Il
est des livres qui causent beaucoup de tort. Un exemple
est le célèbre ouvrage de Viviane Forrester :
" l’horreur
économique "(Fayard, Paris
1996)..
Publié
il y a quatre ans, édité à plusieurs
centaines de milliers d’exemplaires, il a érigé
un être abstrait, le " Capitalisme mondial "
en responsable de tous les maux de le Terre. Ainsi excusés
d’avance de ne pas avoir à s’interroger sur leurs
propres responsabilités (en particulier celles
de leurs dirigeants), les Français se sont encore
davantage repliés sur leurs archaïsme intellectuels
et politiques. Au point d’être de plus en plus
ouvertement la risée des commentaires de la presse
internationale. L’Allemagne a subi la même tentation.
Mais le trublion – l’ancien ministre Oskar Lafontaine
– s’est fait prestement expulser par ses collègues
sociaux-démocrates.
Le
livre de Georges Soros, " La
crise du capitalisme mondial : l'intégrisme des
marchés" "(Plon, novembre
1998), est encore plus nocif en raison de la personnalité
et de la notoriété de son auteur. Economiste
de formation (il est passé par la London
School of Economics), élève
de Karl
Popper, l’une des hautes figures intellectuelles
de ce siècle, financier avisé, spéculateur
renommé, symbole médiatique de tout ce
qui incarne le capitalisme moderne, nul ne doute de
sa compétence à parler des marchés,
et du marché en général. Qu’un
homme de son profil, qui peut se targuer d’avoir fait
perdre des milliards à la Banque
d’Angleterre (c’était en 1992) consacre
250 pages à dénoncer ce qu’il appelle
" l’intégrisme des marchés "
pèse infiniment plus lourd que les arguments
d’une sociologue même consacrée par le
succès. D’où l’impératif, pour
un économiste libéral, de ne pas laisser
un tel écrit sans réponse.
J’avais
de l’estime pour le personnage. Ce que j’ai découvert
est profondément décevant : une suite
de clichés et d’idées fausses sur le libéralisme
qui ne dépareilleraient pas sous la plume d’un
Jean
François Kahn, mais que je ne m’attendais
pas à trouver chez un témoin aussi privilégié
de la grande mutation des marchés mondiaux. On
peut être l’acteur d’une grande révolution,
et en même temps ne rien y comprendre. Tel est
le sentiment que me donne aujourd’hui George Soros,
après la lecture de son livre.
Un
diagnostic complètement faux.
Soros
dénonce la mondialisation au nom de deux idées.
La première répond à une préoccupation
économique. Sa conséquence a été
de placer les marchés financiers au cœur des
mécanismes de régulation du système
économique international. Or, dit Soros, ces
marchés sont par nature profondément instables.
On en a d’ailleurs la preuve avec les événements
des dernières années : la crise du
Mexique en 1994, le Sud-est asiatique en 1997, la Russie
puis le Brésil en 1998. A qui le prochain tour ?
On ne savait quasiment plus ce qu’était une faillite
de banque. Or depuis que ce mouvement de libéralisation
a commencé, jamais le nombre de faillites bancaires
dans le monde n’a été aussi élevé.
N’est-ce pas la meilleure preuve ?
La
seconde est plus politique et philosophique. Cette instabilité
est d’autant plus dangereuse que le triomphe du capitalisme
mondial s’accompagne d’un déclin des valeurs
collectives qui servent de ciment social. La dictature
des marchés financiers renforce en effet les
comportements individualistes. La relativisation générale
des valeurs, l’absence de toute référence
à un bien ou un mal transcendants, la perte de
vue du rôle spécifique que doit remplir
le politique, rendent nos sociétés contemporaines
encore plus vulnérables aux effets de l’instabilité
financière.
Partant
de ces prémisses, il se transforme en prophète.
Le capitalisme mondial que nous connaissons aujourd’hui
est d’ores et déjà entré dans sa
phase de déclin final. Tel est le message que
nous envoie l’aggravation de la fréquence des
troubles financiers affectant les économies émergentes.
Ceux-ci ne sont plus maîtrisables, à moins
de passer à un niveau supérieur d’organisation
internationale. Le cadre réglementaire international
n’a en effet pas évolué à la même
vitesse que la libéralisation des marchés.
Il y a désormais un hiatus qu’il convient de
combler au plus vite par la création de nouvelles
institutions ayant pour fonction de contrôler
ce que font les autorités nationales de surveillance.
Si
une telle forme embryonnaire d’autorité mondiale
n’est pas rapidement mise en place, prévient
Soros, le monde court à la catastrophe. Les économies
occidentales ne peuvent pas ne pas subir le contrecoup
de la crise en Asie. Transmise par la voie du commerce
internationale, la crise frappera d’abord les bourses.
Leur effondrement entraînera l’économie
réelle dans une déflation susceptible
de se transformer en dépression. La violence
des réactions protectionnistes qui se déclencheront
alors, aussi bien dans les nations développées
que dans les économie émergentes les plus
touchées, entraînera la dislocation du
système, un formidable retour en arrière
dont tous les citoyens paieront le prix par un recul
sensible de leurs niveaux de vie.
C’était
il y a un an. Bien qu’il restât extrêmement
prudent, George Soros était persuadé de
l’imminence de l’événement. Un journaliste
de Libération
qui l’a rencontré lors de la réunion du
Symposium de Davos, en Janvier 1999, ne s’y est d’ailleurs
pas trompé en écrivant : " pour
l’ancien apôtre du laisser-faire l’effondrement
généralisé est pour bientôt ".
Le
moins que l’on puisse dire est que les faits ne lui
ont pas donné raison. L’économie américaine
continue de voler de record en record de croissance,
sans même que l’inflation donne de signes sensibles
de retour. Wall Street a connu cet été
quelques soubresauts, mais n’a pas plongé. Où
que l’on porte le regard, ce ne sont plus des signes
de crise qui se manifestent, mais bien au contraire
les indicateurs d’une reprise industrielle mondiale.
Même l’Asie se redresse. Contre toute attente,
c’est le tout nouvel euro qui a plongé (- 28
% en septembre 2000) et non le dollar.
