|

|
Comment
assurer la mise en oeuvre concrète du principe
de subsidiarité ? Depuis dix ans le sujet a fait
couler beaucoup d'encre, sans que l'on voie jusqu'à
présent émerger de solution satisfaisante.
Professeur à l'Université
de Zurich, Directeur de l'Institute
for Empirical Research in Economics, Bruno
Frey (dans un texte publié sous le titre : "A
Utopia ? Government Without Territorial Monopoly",
Working Paper N°47, Juin 2000) prend le problème
a bras le corps et propose une solution révolutionnaire
fondée sur la généralisation de
l'idée de "fédéralisme flexible"
: autoriser l'émergence d'unités spécialisées
de gouvernement déconnectées de tout monopole
territorial, transcendant les frontières administratives
et politiques habituelles, et assurant leur activité
dans un cadre de concurrence et de responsabilité
démocratique directe.
Pourquoi
le concept d'association "à géométrie
variable" devrait-il rester réservé
aux Etats de la future Europe ? Pourquoi, par delà
les frontières traditionnelles, ne pas en généraliser
le principe aux communautés politiques de base
? Entre le super-Etat dont rêve la Commission
de Bruxelles et le danger de réapparition de
féodalités régionales, le Professeur
Frey s'inspire de l'expérience suisse, mais aussi
d'autres exemples historiques et contemporains, pour
esquisser le visage de ce que pourrait être un
véritable fédéralisme européen
résolument ancré dans une démarche
politique montante et non descendante. H.L.
* * * * * * *
*
Etat
et territoire.
Nous
prenons généralement pour donné
qu'à tout Etat doit correspondre un territoire.
Il s'agirait d'une relation monovalente. Tout Etat doit
avoir son territoire, et tout territoire doit dépendre
d'un Etat. Il ne saurait y avoir aucune ambiguité
sur l'identité de l'Etat auquel un territoire
appartient, et tout territoire devrait sans ambiguité
être attribué à un Etat, quel qu'il
soit.
Cette
identification Etat = territoire ne va pourtant pas
nécessairement de soi. Il existe des exemples
où cette relation est absente.
1
- Plusieurs Etats pour un même territoire.
Le
cas le plus classique est celui où plusieurs
Etats revendiquent un même territoire. Soit parce
que les frontières sont mal définies,
soit parce que deux Etats contestent les droits de propriété
de l'autre. Il en fut souvent ainsi pendant des siècles.
Et ce fut l'origine de bien des guerres et conflits
qui ont ravagé l'humanité. Que les hommes
d'Etat, ou les groupes privés qui sont derrière,
trouvent un intérêt personnel à
s'engager dans de tels conflits pour le contrôle
de territoires, répond à une logique parfaitement
rationnelle. Mais du point de vue de la société,
il est souvent difficile de discerner ce qu'elle y gagne.
C'est particulièrement vrai pour le pays qui
perd; mais ce ne l'est souvent pas moins pour celui
qui gagne. Tout conflit armé coûte cher,
et il est de nombreux cas où l'on pourrait aisément
démontrer que la conquête d'un nouveau
territoire est un cadeau empoisonné qui coûte
au pays vainqueur bien plus cher qu'il ne lui rapporte
en fait.
C'est
notamment le cas lorsque la conquête concerne
une terre peu fertile où
l'agriculture ne peut survivre qu'à coups de
subventions généreuses qui imposent un
lourd fardeau à l'économie du pays vainqueur.
Un bel exemple de ce type est celui de l'Allemagne de
l'avant-guerre. Les Nazis voulaient élargir l'espace
vital des allemands vers l'est, sous le prétexte
que le territoire du Reich ne pouvait suffire à
tous les nourrir. Comparez avec l'Allemagne d'aujourd'hui.
Elle vient de faire l'expérience d'un véritable
miracle économique sur un territoire qui était
- et qui reste encore, après la réunification
- plus petit que celui de 1933. Visiblement, elle n'a
pas eu besoin d'un territoire plus large. On peut même
aller jusqu'à soutenir que l'intérêt
de la République Fédérale n'était
pas du tout de récupérer la Sarre, et
d'empêcher son annexion par la France, après
la guerre, si les sarrois en avaient décidé
ainsi, dans la mesure où il s'agit d'un Land
dont la prospérité dépend très
largement des transferts et subventions qui proviennent
du reste du pays.
Aujourd'hui,
posséder un territoire doté essentiellement
de vieilles industries comme l'acier ou la construction
navale, est bien souvent plus un inconvénient
qu'un avantagee. La possession d'un territoire est loin
d'être toujours un bienfait.
Même
la saisie d'un territoire riche en ressources naturelles
n'est pas non plus toujours une bonne affaire. L'extraction
est une activité généralement fort
coûteuse en subventions, comme c'est par exemple
le cas pour le charbon. S'emparer d'un territoire riche
en pétrole peut être une bonne affaire,
mais ne l'est pas nécessairement toujours. Parmi
les états pétroliers on compte en fait
beaucoup de pays dont le revenu moyen par habitant est
extrêmement bas. Les meilleures illustrations
en sont le Nigéria et le Vénézuela.
Si les populations de ces pays restent très pauvres
en dépit de la richesse des ressources pétrolières
de leur sous-sol, cela est du à l'ampleur des
gaspillages dont se rendent coupables les élites
qui se livrent une concurrence effrénée
pour capter la rente au détriment de leurs concitoyens.
La caractéristique de ces activités est
de consommer finalement bien plus de ressources que
l'avantage qui résulte de la présence
de ressources naturelles.
Les
conflits inter-ethniques sont un bon exemple de situations
où plusieurs états ou nations se disputent
l'autorité sur un territoire donné. On
peut ranger dans cette catégorie l'ensemble des
conflits qui viennent de ravager la Yougoslavie, l'Afrique,
et même la Russie ainsi que bien d'autres parties
du monde. Selon Singer et Small (1982), pendant la période
1916-1939 pas moins de 80 % des guerres qui se sont
déroulées dans ce que l'on appelle aujourd'hui
"le tiers monde" tenaient à des conflits ethniques
dégénérant en guerre civile. Après
1945, la proportion a dépassé les 90 %.
Au total, plus des deux tiers des conflits internationaux
sur la planète trouvent leur origine dans des
rivalités ethniques pour le contrôle de
certains territoires.
