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Le
but de cette réflexion est d’identifier les
forces économiques qui s’exercent sur les administrations
publiques nationales et locales, en conséquence
de la globalisation. La thèse est nette. La
globalisation, entendue au sens de libéralisation
des échanges, s’avère dans les temps
modernes la source la plus puissante de la subsidiarité,
parce qu’est le déterminant principal du vrai
fédéralisme à l’échelle
mondiale. On peut même soutenir que la globalisation
est antérieure à la dévolution
des fonctions. Elle est la condition nécessaire
et suffisante de la diffusion du pouvoir .
Il
n’est peut-être pas inutile de rappeler le sens
analytique à donner au phénomène
de globalisation. Globalisation veut dire libéralisation
des économies nationales en conséquence
de deux phénomènes. Depuis la deuxième
guerre mondiale, on assiste à l’abaissement
ininterrompu des tarifs et des autres formes de protectionnisme,
d’abord à l’intérieur de l’Organisation
mondiale du Commerce , et, plus récemment à
l’intérieur des blocs de libre-échange
que sont l’ALÉNA, l’Union Européenne,
Mercosur, etc. Le deuxième phénomène
à signaler est la révolution survenue
dans la technologie (communication et information
surtout). L’un et l’autre phénomène
ont pour effet de conférer une mobilité
accrue aux ressources, biens, capital et main d’œuvre.
À son tour cette mobilité soustrait
les ressources nationales au contrôle des régulateurs
et souvent du fisc national.
I.
Le fédéralisme supranational par le
libre-échange
Les
économistes ont en général bien
accompli la tâche d’expliquer les bienfaits
du libre-échange sur le niveau de vie. Ils
n’ont par contre pas suffisamment souligné
les bienfaits du libre-échange sur les administrations
publiques. Dans le secteur public, les forces globales
s’exercent indirectement, mais tout aussi fortement
et par le même mécanisme de mobilité
des ressources.
La
suppression des barrières commerciales associée
aux ententes de libre-échange (ALENA), de marché
commun (Union européenne) ou à l'OMC
(GATT), crée exactement à l'échelle
internationale les conditions correspondant au fédéralisme.
En conséquence de la mobilité accrue
des ressources, toute intervention inefficace par
un gouvernement national impose un fardeau plus lourd
aux nationaux qui en sont victimes. L'ouverture de
l'économie nationale au libre-échange
permet aux producteurs locaux de déplacer plus
facilement leurs ressources et aux demandeurs de s'approvisionner
ailleurs. L'imposition aux ressources locales productives
de taxes et de réglementations sensiblement
plus lourdes que celles des juridictions voisines,
sans contrepartie du côté des bénéfices,
élève les coûts de production
relatifs et suscite la substitution d'importation
à la production locale et l'éloignement
du capital. Dans la mesure où le fardeau de
ces mesures se fait sentir de façon plus visible
et plus vive sur la main-d'oeuvre, celle-ci est amenée
à résister davantage au pouvoir discrétionnaire
des monopoles nationaux. À la limite, les victimes
d'abus par les pouvoirs publics peuvent toujours "voter
avec les jambes" et quitter le territoire national.
Les pouvoirs que perd l’administration centrale quand
le régime se décentralise, les administrations
décentralisées ne les récupèrent
qu'en partie, parce que la mobilité des ressources
soustrait leurs détenteurs au poids des politiques
qui les défavorisent. C'est donc le citoyen
qui en bénéficie. L'interventionnisme
étatique a plus de chance de reculer.
La
globalisation diffuse aussi les idées tout
autant que les produits, le capital et les technologies.
L’Europe et l’Asie s’initient progressivement aux
vertus des takeovers. Les administrations publiques,
bon gré mal gré, sont en concurrence
les unes avec les autres.
Grâce
à la concurrence indirecte provenant ainsi
des autres gouvernements nationaux en matière
de services publics, ce fédéralisme
supranational circonscrit le pouvoir déjà
diffusé entre les autorités nationales
et les retient d'imposer des taxes et des réglementations
que la population ne désire pas. L'un des principes
fondamentaux de l'analyse veut qu'à l'intérieur
d'un marché commun ce soit les membres de l'économie
nationale qui portent le fardeau des politiques inefficaces
de leur gouvernement national, tout comme c'est eux
qui en encaissent les bénéfices. Par
exemple, ce sont les contribuables et travailleurs
français qui sont les victimes ultimes des
politiques d'achat préférentiel du gouvernement
français, du salaire minimum arbitraire ou
de l'octroi des subventions à Air France. C'est
eux qui en portent le fardeau en taxes plus lourdes
et en chômage accru. Dans une économie
de petite taille, le fardeau de ces politiques ne
saurait être transféré aux producteurs
et consommateurs du reste de l'Europe ou du monde.
