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Mois
après mois, la littérature économique
en provenance des Etats-Unis nous aide à mesurer
le fossé qui sépare l’excellence académique
internationale du discours hexagonal ambiant. Trois
chercheurs américains associés au prestigieux
National Bureau of Economic Research, Geert Bekaert,
Campbell Harvey et Christian Lunblad viennent de publier
un article qui réintroduit la rigueur qui fait
parfois défaut [1]
La
libéralisation financière précède
la croissance
Les
trois économistes se sont attelés à
répondre à la question suivante :
quel est l’impact de la libéralisation financière
dans les marchés émergents sur leur croissance
économique ? {2].En
utilisant les techniques économétriques
les plus récentes, peut-on tenter de montrer
que les flux financiers ne profitent pas qu’aux pays
les plus riches ?
L’échantillon
étudié couvre 21 pays ayant ouvert leur
marché d’actions aux investisseurs internationaux.
Les résultats obtenus sont statistiquement significatifs.
17 économies enregistrent une plus forte croissance
après la libéralisation que du temps du
protectionnisme. Les réforme conduisent à
une élévation de la croissance annuelle
moyenne du PIB par tête comprise entre 1,5 et
2,3 points. Les afflux de capitaux mettent à
la disposition du pays receveur l’épargne qui
entravait le développement. La diminution du
coût du capital en découle dans la plupart
des cas.
Afin
de tenir compte d’éventuelles distorsions, les
trois économistes isolent les réformes
financières d’autres causes qui auraient pu également
favoriser la croissance comme la baisse des dépenses
publiques, la désinflation ou le niveau d’éducation.
Les gains dus à la libéralisation financière
apparaissent légèrement plus faibles mais
toujours bien réels. Quoi qu’il en soit, les
réformes d’inspiration libérale s’avèrent
avoir un impact positif.
Cette
étude vient compléter deux travaux. Le
premier, qui avait été déjà
réalisé par Rajan et Zingales, toujours
dans le cadre du NBER,
traite de l’importance des marchés financiers
sur le développement {3].
Sur la décennie 80, et en considérant
un très large échantillon, les auteurs
confirment que le développement industriel est
consécutif à celui des marchés
financiers.
Le
second papier, de Claessens et Rhee, cherchait à
établir une relation historique entre les performances
boursières des marchés émergents
et leur accessibilité pour les investisseurs
étrangers[4].
Pour l'échantillon étudié, les
ratios cours / bénéfices sont négativement
corrélés aux barrières à
l’entrée sur ces marché. Seule l’économie
jordanienne fait exception en raison d’un biais statistique.
En clair, cela signifie que les investisseurs (internationaux)
valorisent moins bien les profits anticipés des
firmes situées dans des pays pratiquant le protectionnisme
financier plutôt que dans des zones plus libérales.
Les
pays les plus pauvres ont besoin du capital étranger
Ce
type d’études empiriques ne doit pas faire illusion :
l’étude de séries statistiques ne prouve
pas grand chose si elle n’est pas précédée
d’une théorisation des mécanismes à
l’œuvre. Elle permet cependant de conforter les économistes
pour lesquels le développement économique
d’un pays est lié à l’épargne et
à l’accumulation de capital, quelle que soit
leur provenance. Le niveau de vie est bas dans certains
pays car, pour un même type et une même
quantité de travail, la production en valeur
y est plus faible que dans certaines économies
occidentales. Notre productivité et donc notre
salaire sont déterminés par nos aptitudes
personnelles, mais également par les machines
sur lesquelles nous travaillons ainsi que l'environnement
économique général. En conséquence,
il est totalement aberrant d'affirmer que les entrepreneurs
africains seraient moins performants que les chefs d'entreprises
américains et européens. Les africains
connaissent la technologie, ou du moins pourraient obtenir
à faible coût les connaissances qui leur
manquent.
Outre
l'environnement institutionnel plus ou moins respectueux
des droits de propriété, les différences
de développement entre pays découlent
du montant de capital investi par tête. Parce
qu'ils ont commencé à épargner
plus tôt, les britanniques ont connu une amélioration
de leur niveau de vie antérieure aux autres européens.
Ces écarts entre pays ont été gommés
au 19ème siècle grâce
au développement des flux financiers internationaux.
En clair, les anglais se sont mis à placer leurs
capitaux dans d'autres régions du monde, leur
permettant par la même d'accéder au développement
technologique plus rapidement que eux ne l'avaient fait.
La construction des chemins de fer européens
et américains a ainsi été financée
par les britanniques.
Limiter
les mouvements de capitaux, c'est aggraver le sous-développement
Ces
différents études rendent donc douteuse
l’idée d’instaurer une réglementation
sur les flux financiers. Les pays les plus pauvres manquent
cruellement de capital. Il suffirait alors nous dit-on
de taxer uniquement les opérations à caractère
purement spéculatif afin de les protéger
de la spéculation. Cette proposition méconnaît
deux phénomènes. D’une part, la spéculation
est souvent stabilisante. En effet, pour gagner de l’argent
et donc ne pas être éliminé du marché,
un spéculateur doit acheter un titre quand son
prix est bas par rapport à sa valeur anticipée
à long terme. Inversement, il doit vendre quand
le prix est haut. Il n’est donc point de processus déstabilisant
dans tout cela, bien au contraire.
D’autre
part, taxer les mouvements de capitaux permettrait aux
banques centrales d’accroître leur influence sur
les taux d’intérêt. En effet, une fois
les flux de capitaux entravés, elles auraient
moins à craindre la sanction des opérateurs
financiers. Or, comme le montre Philippe
Nataf, les cycles économiques sont
justement la conséquence du monopole d’émission
de papier monnaie des banques centrales.
Plus
de cycles, plus d’instabilité financière,
et moins de capital pour les pays pauvres, voilà
le bilan prévisible de l’instauration d’une taxe
Tobin. Même les meilleures intentions peuvent
mener dans le mur.
NOTES
1
- Emerging Equity Markets and Economic Development,
NBER Working Paper No. 7763, June 2000
2 - Entendue comme
l’ouverture des bourses nationales aux investissements
étrangers.
3
- Financial Development and Growth,
NBER Working Paper No. 5758, September 1996
4
- The Effects of Equity Barriers on Foreign Investment
in Developing Countries, NBER
Working Paper No. 4579, Decembre 1993.
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