Il
y en a toujours qui n’ont pas renoncé à
leur vision d’apocalypse. Sans doute George Soros est-il
de ceux-là. L’embellie actuelle ne serait que
le produit de facteurs exceptionnels camouflant l’arrivée
de la tempête. Il n’en reste pas moins que, rarement,
les experts mondiaux les plus célèbres
(par exemple Paul
Krugman) ne se sont aussi massivement trompés.
Une
telle erreur de jugement n’est pas le fruit du hasard.
Elle est tout simplement le produit d’un système
de pensée qui est faux, et qui empêche
tous ceux qui en partagent les prémisses de comprendre
la nature des grandes transformations à l’œuvre.
Soros est aveugle parce que, comme tant d’autres, il
reste prisonnier de clichés scientifiques et
d’a priori idéologiques qui l’empêchent
d’admettre, ou même d’imaginer l’extraordinaire
capacité de résilience des marchés.
L’instabilité
naturelle des marchés : une pétition
de principe.
Toute
la construction de Soros repose sur le double postulat
que " les marchés financiers sont naturellement
instables ", et que la mondialisation accroît
cette instabilité.
George
Soros situe l’origine de cette instabilité fondamentale
dans le jeu des " anticipations réflexives "
– un concept, dit-il, négligé par les
économistes. Les décisions des acteurs
économiques dépendent d’anticipations,
de perceptions et de motivations qui ne sont pas données
une fois pour toutes, comme dans les modèles
d’équilibre traditionnels des économistes,
mais sont constamment modifiés par les conséquences
mêmes de ce qu’ils ont décidé. Cet
élément d’incertitude rétroactive
conduit à la formation de processus instables
(par exemple des comportements moutonniers) qui commencent
par s’auto-renforcer mais finissent par s’autodétruire.
Ces processus présents sur tous les marchés
sont particulièrement endémiques sur les
marchés financiers qui connaissent souvent des
phénomènes d’engouement " irrationnel "
(au regard des éléments économiques
fondamentaux que l’on connaît). La conséquence,
conclue Soros, est que les acteurs économiques
ne peuvent pas parvenir seuls à maintenir la
stabilité, et que les marchés ne doivent
pas être livrés à eux- mêmes.
Il faut nécessairement que quelqu’un d’autre
– l’Etat, le " politique " - s’en
charge.
Soros
joue sur du velours. Il n’y a en la matière personne
pour lui apporter la contradiction tant est forte l’idée
que s’il y a des marchés qui ne sauraient être
laissés à eux-mêmes, ce sont les
marchés bancaires et financiers. Les événements
des années trente ont laissé une trace
indélébile dans les esprits. S’il n’y
avait l’Etat pour surveiller et encadrer l’activité
des banques, il est évident que ce serait le
chaos.
Il
est vrai que depuis vingt ans nous assistons dans le
monde à une recrudescence des faillites bancaires.
Il n’empêche que cette vision est extrêmement
contestable, et qu’elle est, de fait, de plus en plus
contestée.
Pour
en vérifier le bien-fondé, il suffirait
de disposer d’une expérience montrant ce qui
se passe lorsque l’Etat s’abstient de vouloir être
le gendarme des marchés. Or il se trouve que
l’histoire nous offre précisément l’exemple
d’une telle exception : l’Ecosse
de 1716 à 1845.
L’Ecosse
est l’un des très rares pays à avoir pratiqué
pendant plus d’un siècle un régime de
" banque libre " sans monopole de
banque centrale. L’émission des billets y était
libre. Elle était assurée par trois banques
privées en concurrence, ne bénéficiant
d’aucune protection particulière. Les opérations
de prêts et de collecte des dépôts
étaient en outre partagées entre une trentaine
de banques locales ou régionales couvrant le
territoire. L’entrée dans la profession n’était
entravée par aucune règle d’agrément,
ni même de déclaration. C’était
un marché de vraie " libre concurrence "
bancaire.
Surprenante
Ecosse
Déjà
très étudiée par les grands économistes
français du 19ème siècle
comme Jean
Baptiste Say, Charles
Coquelin, J.G. Courcel-Seneuil, Michel
Chevalier… l’expérience fait apparaître
des résultats qui ne correspondent guère
aux stéréotypes de notre époque
sur la " fragilité " des
systèmes bancaires. C’est pendant cette période
que l’Ecosse, pays naturellement pauvre en ressources,
a rattrapé son retard de niveau de vie sur l’Angleterre
voisine (il était inférieur de moitié
au début du 18ème). Surtout,
pendant ces cent trente années, elle s’est trouvée
comme protégée des variations conjoncturelles
qui ont affecté l’économie anglaise. Sa
croissance économique fut non seulement plus
forte en moyenne, mais également beaucoup plus
régulière. Les banques fonctionnaient
avec des ratios de fonds propres garantissant leur solvabilité
infiniment plus élevés que les banques
anglaises. Le taux de bancarisation y était deux
fois plus important. Et, à une exception près
– l’effondrement de la banque Ayr –, le pays n’a connu
aucune grande faillite bancaire.
Mais
il y a plus encore. Les chercheurs ont découvert
que, dès la fin du 18ème, les
banquiers écossais avaient mis en place des procédures
contractuelles complexes permettant de répondre
aux problèmes d’asymétrie de l’information,
de conflits d’intérêts ou d’aléa
moral que les économistes d’aujourd’hui invoquent
traditionnellement pour justifier l’institution du monopole
des banques centrales ainsi que le vote des grandes
réglementations modernes.
Au
cours du 19ème siècle, il y
eut d’autres épisodes de " banque
libre ". Aux Etats-Unis, dans les
six états de la Nouvelle Angleterre. Les analyses
historiques donnent, là encore, des résultats
analogues aux observations écossaises. Alors
que l’Etat voisin de New York connaissait de violentes
crises bancaires et financières, Boston, le Massachusetts,
Rhodes Island… n’en subissaient que des retombées
très atténuées. Tout se passait
comme si la libre concurrence bancaire protégeait
la région contre les aléas de la conjoncture
tout en lui assurant un rythme de croissance économique
plus élevé que le reste du pays.