La raison en est que le prix des biens et services
se détermine en dehors des économies
régionales. Les administration nationales n'ont
pas le pouvoir d’influencer les prix extérieurs.
Non
pas la mobilité des administrations publiques
À
noter que ce ne sont pas les administrations publiques
elles-mêmes, à la façon des capitaux
privés, qui acquièrent la mobilité
et se déplacent au gré des avantages
comparatifs. Le Ministère de l’éducation
de la France ou des Pays-Bas ne menacent pas directement
le Ministère de l’éducation de l’Allemagne,
parce que l’un et l’autre détiennent un monopole
implanté par la coercition d’État. Mais
l’effet en est semblable. Ce sont les ressources,
biens, capitaux et main d’œuvre, soumises aux politiques
de ces administrations, qui acquièrent la mobilité
et le pouvoir de choisir l’administration qui les
régira.
Ententes
commerciales, politiques sociales et souveraineté
nationale
On
notera que le libre-échange et la mobilité
qui sont à l’origine de ce processus ne menacent
en rien la souveraineté formelle des États.
De même, les lois commerciales internationales
et les ententes ne menacent en rien la souveraineté
nationale en matière de politique sociale ou
économique. Ce sont les forces économiques
mises en branle qui circonscrivent les pouvoirs des
administrations publiques. C’est la puissance de la
mobilité des ressources qui dissuade les administrations
nationales et locales de pratiquer le redistributionnisme
inhérents aux règles du jeu politique.
Appréhensions
des étatistes et globalisation : On
voit pourtant depuis quelques années que les
activistes craignent que les ententes commerciales
(OMC, Aléna, UE) ne menacent légalement
l’autorité nationale en matière de politique
sociale. Il n’en est rien. Le droit international
découlant des ententes commerciales ne fait
que limiter le pouvoir des États nationaux
de discriminer contre les offreurs étrangers.
Ni les règles de l’OMC, de l’ALÉNA,
ni les traités sur la propriété
intellectuelle, ni les règles d’investissement
ne restreignent formellement la latitude des pays
en matière de politique sociale. Ce que ces
conventions font en contrepartie, c’est de circonscrire
le pouvoir " politique " des gouvernements
nationaux d’imposer leur monopole d’État dans
la production de services sociaux. En cela, les craintes
des activistes d’État sont fondées,
mais le reste d’entre nous avons tout lieu de nous
en réjouir.
Les
adeptes de l’économie fermée et de la
réglementation massive des multinationales
admettent même que leurs prescriptions impliqueraient
la chute dramatique du niveau de vie, mais à
leurs yeux, c’est le prix à payer pour retenir
leur vision étatiste de la société.
À l’intérieur de leur schéma
étatiste, ils sont au moins cohérents.
Ils sont conscients que la globalisation met en branle
des forces (mobilité) que les gouvernements
locaux et nationaux sont impuissants à contenir.
C’est un ex-Premier Ministre socialiste français
qui a inventé l’expression dumping social
pour désigner la décision de la firme
Hoover de déménager ses installation
de Lyon à une petite ville écossaise
pour échapper aux rigidités des lois
du travail françaises. Dans son schéma
collectiviste, il avait raison de déplorer
le phénomène, car ce sont les individus
qui y gagnent au rétrécissement de l’État,
non pas les politiciens ni les bureaucrates
II.
Corollaires empiriques de nature générale
Retrait
de l’État
On
constate déjà les forces qui s’exercent
en faveur le l’État réduit sous le régime
de libre-échange. On peut, à l’instar
de V. Tanzi (IMF) et L. Schuknecht (WTO), Public
Spending in the 20th Century,
Cambridge University Press, 2000, soutenir que la
deuxième explosion historique des budgets publics
survenue dans les années 60 et 70, a pris fin
dans les années 80 et donc avec l’amorce du
mouvement contemporain de globalisation. Cette période,
qui a poussé la part du secteur public à
plus de 50% dans nombre de pays surtout européens,
a été marquée par l’inflation
et la montée du chômage, par le ralentissement
de la croissance et l’explosion des déficits
et des dettes publiques. C’est l’héritage de
cette prodigalité à laquelle on s’emploie
à remédier depuis les années
80. L’âge
d’or des États s’est terminé
avec l’obligation où on se trouvait de supprimer
en deux décennies les déficits et l’inflation
et d’engager fermement le défi de la privatisation.
