande, Deutsche
Bahn, étant en train d’être privatisée ;
les politiciens de l’UE se réunissant à
Bruxelles pour décider de la meilleure façon
de rattraper les efforts de privatisation des Anglais.
L’opposition du gouvernement français, qui ne
supporte pas l’idée que des entreprises non françaises
puissent bientôt subvenir aux besoins de la population
parisienne en lieu et place de la sacro-sainte SNCF,
était prévisible. Le ministre communiste
des Transports, Jean-Claude Gayssot se trouve exposé
à de fortes pressions de la part des dirigeants
syndicalistes.
100
fois plus dangereux d'être piéton
Bien
qu'il soit tout à fait normal que les réformes
anglaises soit examinées de près, de mauvais
arguments ont été avancés lors
des récents accidents.
L’argument
le plus important contre la privatisation des chemins
de fer est ce bon vieux souci : la sécurité.
En réalité, en Angleterre, prendre le
train est près de six fois et demie plus sûr
que de rouler en voiture, d’après les chiffres
donnés par les analystes de l'agence gouvernementale
Health and Safety Executive. Plus encore, selon cette
même agence, il est près de cent fois moins
dangereux de prendre le train que de marcher.
"La
sécurité des chemins de fer britanniques
s’améliore d’année en année" affirme
l’expert en transports Christian Wolmar. "Chaque décennie
depuis la Seconde Guerre Mondiale a vu décroître
le nombre des morts; celui-ci est passé de 334
morts dans les années 1940 à 46 morts
dans les années 1990".
M.
Wolmar rejette aussi l'idée que les trains anglais
soient beaucoup plus dangereux que ceux des autres pays
européens. Des chiffres souvent cités
montrent que les trains britanniques sont classés
en onzième position en Europe pour la sécurité,
avec 0,36 morts pour un milliard de kilomètres.
En France le nombre de morts par milliard de kilomètres
est de 0,27, et en Allemagne il est de 0,31.
La
première remarque est que ces statistiques sont
très proches et ne prouvent pas grand chose.
De plus, il y a de fortes raisons de croire que les
chiffres anglais exagèrent le nombre de décès
dus réellement aux trains. Ces statistiques "comprennent
les morts de gens ivres tombant sous les rails des trains,
lorsqu'ils sont en possession d'un ticket" précise
M. Wolmar. Les autres pays européens ne comptent
que les décès dus aux déraillements
et collisions.
De
plus, beaucoup de trains anglais sont utilisés
régulièrement par des "commuters". Ces
services intensifs détériorent davantage
le réseau que l'utilisation moindre qu'en font
la France et l'Allemagne.
En
fait, la sécurité s'est probablement améliorée
depuis la privatisation des trains. Ainsi, le nombre
de signaux "passés avec danger" (l'équivalent
de "griller" un feu rouge sur la route) est actuellement
de 480 par an au lieu de 870 annuels pendant les six
ans précédant la privatisation, d'après
les derniers chiffres officiels. Le nombre de déraillements
et de collisions a aussi considérablement diminué
et moins de rails nécessitent réparation
ou remplacement. A la mi-octobre 2000, le nombre de
passagers avait augmenté de 30% depuis la privatisation,
et la quantité de fret de 13%. Une économie
en expansion et la congestion des autoroutes sont certes
un facteur de cette croissance, mais de loin la majeure
partie de ce boom est due aux bonnes stratégies
de marketing et aux systèmes de prix novateurs
proposés par les entreprises privées.
Le
legs de la nationalisation
Cependant,
les chemins de fer britanniques sont loin d'être
parfaits, même sans les problèmes des derniers
mois. Retards et annulations sont monnaie courante,
et les employés presque aussi revêches
que leurs confrères de la Deutsche Bahn. De bien
des façons, les nouvelles entreprises ne sont
que des microcosmes de l'ancien monopole. Il y a bien
eu des changements cosmétiques (les employés
portent des uniformes plus élégants que
leurs collègues français, et les voyageurs
se sont métamorphosés en "clients") mais
l'attitude générale reste désespérément
bureaucratique. Bien que la sécurité se
soit améliorée, l'index de ponctualité
calculé par les régulateurs a chuté
de 25% pendant les six mois précédant
octobre 2000. Ceci explique pourquoi le temps n'est
plus le sujet de conversation typique des anglais:
nous nous plaignons maintenant du délabrement
des trains…
Le
mauvais service, l'inconfort des voitures et le mauvais
entretien des rails sont le legs de la nationalisation.
Le gouvernement britannique a longtemps contrôlé
les chemins de fer sans pour autant y investir grand
chose. Contrairement à la France, où l'Etat
a fait dépenser des centaines de milliards
de francs aux contribuables pour les TGV, les chemins
de fer Outre-Manche furent privés d'argent pendant
au moins un quart de siècle. Comment quelques
années de privatisation pourraient-elles réparer
si vite les maux de plusieurs décennies?
En
outre, la privatisation n'a pas été menée
à son terme. Plutôt que de déréglementer
entièrement les relations entre les nouvelles
entreprises, les régulateurs ont gardé
le pouvoir.
Railtrack
obtient la majorité de ses revenus à partir
des frais imposés aux opérateurs qui empruntent
ses réseaux ferroviaires. La première
erreur économique des régulateurs a été
d'imposer un système de tarification forfaitaire.
Ce qui fait que 9% seulement des charges versées
à Railtrack en 1998-99 tenaient compte de l'intensité
d'utilisation, d'après le rapport annuel de l'entreprise.
C'est à dire que Railtrack gagne la même
somme, que l'opérateur fasse circuler cinquante
ou cent trains. Rien ne motive donc l'entreprise, qui
ne cherche pas à développer son réseau
pour faire face à la demande. D'où des
tensions avec les opérateurs dont les services
profiteraient d'une amélioration de l'infrastructure.
Les
politiciens français devraient aussi considérer
la deuxième grande erreur britannique: les opérateurs
doivent payer des amendes dès que leurs trains
accumulent du retard; or les travaux sur les voies ferrées,
dont ils n'ont pas le contrôle, contribuent à
ces retards. Ils refusent donc de discuter l'amélioration
et le développement du réseau avec Railtrack.
Les travaux sont bâclés, menaçant
la sécurité des passagers et ouvrant la
porte à des accusations mal placées "d'échec
du marché". Il est clair que le temps de réparation
des rails ne devrait pas nécessairement être
pris en compte dans l'évaluation des retards
d'un opérateur.
La
véritable solution libérale
L'échec
partiel des réformes britanniques est imputable
au fait qu'elles ne sont qu'à moitié libérales.
La France doit tenir compte des ces erreurs et véritablement
privatiser son système ferroviaire si elle ne
veut pas tomber dans le même piège. Seule
une industrie fondée sur la propriété
privée, sur la liberté des contrats et
affranchie de toute réglementation étatique
peut assurer le transport des passagers et des marchandises
d'une façon réellement efficace et juste.
Allister
Heath est un économiste diplômé
de la London School of Economics et de l'Université
d'Oxford. Il est Directeur des Recherches à la
European Foundation à Londres et écrit
régulièrement pour des journaux internationaux.
allister_heath@yahoo.co.uk
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