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Sur
la fonction économique du spéculateur,
voir l'excellent article de Michel
Fleuriet "Risques, Bulles et Fondamentaux",
paru dans Le Figaro-Economie du Vendredi 26 Mai
2000
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Les
marchés de produits dérivés sont
devenus la cible de multiples attaques. Suspectés
de n'être que l'œuvre d'une armée de joueurs
de casino détachés de l'économie
réelle, ils encourageraient une spéculation
déstabilisante susceptible de conduire à
un effondrement systémique. Dans un livre particulièrement
éclairant (1),
le prix Nobel d'économie Merton
Miller compare ceux qui jugent la finance
improductive aux physiocrates
du 18ème siècle pour qui la
seule richesse véritable était constituée
des ressources agricoles. Pourtant, une étude
approfondie de la raison d'être de ces produits
nous amène à des résultats bien
différents. Les produits
dérivés ne constitueraient
en fait que la réponse du marché à
un environnement monétaire et financier institutionnellement
instable.
Toute
l'activité économique est due au fait
que les êtres humains passent leur vie à
essayer d'améliorer leur condition. En termes
économiques, ils innovent afin de réaliser
des gains de productivité et de diminuer les
coûts de leurs activités. Ils essaient
d'améliorer le futur. C'est ainsi qu'au 11ième
siècle, les foires médiévales sont
apparues comme une innovation destinée à
diminuer les coûts de transaction nés de
l'activité marchande. De même, apparaissent
au 13ième siècle la banque
de dépôt, la lettre de change, le crédit
et l'assurance. Un peu plus tard, à la fin du
20ème siècle, se pérennise
une innovation tout aussi décisive: les marchés
de produits dérivés. Or, à partir
du moment où des agents sont prêts à
payer le prix de ces produits, c'est bien qu'ils ont
une utilité (subjective) pour eux. Si la valeur
notionnelle des contrats sur dérivés conclus
par les banques américaines a augmenté
de plus de 30% en 1998, si les encours notionnels négociés
sur les marchés de gré à gré
se sont accrus de plus de 14% en 1999, c'est qu'il y
une raison rationnelle qu'il nous faut comprendre.
Un
produit dérivé est un actif financier
dont la valeur dépend du prix d'un autre actif
appelé sous-jacent (une action par exemple).
On distingue deux catégories de marchés
dérivés : les marchés organisés,
dotés d'une chambre de compensation, et les marchés
de gré à gré (over the counter).
L'existence d'une chambre de compensation élimine
en principe les risques de crédit, les risques
de règlement et les risques juridiques.
Ces
marchés ont connu depuis les années 60
un extraordinaire développement (voir graphique
ci-dessous). Les produits dérivés constituent
ainsi une des plus importantes innovations financières
de tous les temps, que ce soit en termes quantitatifs
ou qualitatifs.

Le
fonctionnement des marchés organisés diffère
largement de celui des marchés de gré
à gré. En effet, les contrats négociés
sur les marchés organisés sont standardisés
(standardisation au niveau des quantités, des
qualités, des dates et des lieux de livraison)
au contraire des contrats négociés sur
les marchés de gré à gré
(où, par l'intermédiaire des banques,
les opérateurs échangent des produits
totalement adaptés à leurs besoins). Ces
derniers sont moins liquides, les produits y sont effectivement
livrés (ce qui reste un cas d'école sur
les marchés organisés) mais offrent une
meilleure couverture des risques, la non-standardisation
permettant de se construire une protection quasi-parfaite.
Les modalités d'achat et de vente des contrats
sur un marché organisé exigent de tout
opérateur (acheteur ou vendeur) le versement
d'un dépôt de garantie (initial margin)
auprès de la chambre de compensation et l'éventuel
versement d'appels de marge (margin call) dont
le montant est fonction du sens et de l'ampleur de la
variation des cours. Les dépôts de garantie
et les appels de marge ont pour rôle d'éliminer
les risque de crédit et de règlement si
jamais un intermédiaire est défaillant
alors que la chambre de compensation doit encore honorer
un certain nombre de contrats. Celle-ci fonctionne donc
comme une mutuelle.
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Un
mécanisme d'assurance
et de transfert du risque |
Les
opérateurs achètent des produits dérivés
pour des besoins de couverture. Le banquier qui achète
une option (c'est à dire le droit d'acheter ou
de vendre un sous-jacent à un prix et jusqu'à
une échéance déterminées)
ou qui se couvre à terme diminue le risque qui
lui est propre. Mais ce risque ne disparaît pas.