Bien
sûr, cela se passait il y a plus d’un siècle
et demi. Pour des esprits modernes, c’est trop ancien
pour apporter une preuve valable quelconque. Personnellement,
je n’en suis pas aussi sûr (Note
1). Quoi qu’il en soit, il existe un autre
moyen de tourner la difficulté. On pourrait par
exemple étudier dans quelle mesure les grandes
lois bancaires dont se sont dotés les états
du 20ème siècle ont effectivement
eu pour conséquence de réduire le nombre
des faillites et les risques de crises financières
par rapport à ce qui se passait avant. Il faut
être particulièrement iconoclaste pour
oser poser une telle question. C’est pourtant ce qu’ont
entrepris depuis une dizaine d’années des équipes
de chercheurs
universitaires.
Leurs
conclusions
sont à rebrousse-poil de tout ce à quoi
des esprits conformistes s’attendraient. Elles montrent
par exemple qu’aux Etats-Unis, avant 1914 - c’est à
dire avant la mise en place du Système Fédéral
de Réserve -, le nombre annuel moyen de faillites
était sensiblement moins élevé
dans l’industrie bancaire que pour les autres firmes.
Qui plus est, les pertes causées aux déposants
en proportion de leurs dépôts étaient
également inférieures à ce que
la faillite moyenne d’une entreprise non bancaire occasionnait
à ses créanciers. Ce qui est contraire
à ce que l’on aurait du observer si la thèse
qui tend à voir dans les banques des entreprises
naturellement " plus fragiles "
que les autres, et dans le système bancaire un
marché " à part "
qu’on peut moins que les autres laisser au seul jeu
de la libre entreprise, était exacte (Note
2).
Le
risque réglementaire
Prenons
le cas du Glass-Steagall Act américain de 1933
(qui vient tout juste d’être abrogé par
le Sénat américain). Son objectif était
de parer au danger de voir les banquiers utiliser l’information
privilégiée dont ils disposent sur les
entreprises pour abuser leurs clients. Comment ?
en orientant leurs achats financiers vers des placements
qui servaient les intérêts de la banque
mais imposaient au client, sans qu’il soit au courant,
des risques plus élevés ; un cas
classique de " défaillance "
du marché lié à un double problème
de conflit d’intérêt et d’asymétrie.
C’est ainsi que les américains ont interdit à
leurs banques de pratiquer à la fois activités
commerciales ordinaires et opérations de placements
financiers, et limité leurs réseaux de
guichets au territoire d’un seul état.
Pour
étudier si la nouvelle législation avait
effectivement amélioré la situation des
clients, des universitaires ont reconstitué pour
la période 1920-29, donc avant le vote de la
loi, ce qu’avaient été les placements
effectués par l’intermédiaire de deux
échantillons d’établissements : d’un
côté, des établissements spécialisés
dans l’investissement financier, n’offrant quasiment
pas de services de guichet ; de l’autre, des banques
commerciales mêlant les deux activités.
Puis ils ont comparé ce qu’il est advenu de ces
deux portefeuilles. On observe que les titres placés
par l’intermédiaire des banques ont enregistré
de meilleurs performances que ceux placés par
l’intermédiaire des établissements non
bancaires ; mais aussi 1. que le taux de défaillance
du premier échantillon, jusqu’en 1940, est moitié
moins élevé que celui du second, et 2.
que lorsqu’il y a défaut, cet événement
intervient généralement plus tard dans
la vie du titre. Ces résultats sont exactement
le contraire de ce qui aurait du être observé
si les banquiers s’étaient comportés comme
le supposait l’exposé des motifs de la loi. Ils
suggèrent qu’en l’absence de réglementation,
la dynamique de la concurrence suffisait pour discipliner
les marchés et obtenir spontanément des
acteurs ce que l’Etat d’aujourd’hui recherche à
travers ses interventions législatives (Note
3).
Un
dernier cas particulièrement intéressant
est celui de l’assurance obligatoire des dépôts.
Les études convergent pour confirmer que la disparition
du risque du déposant induit une série
d’effets pervers, liés à l’intensification
du phénomène connu des économistes
sous le nom d’aléa moral. Se sachant protégés,
les déposants n’ont plus de raison de faire de
différence entre les banques, ni de s’informer
sur la qualité prudentielle de leur gestion.
A l’inverse, se sentant moins surveillés, mais
aussi moins menacés en cas de difficultés,
les dirigeants sont incités à prendre
plus de risques. En cas de crise, ce comportement est
renforcé par la position d’expectative généralement
adoptée par les pouvoirs publics. Ceux-ci réagissent
lentement, et mettent le plus souvent beaucoup de temps
avant de décider la fermeture et la mise en liquidation
d’une banque insolvable. Ce délai de grâce
est une aubaine pour les actionnaires que la situation
incite à prendre de plus gros risques dans l’espoir
de faire une bonne affaire qui assurera leur redressement.
C’est aussi une menace pour la stabilité de toutes
les autres banques en raison de la poursuite des opérations
déficitaires de la banque insolvable et du volume
supplémentaire de créances " douteuses "
qu’elle accumule auprès des autres établissements.
La législation recrée ainsi un risque
" systémique " que ses auteurs
croyaient avoir éliminé.
Une
illustration récente de cet effet pervers a été
donnée par la banqueroute du système américain
de caisses d’épargne ( les Saving and Loans
), à la fin des années 1980. La présence
d’un organisme public garantissant les dépôts
du public n’a pas évité qu’un choc " exogène "
(la brusque montée des taux d’intérêt
réels due à la politique de désinflation)
entraîne la contagion d’un phénomène
massif et cumulatif d’insolvabilité. Plus de
cinq cents établissements furent mis en faillite,
pour un coût total supporté par le contribuable
américain de 200 milliards de dollars. La plus
grosse faillite jamais vue depuis les années
trente. Et cela bien que les Saving and Loans
fussent à l’époque le secteur le plus
réglementé de toute l’économie
américaine. La logique de report indéfini
des échéances fatales a joué de
telle manière qu’en fin de compte le total des
dettes accumulées par les Saving and Loans
a dépassé, de très loin, l’ ensemble
des ressources constituées auprès de l’organisme
public d’assurance.
