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Tout
le monde aujourd'hui ne parle plus et ne jure plus que
par la nouvelle économie. Mais il y a encore
un peu plus d'un an (disons un an et demi), rares étaient
encore ceux qui avaient vraiment conscience du phénomène,
en dehors de quelques économistes qui avaient
diagnostiqué la véritable source du boom
de la bourse : l'émergence depuis 1995 d'une
véritable explosion de productivité trouvant
sa source dans la diffusion de plus en plus rapide des
technologies digitales.
Aujourd'hui
parler de la e-économie, de l'internet, de la
révolution digitale et de ses prodigieuses conséquences
est devenu banal. Même si la correction boursière
récente a calmé quelques excitations excessives,
tout le monde a conscience de ce que le monde industriel
est aujourd'hui entraîné dans une phase
exceptionnelle où la croissance va être
portée, pour une période d'une dizaine
d'années, par une progression géométrique
de tout ce qui tourne autour des applications industrielles
et domestiques des nouvelles technologies de l'information.
A
première vue, le monde électrique est
assez éloigné de cet univers. Mais ce
n'est qu'une fausse impression. Tout simplement parce
que ces technologies, ces activités qui aujourd'hui
sont emportées par l'éruption volcanique
de la nouvelle révolution industrielle sont fortement
consommatrices d'énergie électrique. Toutes
les machines, tous ces nouveaux métiers qui envahissent
actuellement notre nouvel univers ont pour caractéristique
d'être gros dévoreurs d'électricité.
Leur consommation unitaire est peut-être très
faible (là encore on a fait de formidables progrès),
mais multipliée par des millions et des millions
de machines dont la diffusion va continuer de croître
de manière exponentielle pour encore un certain
temps, cela va faire finalement beaucoup, beaucoup de
Kwh à produire en plus.
C'est
ainsi que depuis très peu de temps - les premiers
textes sur le sujet datent du printemps 1999 -, un petit
nombre de spécialistes se demandent si l'une
des conséquences négligées du boom
d'internet et de la nouvelle économie ne va pas
être de bouleverser complètement les perspectives
du marché électrique, telles qu'elles
sont traditionnellement évoquées par les
gens de l'industrie, même les mieux informés
et les plus compétents. Selon leurs analyses
les perspectives de croissance géométrique
des applications de l'e-economie devraient relancer
la croissance de la consommation électrique et
rendre obsolètes les prévisions actuelles
pour les dix prochaines années. D'ores et déjà
la part de l'économie digitale dans la consommation
électrique serait passée de 3 % de la
consommation américaine en 1995 à environ
13 % aujourd'hui. C'est un bond considérable
! D'ici quelques années l'univers des ordinateurs
et de tout ce qui tourne autour représentera
50 % du total.
Ces
spécialistes qui étaient jusqu'à
il y a peu relativement isolés, ont reçu
le renfort d'un service d'études de la Deustche
Bank qui vient de publier un mémorandum faisant
apparaître des prévisions de croissance
de la consommation électrique aux USA de l'ordre
de 3 à 4 % par an; une véritable rupture
par rapport aux trends récents (entre +1,25 et
+1,75 %). Au cours des quatre dernière années,
la consommation US a dépassé les prévisions.
Personne n'en avait encore tiré de conclusions.
Les gens de la DB y voient un phénomène
corrélé avec la révolution digitale,
et donc un signe d'une évolution durable.
Si
ces prévisions se vérifient, cela entraînera
des conséquences colossales d'un bout à
l'autre de la filière électrique et énergétique.
Il est vraisemblable que cela se traduira rapidement
par l'apparition de sévères pénuries
et manques de capacité pour le marché
américain. Ce qui fera l'affaire des constructeurs
de centrales (qui sont de moins en moins les "utilities",
mais des industriels indépendants non impliqués
dans la commercialisation), des équipementiers,
mais aussi des traders et des intermédiaires
dont les activités d'arbitrages croîtront
à un rythme encore plus rapide qu'au cours des
dernières années. Il faudra non seulement
construire de nouvelles centrales, mais également
développer les équipements du réseau
afin de faire face aux besoins d'un marché de
gros dont, en raison de la libéralisation, la
croissance sera elle même plus élevée
que la consommation moyenne. L'électricité
- dont on considérait que les débouchés
étaient désormais limités par une
demande stagnante - va donc redevenir une industrie
de croissance, et comme toutes les activités
prises dans un engrenage de progression géométrique,
une industrie de "frontière" ( au sens américain
du terme) : une industrie offrant de nouvelles possibilités
gigantesques d'expansion et de profits pour ceux qui
seront les premiers à répondre aux demandes
nouvelles qui apparaîtront (d'autant que l'une
des conséquences des pénuries annoncées
sera de limiter le niveau des baisses de prix anticipées
à la suite de la déréglementation
de l'industrie).