Il est transféré à un opérateur
(un spéculateur ou un agent qui, compte tenu
de ses propres anticipations, souhaite se couvrir dans
l'autre sens) spécialisé dans la gestion
du risque. Ainsi, l'opérateur qui se couvre et
celui qui gère le risque ne sont que les deux
faces d'une opération d'assurance, le spéculateur
n'étant rien d'autre qu'un assureur. Sans spéculateur,
personne ne pourrait se protéger, de la même
façon que sans assureur, il ne peut y avoir d'assuré.
Il y aurait toujours des moyens de gérer son
risque en l'absence de produits dérivés,
mais de manière plus coûteuse, moins liquide,
moins rapide et moins fiable.
Ex
post, les transactions monétaires sur les marchés
dérivés représentent un jeu à
somme nulle. En effet, ce que ce que l'un gagne, l'autre
le perd. Ainsi, si la presse n'oublie jamais de se faire
l'écho des pertes d'une entreprise victime de
son imprudence ou tout simplement du fait qu'en économie
de marché, il arrive que l'on se trompe, elle
oublie de rapporter que cet argent ne s'est pas volatilisé
mais a changé de mains. Mais ex ante, comme dans
n'importe quelle relation d'échange volontaire,
les transactions sur dérivés représentent
un jeu à somme positive.
Ce
transfert de risque s'inscrit dans une démarche
de division du travail, de spécialisation, de
gains de productivité et donc de croissance.
La diminution des coûts de transaction qu'il implique
joue en faveur de la croissance réelle. Le risque
étant géré par des personnes compétentes,
il n'y a pas de raison que la volatilité des
marchés financiers soit corrélée
positivement avec le développement des innovations
financières. Au contraire, La fiabilité
et la rapidité de la mise en œuvre de la protection
tendent à calmer la fébrilité des
marchés. Et c'est bien ce que l'on observe effectivement.
D'après les calculs de William
Schwert, la volatilité observée
depuis l'essor quantitatif de ces marchés est
largement inférieure à celle qui avait
cours dans les années 30 et 40 (2).
Les
produits dérivés constituent donc pour
les investisseurs un moyen de se protéger contre
des évolutions inattendues. Mais ces évolutions,
lorsqu'elles sont brusques et durables, ne peuvent être
dues qu'à une intervention hors marché,
l'intervention dune banque centrale par exemple. Ce
n'est pas un hasard, si l'explosion des marchés
dérivés correspond à la fin du
système de Bretton Woods (au début des
années 70) et au passage à un système
de taux de change flexibles, constamment déstabilisés
par des politiques monétaires irresponsables.
Aujourd'hui, les instruments de taux dominent le marché
(contrats à terme sur les marchés organisés,
contrats d'échanges sur les marchés de
gré à gré). Mais qui est responsable
des variations intempestives des taux d'intérêt
?
Au
contraire, en permettant un transfert du risque, les
produits dérivés concourent à la
stabilisation de la sphère financière.
Prétendre qu'ils seraient la cause d'une quelconque
instabilité revient à confondre la cause
et la conséquence. Prendrait-on au sérieux
quelqu'un qui affirmerait qu'AXA ou les AGF étaient
responsables des tempêtes de l'hiver dernier ?
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Une
segmentation des risques financiers
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Ce
processus d'assurance, préalable à un
fonctionnement correct de n'importe quel marché,
nous amène au point le plus important de la donne
financière actuelle. Les produits dérivés
permettent de segmenter les différents risques
présentés par un même actif, et
qui étaient joints au départ. Par suite,
chaque risque est redirigé vers son marché
propre : marché de taux, marché de devises,
marchés d'actions… Ce qui était un actif
financier traditionnel au départ se retrouve
découpé en tranches de risque, chaque
tranche étant transférée à
un gestionnaire spécialisé. La montée
des opérations de titrisation illustre bien ce
mécanisme. Divers titres émis par les
entreprises se négocient en fonction de la notoriété
des émetteurs. Pour une banque, la titrisation
consiste à vendre des créances sur un
marché afin de se procurer des liquidités.
Ces titres faisant l'objet d'une notation et d'un redécoupage
en fonction de leurs risques, ils peuvent circuler sur
les marchés avec une grande liquidité.