On
peut difficilement nier l’existence de ce tournant
dans les pratiques nationales. La place laissée
aux marchés libres s’élargit. La foi
en la souveraineté des consommateurs et la
responsabilité des individus et des familles
renaît. Le droit des gens de garder pour eux
et leur famille le fruit de leur labeur s’affirme
sans honte. Cette évolution dans la pensée
se traduit dans le rejet des taxes lourdes et progressives,
dans la mise en œuvre incontournable de réformes
en profondeur du régime d’aide sociale, dans
l’abandon du principe des monopoles publics et de
la réglementation bureaucratique du travail
et des entreprises. La progressivité des régimes
fiscaux s’atténue. Le mouvement de privatisation
se poursuit.
Mini
révolution supply-side en Allemagne
Même
l’Allemagne, enracinée dans une longue tradition
corporatiste, n’échappe pas aux forces concurrentielles.
Dans sa décision récente d’alléger
le fardeau fiscal des individus et des entreprises,
dont en particulier la taxe sur les plus-values des
actifs des entreprises, le Parti social démocrate,
associé aux Verts, est devenu l’artisan d’une
mini révolution supply-side. Ces mêmes
gardiens du welfare state promettent d’abolir
les lois qui limitent l’escompte au détail,
et aussi de substituer un régime de retraite
privé et capitalisé à la chaine
de lettres que sont les caisses de retraite publique.
Le pays n’en est pas encore à la libéralisation
du marché du travail et du logement. Mais les
intitatives en cours sont révélatrices
des forces supranationale en présence. Ce qui
prouve que même les pays riches ne peuvent plus
se permettre de perpétuer des régimes
fiscaux non concurrentiels pour survivre dans la nouvelle
économie mondiale.
En
France
Il
n’est pas sans intérêt de souligner qu’à
peine quelques heures après l’annonce de l’allègement
fiscal en Allemagne, le Président Chirac appelait
le gouvernement socialiste de France à imiter
le voisin et à abaisser les taxes en France.
L’intitiative allemande promet donc de clouer le cercueil
au mouvement en faveur de l’harmonisation fiscale
pris en charge par nul autre que l’OCED.
À
l’autre extrémité du Tunnel sous la
Manche on peut compter plus d’une petite entreprise
expatriées pour se protéger contre les
règles anti business de la France. Même
en France l’étatisme recule donc grâce
à la globalisation. Nonobstant le tribut des
lèvres que l’élite politique et intellectuelle
continue de payer au fermier réactionnaire
José Bové, les industriels, à
l’instigation du Medef, n’hésitent plus à
défier les obstacles que l’État oppose
encore à leur aptitude à faire face
à la concurrence. Depuis quelques années,
les employeurs français et européens
contournent la rigidité des lois qui rendaient
le licenciement pratiquement impossible. Ils embauchent
principalement des travailleurs temporaires. En France,
86% des recrus ont des contrats à court terme.
Plus de cinq millions d’employés ont le statut
de travailleurs temporaires en Allemagne. Dans la
plupart des pays, la négociation collective
se décentralise.
Discours
politique et intellectuel
Même
le discours intellectuel a évolué en
faveur du capitalisme. On ne trouve plus aujourd’hui
de politicien qui ne prétende pas être
un conservateur fiscal. Les universitaires et les
journalistes en sont venus à payer le tribut
des lèvres au conservatisme fiscal. Le phénomène
remonte déjà à plusieurs années.
De nombreux gouvernements centre gauches pratiquent
aujourd’hui des politiques économiques centre
droites, en matière de déficit. Ce sont
les temps qui font les politiciens, non pas les politiciens
qui font l’esprit du temps.
C’est
le sens qu’il faut donner à l’option suspecte
que le Parti Travailliste britannique appelle " la
troisième voie ". Ces orientations
ambiguës sont l’indice de la confusion suscitée
chez les étatistes par les forces libératrices
en présence.
On
voit désormais que les partis socialistes d’Europe
ont renoncé à la prétention de
bâtir une nouvelle société, pour
se contenter de réformer modérément
leurs économies désormais libérées
de leur tyrannie par le marché.
Convergence
des revenus
S'il
fallait une preuve plus générale des
conséquences de la mobilité des ressources
sur le discrétionnaire des pouvoirs nationaux,
c'est dans la convergence des taux de croissance et
des revenus par habitant entre les régions
qu'on la trouverait. La mobilité du capital,des
biens et des personnes au cours des dernières
décennies est donnée comme le facteur
déterminant de cette convergence, aussi bien
à l'intérieur des États-Unis
qu'entre un grand nombre de pays industrialisés.
La position retenue dans ces lignes est qu'à
mesure que les obstacles au commerce seront abolies,
la tendance à l'homogénéité
des revenus se renforcera. Cette évolution
est significative. Elle prouve que les détenteurs
de ressources répondent aux incitations en
déplaçant leurs actifs au gré
des rémunérations qu'ils en reçoivent.
III.