Bref,
s'il est vrai que la conquête de nouveaux territoires
est une activité qui absorbe l'énergie
de nombreux gouvernements dans le monde, il n'en reste
pas moins que le plus souvent cette activité
est, pour les populations qui vivent sous leur contrôle,
une fort mauvaise affaire.
Le
fédéralisme, lui, est une forme d'organisation
politique où le contrôle d'un même
territoire se trouve, avec succès, et de manière
durable, divisé entre plusieurs niveaux de gouvernement
: l'état central, des gouvernements provinciaux
(les lander allemands par exemple), des régions,
des communes…
2 - Gouverner
sans territoire.
Il
existe des organisations quasi-gouvernementales (des
Quangos, si l'on utilise l'acronyme anglo-saxon)
qui exercent des fonctions souvent similaires, sinon
identiques, à celles des états.
Ce
sont par exemple les Nations-Unies,
ou encore la Cour
Internationale de La Haye. Elles rassemblent
un grand nombre d'états, mais ne disposent d'aucun
monopole territorial sur un quelconque territoire. Le
nombre et l'importance de ces gouvernements "virtuels"
ont fortement augmenté depuis la guerre. On dénombre
aujourd'hui pas moins de 350 organisations intergouvernementales
employant plus de 100 000 personnes. L'Annuaire des
organisations internationales, en se fondant sur
une définition moins rigide, en compte plus de
1000 (voir Frey, 1997).
Les
organisations religieuses - dont l'Eglise catholique
est l'archétype - forment un autre cas de gouvernement
virtuel. L'Eglise dispose d'un territoire, tout petit
(le
Vatican), mais sa puissance
réelle découle d'autres facteurs très
différents, comme l'allégeance
de ses fidèles. A bien des égards, elle
exerce des activités identiques à celles
d'un gouvernement normal (par exemple le Vatican a une
politique étrangère). Elle lève
même des impôts (en principe volontairement
consentis). A une échelle toute différente,
l'Ordre
de Malte exerce des fonctions souveraines
(comme le fait de disposer d'ambassadeurs dans plusieurs
des grandes capitales du monde). Aujourd'hui la même
caractérisation s'applique de plus en plus aux
grandes organisations sportives internationales, dotées
de vastes ressources financières. Un bon exemple
de ce type est la FIFA,
l'association mondiale de football. Ces organismes sont
dotées de prérogatives très semblables
à celles d'un gouvernement : ils imposent à
leurs membres de respecter certaines règles;
ils ont une "politique étrangère"; ils
distribuent des aides et subventions à travers
le monde… On peut enfin faire le même rapprochement
pour un certain nombre d'associations mondiales - telle
Greenpeace
- dont l'action n'est liée à aucun
territoire en particulier.
Ceci
dit, les plus puissantes de ces quasi-gouvernements
"virtuels" sont les grandes entreprises multinationales.
Les plus classiques gèrent des réseaux
d'usines implantées sur des territoires étrangers,
mais la révolution digitale est en train de donner
naissance à une nouvelle génération
de firmes exploitant un savoir, des ressources humaines
et des idées qui ne se rattachent à aucun
territoire en particulier. Certains s'amusent à
comparer le chiffre d'affaires de ces sociétés
au budget public de certains états. Il est souvent
beaucoup plus grand que le budget de bien des Etats
territoriaux qui ne sont pas pour autant tout petits.
De telles sociétés exercent des pouvoirs
quasiment étatiques en ce sens qu'elles se trouvent
en mesure d'exercer sur la vie d'un grand nombre de
gens une influence au moins aussi déterminante
que celle d'un Etat : par exemple imposer la pratique
d'une langue, ou encore le respect de mêmes règles
à des gens qui vivent et travaillent à
des milliers de kms les uns des autres. Souvent ces
entreprises discutent et négocient avec les Etats
nationaux quasiment sur un pied d'égalité.
Bien
évidemment, toutes ces organisations - internationales,
églises, multinationales - ne répondent
pas aux critères juridiques classiques qui définissent
un Etat. Ce ne sont pas des Etats. Toutefois il faut
bien avoir présent à l'esprit que la définition
traditionnelle de l'Etat reste fondée sur la
notion simpliste que l'essence même d'un Etat
est de correspondre par définition à un
territoire, alors que l'objet même de notre réflexion
est de contester la validité universelle de cette
affirmation. Si l'on s'abstrait de la définition
purement juridique d'un Etat pour adopter une approche
plus scientifique, il nous apparaît clairement
qu'un territoire peut relever simultanément de
l'autorité de plusieurs organisations à
caractère quasiment gouvernemental, cependant
qu'à l'inverse certains organismes peuvent être
investis d'une autorité quasi gouvernementale
sans pour autant disposer d'aucun territoire correspondant.
Par
ces rapprochements, notre objectif était seulement
de démontrer qu'un pouvoir de type gouvernemental
peut exister sans avoir besoin de s'appuyer sur un quelconque
monopole territorial. Ce faisant, il était aussi
de suggérer que l'idée même d'un
pouvoir sans monopole n'est pas une utopie. C'est même
l'inverse qui est de plus en plus vrai : il est de plus
en plus fréquent de voir le monopole territorial
des Etats concurrencé par l'émergence
de nouveaux pouvoirs dépourvus de toute base
territoriale. C'est ainsi que, par exemple, une large
part des oppositions contemporaines à la globalisation
se nourrissent de la crainte de voir les gouvernements
traditionnels perdre une large part de leurs pouvoirs
par rapport à la puissance montante des grandes
firmes mondiales. Personnellement, j'ajouterai que ces
pouvoirs sont aujourd'hui menacés non seulement
par les grandes multinationales, mais aussi par l'émergence
de nouveaux acteurs mondiaux tels les ligues sportives
mondiales, ou encore l'action de groupes de pression
organisés à l'échelle mondiale.
Je n'irai pas jusqu'à dire que cette évolution
condamne les Etats-nations à disparaître;
simplement qu'il y a un glissement de pouvoir à
l'avantage de nouveaux types d'organisations collectives
à caractère non territorial.