Les entreprises voient ainsi s'élargir le spectre
de leurs sources de financement. En ce qui concerne
les banques, la titrisation leur permet de sortir des
créances de leurs bilans, et ainsi de contourner
les réglementations du type ratio Cooke.
La
division des métiers financiers atteint donc
une ampleur jamais égalée et si Adam
Smith se retrouvait aujourd'hui parachuté
à la City de Londres, il serait peu dépaysé.
S'opposer à l'idée que les marchés
dérivés peuvent accroître efficacité
et sécurisation de la gestion revient à
rejeter en bloc plus de deux siècles de microéconomie
des organisations.
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La
transmission de l'information
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Comme
l'a montré Hayek
dans ce qui restera probablement comme l'un des articles
les plus importants de l'histoire de la science économique,
le marché est un énorme consommateur et
producteur d'information (3).
Les prix, en synthétisant dans un seul chiffre
les données hypercomplexes du marché,
nous permettent de coordonner nos actions. Ainsi, plus
il y a de prix qui se forment librement, plus la quantité
d'information disponible par tous est importante. Les
prix des actions d'une entreprise nous donnent par exemple
une estimation de ses profits futurs, tels qu'ils sont
anticipés par les intervenants sur le marché.
De même, les prix des produits dérivés
sont devenus les vecteurs d'un certain type d'informations
qui facilitent considérablement la coordination.
Les
marchés de change à terme nous donnent
notamment une indication sur le taux de change tel qu'il
est anticipé par le marché, sur le futur
tel qu'il est "convenu" entre échangistes. Certes
cette indication peut être biaisée (lorsque
les investisseurs sont adverses aux risques) et le taux
de change à terme ex post s'avère être
un médiocre prédicteur du taux au comptant.
Elle n'en est pas moins exploitable par des intervenants
expérimentés et compétents. Dans
la mesure où les marchés à terme
captent cette information (et la transmettent au marché
au comptant par arbitrage), la volatilité intraday
que l'on peut y observer n'est pas un problème.
Elle ne fait que refléter la qualité avec
laquelle le marché intègre l'information
(ce que les économistes appellent l'efficience).
Toutefois, on ne répétera jamais assez
que la présence d'un marché à terme
permet de réduire la volatilité des cours
à long terme.
Les
contrats d'options nous fournissent également
des informations sur la volatilité anticipée
du marché. En effet, le prix des options implique
une certaine volatilité, qui est calculable,
et que l'on peut considérer comme la meilleure
estimation par les investisseurs de la volatilité
à venir. Il est ainsi possible d'obtenir la volatilité
impliquée par le prix courant de l'option (celle
que les théoriciens de la finance nomment volatilité
implicite).
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Une
régulation sans réglementation
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Un
des malheurs de notre époque réside dans
la confusion qui existe entre régulation et réglementation.
Or non seulement ces deux termes ne sont pas synonymes,
mais ils sont antinomiques. Un marché est d'autant
mieux régulé qu'il est libre de toute
entrave, ne suivant comme règle que l'absolu
respect des droits de propriété. De plus,
le marché fait émerger ses propres règles,
de manière spontanée et non pas constructiviste.
La croissance continue des transactions profitant à
la fois aux marchés organisés et aux marchés
de gré à gré (cf. graphique ci-dessus),
la concurrence ainsi générée les
pousse à accroître la sécurité
des échanges. Comme le montre Randall
Krozner, la plupart des innovations qui ont
façonné les systèmes de compensation
sont nés d'un effort privé de gestion
et de contrôle du risque (4).
Ainsi, les mécanismes de marché et la
structure des contrats qui en découlent ont ironiquement
permis d'obtenir la sécurisation des transactions
qui était désirée par le régulateur.
Sur les marchés de gré à gré,
une règle s'est également spontanément
instaurée, fondée sur la réputation.
Personne n'acceptera de conclure un contrat avec vous
si vous n'exhibez pas un passif suffisamment riche en
fonds propres, à tel point que certaines entreprises
ont créé des filiales particulièrement
capitalisées afin de se présenter sur
ces marchés. Les agences privées de rating
jouent un rôle fondamental dans la notation de
ces entités, et constituent un élément
régulateur du marché. Toute dégradation
du rating se traduit par un accroissement des coûts
d'entrée voire une exclusion pure et simple des
transactions. Les coûts d'entrée sur les
marchés de gré à gré sont
donc considérables et y expliquent la forte concentration
des intervenants.