Signification ou corollaires analytiques
Globalisation,
pierre d’assise de la subsidiarité à
l’intérieur des États nationaux
Dans
les conditions postulées, les administrations
nationales en viendront à se délester
de fonctions aujourd’hui assumées par elles
en faveur des communautés locales, en faveur
des institutions marchandes et sans but lucratif.
La raison en est que celles-ci sont souvent plus aptes
à exercer les fonctions que les gouvernements
nationaux. Ex. santé. Les administrations nationales
n'auront plus le choix de faire autrement. En raison
de la forte mobilité des ressources entre leur
territoire et le monde extérieur, l'imposition
par elles de taxes et de réglementations non
compensées par des bénéfices
équivalents mettrait en branle un processus
d'exode insoutenable des ressources. En un mot l'imposition
de taxes et de réglementations qui fausseraient
le prix de leurs services s'avérerait extrêmement
coûteuse aux résidents. La dévolution
des fonctions aux niveaux local et intitutionnels
devient dès lors le moyen de régler
leur fiscalité marginale sur les bénéfices
marginaux qu’elles dispensent à leurs différentes
clientèles, le moyen donc de réaliser
l’adéquation entre le prix fiscal et le bénéfice.
Les migrations inefficaces de ressources risquent
moins de se produire. En un mot, tout comme la concurrence
et la mobilité nous valent de meilleures voitures,
de meilleurs banques. la globalisation nous vaut de
meilleurs gouvernements
Contrepartie
de la concurrence dans le marché privé
Comme
le rappelait le Lauréat Nobel James
Buchanan, " the foremost contribution
of federalist structures is to minimise political
coercion in society and thereby to promote the advancement
of human liberty. …"competitive federalism is
simply the extension of the market economy to the
organisation of the political structure". La concurrence
intergouvernementale via la mobilité des ressources
est la contrepartie de la concurrence entre offreurs
dans le marché.
Administrations
fédérées sur un territoire de
taille inférieure au marché
En
tant qu'aménagement concurrentiel, le libre-échange,
à l'intérieur des blocs ou à
l'échelle du monde, place donc les gouvernements
nationaux dans la position approximative d'une province
canadienne, d'un État américain ou d'un
canton suisse vis-à-vis l'économie nationale
des États fédéraux. La logique
fédéraliste s'exerce dans toute structure
politique où le pouvoir de l'autorité
s'étend à un territoire de taille moindre
que l'économie libre de barrières protectionnistes.
Son action concurrentielle est à l'œuvre à
l'intérieur des économies nationales
dans les États fédéraux décentralisés,
tout comme elle s'exerce entre les pays liés
par des ententes de libre-échange ou de marché
commun, à condition que les pouvoirs de l'autorité
centrale supranationale restent clairement circonscrits.
Confusion
sur la notion de fédéralisme
Cette
formulation explique la confusion qui règne
en Europe et au Canada sur la notion de fédéralisme.
Puisqu'à l'intérieur de la perspective
étatiste, il faut croire aux vertus ou du gouvernement
national ou de celui de Bruxelles, nous sommes condamnés
à opter pour le renforcement des pouvoirs ou
de l'un ou de l'autre. Le débat conventionnel
en Europe identifie donc le fédéralisme
au renforcement des pouvoirs du gouvernement central,
tandis qu'il associe la recherche d'autonomie et la
décentralisation à l'idéal sécessionniste
et à l'option anti-européenne. On en
qualifiera sans hésitation les adeptes de "
state-builders ".
Or
c'est le contraire qui est vrai. Le fédéralisme,
c'est la décentralisation. Fédéralisme
s'oppose à État unitaire, non pas à
décentralisation. Et sa vertu, qui tend à
s'imposer à l'échelle de la planète,
est de circonscrire le pouvoir des États nationaux
au profit des individus. L'apport essentiel du fédéralisme
à la solution du problème de l'État
monopole est de limiter les pouvoirs du Prince d'abuser
des citoyens.
Les
sauvegardes constitutionnelles deviennent moins impératives
J'irai
même jusqu'à prétendre que dans
un monde où le libre échange impose
un processus de fédéralisation , la
mise en place de sauvegardes constitutionnelles est
quelque chose qui perd de son caractère d'urgence.
Cela devient moins impératif. Dans un tel environnement,
le modèle d'un fédéralisme international
concurrentiel se met en place sans avoir besoin nécessairement
de prévoir des limites légales ou constitutionnelles
aux pouvoirs des instances législatives des
pays concernés, à condition que rien
ne vienne entraver la mobilité des ressources.
Dans un système décentralisé
du genre de celui auquel nous contraint peu à
peu la libéralisation des échanges;
l'"exit" et non la "voice" est
l'instrument decisif qui permet aux citoyens de discipliner
leurs gouvernements et de leur faire part de leurs
préférences.