Ces
études ne prouvent pas que toute réglementation
bancaire est nécessairement nocive. Mais elles
conduisent à tout le moins à émettre
de sérieux doutes sur le caractère péremptoire
du postulat sur lequel repose en définitive toute
la construction du livre de George Soros. Il n’est pas
question d’affirmer que les marchés sont " parfaits ".
Mais il est vraisemblable que le consensus idéologique
dominant, celui que reflètent les positions de
Soros, : 1. sous-estime l’aptitude des marchés
privés, lorsqu’il y a libre concurrence et en
présence d’un solide état de droit, à
faire émerger des solutions contractuelles qui
permettent de contrôler les risques d’instabilité
des systèmes de paiement de manière au
moins aussi performante que les solutions publiques ;
2. surestime en revanche la capacité du pouvoir
réglementaire à assurer aux marchés
une plus grande stabilité systémique.
Marchés
financiers : une peur non justifiée.
Le
monde financier connaît une profonde métamorphose .
Les banques perdent une part croissante de leur marché
au profit d’établissements financiers non assujettis
à la réglementation bancaire mais offrant
aux ménages quasiment les mêmes services
de caisse et de liquidité. Par ailleurs, la dernière
décennie a vu exploser l’offre de nouveaux produits
qui incitent les entreprises à court-circuiter
les banques en s’adressant directement au marché
des capitaux.
Quelques
chiffres résument l’ampleur du phénomène.
Au cours des cinq dernières années, les
ménages américains ont placé près
de la moitié de leur épargne liquide nette
dans des mutual funds (ce que nous appellons
des SICAV) et non plus dans des comptes bancaires. Alors
qu’en 1980 les emprunts directs des entreprises sur
les marchés (via les émissions de papier
commercial ) ne représentaient que 20 %
du total des prêts bancaires au secteur industriel,
en 1994 la proportion avait plus que doublé.
C’est une véritable révolution
qui, à terme, menace la survie de l’activité
bancaire telle qu’on l’a toujours connue (Note
4).
Pour
l’instant le phénomène est surtout sensible
aux Etats-Unis. Mais il ne manquera pas de s’ étendre
aux autres pays (Note
5). Les grandes manœuvres bancaires des derniers
mois en sont un témoignage parmi d’autres.
La
crainte de beaucoup est que le développement
de ces nouvelles structures et activités qui
échappent aux principales réglementations
- concernant par exemple l’obligation d’assurance
obligatoire
des dépôts ou le respect de certains ratios
capitalistiques – ne réintroduise en définitive
davantage de fragilité systémique dans
le système financier.
C’est
la thèse que reprend le livre de George Soros.
On aurait pu penser qu’en tant que praticien expérimenté
des marché il soit lui même fasciné
par l’extraordinaire sophistication des outils avec
lesquels jonglent aujourd’hui les spécialistes.
Mais c’est l’inverse.
Georges
Soros n’hésite pas à exprimer très
directement sa défiance à l’égard
de ces innovations financières. Pour lui, les
marchés financiers étant par essence instables,
les innovations financières ne peuvent qu’augmenter
l’instabilité.
Ce
qui le préoccupe est le système d’imbrications
réciproques qui engage mutuellement les banques
et les établissements financiers à travers
un réseau complexe d’accords de swaps, de contrats
à terme et de transactions sur produits dérivés
dont aucune trace n’apparaît en fin de compte
dans les bilans.
C’est
pourquoi il propose que tous les organismes financiers
même non bancaires qui aujourd’hui échappent
encore à la réglementation (comme les
mutual funds, les pension funds - fonds
de retraites fondé sur la formule de la capitalisation
-, les fonds spéculatifs privés…) soient
" aussi sévèrement réglementés
que le furent les banques aux Etats-Unis après
l’effondrement du système bancaire américain
lors de la panique dont fut victime ce secteur en 1933 ".
Cette
peur est – elle justifiée ? Vaut-elle le
prix qu’il accepte d’en payer en termes de libertés
économiques ? En réalité il
est tout aussi possible de tirer des conclusions opposées.
Revenons
par exemple sur les mutual funds qui sont les
nouveaux grands acteurs des marchés financiers.
Sont-ils vraiment plus fragiles que les banques parce
qu’ils ne sont pas soumis aux mêmes règles
prudentielles fixées par les pouvoirs publics ?
La grande crainte est qu’en cas de forte baisse de la
bourse, ou dans l’hypothèse de l’incapacité
d’une entreprise de premier plan d’honorer ses échéances
en papier commercial (le principal placement des mutual
funds), les déposants en retirent massivement
leurs fonds, précipitant un processus cumulatif
analogue aux vieilles paniques bancaires.
La
plausibilité de ce scénario est sortie
renforcée d’accidents mémorables qui ont
émaillé l’histoire financière des
quinze dernières années : sauvetage
de fonds américains en difficultés, ainsi
que défauts retentissants de quelques grands
emprunteurs. Soros souligne le caractère " moutonnier "
de leurs politiques de placements dans la mesure où
la préoccupation de leurs gestionnaires est moins
de faire de vraies bonnes performances que de ne pas
en faire de moins bonnes que les concurrents. Mais la
crainte se fonde principalement sur l’hypothèse
que les facteurs qui expliquent pourquoi les banques
sont particulièrement exposées à
de tels processus de panique, s’appliqueraient de la
même façon aux organismes de capitalisation
mutualisée. Or ce n’est pas le cas.
La
spécificité des financements bancaires
est de reposer sur l’information personnalisée
que les banques retirent de leurs contacts avec les
entreprises clientes, et dont elles se font l’intermédiaire
auprès de leurs déposants (d’où
le double problème d’asymétrie d’information
mais aussi de conflit d’intérêt évoqué
plus haut). Les mutual funds sont au contraire
les enfants de la révolution électronique
et du traitement automatique de l’information. Ils n’interviennent
que sur des marchés de produits hautement standardisés,
où l’appréciation fine du risque est moins
une affaire d’information individualisée que
le produit de l’application de techniques sophistiquées
de calculs et de modélisation reposant sur la
collecte intensive d’informations statistiques (les
techniques de " score rating " par
exemple). Il en résulte que les actifs qui figurent
à leurs bilans sont plus transparents que ceux
du bilan des banques. La standardisation leur confère
une beaucoup plus grande liquidité. Leur valeur
fait l’objet d’une cotation quotidienne sur des marchés
spécialisés. On ne retrouve aucune des
caractéristiques d’opacité et d’illiquidité
qui, en cas de gros incident sur un marché, exposent
les banques aux réactions de déposants
inquiets sur la solidité de l’établissement
auxquels ils ont confié leurs fonds.