Les
marchés n'ont donc pas besoin de l'Etat pour
se réguler. Au contraire, l'émergence
des marchés de gré à gré
a souvent été un moyen de contourner les
réglementations étatiques en évitant
d'être localisable (5).
Ajoutons que les banques sont bien plus réglementées
que n'importe quelle entreprise du secteur privé,
et qu'elles ont pourtant un degré de solvabilité
bien moindre.
Une
diminution du risque systémique
Il
est crucial de rappeler que la solvabilité d'une
banque dépend du volume de fonds propres qui
figure à son passif. Si les banques françaises
exhibent souvent un ratio fonds propres / total bilan
inférieur à 5%, cela n'est dû qu'à
des raisons institutionnelles et fiscales. Les marchés
de produits dérivés n'ont aucune responsabilité
dans les crises bancaires, bien au contraire. Une étude
du National
Bureau of Economic Research s'est penché
sur le lien entre risque systémique et marchés
de gré à gré (6).
Les auteurs, après avoir défini le concept
de risque systémique (le fait que la défaillance
d'une entreprise conduise à une série
de faillites en chaîne et finalement à
un effondrement du système financier international),
en proposent des définitions plus opérationnelles
et mesurables. Ils examinent ensuite les corrélations
entre la montée des marchés OTC et l'évolution
de ces risques. Les résultats sont édifiants,
tant ils vont à l'encontre de la pensée
dominante. Le développement des marchés
de gré à gré a permis une réduction
sensible des différents types de risque systémique
grâce au transfert du risque que nous avons évoqué
précédemment. Les deux auteurs en concluent
que toute réglementation qui entrave la liberté
de contracter sur les marchés de produits dérivés
provoquerait un accroissement de la probabilité
de crise systémique.
Une
réglementation difficile et inutile
Une
réglementation des marchés de produits
dérivés nous paraît donc inutile,
voire néfaste. Mais elle nous semble également
difficile à mettre en œuvre. En effet, les marchés
financiers constituent une institution éminemment
complexe, en perpétuelle évolution. Vouloir
réglementer en se basant sur la dernière
catastrophe en date revient à conduire une voiture
en regardant uniquement dans les rétroviseurs.
Un marché financier a besoin de faire l'expérience
de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. C'est
ce qui explique en partie les difficultés de
certains systèmes bancaires nouvellement déréglementés
dans les marchés émergents.
De
plus, le marché sélectionne lui-même
les produits présentés, et ceux qui ne
correspondent pas à un véritable besoin
ou qui sont jugés peu sûrs sont éliminés
rapidement; sans qu'il n'y ait besoin d'intervention
extérieure.
Conclusion
Les
marchés de produits dérivés constituent
une innovation destinée à améliorer
la situation des intervenants. En permettant de s'assurer
contre les politiques non anticipées des banques
centrales et des Etats, ils transfèrent le risque
aux agents les plus capables de la gérer efficacement.
Ils concourent ainsi à la sécurisation
et à la stabilisation de la sphère financière
à moyen-long terme. En réduisant le coût
des opérations financières d'assurance
et en accroissant la division du travail, ils entraînent
une augmentation de la productivité réelle.
Enfin,
ces marchés génèrent eux même
les innovations qui rendent leur fonctionnement plus
sûr, en sélectionnant strictement les intervenants.
Une
réglementation de ces marchés nous paraît
donc aller à l'encontre des objectifs recherchés,
à savoir une plus grande stabilité de
la sphère financière, et une productivité
réelle accrue.
Notes
(1)
- Merton
Miller on Derivatives, 1997, John Wiley
& Sons.
(2)
- Why
does Stock Market Volatility Change over Time ?,
Journal of Finance, Decembrer 1989.
(3)
- The
Use of Knowledge in Society, 1945, American
Economic Review.
(4)
- Can
Financial Markets Privately Regulate Risk,
1999, Journal of Money, Credit and Banking, Vol.31,
n° 3.
(5)
- C'est ce qu'explique Randal S. Krozner dans son article
The
Role of Private Regulations in Maintaining Global Financial
Stability, prepared for the Cato Institute's
16th Annual Monetary Conference.
(6)
- Darby M.R., Over-the-Counter
Derivatives and Systemic Risk to the Global Financial
System, 1994, NBER, Working Paper N°
W4801.
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