IV.
Centralisation, ennemie de la subsidiarité
De
tout temps, les analystes libéraux ont nourrit
une sage méfiance à l’endroit de toute
forme gouvernement supranational jouissant de pouvoirs
coercitifs, y compris la cession de souveraineté
nationale aux Nations Unies. Le modèle de fédéralisme
concurrentiel ne joue, à l’échelle supranationale,
comme à l’intérieur des fédérations
nationales, que si les pouvoirs des gouvernements
décentralisés ne sont pas dominés
par un vaste pouvoir central couvrant les mêmes
domaines. À quoi sert en effet la liberté
de quitter un pays, à quoi sert aux consommateurs
et à l'emprunteur la faculté de s'approvisionner
auprès de fournisseurs extérieurs de
biens et d'épargne, si le gouvernement central
européen peut réglementer et taxer le
marché à l'échelle du marché
commun? Les individus et les groupes liés par
le pays A n'ont plus la latitude d'échapper
à ses restrictions en se tournant vers le pays
B, puisque la solution fédéraliste se
trouve contrecarrée par le cartel implanté
à l'échelle supranationale.
Nonobstant
les allusions suspectes du nouveau président
du Mexique, en Amérique du Nord, aucun des
trois partenaires au traité de libre-échange
n’incline en faveur de la monnaie commune, en faveur
de marchés du travail intégrées
(nonobstant les ententes parallèles en matière
de travail et d’environnement), en faveur d’une politique
de migration commune, ni même en faveur de la
coordination des politiques commerciales, ni surtout
en faveur du gouvernement nord américain unique,
c.-à-d. de l’union politique. On ne peut en
dire autant de l’évolution de la structure
en Europe. Le danger centralisateur est manifestement
présent dans ce dernier cas.
Sens
de centralisation
La
centralisation ne désigne pas que la prise
en charge pure et simple par l’autorité européenne
d’une fonction comme la politique agricole en Europe,
ou la politique de transport, de communication, ou
la politique monétaire, ou la politique environnementale
ou la politique régionale. Concrètement
la centralisation prend la forme d’harmonisation fiscale,
d’octroi de paiements de péréquation
ou de partage des coûts avec les administrations
nationales et locales, ou encore de réglementation
centrale et de politique régionale. C'est
la sorte de pratiques que le traité de Maastricht
menace d'étendre à l'espace européen.
Au
plan analytique, l'économiste possède
une mesure théorique rigoureuse de ce concept
qui est, en fait, synonyme de balkanisation. C'est
le phénomène par lequel l'intervention
centrale dissocie le prix des biens et services nationaux
ou locaux de leur coût de production. Seule
une administration centrale peut exercer cet impact,
parce que seule elle possède le pouvoir de
contrecarrer la mobilité à l’intérieur
du marché commun.
Admettons
qu'une autorité européenne centrale
subventionne la consommation locale d'un certain type
de service - par exemple l'enseignement, ou encore
la santé - par un mécanisme de redistribution
de recettes fiscales fédérales qui vise
à assurer un niveau de dépenses à
peu près égal où que l'on se
trouve. De tels transferts ont pour conséquence
de réduire le prix fiscal payé par les
résidents de certaines pays en dessous de son
coût de production réel, et de l'augmenter
au dessus de son coût dans d'autres. Les impôts
fédéraux n'étant pas proportionnels
au revenu, cela signifie en effet que les résidents
des régions où les revenus sont plus
faibles supportent moins que ce qu'ils coutent pour
couvrir leurs besoins d'éducation ou de santé,
parce que les régions fédérées
les plus pauvres sont celles qui paient proportionnellement
le moins d'impôts fédéraux. La
situation est inverse dans les régions où
les revenus se situent au-dessus de la moyenne. Ainsi
certains populations reçoivent plus qu'elles
ne contribuent au financement, d'autres moins. Tout
cela accentue la balkanisation du marché commun
supposé englober leurs économies.
Dans
tous ces cas et bien d'autres encore, l'aboutissement
de cette prise en charge par le gouvernement central
est l'uniformité de services à travers
le territoire à un niveau de qualité
correspondant approximativement aux préférences
du votant médian européen. La distribution
du service se standardise à travers les régions.
L'une
et l'autre pratique suppriment le souci qu'auraient
les agents économiques régionaux d'opérer
les ajustements qui s'imposent. Ainsi consommateurs
et producteurs sont désincités de s'établir
dans les régions où leur productivité
est maximale, puisqu'ils peuvent profiter, sans avoir
à se déplacer, des faveurs accordées
à leur gouvernement national par l'autorité
centrale.
