23 Novembre 1999

 

 
L'AGE D'OR DU SILICIUM

Olivier CARRE

 
 

 

Les Etats-Unis connaissent depuis une dizaine d’années une croissance forte sans inflation. Certains évoquent même l’apparition d’une nouvelle économie. S’il ne semble pas raisonnable d’y voir là la nécessité d’un nouveau paradigme, il est vrai qu’un certain nombre de facteurs, rares dans l’histoire économique, sont à l’œuvre pour ce qui peut être appelé l’Age d’or du silicium.

Des conditions technologiques très favorables

L’essentiel du cycle de croissance est porté par les technologies de l’information à la fois fondatrices de nouveaux services, de nouveaux process et d’un besoin d’équipements. Si l’on peut parler d’Age d’or, c’est parce que le coût de traitement de l’information diminue au fur et à mesure que la quantité traitée augmente. Il y a 25 ans, Gordon Moore mettait en évidence le fait que la puissance des microprocesseurs doublait tous les 2 ans. Un microprocesseur de 1999 contient 4130 fois plus de transistors qu’en 1971 pour un prix unitaire qui lui-même a nettement diminué. Assise à la fois sur cette loi et sur la théorie classique des rendements décroissants, la croissance des ventes de produits informatiques a fortement augmenté tandis que les prix de vente diminuaient d’un facteur 10.

gr1 : Evolution des prix des composants et des matériels informatiques (source Dep Commerce US et FED)

Le coût du traitement de l’information s’est ainsi effondré en 20 ans, permettant aux entreprises et aux ménages américains d’investir massivement en capacités de traitement à un moindre prix.

Si l’on retrace le montant des ventes en dollar courant, on n’observe pas de véritable explosion de la demande. En effet, le montant des ventes a doublé en 12 ans, passant de 50 milliards de dollars à près de 120 milliards de dollars estimés pour 1999. En fait, ces chiffres masquent une véritable explosion de la demande de matériels informatiques dont les prix baissent très fortement.

Une mesure économique délicate

Pour retrouver le véritable impact économique de ce secteur, il faut tenir compte à la fois des volumes de produits vendus, mais aussi de leur capacité de traitement ainsi que de leur prix de vente final. Si l’on prend comme pivot la situation de 1992 (date de révision du calcul du PNB US), on peut recalculer à la fois les volumes vendus, l’évolution de leurs prix finaux et de leur valeur en base 92.

Tab1 : Calcul relatif aux ventes d’ordinateurs (source dep of commerce US)

Ainsi, entre 1987 et 1999, la production du secteur a doublé en prix de marché, a été multipliée par 16 en volume et par 23 en valeur. Comme on peut le constater, cette tendance est entrain de s’accélérer. En effet, pour une augmentation des volumes vendus de 14% au cours de ces six derniers mois, la valeur relative s’est accrue de 36%.

gr2 : Calcul sur la base 92 des ventes réelles de matériel informatique

En fait, cette évolution est surtout notable depuis 1994, période à laquelle apparaissent deux innovations majeures : les Pentium de la société Intel, qui dopent les performances des matériels vendus à un coût raisonnable, et Windows 95 qui permet à un grand nombre d’utilisateurs d’utiliser plus intuitivement l’informatique au quotidien.

Un secteur sous-estimé, clé de la productivité américaine

La sous-estimation du poids de ce secteur dans l’ensemble de l’économie est très importante. De plus, cette anomalie est croissante. En 1987, le poids réel du secteur était de 0.5% du PNB alors que le montant mesuré représentait 0.3% du PNB. Aujourd’hui, le secteur contribue pour 3.4% du PNB alors qu’en fait, sa contribution effective est de 8.7%, soit une sous-estimation de 5.3%.

On retrouve au niveau de l’ensemble de l’économie ce que chacun sait. D’année en année, non seulement le prix unitaire d’un ordinateur diminue mais sa puissance s’accroît. Au mieux, pour le même prix la puissance a fortement augmenté et en général, un ordinateur 30% moins cher dispose de 20% de plus de puissance d’une année sur l’autre. Cet effet exponentiel sur les prix se retrouve sur la sous-estimation de la croissance américaine.

gr3 – Contribution du secteur informatique sur les variations du PNB US (Source Dep of Commerce US)

En regardant la variation trimestrielle du PNB, on constate que l’impact comptabilisé des ventes en volume est nettement inférieur à l’impact de ce secteur en terme de valeur. S’il n’est qu’une des réponses parmi un grand nombre d’autres hypothèses, l’impact déflationniste de ce secteur en forte croissance explique une partie du " miracle " américain : croissance non inflationniste. Une quantité importante de valeur ajoutée produite par l’économie américaine n’est pas comptabilisée dans son PNB. L’efficacité de cette croissance s’en retrouve renforcée d’autant.