L'objet
de ce texte est de faire une proposition concrète,
de nature constitutionnelle, fondée sur l'idée
qu'il peut exister des instances de décision
et d'action collective dont la juridiction est déterminée
non par l'exploitation d'un monopole territorial, mais
par l'exercice d'une fonction déterminée.
Cette proposition consisterait à autoriser l'émergence
d'entités publiques à caractère
gouvernemental que je désignerai sous le terme
de FOCJ - acronyme anglais pour Functional, Overlapping,
Competing Jurisdictions (en quelque sorte : des
autorités publiques fonctionnelles, a-territoriales
et concurrentielles - APFAC).
Fédéralisme et concurrence institutionnelle.
L'idée
de base du fédéralisme est que les préférence
individuelles sont mieux servies par un système
de gouvernement décentralisé. Les biens
et services produits par la collectivité publique
seront mieux ajustés aux demandes des personnes
parce que l'espace est un facteur de différenciation
qui fait que les préférences dominantes
varient d'un endroit à l'autre en raison :
- de
caractéristiques physiques ( terrain montagneux
contre régions de plaine; zones rurales ou
urbaines, etc.);
- de
certains traits liés à la culture, à
l'origine ethnique, ou encore aux traditions;
- des
circonstances économiques locales ou régionales
(importance de l'agriculture par rapport à
l'industrie, pénétration des nouvelles
technologies…);
- des
structures sociales dominantes (population jeune ou
vieillissante, dynamisme démographique, dispersion
des revenus…).
Cette
diversité de conditions fait que la demande de
biens publics (éducation, services sociaux, investissements
collectifs…) peuvent largement varier d'un endroit à
l'autre. En principe, un Etat centralisé peut
très bien ajuster sa gestion à cette diversité.
Mais cette vision technocratique néglige complètement
les déterminants les plus fondamentaux de l'action
humaine et suppose que l'Etat partage tous les attributs
d'un être omniscient et totalement désintéressé.
Il y a longtemps qu'Adam
Smith (1776) et von
Hayek (1960, 1978) on démontré
l'absurdité de fonder l'action publique sur de
telles hypothèses. Les preuves empiriques en
ont été apportées par la chute
du communisme et de la puissance soviétique.
Sur
le plan de la décision et de l'action politique,
la décentralisation apporte, par rapport à
la centralisation, toute une série d'avantages
de nature cognitive, liés à ce que les
acteurs politiques locaux sont mieux informés
des besoins et des contraintes de leur région.
De plus, les décideurs locaux sont davantage
incités et motivés à suivre de
plus près les désirs des populations dont
ils sont les élus.
La
Théorie économique du fédéralisme
(Oates, 1972, 1977 et 1999; Bird, 1993; Inman et Rubinfeld,
1997) identifie quatre notions théoriques essentielles
:
A
- La notion d'équivalence fiscale (Olson,
1969; Oates, 1972; Olson,1986). L'idée est
que toute juridiction publique doit s'appliquer
à un espace tel qu'il y ait une correspondance
aussi forte que possible entre la population de
ceux qui tirent avantage de son action, et ceux
qui paient les impôts qui financent les services
rendus. De la sorte on évite les externalités
susceptibles d'avantager ceux qui bénéficient
des services mais ne paient pas, ou au contraire
de pénaliser ceux qui ne consomment rien
mais contribuent néanmoins au financement
global. Selon ce principe, à chaque activité
doit correspondre un niveau de gouvernement plus
ou moins approprié.
B
- La notion de Clubs (Buchanan,
1965). Il s'agit d'institutions qui produisent des
"biens publics" - de la consommation desquels on
ne peut exclure personne -, mais réservent
leur accès seulement à leurs membres.
La taille optimale d'un club se situe au point où
l'avantage marginal apporté par le recrutement
d'un membre de plus est égal au coût
marginal que son adhésion imposera à
la communauté des membres du club. Le rayonnement
d'un club se trouve donc nécessairement limité
à un certain espace, et les personnes qui
y sont admises doivent accepter de supporter le
coût supplémentaire que leur arrivée
impose aux autres membres déjà admis.
C
- L'idée de Voter avec ses pieds (Tiebout,1956).
C'est la mobilité des citoyens qui fait que
des juridictions publiques peuvent se faire concurrence.
Ces juridictions peuvent être assimilées
à des entreprises offrant des services locaux
et prélevant pour cela des impôts.
Les citoyens se déplacent en fonction du
rapport services/coûts associé aux
activités des juridictions entre lesquelles
ils sont libres d'établir leur résidence.
Ils tendent à aller des circonscriptions
où le niveau des impôts par rapport
aux services rendus est le plus élevé
vers celles où il est le plus favorable.
Cette concurrence contraint les pouvoirs publics
des juridictions concernées à faire
davantage attention aux demandes de leurs concitoyens
et à réduire le coût de leurs
services. Le même raisonnement s'applique
quant au choix des entreprises pour la localisation
de leurs établissements.
D
- Le concept d' "Exit and Voice" (Hirschman,
1970 et 1993). Outre la possibilité de changer
de résidence pour changer de fournisseur
de biens publics (Exit), les citoyens peuvent
aussi participer aux prises de décisions
de la juridiction dont ils dépendent en participant
à des référendums ou à
des élections, ou encore en allant manifester
dans la rue, en organisant des grèves, voire
des insurrections (Voice). Initiallement,
les deux comportements étaient plutôt
vus comme deux voies d'action alternatives. Le citoyen
pouvait choisir de s'exprimer par l'une ou par l'autre.
Celui qui décidait de s'exiler préférait
ne pas s'exposer aux risques de participer à
des manifestations. Toutefois, la relation entre
ceux deux formes d'action peut également,
sous certaines conditions, devenir complémentaire.
Ainsi lorsque le gouvernement de l'ancienne Allemagne
de l'est a décidé d'autoriser la sortie
de ses citoyens vers la Hongrie (et donc ensuite
l'Ouest), ce geste a généralement
été interprété comme
un signe de faiblesse de la part du régime
communiste. Les Allemands de la RDA en ont conclu
que participer aux manifestations contre le régime
devenait moins risqué, et pouvait effectivement
avoir un influence. C'est ainsi que le mouvement
initial s'est transformé en manifestations
de masse qui ont finalement eu raison du régime.