Des
mesures comme les programmes de péréquation
et de partage des coûts, les politiques de péréquation
et l'extension à l'échelle nationale
des réglementations (agriculture, transport,
environnement, etc.) représentent la part du
lion de l’expansion moderne des budgets publics et
ont servi dans les temps modernes à stériliser
le coût économique de politiques provinciales
inefficaces.
Harmonisation
fiscale
La
modalité courante la plus menaçante
en Europe prend la forme d’un mouvement en faveur
de l’harmonisation fiscale. L’UE a identifié
66 dispositions fiscales concurrentielles à
bannir. Avec la multiplication des millionnaires à
travers le monde, le mouvement s’étend à
l’échelle de l’OCED. Plus le cartel des États
est englobant, plus il est facile de maintenir de
lourds fardeaux. Ce dernier organisme mène
depuis deux ans la croisade contre les paradis fiscaux,
pieusement désignée " coopération "
dans un dernier rapport " Vers la coopération
fiscale globale " (aussi Harmful Tax Competition :
An Emerging Global Issue). L’organisme énumère
les paradis fiscaux et craint que, si on ne fait rien,
le jour ne vienne où les individus et les entreprises
ne fuient les lourdes juridictions fiscales au profit
des paradis fiscaux des Cayman Islands ou même
du Liechtenstein. La solution conçue ?
De fortes sanctions aux " coupables "
de la part des pays à fiscalité lourde,
de façon à rendre ces pays moins attrayants
aux personnes et aux capitaux et aux talents à
la recherche d’allègements. Dans cette campagne
on peut dire que l’OCDE se fait le porte-parole des
" enfers " fiscaux que sont des
pays comme la France, la Suède, le Danemark
et le Canada. Une entente mettra fin aux règles
du secret bancaire au Luxembourg et en Autriche dans
quelques années.
En
réalité, aux yeux des hommes libres,
les paradis fiscaux servent de freins aux appétits
gloutons des gouvernements nationaux. Il faut au contraire
en favoriser l’éclosion et la généralisation.
L’argument des politiciens, et en général
des étatistes, est que la concurrence fiscale
gêne l’aptitude des gouvernements nationaux
à offrir les services publics que la population
réclame. Cette logique est à rejeter.
L’attraction qu’exerce une économie sur les
capitaux, sur la main-d’œuvre est fonction, non pas
du seul fardeau fiscal, mais de la combinaison du
services et du prix fiscal à payer pour y avoir
accès. Même avec un fardeau fiscal allégé,
personne d’entre nous ne voudrait vivre dans l’environnement
physique repoussant qu’on observe dans certains pays
moins développés. Lorsqu’un gouvernement
national s’avoue incapable de financer un service
par la faute de la mobilité des ressources,
c’est l’indice que son budget est excessif, que les
services qu’il offre n’en valent pas le coût.
La concurrence intergouvernementale amène les
gouvernements décentralisés à
l’équivalent de la tarification des services
publics. Elle les amène, à l’instar
des municipalités, à régler leur
fiscalité sur le niveau des bénéfices
qu’elles dispensent à leurs ressortissants.
Grâce à Dieu, les cartels, même
les cartels d’État, sont toujours instables.
Les récentes concessions fiscales de l’Allemagne
s’avèrent rassurantes à cet égard.
Union
monétaire ou concurrence des monnaies? Dimensions
politiques
La
pensée conventionnelle en cette matière
ne tarit pas d'éloges sur les bienfaits de
la monnaie unique "à la Maastricht", sur son
pouvoir d'abaisser les coûts de transaction
et de garantir la stabilité économique
de l`Europe. Elle est supposée forcer les gouvernements
nationaux à ajuster plus vite et plus fortement
leurs politiques fiscales et réglementaires
aux contraintes extérieures, vu la fixité
des cours nationaux vis-à-vis l’euro. Le fait
est qu’à ce jour, l’euro n’a servi qu’à
déprécier la monnaie commune vis-à-vis
le dollar et les autres monnaies majeures. Ce qu’il
n’a pas entrainé plus rapidement, c’est l’ajustement
des politiques de réglementation en général,
du marché du travail en particulier.
Ce
que les adeptes de la monnaie unique omettent d’incorporer
dans leur schéma, c’est la dimension politique
de l’union monétaire. Si la tradition des fédérations
nationales peut servir d’exemples, le mécanisme
par lequel va magiquement s'implanter la stabilité
accrue réside dans les transferts fiscaux inter-régionaux
ou de politiques régionales au sein de l'Europe.
Dans ce contexte idéalisé d'union monétaire,
l'incohérence éventuelle entre l'équilibre
extérieur et les politiques micro et macro
des administrations nationales se résoudra
par l'octroi par l'autorité centrale de Bruxelles
de soutien financier aux gouvernements inefficaces
et aux économies faibles. C'est le sens qu'il
faut donner au référendum irlandais
sur Maastricht. Les Irlandais se sont littéralement
faits acheter. Sous le prétexte de fermer le
"prosperity gap", c'est 12 milliards de dollars d'aide
et de bénéfices spéciaux que
la Communauté s'est engagée à
verser à l'Irlande.
