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Imaginez
un pays où personne ne pourrait savoir qui est propriétaire
de quoi, où on ne pourrait pas s'assurer facilement
d'une adresse, où on ne pourrait forcer personne à
payer ses dettes, où on aurait toutes les peines du
monde à convertir en argent un bien matériel, où on
ne pourrait pas diviser en parts les titres de propriété,
où la description des capitaux ne serait pas normalisée
de sorte qu'on ne saurait pas les comparer, et où
les règles qui régissent la propriété changeraient
d'un quartier à l'autre voire d'une rue à l'autre.
Vous venez de faire connaissance avec à la vie réelle
d'un pays en voie de développement ou anciennement
communiste.
Plus
précisément, vous venez d'imaginer la vie de 80 %
de sa population, qui est aussi radicalement coupée
de son élite occidentalisée que les Blancs et les
Noirs d'Afrique du Sud pouvaient être divisés par
l'Apartheid.
Cette majorité de 80 % n'est pas, comme les Occidentaux
se la figurent souvent, désespérément pauvre. En dépit
de leur évidente pauvreté, même ceux qui vivent sous
le régime le plus grossièrement inégalitaire possèdent
bien plus de ressources que quiconque l'a jamais appréhendé.
Ce qu'elle possède, cependant, ne se présente pas
de telle manière qu'on puisse en tirer une valeur
supplémentaire.
Si
vous faites un pas en-dehors du Nile Hitlon, ce que vous
laissez derrière vous n'est pas le monde high-tech
des ordinateurs ou des machines à glace, de la télévision
par satellite et du Viagra. Toutes ces choses-là,
le peuple du Caire y a accès. Non, ce que vous laissez
derrière vous, c'est le monde où la loi protège les
transactions sur les titres de propriété. Prendre
une hypothèque, pour investir dans une richesse supplémentaire,
est hors de leur portée y compris de certains habitants
du Caire qui vous frapperaient comme étant plutôt
riches. En-dehors du Caire, certains des plus pauvres
des pauvres vivent dans un quartier de vieilles tombes
qu'on appelle la Cité des Morts. Mais en fait,
c'est presque la totalité du Caire qui est une cité
des morts ; la cité d'un capital qui reste sans
vie, d'actifs auxquels on ne peut donner qu'une fraction
de leur valeur. Les institutions qui lui donneraient
vie, à ce capital, celles qui permettent de garantir
les intérêts des tierces parties par du travail et
des biens n'y existent pas. Pour comprendre comment
cela est possible, il faut revenir aux Etats-Unis
du XIXème siècle, lorsque ceux-ci se taillaient
une société sur des terres sauvages. Les Etats-Unis
avaient hérité de la Grande-Bretagne non seulement
un droit du sol fantastiquement complexe mais aussi
un système conflictuel d'attributions des terres.
Le
même hectare pouvait appartenir à quelqu'un pour l'avoir
reçu au titre d'une vaste attribution de la Couronne
britannique, à un autre qui affirmait l'avoir acheté
à une tribu indienne, et à un troisième qui l'avait
accepté d'une législature d'état à titre de salaire
et il se pouvait en outre qu'aucun d'entre eux n'ait
jamais posé les yeux sur le terrain en cause.
Entre-temps,
le pays se couvrait d'immigrants qui posaient des
bornes, labouraient les champs, construisaient des
maisons, aliénaient leurs titres immobiliers et se
faisaient crédit bien avant que les Etats leur aient
reconnu un quelconque Droit de le faire. C'était l'époque
des pionniers et de l'Ouest sauvage. Une des raisons
pour lesquels il était si sauvage est que ces pionniers,
pour la plupart occupants sans titre, affirmaient
que c'était leur travail, non des morceaux
de papier ou des tracés arbitraires sur une carte
qui, ayant donné à la terre sa valeur, fondaient la propriété
Ils
pensaient que s'ils occupaient la terre et lui donnaient
de la valeur avec des maisons et des fermes, elle
leur appartenait. Les hommes de l'Etat, local et fédéral,
pensaient autrement. Les hommes de l'Etat envoyaient
des soldats pour brûler les fermes, détruire les bâtiments.
Les colons se défendaient. Lorsqu'ils étaient partis,
les colons reconstruisaient et recommençaient à travailler
la terre. Ce passé-là, c'est le présent du Tiers monde.
Une révolution surprise
Avant 1950, la plupart des pays du Tiers monde
étaient organisées en sociétés rurales qui eussent
amené un Européen du XVIIIème siècle à
se sentir tout à fait chez lui. La plupart des gens
travaillaient la terre, que possédaient un petit nombre
de grands propriétaires fonciers certains d'entre
eux appartenant à l'oligarchie indigène, les autres
étant des planteurs coloniaux. Les villes
étaient petites et jouaient le rôle de marchés et
de ports plutôt que de centres industriels. Elles
étaient dominées par des élites mercantiles qui protégeaient
leurs intérêts sous d'épaisses couches de règles et
de réglementations.