Un
grand nombre de pays, en particulier parmi les plus
étendus, ont une constitution fédérale
. Les principaux exemples sont ceux des Etats-Unis et
du Canada pour l'Amérique du nord; le Mexique,
l'Argentine et le Brésil en Amérique du
sud; l'Allemagne et la Russie en Europe; l'Inde pour
l'Asie. Au cours des dernières années
des pays à institutions pourtant traditionnellement
centralisées, comme l'Espagne et le Royaume uni,
ont choisi la voie de la décentralisation. Les
pays à structures extrêmement centralisées
comme la France ou la Pays-Bas font de plus en plus
figure d'exceptions. A l'inverse, on doit admettre que
le fédéralisme traditionnel de certains
pays comme les USA et la RFA s'est trouvé sérieusement
écorné depuis quelques années par
les débordements du pouvoir central. Les nations
fédérales se caractérisent par
une très grande variété de structures
combinant centralisation et décentralisation
à des degrés fort divers.
Pour
que le fédéralisme fonctionne de manière
satisfaisante, il faut que deux conditions essentielles
soient remplies.
La
première est que les juridictions de niveau inférieur
aient le pouvoir de lever l'impôt pour
financer les fonctions qu'elles assument. Ceci doit
les contraindre à faire la comparaison entre
ce que leur activité rapporte aux citoyens et
ce qu'elle leur coûte. En même temps, cela
leur garantie un certain niveau d'indépendance
par rapport au gouvernement central. Cette exigence
est malheureusement rarement respectée dans la
plupart des nations fédérales. Avec pour
conséquence que les politiciens locaux sont ainsi
amenés à dépenser plus d'efforts
pour négocier avec les niveaux de gouvernement
supérieurs que pour connaître les besoins
de leurs mandants. Pour faire la moindre chose il leur
faut séduire les décideurs de niveau supérieur.
C'est la seule manière d'obtenir l'argent dont
ils ont besoin. Une fois les financements obtenus ils
sont peu incités à bien les dépenser
puisque cet argent a toutes les caractéristiques
d'un bien "octroyé". La même logique de
gaspillage s'applique aux subventions qui leur sont
accordées pour couvrir leurs déficits.
Un tel systéme institutionel favorise l'irresponsabilité
fiscale et budgétaire à tous les niveaux.
Cette irresponsabilité est une conséquence
directe de la centralisation politique et administrative.
Elle disparaît lorsque les échelons politiques
locaux ont pour contrainte de gérer eux-mêmes,
et par leurs propres moyens l'équilibre de leurs
dépenses et de leurs recettes pour les compétences
qui leurs sont reconnues. S'ils n'y réussissent
pas, ce sont les citoyens de leur propre juridiction
qui les sanctionneront en ne renouvelant pas leurs mandats.
Ce
dernier point nous conduit directement à la seconde
condition. Les responsables locaux doivent être
désignés directement par les électeurs
relevant de leur juridiction. Cela permet de mieux aligner
leur système de motivation sur les désirs
et préférences de la population locale.
La
plupart des régimes fédéraux ne
respectent pas ces deux conditions, ou ne le font que
très partiellement. Dans les faits, ils ne répondent
pas aux exigences d'une société civile
fondée sur un système élaboré
d'interactions complexes entre une multiplicité
de réseaux de décision horizontaux répondant
aux préférences particulières des
populations. C'est pourquoi nous proposons ici un nouveau
type de fédéralisme fondé sur une
combinaison des quatre caractéristiques du fédéralisme
décrites plus haut. Il s'agit d'une nouvelle
forme de fédéralisme qui : i/ remplit
la condition de l'équivalence fiscale en proposant
la reconnaissance de réseaux d'autorités
publiques exerçant leurs fonctions en concurrence
les unes avec les autres sur des espaces non exclusifs;
ii/ a tous les attributs d'un club dans la mesure
où les autorités concernées ne
délivrent leurs services qu'à une population
de personnes nommément bien identifiées
et directement concernées par le service fourni;
iii/respecte le principe de l'exit en ne mettant
aucune barrière particulière à
l'entrée ou à la sortie de membres qui
choisissent de changer de localisation; et iv/ joue
le jeu de la concurrence politique en pratiquant suffisamment
fréquemment élections et référendums
qui permettent aux citoyens de s'exprimer directement.
3. Un
réseau de juridictions concurrentes.
Les
unités de base du concept fédéral
que nous proposons sont les "FOCJ", dénommées
ainsi à partir des initiales de chacun des termes
dont l'acronyme anglo-saxon est tiré (Functional,
Overlapping, Competing Jurisdictions)(1)
:
- Functional
: ces nouvelles autorités exercent leurs
pouvoirs sur un espace variable qui est déterminé
par la seule nature des tâches ou fonctions
de gouvernement pour lesquelles elles ont été
créées.
- Overlappping
: à toute fonction gouvernementale (ou
tout ensemble de fonctions gouvernementales diverses)correspond
un réseau d'autorités publiques indépendantes
dont les aires d'activité diffèrent
et sont suceptibles de se chevaucher.
- Competing
: pour chaque fonction de gouvernement, toute
personne est libre de choisir l'autorité à
laquelle elle souhaite être rattaché,
et dans le cadre de laquelle elle préfère
exercer directement ses droits politiques en participant
à des élections et des consultations
référendaires.
- Jurisdictions
: il s'agit d'unités de gouvernement, de
dimensions variées, dotées de pouvoirs
décisionnels, et disposant pour cela de la
capacité de lever des impôts.
Ces
FOCJ forment un système de gouvernement fédéral
qui diffère de celui décrit par la théorie
économique du fédéralisme en un
point essentiel. La théorie analyse le comportement
d'unités de gouvernement pré-définies
appartenant à des niveaux hiérarchiques
différents, alors qu'il s'agit ici d'unités
de gouvernement qui émergent en réponse
à une problématique de nature locale ou
régionale (2).
Développons
les quatre éléments caractéristiques
d'un système de FOCJ.
A
- Les fonctions.
La
production d'un service public dont bénéficient
les habitants d'une zone géographique doit être
financé par les contributions seulement des gens
qui y vivent. L'offre peut provenir de plusieurs organisations
de gouvernement spécialisées dans la production
de biens différenciés s'adressant à
des segments de population exprimant des préférences
différentes. Pour réduire les coûts
au minimum, elles doivent être libres de pleinement
exploiter les économies échelles possibles.