L'erreur
contenue dans cette vision de l'ajustement est de
postuler que l'intégration monétaire
supprime les coûts inhérents à
l'incohérence des politiques nationales. Or
l’arbitraire de la politique monétaire nationale
n’est que transférer à celui de la Banque
centrale européenne. Ce qu'entraîne l'union
monétaire, c'est le transfert des coûts
d'ajustement aux pays prospères et "conservateurs",
tandis qu’au contraire la concurrence des monnaies
nationales réserve aux administrations nationales
le poids de leur politiques inefficaces. Il en va
de la centralisation monétaire européenne
comme de la centralisation à l'intérieur
des fédérations nationales. Ainsi au
sein de l'union monétaire canadienne, les Provinces
de l'Atlantique (régions déclinantes)
peuvent résister à l'ajustement de façon
permanente, parce qu'elles sont subventionnées
à la hauteur de 30% de leur PIB pour perpétuer
leurs pratiques coûteuses. La baisse du dollar
canadien imputable aux menaces sécessionnistes
du Québec abaisse le niveau de vie de tous
les Canadiens par la détérioration des
termes d'échange et l'élévation
des taux d'intérêt.
On
découvre ainsi que le traité de Maastricht
propose essentiellement d'étendre à
l'Europe un mécanisme semblable de transferts
inter-régionaux institutionnalisés.
Leur impact sera de stériliser le coût
économique des mesures nationales inconciliables
avec la stabilité des cours. Elles serviront
à neutraliser le processus d'ajustement fédéraliste.
Le fait est que l’adoption de l’euro n’a pas vraiment
accélérer l’ajustement des politiques
du travail dans les pays d’Europe. En réalité
l'instabilité qui les inspire n'est aucunement
corrigée. Elle n'est que masquée par
le faux équilibre de faveurs politiques. Loin
d'atténuer les disparités nationales,
ces pratiques ne feront que les amplifier, en dissuadant
les détenteurs de ressources de les déplacer
vers les régions où elles seraient le
plus productives.
En
un mot un marché commun unique ne commande
pas plus de monnaie unique, qu'il n'implique de politique
sociale unique ou de langue unique. De tout temps
les ingénieurs sociaux ont vanté les
prétendus mérites du monopole sur le
dédoublement coûteux associé à
la concurrence du marché. L'histoire et l'analyse
enseignent une leçon diamétralement
contraire. La vision centraliste ne manque jamais
de sur-évaluer les bienfaits du mécanisme
de décision centralisée, tout comme
elle sous-estime les bienfaits qui découlent
de la concurrence.
L’euro
et la Grande-Bretagne : La résistance
de la Grande-Bretagne à accepter l’euro repose
sur l’analyse économique rigoureuse et sur
la perspicacité politique. Les mercantilistes
européens et les manufacturiers anglais invitent
la Grande-Bretagne à abandonner la livre sterling
solide en faveur de l’euro faible. La force de la
livre repose sur le bas niveau de taxation et la flexibilité
du marché du travail anglais. La fragilité
de l’euro découle en contrepartie du modèle
redistributionniste désuet où la sécurité
sociale s’acquiert aux dépens de l’emploi et
de la performance économique. Le mouvement
de la livre sterling et de l’euro repose l’un et l’autre
sur les conditions fondamentales des économies
respectives, lesquelles découlent à
leur tour des politiques gouvernementales.
Tentation
centralisatrice ou loi d’airain de la centralisation
La
décentralisation est un phénomène
du passé dans les fédérations
nationales. À l'examen des sources de croissance
des budgets provinciaux depuis la guerre, on découvre
aussi qu'elle s'est faite à l’instigation du
gouvernement central ou en réaction aux incitations
expansionnistes du fédéral, qui pénalisait
les provinces "récalcitrantes". Il y a eu dans
la plupart des fédérations nationales
modification constitutionnelle effective sinon formelle
en faveur de la centralisation. La centralisation
a pratiquement évacué les traits distinctifs
et désirables du fédéralisme
Or
la centralisation des fonctions, depuis les provinces
en faveur d’Ottawa et depuis les administrations locales
et nationales en faveur de l’autorité européenne,
est la condition nécessaire à l’implantation
de cette foire d'empoigne qu’est le marché
politique, à cette entreprise incontrôlée
de redistributionnisme d'État. Comme l’enseigne
la théorie du fédéralisme, l'octroi
de privilèges aux groupes d'intérêt
n'est en effet possible qu'en l'absence de mobilité
des ressources à travers le territoire. Les
administrations décentralisées sont
impuissantes à distribuer les faveurs à
gauche et à droite, en vertu de la liberté
qu'ont alors les victimes de se soustraire aux décisions
qui les défavorisent. Dans la mesure où
le redistributionnisme constitue la principale finalité
politique et où l'octroi de faveurs n'est possible
qu'en l'absence de concurrence c.-à-d. de mobilité,
dans cette même mesure la centralisation se
fait comme par une loi d'airain. La centralisation
découle de ce que l'État central est
le lieu où se pratique la course aux faveurs.