Auto-organisation
Passons
aux marchés de produits dérivés,
ou aux fonds d’investissement spéculatifs
(hedge funds) qui inquiètent tant les
médias – notamment les fonds off-shore ;
ceux qui exercent leur activité dans des lieux
aussi exotiques que les Bermudes ou les Iles Cayman
et échappent ainsi à la plupart des obligations
réglementaires auxquelles ils devraient se soumettre
ailleurs.
On
cite souvent à leur propos des sommes colossales.
Ces valeurs – ce que l’on appelle en termes techniques
le " notionnel " - ne correspondent
pas aux vrais risques financiers engagés. Il
s’agit seulement des sommes qui sont utilisées
pour déterminer le montant des versements périodiques
auxquels s’obligent les signataires des contrats. Le
montant global net des risques en jeu n’est qu’une minuscule
fraction des chiffres généralement annoncés.
De l’ordre de 1 % seulement. On est loin de ce qui excite
l’imagination des foules.
Il
est vrai que les transactions à terme posent
des problèmes de risque particulièrement
aigus tenant à l’incertitude sur le comportement
futur de l’autre partie. S’exécutera-t-il ?
Ne risque-t-il pas de faire faillite?…Mais ce problème
n’est pas particulier aux contrats d’intermédiation
financière contemporains. Il se posait déjà
au 19ème siècle lorsque sont
nés les premiers marchés à terme
de matières premières (copiés sur
le modèle des maisons de compensation - clearinghouses
- inventées dans les pays de banque libre).
Pour
y faire face, les courtiers spécialisés
se sont réunis en compagnies privées où
ils ne pouvaient être admis qu’à la condition
de respecter des normes et des règles de confiance
directement administrées par les membres. Ces
marchés (le Chicago
Board of trade, les Chicago
Mercantile Exchanges…) existent toujours.
Bien que privés, ils présentent tous les
attributs d’une réglementation publique, avec
des règles de discipline – dépôts
de garantie, normes comptables, ratios financiers, audits
externes, mécanismes de sanctions… - dont l’expérience
démontre qu’elles ne sont généralement
pas moins sévères, au contraire.
Le
même processus d’auto organisation est en train
de se reproduire pour les produits dérivés de
gré à gré ( over the counter ),
quoique de manière plus subtile et moins directement
observable. L’initiative en revient aux agences de classement
financier (les rating agencies ), et à
leurs associés des compagnies d’audit, avec la
création des Derivative Products Companies -
une formule de filiale spécialisée à
capital variable, qui apporte aux intermédiaires
un certain nombre d’avantages financiers, mais en contrepartie
de leur soumission à des disciplines statutaires
extrêmement rigoureuses (en particulier une contrainte
de garantie de capital de sept à neuf fois plus
sévère que les ratios imposés au
banques par la Banque des Règlements Internationaux,
et réactualisée tous les jours en fonction
de l’évolution du coefficient de risque).
La
thèse de certains est que l’apparition de ces
DPC - au début des années 1990 - met les
clients en position de mieux s’organiser pour survivre
dans l’éventualité d’un accident financier,
et de ce fait améliore la protection de l’ensemble
du marché contre les risques systémiques.
La formidable croissance du volume des transactions
intervenue depuis cette époque serait ainsi la
conséquence de ce que l’équilibre de ce
nouveau marché est aujourd’hui perçu comme
évoluant vers une moins grande fragilité
que l’univers que persiste à décrire le
livre de George Soros (Note
6).
La
révolution technico-financière :
vers une moindre volatilité cyclique.
Il
est cependant possible d’aller encore plus loin et de
rétorquer à Soros qu’en réalité
cette révolution technico-financière nous
entraîne vers un monde dont l’environnement macro-économique
sera plus stable que celui d’aujourd’hui.
Pour
comprendre pourquoi, il faut revenir sur la théorie
de l’origine des cycles économiques. Ceux-ci
sont liés à l’expansion artificielle de
crédit bancaire dont le financement est assuré
non seulement par l’impression de billets mais aussi
et surtout par l’émission de monnaie scripturale
matérialisée sous forme de dépôts
non rémunérés. Fondamentalement,
c’est cette faculté de création artificielle
de monnaie et de crédit non fondée sur
l’épargne qui, en maintenant les taux d’intérêt
du marché en dessous du taux naturel, et en encourageant
ainsi un processus de mauvaise allocation des investissements,
entretient une dynamique d’alternance de périodes
d’expansion et de récession.
Si
les régimes de banque libre échappaient
aux mouvements de conjoncture de leurs voisins, c’est
parce que la concurrence entre les banques empêchait
ce processus de se développer. Leur rivalité
pour la collecte des fonds les incitait à surenchérir
dans la rémunération des dépôts,
ainsi qu’à se financer plus largement par l’appel
à des capitaux propres particulièrement
exigeants sur leur rémunération. Le résultat
était une pression sur les coûts des banques
qui limitait leur offre de crédit, et contraignait
les taux à s’aligner sur le taux naturel (Note
7).
Dans
les pays de banque centrale, le privilège d’émission
et l’ensemble des réglementations associées
– notamment les règles d’autorisation pour l’ouverture
de nouveaux établissements – entravaient la concurrence.
Point n’était besoin de rivaliser pour attirer
à soi une clientèle captive. Le système
bancaire bénéficiait ainsi de ressources
bon marché, non rémunérées
à leur véritable prix. Le coût des
fonds étant faible, les banques pouvaient prêter
à un taux d’intérêt inférieur
au taux naturel de l’économie et engendrer,
par le mécanisme du multiplicateur bancaire,
une expansion artificielle et cumulative du crédit,
qui nourrissait d’abord un boom, puis déclenchait
une crise.
Si
l’on accepte cette thèse – que les cycles économiques
résultent de l’existence même des banques
centrales -, le processus actuel de débancarisation
prend alors une importance particulière.