Le fait que celles-ci varient énormément
selon les fonctions exercées ( éducation,
enseignement, police, hôpitaux, services de santé,
fourniture d'électricité, services de
sécurité…), est un facteur qui milite
pour que les fonctions de service public soient prises
en charge par des organismes de gouvernement de nature
monofonctionnelle de dimensions variables.
B
- Un réseau d'autorités qui se chevauchent…
Il
existe deux cas possibles de chevauchement : (i) lorsque
des FOCJ spécialisées dans des fonctions
différentes exercent leur activité sur
des territoires et des populations qui se chevauchent,
totalement ou partiellement; (ii) lorsque deux ou plusieurs
FOCJ exercant des fonctions identiques offrent leurs
services sur des territoires qui se recoupent (par exemple
on peut concevoir que plusieurs FOCJ se partagent le
marché des services d'enseignement et d'éducation
sur un même espace géographique). Chaque
individu, chaque communauté politique de base
adhèrent normalement, et simultanément,
à plusieurs FOCJ, qui ne disposent d'aucun monopole
territorial, et dont les espaces physiques ne sont pas
nécessairement confondus, ni obligatoirement
contigus. Ce concept rompt donc totalement avec la vieille
approche nationaliste et territoriale qui veut qu'on
ne puisse concevoir une unité de gouvernement
sans le contrôle total et incontesté d'un
morceau de territoire. Il diffère également
de l'approche traditionnelle du fédéralisme
qui ne peut imaginer que deux unités de gouvernement
de même niveau puissent exercer leurs pouvoirs
sur des espaces territoriaux qui se chevauchent.
C
- et en concurrence.
Les
dirigeants des FOCJ sont contraints de conformer leur
action aux préférences de leurs adhérents
par deux mécanismes : d'un côté
la liberté des individus ou des communautés
membres de "voter avec leurs pieds" en décidant
d'émiger vers un autre organisme offrant les
mêmes services (ce qui rappelle le principe du
marché); d'autre part, la nature démocratique
de ces autorités dont les gestionnaires, selon
le principe de la concurrence politique, sont désignés
par des élections, et dont l'action peut être
controlée par des référendums.
Notons qu' il n'est pas besoin de changer de résidence
personnelle pour "émigrer" vers un autre FOCUS
(le singulier, en anglais, de FOCJ). Ce droit n'est
pas seulement individuel, il s'applique également
aux communautés politiques adhérant à
de tels organismes, ou seulement à certaines
fractions de leurs populations désireuses de
"faire sécession". Ce droit de sécession
peut être total, ou seulement partiel ( on se
retire seulement de certaines des activités gérées
par le FOCUS concerné).
Pour
que la concurrence entre ces autorités de gouvernement
soit effective, il faut que les possibilités
de sécession, individuelles ou collectives, soient
aussi libres que possible. En revanche, l'adhésion
doit être soumise à conditions. Comme dans
le mécanisme des clubs décrit par Jim
Buchanan, le principe est que les individus ou les communautés
politiques de base qui désirent rejoindre un
FOCUS et bénéficier de ses prestations
publiques doivent payer un prix d'entrée. C'est
à ceux qui en sont déjà membres
d'établir, par consultation démocratique,
le tarif d'entrée qu'ils exigent pour admettre
l'adhésion de nouveaux partenaires.
L'exit
n'est cependant pas suffisant pour garantir que
les responsables de ces nouveaux organismes de gouvernement
feront leur travail de la manière la plus efficace
possible. Il faut qu'il soit complété
par la mise en place d'une réelle compétition
politique interne. C'est pour cela qu'il est essentiel
que ces gestionnaires soient élus par les adhérents
eux-mêmes, et que ces derniers aient la capacité
de demander la mise en place de référendums
populaires sur des sujets d'intérêt collectif
particuliers. Il a été démontré
que dans les deux cas - élections directe, référendums-
cela incite les gestionnaires à mieux répondre
aux préférences individuelles : pour les
élections voir Downs,
1957 et Mueller,
1989; pour les référendums populaires
, Cronin, 1959) et Frey (1994).
D
- Des juridictions politiques.
Le
FOCUS est une unité de gouvernement démocratique
détentrice d'un pouvoir sur les citoyens qui
y sont rattachés, notamment le pouvoir de lever
un impôt.
L'adhésion
à un FOCUS peut prendre deux formes :
- soit
en tant que citoyen d'une communauté locale
qui, pour certains types de prestations collectives
(par exemple l'enlèvement des ordures), décide
d'adhérer à tel ou tel FOCUS. Dans ce
cas, chaque individu habitant sur le territoire de
la commune concernée relève automatiquement
de l'autorité du FOCUS ainsi sélectionné.
Il ne peut en sortir qu'en émigrant lui-même
en dehors de la communauté dont sa résidence
relève.
- soit,
pour d'autres types de prestations (par exemple l'enseignement)
par choix individuel de relever de l'autorité
d'un FOCUS poutôt que d'un autre. Dans ce cas,
comme c'est le cas déjà actuellement
en matière d'assurance automobile, l'adhésion
à un FOCUS exerçant un certain type
de fonction collective est obligatoire, seul le choix
final de l'organisme particulier dont on désire
relever étant libre. Autrement dit, tout citoyen
peut être contraint de se soumettre à
l'autorité d'un organisme de district scolaire,
et donc d'en payer les impôts, mais rester libre
de décider à quel district particulier
ils souhaite être rattaché. Les membres
d'un tel district peuvent décider que tout
citoyen qui fait le choix d'y être rattaché
doit payer l'impôt destiné à en
assurer le financement, même s'il n'a pas lui-même
d'enfants en âge de bénéficier
du service scolaire rendu. Toutefois, pour certains
fonctions caractérisées par des effets
de redistribution importants, on peut imaginer que
le gouvernement central impose certaines règles
exemptant par exemple les parents sans enfants d'être
obligatoirement rattachés à un FOCUS-éducation.
4
. Les avantages d'une telle institution.