A
partir de 1950 commence dans le Tiers monde une révolution
semblable aux ruptures sociales et économiques qui
s'étaient produites en Europe aux alentours de l'année
1800. De nouvelles machines réduisent la demande de
travail agricole en même temps que de nouveaux médicaments
et méthodes d'hygiène réduisent le taux de mortalité
infantile et allongent l'espérance de vie. Bientôt,
on voit des centaines de milliers de personnes cheminer
le long des routes nouvellement tracées, vers ces
villes qui ont l'air tellement attirantes dans les
programmes de radio qui viennent de se créer. La population
des villes augmente rapidement. En Chine, plus de
100 millions de personnes ont quitté les campagnes
pour s'installer dans les villes depuis 1979. Entre
1950 et 1998, la population de Port-au-Prince en Haïti
s'est accrue de 140 000 à 1,5 million ; vers 1998,
elle approchait les 2 millions. Presque les deux tiers
de ces gens vivent dans des bidonvilles. Ce nouvel
afflux de citadins mettait déjà les experts au désespoir
en 1973, bien avant que le plus gros afflux se soit
produit.
"Tout se passe comme si la
ville était en train de partir en lambeaux", écrivait
l'architecte Albert Mangonese. "Une construction
anarchique, partout, n'importe comment. Le système
des égouts est incapable d'évacuer les eaux de pluie,
il se bouche quotidiennement. La population se concentre
dans des zones précises où il n'existe aucune infrastructure
sanitaire… Les trottoirs de l'avenue Dessalines
sont littéralement occupées par de petits vendeurs…
la ville est devenue invivable".
Bien
peu sont ceux qui avaient pressenti cette énorme transformation
des modes de vie et des manières de travailler. Les
théories du développement à la mode voulaient alors
amener le développement aux campagnes. Les paysans
n'étaient pas censés venir dans les villes à la recherche
u XXème siècle. Et pourtant, il en est venu des dizaines
de millions, malgré toutes les réactions d'hostilité.
Ils se heurtaient à un mur impénétrable de règles
qui leur barraient l'accès aux activités légales dans
l'économie et la société. Il était terriblement difficile
à ces nouveaux citadins d'acquérir légalement un logement,
de faire officiellement des affaires, ou de trouver
des emplois qui ne soient pas au noir.
Les obstacles à la légalité
Pour nous faire une idée des difficultés de
la vie pour un immigrant, mon équipe de recherche
et moi-même avons ouvert un petit atelier de vêtements
dans les faubourgs de Lima. Notre projet était de
créer une nouvelle entreprise en toute légalité. L'équipe
s'est donc mise à remplir les formulaires, à faire
la queue, et à faire les trajets en bus au centre
de Lima pour obtenir toutes les autorisations nécessaires
à l'ouverture au Pérou d'une petite entreprise suivant
la lettre de la loi. Elle y a passé six heures par
jour pour finalement enregistrer l'entreprise en question…
289 jours plus tard. Alors que l'atelier n'était censé
employer qu'un seul ouvrier, le coût de l'enregistrement
légal équivalait à 1 231 dollars 31 fois le salaire
minimum mensuel. Obtenir l'autorisation légale de
construire une maison sur un terrain d'Etat a pris
six ans et onze mois, exigeant 207 démarches administratives
dans 52 administrations. Obtenir un titre juridique
sur ce bout de terrain a nécessité 728 démarches.
Nous avons aussi découvert qu'un conducteur privé
de car, de taxi ou de taxi collectif qui voulait voir
son trajet officiellement reconnu devait faire 26
mois de formalités administratives.
Obtenir l'autorisation légale de construire une maison
sur un terrain d'Etat a pris six ans et onze mois,
exigeant 207 démarches administratives dans 52 administrations.
Mon équipe de recherche a renouvelé ces expériences
dans d'autres pays avec l'aide d'associés locaux.
Les obstacles ne furent pas moins formidables qu'au
Pérou ; souvent, ils étaient encore plus décourageants.
Dans les Philippines, une personne ayant construit
un logement sur un lotissement urbain serait, pour
l'acquérir légalement, obligée de former une association
avec ses voisins pour accéder à un programme public
de subventions au logement.
L'ensemble
du processus pouvait exiger 168 démarches, mettant
en oeuvre 53 organismes publics et privés, et
prendre de 13 à 25 ans. Et cela même suppose que le
programme public a suffisamment d'argent. Si le logement
se trouve sur une zone encore considérée comme agricole,
le nouvel arrivant devrait encore franchir des obstacles
supplémentaires pour faire passer le terrain en zone
constructible 45 démarches bureaucratiques supplémentaires
devant 13 entités, ajoutant deux années de plus à
la procédure.