Au
siècle dernier, les économistes de la
Free
Banking School tiraient de leur analyse
la conclusion que le remède aux fluctuations
artificielles du crédit bancaire résidait
dans la suppression des privilèges accordés
à la banque centrale. Aujourd’hui on peut difficilement
envisager de proposer une mesure aussi radicale. Mais
la métamorphose des mécanismes de l’intermédiation
financière au profit de nouveau produits, de
nouveaux établissements, et de nouveaux marchés
qui court-circuitent le réseau traditionnel des
prêts bancaires, nous rapproche paradoxalement
de cet objectif. L’irruption des technologies modernes
de l’information est en train d’enclencher une révolution
qui inverse complètement le sens de l’évolution
monétaire passée.
Le
déclin des banques est donc un événement
qui ne peut pas ne pas entraîner d’importantes
conséquences macro-économiques. Logiquement,
l’augmentation de la part relative des financements
adossés à la constitution d’une véritable
épargne préalable devrait conduire à
une moindre sensibilité cyclique de l’économie
(Note 8).
D’aucun
considèrent que c’est déjà ce que
l’on observe à travers les statistiques de la
croissance économique américaine depuis
1982. Ce qui expliquerait aussi l'extraordinaire résilience
à la hausse dont fait preuve Wall Street depuis
près de dix ans, et qui fait mentir les pronostics
de tant d’économistes. Mais, de tout ceci, George
Soros n’a évidemment pas la moindre intuition.
La
crise asiatique : un diagnostic erroné.
Les
réflexions qui précèdent conduisent
à présenter une vision de la crise asiatique
sensiblement différente de celle qui inspire
le livre de Soros.
Bien
que les événements des deux dernières
années aient déjà nourri une abondante
littérature, la controverse sur leur origine
est loin d’être terminée. Pour George Soros,
le facteur principal est la volatilité des capitaux
internationaux qui, après être venus s’investir
en masse sur les marchés des pays émergents,
s’en sont ensuite brutalement retirés. La source
de cette instabilité vient de ce que, dit-il,
" le crédit international… n’est pas
aussi bien réglementé que le crédit
interne dans les pays économiquement développés ".
Il est donc impératif que " l’insuffisance
des réglementations internationales "
soit corrigée par la mise en place d’un organisme
supranational disposant sur les places financières
mondiales d’une autorité équivalente à
celles des banques centrales nationales sur leurs marchés
domestiques.
L’une
des difficultés de la vision de Soros est qu’elle
ne correspond pas exactement aux faits. Par exemple,
on sait aujourd’hui que ce ne sont pas les étrangers
qui, à la première alerte, se sont précipités
vers la sortie, mais les investisseurs locaux, notamment
les entreprises. Lorsque la crise s’est déclarée,
les investisseurs étrangers ont conservé
leurs actions plus longtemps que les actionnaires domestiques.
George Soros reconnaît lui-même que les fonds
d’investissement spéculatifs, par ailleurs si
critiqués, ont joué en la circonstance
un rôle compensateur.
De
même l’hypothèse si souvent colportée
que l’Asie aurait été victime d’un déficit
réglementaire du secteur bancaire n’est pas en
accord avec la réalité. La plupart de
ces pays étaient dotés d’un encadrement
réglementaire, concernant par exemple les règles
d’information et de publicité, qui répondait,
du moins sur le papier, aux consignes habituelles des
organisations financières internationales. La
crise est arrivée malgré la présence
de ces normes (Note
9 ).
Enfin,
on a souvent parlé de contagion. Soros évoque
l’image des boules de billard. Il fait même la
comparaison avec la peste bubonique des siècles
passés. Ce langage est, en la circonstance, particulièrement
inapproprié. En effet, il n’y a à proprement
parler de contagion que lorsqu’un corps malade
transmet une maladie à d’autre corps qui, eux,
sont sains. Or l’aspect remarquable de cette crise est
que seuls les pays présentant les mêmes
symptômes ont succombé l’un après
l’autre, alors que les autres qui ne souffraient pas
de la même pathologie ont beaucoup mieux résisté.
Bien
avant le déclenchement des événements,
les signes de cette pathologie étaient déjà
clairement visibles. Tous ces pays partageaient en commun
de connaître un explosion du volume de leurs crédits
bancaires largement supérieure au taux de croissance
de leur produit national. Un tel phénomène
ne peut jamais durer longtemps. Le FMI
avait également toutes les informations sur la
dégradation très rapide de la qualité
des prêts accordés. Certes, les fondamentaux
économiques restaient bien orientés. Mais
cela ne pouvait éviter qu’une crise, parfaitement
décelable, était inévitable. Les
capitaux internationaux en ont négligé
les signaux avertisseurs parce que les interventions
financières du Fond Monétaire International,
de plus en plus fréquentes, et portant sur des
concours financiers de plus en plus gigantesques, avaient
convaincu les marchés - surtout depuis le sauvetage
spectaculaire du Mexique en 1994 – qu’ils n’encouraient
que des risques limités.
Le
piège du mercantilisme
Au
cours des vingt dernières années, le modèle
asiatique de développement économique
a fonctionné pour le plus grand bénéfice
des populations concernées. Mais en réalité,
dès le départ le ver était dans
le fruit.
L’une
des caractéristiques du capitalisme asiatique était
en effet de reposer sur une stratégie de croissance
de type mercantiliste où l’Etat dirigeait autoritairement
le crédit et tous les financements disponibles
vers les entreprises qui se montraient les plus dynamiques
à l’exportation. Cette stratégie a entraîné
la concentration du pouvoir économique et financier
entre les mains d’un petit nombre de familles (en Indonésie)
ou de grandes entreprises (en Corée). Or il n’est
jamais bon que les décisions d’allocation des
capitaux relèvent d’un cénacle restreint
d’acteurs agissant de manière concertée.
Cela ne favorise pas l’émergence d’une société
civile solide et active, indépendante du pouvoir.
Ceux qui ont les capitaux peuvent acheter les juges
et les hommes politiques. Les réseaux de connivences
y pèsent plus lourd que la valeur industrielle
des projets. Le respect des contrats est aléatoire.