Le
système doit permettre de satisfaire la nature
hétérogène des préférences
individuelles en matière de biens collectifs
d'une manière plus efficace que les formes plus
traditionnelles de fédéralisme politique
et administratif. Comme chaque organisme est spécialisé
dans l'exercice d'une seule fonction, il en résulte
que ceux qui en contrôlent le fonctionnement (ses
"citoyens") sont incités à mieux s'informer
que ce n'est le cas lorsqu'ils ont affaire à
des communautés politiques multifonctionnelles,
aux activités les plus diverses, et exerçant
leur autorité sur des populations nombreuses
et profondément hétérogènes.
Il leur est plus facile de comparer comment "leur" organisme
est géré par rapport à ce qui se
passe ailleurs. En outre, les fonctions bénéficiant
d'économies d'échelle extrêmement
importantes sont en nombre limité. Il en résulte
que la dimension moyenne de la plupart des FOCUJ devrait
rester relativement petite, ce qui, là encore,
est un facteur qui permet un contrôle par l'électeur
plus efficace que dans le cas de grandes municipalités
polyvalentes. Sans compter que ce contrôle est
également renforcé par l'existence du
droit de sécession individuel ou collectif rendu
possible par la disparition des privilèges de
monopole et le chevauchement des zones de desserte.
Ce chevauchement est un élément important
pour contraindre les offreurs de services collectifs
à respecter les préférences individuelles
de leurs adhérents.
Le
mécanisme des FOCJ devrait réduire le
coût de fonctionnement des services publics du
fait de leur capacité à ajuster leur taille
aux économies d'échelle qui caractérisent
l'activité dans laquelle ils se spécialisent.
Du fait aussi que cela permet de réduire le nombre
de "passagers clandestins" bénéficiant
du service sans nécessairement se trouver contraints
d'en acquitter leur part de financement (limitation
des "externalités"). Lorsqu'on se trouve dans
un domaine qui se caractérise par de très
importantes économies d'échelle avec coûts
décroissants quasiment infinis (comme la défense),
on peut imaginer que le FOCUS qui en est responsable
couvre lui-même un très large espace géographique
englobant plusieurs régions (pour les problèmes
d'environnement par exemple), plusieurs nations même
(cas de l'espace Schengen pour les problèmes
d'immigration, l'Union monétaire européenne
pour la monnaie), voire tout un continent (comme dans
le cas de la défense européenne).
La
menace de sécession de la part de citoyens ou
de communautés locales mécontentes, ainsi
que les avantages qui peuvent être gagnés
à voir arriver de nouveaux adhérents créent
un mécanisme qui contraint l'homme politique
à accorder davantage attention aux préférences
de ceux qui relèvent de son autorité,
et à gérer leurs affaires de manière
plus efficace. Le système fragilise considérablement
les cartels que les hommes politiques sont tentés
d'établir entre eux pour échapper aux
exigences de leurs électeurs. Alors que le système
actuel de collectivités publiques multifonctionnelles
demande plutôt des gestionnaires eux-mêmes
polyvalents, donc disposant d'un savoir peu spécialisé,
le mécanisme des FOCJ favorise au contraire le
succès de personnes ayant investi dans l'acquisition
de connaissances spécifiques à certaines
fonctions (par exemple l'éducation, les dossiers
d'environnement, ou les problèmes de traitement
d'ordures).
Un
tel fédéralisme fondé sur la constitution
d'un réseau complexe d'unités de gouvernement
spécialisées et concurrentielles ne pourra
pas ne pas modifier le concept même d'Etat-nation,
tel que nous l'entendons encore aujourd'hui. Les Etats
y perdront un certain nombre de fonctions qu'ils exercent
actuellement plutôt mal, car de manière
trop détachée des demandes des citoyens,
ou à des coûts trop élevés
par rapport à ce qui pourrait être rendu
par des autorités indépendantes, libres
de dimensionner leurs activités aux économies
d'échelle réellement présentes.
Cela ne veut t pas dire que les Etats-nations disparaîtront
du jour au lendemain. Mais ils exerceront leur autorité
dans un contexte de plus grand choix et de plus grande
concurrence avec d'autres institutions locales, régionales
ou transnationales, conçues directement par les
citoyens et plus immédiatement réactives
à leurs demandes. Les Etats-nations ne conserveront
que les compétences pour lesquelles les électeurs
reconnaîtront qu'ils disposent d'un avantage concurrentiel
incontestable.
5
. Leurs soi disant inconvénients.
Le
système des FOCJ se heurte à quatre grandes
critiques :
Les
citoyens seront surchargés. Dans un tel système,
les citoyens se retrouveront simultanément membres
de plusieurs juridictions politiques. Combien de fois
par an leur faudra-t-il voter pour désigner tous
les dirigeants des différentes unités
de gouvernement dont ils seront adhérents ? Plus
combien de réferendums ? On peut répondre
qu'il sera plus facile pour chaque individu de participer
effectivement à ces consultations dans la mesure
où, à chaque fois, il s'agira d'enjeux
infiniment plus limités et plus concrets que
ceux qu'il rencontre traditionnellement dans des élections
générales. Le citoyen devrait s'y trouver
davantage incité à participer directement.
Des
consommateurs dépassés ! Chacun se
retrouvera confronté à un grand nombre
de fournisseurs différents de services collectifs,
ce qui, disent certains, rendra la vie particulièrement
difficile. C'est déjà ce qui se passe
dans la vie ordinaire lorsque nous allons faire nos
achats dans un super-marché, ou lorsque nous
désirons acheter une voiture, un ordinateur,
une chaîne hi-fi, des vêtements, etc… L'hyper-choix
est une contrainte que nous connaissons déjà
bien. Pourquoi nous en tirerions-nous plus mal que pour
les biens marchands ordinaires ? Si cela nous pose des
problèmes, rien n'empêche l'Etat, ou tout
simplement des entrepreneurs privés, de nous
offrir l'accès à des services d'information
et de conseils conçus pour nous aider à
y faire face.