C'est
pourquoi d'ailleurs tous les groupes d'intérêt
recherchent la centralisation. Puisque la décentralisation
sert de rempart contre l'octroi de faveurs arbitraires
aux groupes d'intérêt locaux et professionnels,
tout le monde la prône des lèvres, mais
aucun groupe organisé ne la souhaite ou ne
la favorise. Les groupes d'intérêt n'ont
pas de difficulté à recruter des intellectuels
de services pour rationaliser les faveurs qu'ils reçoivent
du monopole central.
Perspectives
sur l’UE
L’évolution
de l’UE inspire à la fois l’optimisme et l’appréhension
aux hommes libres. D’une part on entend les leaders
politiques rejeter la formule des fédérations
nationales traditionnelles. Pas d’États-Unis
d’Europe, assure-t-on. Cette option réjouira
les libéraux qui ne manquent pas de souligner
la centralisation presque inévitable et fatale
des fédérations nationales. D’autre
part, les mêmes porte-parole politiques repoussent
aussi la confédération, formule préférée
des esprits libres, où l’union économique
n’est encadrée que de contrats intergouvernementaux,
avec droit de retrait ultimement. Le marché
commun, l’union économique n’exige pas l’union
politique, pas plus qu’il n’exige la langue commune
ou la monnaie commune. L’Aléna en fait la preuve
quotidiennement. Au total, l’Europe converge-t-elle
vers une autre application du principe de la " troisième
voie " dont les contours ne sont pas définis
et probablement indéfinissables ?
Déjà
le Traité de Rome avait inventé sur
une petite échelle la notion de politiques
communes, alors réservée à l’agriculture,
au transport et à l’énergie. Le Traité
de Maastricht ne faisait pas qu’élargir le
nombre de politiques communes ; il introduisait
aussi la notion de politique industrielle, en vertu
de laquelle les politiques dirigistes et discrétionnaires
remplaceraient le marché. Par elles politiciens
et eurocrates s’assignent la tâche d’identifier
les gagnants et les perdants de la compétition
commerciales et reçoivent aussi la mission
de garantir que l’économie dans son ensemble,
comme les entreprises particulières, sont en
mesure de se tailler une place dans le marché
global. Une longue liste de responsabilités
se trouvent ainsi imparties à l’autorité
centrale, dont celles de faciliter l’ajustement structurelle
des firmes, d’exploiter le potentiel d’innovation
et de recherche,
Conclusion
La
leçon qui se dégage de l'analyse économique
est nette. Le vrai fédéralisme, combiné
au libre-échange ou au régime de gouvernements
parallèles contribuera de façon durable
au renforcement de la subsidiarité. Cet heureux
résultat découle de l'impuissance progressive
du gouvernement central à multiplier les transferts
avec l'argent des autres, deux conséquences
qui accompagneront l'avènement du vrai fédéralisme
et du libre-échange. Plutôt que de fonder
leurs espoirs d'améliorer leur sort sur la
course aux faveurs du Prince et sur la convoitise
du voisin, les individus et les entreprises seront
amenés à compter davantage sur l'effort
productif et l'échange qui seuls créent
la richesse. Les groupes d'intérêt organisés
se rendront compte que leur investissement en action
politique, en course aux faveurs, devient moins rentable ;
ils perdront progressivement de leur influence et
de leur raison d'être, pour le plus grand bien-être
de la population.
En un mot, le redistributionnisme perdra de son attrait,
parce qu'il se révélera plus difficile
à réaliser. Du même coup, tous
ceux qui sous le régime actuel font carrière
de l'exploitation des antagonismes, des conflits,
du narcissisme, de l'envie et de la haine, découvriront
qu'ils peuvent moins facilement bâtir leur succès
en liguant les régions les unes contre les
autres, l'Est contre l'Ouest, les syndiqués
contre les patrons, les communautés culturelles
les unes contre les autres et les bons nationaux contre
les méchants étrangers. L'indépendance
des nations y gagnera au fédéralisme
et au libre-échange, parce que l'indépendance
des nationaux y gagneront. En dernier ressort n'est-ce
pas là la seule souveraineté qui compte?
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