L’argent est donc rarement dirigé vers ses utilisations
les plus efficaces. Le système bancaire reste
profondément inefficace.
Résultat :
derrière des résultats macro-économiques
brillants, la réalité était celle
d’un développement industriel déséquilibré,
accompagné d’un prodigieux gaspillage de ressources,
qui se traduisait notamment par des rentabilités
désastreuses. Le blocage de la croissance était
inévitablement au bout du chemin. La libéralisation
mondiale, le leurre des capitaux mondiaux ont cependant
permis aux industriels asiatiques de surmonter l’obstacle
de leur faible rentabilité en leur offrant l’échappatoire
d’un endettement croissant. Mais s’endetter revenait
à se mettre à la merci de capitaux qui,
compte tenu de l’état d’esprit mercantiliste
local n’avaient guère d’autre possibilité
que de se placer essentiellement à court terme,
et, de toute façon, n’avaient aucune chance d’y
rester bien longtemps en raison de leur mauvaise utilisation
par un appareil bancaire et financier inefficient. Le
piège mortel se refermait.
Dans
ce contexte, l’ouverture aux capitaux internationaux
n’avait de sens que si elle avait été
accompagnée par l’abandon du système autoritaire
d’allocation des ressources, et un effort de reconstruction
d’institutions de financement efficaces " à
l’occidentale ". Seule une telle réforme
aurait pu stabiliser les capitaux privés venus
de l’extérieur, en leur garantissant qu’ils seraient
utilisés localement de manière plus efficace.
Mais cette voie était fermée car elle
supposait que les castes politiques en place donnent
leur accord à des réformes qui les auraient
privées de leur contrôle financier sur
les moyens de se maintenir au pouvoir (Note
10 ). D’où la catastrophe (amplifiée
toutefois par les responsabilités du FMI dans
la création d’un formidable effet d’aléa
moral à l’échelle mondiale).
Ce
qui est donc en cause n’a rien à voir avec ce
que décrit l’ouvrage de George Soros. Ce n’est
pas le " manque d’institutions internationales
appropriées " qui explique la catastrophe.
Ni les asymétries de traitement entre prêteurs
internationaux et débiteurs locaux. Le problème
n’est pas dans les " pathologies inhérentes
au système financier mondial " ;
mais d’abord et avant tout dans le modèle
de développement choisi et les blocages institutionnels
et politiques qui en résultaient (Note
11).
Soros
déplore " l’élimination d’une
alternative plausible à l’économie de
marché qui est apparue récemment :
le modèle dit asiatique ou confucéen ".
Mais, l’histoire nous le démontre, celui-ci n’était
tout simplement pas un modèle de croissance soutenable.
L’idée d’une alternative est donc un mythe.
Accroître
la résilience
Les
suggestions de remède ne manquent pas. Nombreux
sont ceux qui voudraient transformer le FMI en véritable prêteur
de dernier ressort. Georges Soros est de ceux-là.
Même limitée à un nombre restreint
de pays émergents (comme le souhaite Soros),
cette proposition peut superficiellement donner l’impression
de régler le problème d’instabilité
des marchés mondiaux, mais elle ne traite pas
le caractère pervers des incitations microéconomiques
dont se nourrissent les crises. Surtout, elle risque
de généraliser encore davantage les phénomènes
d’aléa moral, donc les dangers de mal investissement
massif.
Le
même reproche peut être adressé à
son projet de remplacer le FMI par un nouvel organisme
supranational qui garantirait les prêteurs
internationaux contre les risques de défaut d’un
pays. Le système ressemble fort à un mécanisme
de quotas nationaux, débouchant sur une sorte
de super dirigisme mondial !
La
plupart des propositions pour un nouvel ordre financier
mondial concernent la macroéconomie, alors que
c’est au niveau des structures de motivation microéconomiques
propres à chaque pays ou aux régions,
que se posent les vais problèmes. Ainsi que l’a
un jour résumé Alan Greenspan : dans
le contexte des nouvelles technologies, " la
stabilité des marchés financiers du 21ème
siècle reposera de plus en plus essentiellement
sur l’implication réciproque des contreparties
pour veiller à la bonne qualité des signatures
et à la sécurité des transactions "
(Note 12).
Dans
le cas de l’Asie, ceci implique une véritable
mutation politique des esprits, nécessaire pour
mettre fin au règne des banques d’Etat, et faire
cesser le système corporatiste des participations
croisées si propice à l’exploitation abusive
des situations de conflit d’intérêts. Si
l’on veut qu’elle soit durable, la renaissance des économies
asiatiques suppose que les entreprises se désengagent
de l’endettement bancaire pour chercher leurs ressources
sur des marchés de capitaux flexibles et réactifs,
dynamisés par la présence d’opérateurs
étrangers. Alors que Soros y voit surtout un
aspect négatif (leur " plus grande
inconstance "), l’expérience argentine
démontre ce que la concurrence des établissements
étrangers peut apporter à des pays dont
les marchés de capitaux restent largement bridés
par des réglementations à finalité
nationaliste : culture de l’entreprise, techniques
d’actionnariat et de contrôle, logiciels de management,
maîtrise des risques…
Si
réglementation il doit y avoir, celle-ci doit
en priorité renforcer les droits des actionnaires
minoritaires, améliorer le fonctionnement du
marché des prises de contrôle, et faciliter,
en cas de crise, les mouvements de restructuration en
prévoyant la création de nouvelles catégories
de créanciers motivés à s’impliquer
plus complètement dans le contrôle des
choix de leurs débiteurs. Quant à la transparence,
celle des comptes et des décisions, c’est davantage
la pression de la concurrence et de la " démocratie
capitaliste " qui y contribuera naturellement
que la surveillance d’administrations internationales
lointaines.
Dans
un remarquable livre publié il y a dix ans, In
Search of Safety, le regretté Aaron Wildavsky
rappelait qu’il n’y a que deux façons pour un
société de régler ses problèmes
de risque. La première, basée sur le principe
de précaution, revient à empêcher
les événements indésirables de
se produire. C’est le modèle de l’ingénieur
social qui implique une présomption d’omniscience
(tout au moins d’omniscience future atteignable grâce
aux progrès de la connaissance). La seconde consiste
à décentraliser et diffuser aussi largement
que possible les fonctions de décision et de
contrôle – donc d’anticipation et d’ajustement
– de manière à accroître les capacités
de résilience du système par des processus
d’essais et d’expérimentation (Note
13).