Un
immense "problème" de coordination entre tous
ces FOCJ. Si certaines activités doivent
incontestablement se coordonner entre elles, vouloir
absolument assurer la coordination de toutes les activités
collectives n'est pas nécessairement un bien
en soi. Ce concept est souvent abusivement utilisé
pour justifier l'établissement de "cartels" politiques
dont la finalité est de protéger les hommes
politiques contre les exigences particulières
de leurs électeurs (voir CEPR,
1993; Vaubel,
1994; Frey, 1994). En fait, dans certains domaines -
comme celui des prestations sociales -, le besoin global
de coordination sera diminué dans la mesure où
la concurrence entre FOCJ, en les contraignant à
s'ajuster à la dimension économique optimale
correspondant à leur activité, réduira
l'importance des transferts et externalités financières
qui, dans nos société d'Etat providence,
sont le plus souvent à l'origine de la nationalisation
des mécanismes de prestations. Si de telles externalités
subsistent de manière suffisamment importante,
le système devrait conduire de lui-même
à l'émergence de nouvelles unités
de gouvernement conçues pour y remédier
en regroupant entre eux les citoyens qui en supportent
les coûts.
Redistribution.
La principale critique concerne le fait qu'une telle
forme de fédéralisme rendrait impossible
la continuation des politiques modernes de redistribution.
Cette crainte n'est pas justifiée dans la mesure
, par exemple, où les citoyens restent libres
d'exprimer leur sentiment de solidarité avec
les plus démunis ou les moins chanceux en créant
des organismes dont la fonction serait précisément
de procéder à de tels transferts. Par
ailleurs, une large part des besoins de redistribution
relève tout simplement d'une logique d'assurance
qui peut être couverte par l'offre du marché.
Il n 'y a que lorsque la redistribution relève
d'un problème de "bien collectif pur" qu'il peut
effectivement y avoir quelques difficultés à
éliminer les "passagers clandestins". Les recherches
de Gold
(1991), Kirchgässner
et Pommerehne (1996) montrent toutefois que
le fédéralisme reste compatibles avec
des degrés substantiels de redistribution.
6
. Exemples historiques et contemporains de FOCJ.
Cette
forme de fédéralisme fonctionnel, décentralisé
et concurrentiel n'a rien d'absurde ni d'utopique. A
bien y réfléchir, on en retrouve de nombreuses
traces dans l'histoire européenne. La concurrence
entre petites unités de gouvernement était
la règle du Saint Empire Germanique, en particulier
en Italie et en Allemagne. Beaucoup de ces principautés
étaient de taille extrêmement réduite.
Des auteurs sont aujourd'hui convaincus que c'est précisément
à cet état d'extrême concurrence
politique que l'Europe doit l'émergence de son
inventivité technique, économique et artistique
(Hayek, 1960; Jones, 1987; Weede,
1993). A bien des égards les Chinois étaient
en avance sur l'Europe, mais l'établissement
d'un empire centralisé a mis fin à leur
supériorité (Pak, 1995; Rosenberg
et Birdzell, 1986). L'unification de l'Italie
et de l'Allemagne, le plus souvent présentée
comme un grand pas en avant, a mis fin à cet
état de concurrence et marqué l'avènement
des grandes guerres entre nations européennes.
Seuls quelques petits états comme le Liechtenstein,
le Luxembourg, Monaco, San Marin ont échappé
à ce processus d'unification territoriale. La
Suisse aussi, qui en a tiré une nouvelle richesse
économique.
Ces
petits états n'avaient rien à voir avec
les FOCJ décrits plus haut, sauf qu'ils en partageaient
la caractéristique d'être largement ouverts
à la concurrence tant pour ce qui concerne le
marché du travail que le capital (y compris le
capital artistique). Toutefois on trouve dans l'histoire
d'autres exemples de juridictions plus proches de notre
concept. La Pologne avait par exemple trouvé
une réponse aux problèmes que lui posait
la cohabitation sur son territoire de populations catholiques,
protestantes et juives en créant des juridictions
particulières, non fondées sur des bases
territoriales et géographiques, qui fonctionnaient
de manière assez similaire aux FOCJ (Rhode, 1960;
Haumann, 1991). La Ligue
Hanséatique, qui a dominé le
commerce européen entre les 12ème
et 16ème siècles, était
en fait une association de cités qui fonctionnait
comme une autorité de gouvernement fonctionnelle
(et non territoriale) dont la spécialité
était de fournir des règles d'échange
et des instruments de commerce à des territoires
qui, bien souvent, n'étaient même pas voisins.
La Hanse regroupait des villes aussi éloignées
les unes des autres que Lübeck, Brême, Cologne
(en Allemagne), Stettin et Danzig (aujourd'hui en territoire
polonais), Kaliningrad (toujours russe), Riga, Regal
et Dorpat ( dans les républiques baltes), Groningen
et Deventer (Pays-Bas), et même Londres, Bruges
et Anvers, ainsi que Novgorod.
Aux
Etats-Unis, l'institution des Special Districts se
rapproche des FOCJ, mais sans en réunir toutes
les caractéristiques. Ces districts jouent un
rôle important au sein du système fédéral
américain, et leur nombre a beaucoup augmenté
au cours des dernières décennies. Certains
disposent d'une autorité autonome et fonctionnent
de manière démocratique; mais la plupart
ne sont que des constructions indirectes administrées
non par des élus mais par des représentants
des collectivités locales qui en sont membres.
Selon Mehay (1984), les premières semblent fonctionner
de manière bien plus efficace que les secondes.
Mais les municipalités américaines mettent
tous leurs efforts à éviter la multiplication
de ces dernières. C'est ainsi que certains états
imposent un seuil de population minimal pour la constitution
de tels districts, ou encore en freinant l'émergence
par l'imposition de règles bureaucratiques.
En
Suisse, il existe en revanche un grand nombre d'unités
de gouvernement qui se rapprochent fort de notre définition
des FOCJ. Outre les 26 cantons, on y compte environ
8 000 communes de formes diverses. Les plus importantes
sont évidemment les 2940 communes municipales
qui servent de base à la citoyenneté helvétique
(la citoyenneté suisse n'est pas fondée
sur l'appartenance à une nation, mais à
une municipalité). Ces municipalités jouissent
d'une très large autonomie, en particulier pour
tout ce qui concerne la définition des impôts,
tant sur le revenu que sur la propriété.
