Le 27 décembre 2000

 

 

 

Les conséquences de la libéralisation financière : réponses à ATTAC

par Nicolas BOUZOU

 

 
 

 

 

Mois après mois, la littérature économique en provenance des Etats-Unis nous aide à mesurer le fossé qui sépare l’excellence académique internationale du discours hexagonal ambiant. Trois chercheurs américains associés au prestigieux National Bureau of Economic Research, Geert Bekaert, Campbell Harvey et Christian Lunblad viennent de publier un article qui réintroduit la rigueur qui fait parfois défaut [1]

La libéralisation financière précède la croissance

Les trois économistes se sont attelés à répondre à la question suivante : quel est l’impact de la libéralisation financière dans les marchés émergents sur leur croissance économique ? {2].En utilisant les techniques économétriques les plus récentes, peut-on tenter de montrer que les flux financiers ne profitent pas qu’aux pays les plus riches ?

L’échantillon étudié couvre 21 pays ayant ouvert leur marché d’actions aux investisseurs internationaux. Les résultats obtenus sont statistiquement significatifs. 17 économies enregistrent une plus forte croissance après la libéralisation que du temps du protectionnisme. Les réforme conduisent à une élévation de la croissance annuelle moyenne du PIB par tête comprise entre 1,5 et 2,3 points. Les afflux de capitaux mettent à la disposition du pays receveur l’épargne qui entravait le développement. La diminution du coût du capital en découle dans la plupart des cas.

Afin de tenir compte d’éventuelles distorsions, les trois économistes isolent les réformes financières d’autres causes qui auraient pu également favoriser la croissance comme la baisse des dépenses publiques, la désinflation ou le niveau d’éducation. Les gains dus à la libéralisation financière apparaissent légèrement plus faibles mais toujours bien réels. Quoi qu’il en soit, les réformes d’inspiration libérale s’avèrent avoir un impact positif.

Cette étude vient compléter deux travaux. Le premier, qui avait été déjà réalisé par Rajan et Zingales, toujours dans le cadre du NBER, traite de l’importance des marchés financiers sur le développement {3]. Sur la décennie 80, et en considérant un très large échantillon, les auteurs confirment que le développement industriel est consécutif à celui des marchés financiers.

Le second papier, de Claessens et Rhee, cherchait à établir une relation historique entre les performances boursières des marchés émergents et leur accessibilité pour les investisseurs étrangers[4]. Pour l'échantillon étudié, les ratios cours / bénéfices sont négativement corrélés aux barrières à l’entrée sur ces marché. Seule l’économie jordanienne fait exception en raison d’un biais statistique. En clair, cela signifie que les investisseurs (internationaux) valorisent moins bien les profits anticipés des firmes situées dans des pays pratiquant le protectionnisme financier plutôt que dans des zones plus libérales.

 

Les pays les plus pauvres ont besoin du capital étranger

Ce type d’études empiriques ne doit pas faire illusion : l’étude de séries statistiques ne prouve pas grand chose si elle n’est pas précédée d’une théorisation des mécanismes à l’œuvre. Elle permet cependant de conforter les économistes pour lesquels le développement économique d’un pays est lié à l’épargne et à l’accumulation de capital, quelle que soit leur provenance. Le niveau de vie est bas dans certains pays car, pour un même type et une même quantité de travail, la production en valeur y est plus faible que dans certaines économies occidentales. Notre productivité et donc notre salaire sont déterminés par nos aptitudes personnelles, mais également par les machines sur lesquelles nous travaillons ainsi que l'environnement économique général. En conséquence, il est totalement aberrant d'affirmer que les entrepreneurs africains seraient moins performants que les chefs d'entreprises américains et européens. Les africains connaissent la technologie, ou du moins pourraient obtenir à faible coût les connaissances qui leur manquent.

Outre l'environnement institutionnel plus ou moins respectueux des droits de propriété, les différences de développement entre pays découlent du montant de capital investi par tête. Parce qu'ils ont commencé à épargner plus tôt, les britanniques ont connu une amélioration de leur niveau de vie antérieure aux autres européens. Ces écarts entre pays ont été gommés au 19ème siècle grâce au développement des flux financiers internationaux. En clair, les anglais se sont mis à placer leurs capitaux dans d'autres régions du monde, leur permettant par la même d'accéder au développement technologique plus rapidement que eux ne l'avaient fait. La construction des chemins de fer européens et américains a ainsi été financée par les britanniques.

 

Limiter les mouvements de capitaux, c'est aggraver le sous-développement

Ces différents études rendent donc douteuse l’idée d’instaurer une réglementation sur les flux financiers. Les pays les plus pauvres manquent cruellement de capital. Il suffirait alors nous dit-on de taxer uniquement les opérations à caractère purement spéculatif afin de les protéger de la spéculation. Cette proposition méconnaît deux phénomènes. D’une part, la spéculation est souvent stabilisante. En effet, pour gagner de l’argent et donc ne pas être éliminé du marché, un spéculateur doit acheter un titre quand son prix est bas par rapport à sa valeur anticipée à long terme. Inversement, il doit vendre quand le prix est haut. Il n’est donc point de processus déstabilisant dans tout cela, bien au contraire.

D’autre part, taxer les mouvements de capitaux permettrait aux banques centrales d’accroître leur influence sur les taux d’intérêt. En effet, une fois les flux de capitaux entravés, elles auraient moins à craindre la sanction des opérateurs financiers. Or, comme le montre Philippe Nataf, les cycles économiques sont justement la conséquence du monopole d’émission de papier monnaie des banques centrales.

Plus de cycles, plus d’instabilité financière, et moins de capital pour les pays pauvres, voilà le bilan prévisible de l’instauration d’une taxe Tobin. Même les meilleures intentions peuvent mener dans le mur.

 

NOTES

1 - Emerging Equity Markets and Economic Development, NBER Working Paper No. 7763, June 2000

2 - Entendue comme l’ouverture des bourses nationales aux investissements étrangers.

3 - Financial Development and Growth, NBER Working Paper No. 5758, September 1996

4 - The Effects of Equity Barriers on Foreign Investment in Developing Countries, NBER Working Paper No. 4579, Decembre 1993.