La très forte progression de la productivité trouve ici l’une de ses origines. En effet, la valeur ajoutée induite par la production de ces biens augmente plus vite que les volumes produits. Ceci est d’autant plus remarquable qu’il ne s’agit pas d’un bien ordinaire mais d’un bien d’équipement qui contribue lui-même à l’amélioration de la productivité dans de nombreux secteurs.

Une demande source de déséquilibre extérieur

Si les achats de matériels informatiques ont été initialement le fait des producteurs de biens d’équipements, l’écart n’a pas cessé de se réduire avec les particuliers. Aujourd’hui une dépense sur trois dans ce secteur est initiée par eux contre 1 sur 10 il y a douze ans. Cela représente une croissance d’un facteur 4.5 en douze ans (70 en valeur) contre une facteur 2.5 (17 en valeur) pour les producteurs.

gr4- Consommation des agents économiques (source Dep of Commerce US)

L’essor des ventes aux utilisateurs individuels date de 1994 et continue de s’accroître sensiblement chaque trimestre.

Un autre phénomène à observer sur la période vient de l’impact de cette demande sur les échanges extérieurs. Jusqu’en 1991, les Etats-Unis étaient exportateurs nets de matériel. Depuis, la situation s’est inversée.

gr5 – Echanges extérieurs de matériels informatiques

La dégradation sensible des échanges extérieurs date de 92-94. Elle traduit l’évolution de la demande qui s’accroît vivement dès cette période. Mais l’explication tient sans doute d’avantage de l’externalisation de la production que les Etats-Unis pratiquent massivement dès cette période.

gr6 – Valeur Unitaire de ce qui est échangé

L’intérêt des Etats Unis à maintenir ces bases d’échange se retrouve lorsque l’on cherche à savoir ce qu’ils importent et ce qu’ils exportent. Le niveau de valeur ajoutée n’est évidemment pas du tout le même, allant jusqu’à un rapport de 1 à 5 entre les matériels importés et exportés. Cet avantage comparatif est à la base du succès de ce secteur. En outre, on ne peut pas conclure, en observant le déficit commercial généré par ce secteur, que les Etats Unis affaiblissent leur position concurrentielle puisque le déficit ne résulte pas de l’échange des mêmes biens. De plus, la position très dominante des firmes américaines sur l’ensemble de ce secteur laisse présager que si c’est la main d’œuvre étrangère qui produit les matériels importés, la conception, les capitaux et la gestion sont très souvent d’origine américaine.

 

Conclusion :

L’introduction de l’informatique est la clé de la croissance longue dont jouissent tous les pays occidentaux et en premier lieu les Etats Unis. Toutefois, l’impact de ce secteur sur l’économie est difficile à évaluer tant sa production aussi bien en volume qu’en valeur est fluctuante. Il semble que chaque année, une contre-valeur de 5% du PNB échappe ainsi à la comptabilisation du PNB ce qui correspond presque à une année entière de croissance. Outre ce dynamisme implicite, réel, effectif mais non mesuré, ce secteur pèse sur l’ensemble des prix en compensant largement, par exemple, la hausse des prix des services dont la qualité s’accroît grâce justement à l’utilisation accrue de l’informatique. Nous sommes au cœur de l’amélioration récurrente de la productivité. La Loi de Moore, associée à la loi des rendements décroissants, fait apparaître une croissance géométrique de la valeur qui explique en grande partie l’amélioration continuelle de la productivité de l’économie américaine depuis 1994.

Ainsi, l’émergence de nombreux secteurs, de nouveaux concepts, cette exubérance de créativité qui caractérise de nombreux secteurs traditionnels de l’économie, s’effectue à bon compte. Les sources d’inflation sont partiellement gommées par l’acquisition de nouvelles capacités dont la valeur est sans rapport avec le prix effectivement payé. Le revenu marginal peut s’accroître facilement, comme lors de toutes les grandes révolutions qui caractérisent l’histoire économique.

Malgré tout, la Loi de Moore connaît des limites, certes éloignées par rapport à aujourd’hui. Par ailleurs, hormis pour certaines occupations ludiques, les capacités actuelles des matériels excèdent ce dont les utilisateurs ont besoin. Ainsi, il est assez probable que l’on assiste à une pause dans la demande de ces matériels ou tout du moins à une moindre croissance des équipements. La dernière grande étape sera sans doute l’introduction massive du numérique dans les foyers, facilitée par la convergence entre l’Internet et la télévision.

Sous ces hypothèses, on aurait toujours des services dont la valeur s’accroîtrait mais dont les coûts ne seraient plus tirés à la baisse comme ils le furent dans le passé. Ceci nuirait sans doute à la qualité de la croissance que nous connaissons aujourd’hui sans pour autant diminuer son dynamisme. Ce serait peut être le signe d’une maturation du long cycle de croissance entamé il y a quelques années et qui marquerait ainsi la fin de l’age d’or du silicium.

Olivier CARRE

Président FIVAL

Retour haut de page