Il en résulte que les taux d'imposition d'une
commune à l'autre varient considérablement
- ce qui induit un véritable processus de concurrence
intercommunale qui joue tant sur la qualité du
panier de services publics assurés que sur le
taux des impôts. Cela dit, aux municipalités
se surajoutent environ 5000 "communautés spéciales"
de nature fonctionnelle dont l'aire de fonctionnement
chevauche le territoire des communes politiques. Les
plus importantes sont les "communes scolaires" qui gèrent
l'enseignement dispensé aux enfants d'une ou
plusieurs municipalités. Il s'agit d'institutions
publiques qui lèvent leurs propres impôts
dont le taux est soumis au vote des citoyens. Un autre
exemple de communauté fonctionnelle, à
fonctionnement démocratique, et dont l'autorité
chevauche celle d'autres institutions est celui des
paroisses suisses, qu'elles soient protestantes ou catholiques.
Tout citoyen suisse a le droit de choisir la paroisse
dont il désire relever, mais une fois son choix
fait il est légalement contraint de payer le
denier du culte qui en assure le financement. A cela
s'ajoutent enfin plusieurs milliers d' "unités
communales" fondées par les municipalités
pour assurer en commun des tâches d'intérêt
collectif comme la distribution d'eau, les égoûts,
les services d'hospitalisation, les maisons de retraite,
la collecte des ordures, etc. Ces organismes ne disposent
toutefois pas du droit de lever leurs propres impôts,
et ils sont rarement administrés par des dirigeants
directement responsables devant la population. Ce rappel
rapide de quelques institutions typiquement suisses
(voir De Spindler, 1998) montre que le mécanisme
des FOCJ est quelque chose qui existe déjà
en partie, mais dont il reste encore à développer
complètement le concept.
Actuellement
on voit se développer dans le Cyberespace une
espèce totalement différente et nouvelle
de FOCJ. Un exemple nous en est donné par l'ICANN
(Internet Corporation for Assigned Names and Numbers)
qui gère l'attribution des noms de domaines sur
Internet(3).
Cet organisme est en train de prendre la forme d'une
institution mondiale exerçant une autorité
de réglementation, sans pour autant disposer
d'aucun attribut territorial. Alors que les lois et
réglements organisant le commerce relèvent
de l'autorité des Etats, les échanges
sur Internet se développent en dehors de toute
juridiction territoriale. Les entreprises du Net peuvent
librement déplacer leur résidence officielle
en changeant la localisation de leurs serveurs. ICANN
n'est pas une organisation gouvernementale (bien que
ce soit le gouvernement américain qui en soit
à l'origine). Son fonctionnement est fondé
sur l'ouverture et le volontariat plutôt que l'application
de régles procédurales rigides. Elle établit
son autorité par l'organisation d'élections,
la mise à disposition de procédures d'arbitrage
reposant sur le volontariat, et s'ajuste très
rapidement aux évolutions de la technologie.
Cette institution caractéristique du Cyberespace
partage plusieurs des attributs typiques des FOCJ :
c'est un organisme dont l'autorité est purement
fonctionnelle et totalement déliée de
toute territorialité, qui cherche à fonctionner
de manière démocratique, n'impose aucun
droit d'entrée ni aucune contrainte à
la sortie, mais assure soi même son propre fonctionnement
(par le paiement d'une sorte de taxe acquittée
au moment de l'acquisition d'un nom de domaine). Il
s'agit d'un organisme dont le caractère est bien
plus proche du concept de FOCJ que nous avons développé
jusqu'ici, que d'une forme traditionnelle de gouvernement.
7
. Conclusions.
Vu
tous ses avantages, comment se fait-il que cette forme
de fédéralisme n'ait jusqu'à présent
pas rencontré davantage de succès ?
Si
l'organisation des Etats s'éloigne tant des principes
ainsi présentés, c'est pour essentiellement
pour deux raisons. La plus évidente, mais aussi
la plus importante, est que tant les individus que les
communautés politiques de base se heurtent à
l'interdiction explicite de fonder de telles juridictions.
Dans la plupart des Etats de l'Union Européenne,
les municipalités n'ont même pas la liberté
de collaborer sans solliciter l'accord préalable
du gouvernement central (voir Sharpe, 1993).
La
seconde vient de ce que l'établissement de tels
organismes va tout simplement à l'encontre les
intérêts personnels et corporatifs des
hommes politiques et responsables officiels exerçant
leurs talents au service de l'Etat central. Le mécanisme
des FOCJ réduit le pouvoir des fournisseurs de
services publics par rapport à celui des citoyens
dont l'influence est renforcée par le recours
plus fréquent aux règles de la démocratie
directe, ainsi que par la liberté de sécession
qui leur y est reconnue.
Cette
nouvelle forme de fédéralisme ne se développera
jamais si on ne fait rien pour renverser cette opposition.
Pour que naisse ce nouveau fédéralisme,
une condition impérative est la mise en place
de nouvelles règles constitutionnelles qui rendent
possibles la formation de telles FOCJ et donnent au
citoyen ainsi qu'au gouvernement le droit de faire appel
à une Cour constitutionnelle en cas de blocage.
La
notion de FOCJ est une rupture radicale avec le postulat
qu'il ne peut y avoir de pouvoir gouvernemental sans
base territoriale bien définie et délimitée.
La proposition que nous faisons n'est pas une utopie,
mais est bien en ligne avec l'émergence de formes
virtuelles de gouvernement à laquelle nous assistons
depuis quelques années.
Professeur
Bruno Frey. (Traduction Henri Lepage).
NOTES
1
Ce concept est le résultat d'un travail en commun
avec Reiner Eichenberger (voir Frey et Eichenberger,
1995, 1996, 1999).
2
Le concept général des FOCJ peut être
trouvé dans Montesquieu (1795). Burnheim (1985)
en présente plusieurs éléments.
En économie, une idée voisine est développée
par Tullock (1994). Casella et Frey (1992) présentent
le concept ainsi que la littérature y afférant.
Le Center for Economic Policy Research (1995)
développe la notion d'intégration flexible
qui imposerait à tous les membres de l'Union
européenne de participer à un "socle commun"
comprenant les quatre libertés de base ainsi
que certains programmes de transferts, mais laisserait
à chaque pays la possibilité d'entrer
selon son choix dans des "accords de partenariat ouverts".
3 Remerciements
à Lawrence Lessig pour attirer mon attention
sur cette institutions. Voir http://www.icann.org,
ainsi que Engell (1999) pour une discussion générale
des aspects légaux et politiques d'internet.
BI
BLIOGRAPHIE
|
|