Cette
nouvelle croissance ne ressemblera pas aux précédentes.
Il ne suffira pas de multiplier le nombre de grosses
centrales reliées au réseau pour pallier
aux insuffisances de l'appareil de production.
Un
autre fait essentiel est en effet qu'on assiste à
l'essor d'une demande électrique très
différenciée, se portant de plus en plus
vers des exigences de qualité du courant de plus
en plus rigoureuses; les activités qui tournent
autour de l'ordinateur ayant comme caractéristique
qu'elles exigent des qualités de courant de plus
en plus élevées.
De
plus en plus nombreuses sont les industries qui supportent
mal les coupures électriques de quelques minutes,
voir même les perturbations liées à
des décalage de phases de quelques milli-secondes.
C'est pour cela que, depuis quelques années,
le marché des équipements de production
autonome, qui permettent de substituer au réseau
une source locale complémentaire d'alimentation
électrique, se développe rapidement. D'autant
plus rapidement que les prix de ces équipements
baissent fortement (mini et micro-turbines). Mais pour
les activités basées sur l'électron,
même ces protections ne sont pas suffisantes.
Elles exigent des équipements qui leur permettent
de faire face à des perturbations de l'ordre
de la nano seconde et même davantage, pour arriver
à disposer d'une qualité de courant quasiment
pure.
Pour
les industries et services qui gèrent la production,
le transport, la diffusion des électrons de la
nouvelle civilisation digitale, toute perturbation même
minime, irrépérable à l'oeil, risque
de se traduire par la perte d'informations qu'on ne
peut reconstituer qu'au prix de sommes énormes.
D'où leurs exigences, et donc l'apparition d'une
demande électrique nouvelle fondée sur
l'ultra qualité, qui ne pourra être que
très partiellement satisfaite par l'amélioration
des fournitures du réseau, et qui exigera donc
l'appui de nouveaux modes de production complémentaires
à caractère essentiellement local échappant
à la traditionnelle logique centralisatrice du
réseau des grands producteurs habituels.
Cette
nouvelle expansion électrique devrait donc se
faire au profit d'industriels présentant un profil
très différent de ceux qui dominaient
le marché. La mentalité marketing deviendra
prédominante par rapport à la tradition
d'ingénieurs qui marque généralement
le métier. Seront avantagés ceux qui bénéficieront
de la flexibilité inconnue des gros mastodontes,
et ceux qui auront accumulé une grande expérience
des nouvelles activités d'échange et d'arbitrage
sur des espaces de réseaux de plus en plus complexes.
La
croissance des besoins de haute qualité sera
satisfaite soit par l'offre de producteurs électriques
innovants offrant un service très spécialisé
sur la base d'équipements locaux prenant le relais
du réseau (pour desservir par exemple une zone
industrielle ou une zone d'entreprises) et rehaussant
le niveau de la qualité produite; soit par la
tentation que subiront inévitablement ceux qui
disposeront de leurs propres moyens de protection d'essayer
d'en amortir le coût en en partageant les bénéfices
avec d'autres entreprises voisines rencontrant les mêmes
problèmes; ou encore par une combinaison des
deux.
Pour
l'instant, de tels échanges sont difficiles à
envisager, pour deux raisons. D'abord, la présence
du monopole institutionnel des distributeurs. D'autre
part, le problème technique des commutateurs
qui, en l'état actuel de la technologie, ne permet
pas d'assurer des distributions en réseau (même
d'espace limité) sans avoir à subir des
phénomènes de pollution à cause
des arc électriques qui se créent au moment
où l'on passe d'une source d'alimentation à
l'autre.
Là
encore, un élément nouveau est en train
d'intervenir qui montre à quel point les perspectives
sont vraiment révolutionnaires. La solution à
ce problème, on la connait. Ce sont les Thyristors.
Il s'agit de puces électroniques à intensité
énergétique extrêmement élevée
(Power Chips) qui peuvent donc, pendant un espace
de temps très très court, prendre le relais
d'une autre source sans que le moindre décalage
de phase ait le temps de se manifester. Utilisées
dans la commutation , ces puces énergétiques
permettent d'éviter les phénomènes
habituels de pollution du courant.