Alors
que l’un des thèmes récurrent de son analyse
est la faillibilité des actions humaines, il
est surprenant qu’un homme comme Soros appartienne à
la première école, et continue de s’accrocher
à l’idée que le salut passe en priorité
par le recours à des administrations providentielles.
Une
méconnaissance de ce qu’il critique.
Dernier
élément : la critique de société.
Georges Soros élargit son analyse aux effets
culturels et aux conséquences politiques de l’idéologie
libérale qui sert de vecteur à l’essor
des marchés financiers et du capitalisme mondial.
Il dénonce : 1. la subversion des mœurs
et des valeurs par l’individualisme envahissant des
intégristes du marché ; 2.
le vide philosophique et spirituel d’une pensée
qui ramène tout à la seule réalité
que les marchés connaissent : l’argent.
Ce n’est pas en réduisant tout à l’économie,
rappelle-t-il, qu’on peut assurer l’avenir d’une société.
Soros
soulève de réelles questions. Il a souvent
raison. Lorsqu’il souligne par exemple " l’érosion
des valeurs morales au niveau national et international ".
Lorsqu’il s’insurge de devoir vivre dans une société
où les gens ont de plus en plus de difficultés
de distinguer entre le bien et le mal, le
vrai ou le faux. Lorsqu’il souligne les dysfonctionnements
croissants du secteur hors marché et regrette
la disparition " de l’esprit de civisme et
de solidarité ".
Mais
à qui la faute ? Le devons-nous à
la logique corruptrice des marchés, comme il
nous l’explique ? Ne serait-ce pas plutôt
l’excès de fiscalité lié aux besoins
de l’Etat protecteur moderne qui détruit, en
le pervertissant, le sentiment naturel de solidarité ?
N’est-ce pas plutôt le zèle de son activisme
réglementaire qui démoralise les citoyens ?
qui exacerbe leurs égoïsmes en privilégiant
les stratégies individuelles et collectives de
pouvoir ?
On
retrouve dans le livre les thèmes classiques
de la critique radicale des années 70, repris
l’an dernier par des hommes politiques français
de l’opposition pour dénoncer les doctrinaires
du libéralisme : la dénonciation
de l’économisme desséchant de la pensée
libérale, son impérialisme de la marchandisation,
l’oubli des fonctions et valeurs propres au politique,
l’immoralisme corrupteur de ses ressorts logiques… George
Soros pourrait reprendre sans difficulté la formule
lancée conjointement par François Bayrou
et Lionel Jospin : " oui à l’économie
de marché, non à la société
de marché ! ".
Deux
conceptions
Le
problème est que ce discours, s’il permet de
ménager la chèvre et le chou - l’acceptation
du caractère inéluctable de l’économie
de marché avec la survie des principales valeurs
de la sociale démocratie – reflète en
réalité une profonde méprise sur
la véritable signification philosophique de la
pensée libérale. Comme les autres, Soros
s’attaque à un fantôme créé
pour les besoins de sa propre justification. Il ne perçoit
pas que ce qui oppose son libéralisme raisonnable
à celui de ceux qu’il décrit comme des
intégristes n’a rien à voir avec le seul
problème des frontières légitimes
du marché, mais résulte d’un divergence
philosophique fondamentale sur le concept de démocratie
et de ses rapports avec la liberté.
" La
démocratie est censée fournir un mécanisme
qui permet de prendre des décisions collectives
pour servir au mieux les intérêts de la
communauté… ". La manière même
dont Soros définit la démocratie montre
que, comme Rousseau, il ne peut la concevoir autrement
que comme l’exercice de ce que Benjamin Constant appelait
" la liberté des anciens "
- c’est à dire la démocratie forum .
L’approche
libérale de la démocratie (" la
liberté des modernes ") est toute autre.
Son point essentiel est qu’en philosophie politique,
définir la liberté implique que l’on réponde
non pas à une, mais à deux questions :
1. qui doit détenir le pouvoir politique ?
2. quelles doivent être les limites du pouvoir
politique, qui que ce soit qui le détienne ?
Répondre
à la première définit l’essence
du concept de démocratie. Celle-ci est le système
institutionnel grâce auquel la question de l’identité
des détenteurs de pouvoir est résolue
pacifiquement et de manière pluraliste. En revanche,
la seconde est d’une toute autre nature car elle suggère
que toute démocratie n’est pas nécessairement
libérale, et que le seul principe du pouvoir
majoritaire ne suffit pas à définir la
démocratie.
Il
y a en effet deux manières d’y répondre.
La première consiste à poser d’une part
qu’il n’y a pas de société organisée
sans pouvoir politique souverain qui ne peut
être, dans sa définition même, qu’absolu;
d’autre part, que le droit ne peut être que la
volonté du souverain, et donc qu’il ne peut y
avoir de distinction entre le droit et l’unité
de la volonté souveraine. C’est la doctrine de
la souveraineté, au cœur de la conception républicaine
et jacobine de la démocratie à la française,
ainsi que de la doctrine contemporaine du droit positif.
Le droit s’y confond avec la loi.
A
cela s’oppose une autre réponse, qui s’est d’abord
développée en Angleterre à partir
de la seconde partie du 17ème siècle,
mais qui est aussi la tradition dans laquelle s’inscrivaient
au 19ème siècle des auteurs français
comme Jean Baptiste Say, Benjamin Constant, Alexis de
Tocqueville, Frédéric Bastiat, le juriste
Accolas...Elle considère que le raisonnement
des souverainistes est faux dans la mesure
où une volonté peut être bornée,
non par une autre volonté, mais par une réalité
d’un autre type : l’opinion. Non pas l’opinion au sens
moderne des sondages à répétition.
Mais l’opinion comme reflet d’une permanence, de l’attachement
d’un peuple à un certain nombre de normes, d’institutions
et de règles incarnant ce qui y est communément
ressenti comme ce qui est le bien, le normal, le juste,
le convenable...