Or
les coûts de fabrication de ces puces sont à
leur tour en train de connaître le même
phénomène d'effondrement que celui expérimenté
il y a dix ans par les "smart chips" (Intel)
qui sont à la source de la révolution
digitale actuelle. Plus rien ne s'opposera donc à
une logique de mutualisation de la protection contre
les pollutions du courant par des associations d'entreprises
voisines échangeant leurs disponibilités
en fonction de leurs spécificités.
Il
en ira d'autant plus ainsi que la convergence des technologies
rend désormais possible d'allier le transport
de l'électricité à la distribution
en réseau d'autres services comme le téléphone
ou l'internet. Pourquoi les propriétaires de
réseaux urbains (téléphone, eau,
gaz, internet, fibres optiques,...) ne mettraient-ils
pas leurs infrastructures à la disposition de
nouvelles unités de production locales spécialisées
dans la fourniture de courants de très haute
qualité, ou encore de ceux qui veulent localement
échanger des prestations électriques ?
Ainsi serait tourné le monopole légal
non seulement des distributeurs, mais aussi du Réseau.
Partant
de là, il est possible d'imaginer une situation
où l'on verra apparaître des mini et micro-réseaux
hautement spécialisés et localement concurrents
, fondés sur une logique de développement
"bottom-up" exactement inverse de celle de l'industrie
électrique traditionnelle.
Tout
cela relève encore d'une démarche visionnaire.
Mais il ne fait aucun doute pour les experts qui en
ont l'intuition, que c'est - du moins aux Etats-Unis
- pour très bientôt. Poussé par
la nouvelle demande, le réseau sera contraint
de réaliser d'énormes investissements
lui permettant de rehausser le niveau de qualité
de ses prestations. Mais le réseau ne pourra
jamais garantir qu'une qualité moyenne de courant,
même améliorée. Les grands distributeurs
les plus dynamiques chercheront sans doute à
développer des offres locales de fournitures
de haute qualité. Mais sur les distances courtes,
voire très courtes, de micro marchés urbains
ils perdront l'essentiel de leur avantage comparatif
par rapport à la nouvelle offre de nouveaux producteurs
investissant sur ce marché en alliance avec les
autres compagnies de réseaux urbains.
L'avantage
de ces micro-modes de production est que, une fois que
la demande apparaît, ils pourront se développer
malgré la présence de la réglementation
(puisque l'alliance des réseaux urbains permet
de contourner le monopole du transport). Rien ne va
donc arrêter, même freiner, cet autre aspect
de la révolution technologique.
La
France est évidemment très loin de tout
cela. On y entrouvre la porte à des productions
concurrentes, mais ce n'est que très timidement,
dans une démarché défensive à
reculons. Mais l'Europe va très rapidement connaître
le même phénomène de croissance
exponentielle de l'économie digitale. Les mêmes
dynamiques vont donc s'y retrouver. Elles joueront à
plein dans les pays voisins (comme l'Allemagne) où
le marché est d'ores et déjà totalement
déréglementé. Dans le cadre d'une
reprise de la demande qui rendrait caduque tous les
raisonnements fondés sur la pérennité
d'une situation d'excédents importants de capacités
de production, EDF bénéficiera encore
une fois de son investissement nucléaire. Mais
elle devrait logiquement se faire tailler des croupières
sur un marché pour lequel elle n'est certes pas
faite : celui de l'électricité de qualité
et des micro-marchés locaux. A d'autres d'en
tirer profit...
En
résumé : La révolution de la nouvelle
économie digitale va relancer la demande électrique
dans des proportions que personne n'imagine. Sa croissance
va dépasser toutes les anticipations. La plus
grande part de cette nouvelle demande va se porter vers
des fournitures de très hautes qualité
que le réseau ne peut satisfaire que de manière
très partielle. La généralisation
de l'électronique à la commutation électrique,
ainsi que la convergence des technologies qui permet
d'envisager l'utilisation d'autres réseaux urbains
pour le transport de l'électricité, font
que ce nouveau marché sera ouvert à la
concurrence d'autres entreprises que les distributeurs
traditionnels. De nouveaux métiers électriques
avec de fortes perspectives de rente vont donc apparaître,
adaptés à des logiques de marketing et
exigeant des qualités de souplesse le plus souvent
étrangères à l'univers des grandes
entreprises électriques à tradition monopolistique.
Henri
LEPAGE
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