En
Egypte, la personne qui voudrait acquérir et faire
enregistrer une parcelle sur un terrain désertique
appartenant à l'Etat devrait en passer par 77 procédures
auprès de 31 organismes publics et privés. Cela peut
prendre le temps qu'on voudra, entre cinq et quatorze
ans. Construire légalement un logement sur un ancien
terrain agricole exigerait de six à onze ans à se
débattre entre les bureaucraties, peut-être davantage.
Cela explique pourquoi ce sont quelque 47 millions
d'Egyptiens qui ont choisi de construire leur logement
en dehors de la loi. Si, après avoir construit leur
maison, les nouveaux habitants décident de devenir
des citoyens respectueux de la loi et d'acheter les
droits sur ces habitations, ils risquent de les voir
démolir, d'avoir à payer une forte amende et d'être
jetés pour 10 ans en prison.
En
Haïti, une manière pour un citoyen ordinaire de s'installer
légalement sur un terrain appartenant à l'Etat est
de commencer par le louer pour cinq ans, puis de l'acheter.
Travaillant avec des associés en Haïti, nos chercheurs
ont découvert qu'obtenir un tel bail exigeait 65 démarches
administratives nécessitant en moyenne un peu plus
de deux ans tout cela pour le seul privilège de louer
le terrain pendant cinq ans. Acheter le terrain exigeait
de sauter 111 obstacles bureaucratiques supplémentaire
et 12 années de plus. Délai total pour acheter un
terrain légalement en Haïti : 19 ans.
Dans
chacun des pays que nous avons examinés, nous avons
découvert qu'il est aussi difficile de rester dans
la légalité que d'y entrer. Les immigrants violent
moins la loi que la loi ne les viole et ils choisissent
de sortir du système. Il y a trente ans, plus des
deux tiers des nouveaux logements construits au Brésil
l'était pour la location. Aujourd'hui, il n'y a que
3 % environ de cette construction qui soit officiellement
enregistré comme logements locatifs. Vers où a disparu
tout ce marché-là ? Vers les zones extralégales des
cités brésiliennes qu'on appelle favelas, qui vivent
en-dehors des lourdes réglementations de l'économie
officielle et qui fonctionnent en suivant l'offre
et la demande. Il n'y a pas de contrôle des loyers
dans les favelas, les loyers se paient en dollars
US et les locataires qui ne paient pas sont rapidement
évincés.
Une
fois que ces nouveaux citadins quittent le système,
leur seule possibilité est de vivre et de travailler
en-dehors de la loi, en se servant d'accords non légalement
contraignants pour protéger et mobiliser leurs actifs.
En 1976, deux tiers de ceux qui travaillaient au Venezuela
étaient au service d'entreprises légalement constituées
; aujourd'hui, la proportion est de moins de la moitié.
Ces systèmes procèdent d'une combinaison de règles
sélectivement empruntées au système juridique officiel,
d'improvisations ad hoc, et de coutumes importées
de leurs lieux d'origine ou inventées localement.
Ils
sont maintenus par une forme de contrat social qu'accepte
la communauté dans son ensemble et qu'imposent les
autorités que cette communauté s'est choisies. Ces
contrats sociaux extralégaux ont créé un secteur vivace
mais sous-capitalisé, le centre du monde des pauvres.
Le secteur sous-capitalisé
Les migrants ont beau être des transfuges
de la loi, cela ne veut certes pas dire qu'ils se
soient repliés sur l'oisiveté. Partout dans le Tiers
monde et dans les anciens pays communistes les secteurs
sous-capitalisés bourdonnent de labeur et d'ingéniosité.
Les ateliers d'artisans se sont répandus dans toutes
les rues, fabriquant de tout, depuis l'habillement
et les chaussures jusqu'aux fausses montres Cartier
et aux faux sacs Vuitton. Il y a des ateliers
pour construire des machines et les reconstruire,
des voitures et même des autocars. Les pauvres nouvellement
arrivés dans les cités ont créé des industries et
des quartiers entiers qui doivent subsister sur des
branchements clandestins à l'eau et à l'électricité.
Il y a même des dentistes sans diplôme pour boucher
les caries.
Ce
n'est pas uniquement une histoire de pauvres qui s'échangent
leurs services. Ces nouveaux entrepreneurs pallient
aussi bien les défauts de l'économie officielle. Les
bus, les taxis individuels et collectifs circulant
sans licence représentent la plus grande partie du
transport public dans bien des pays en développement.
Dans d'autres parties du Tiers monde, les vendeurs
issus des bidonvilles fournissent la plus grande partie
de la nourriture disponible sur le marché, que ce
soit à partir de charrettes circulant dans les rues
ou à partir d'étals dans les bâtiments qu'ils construisent.
En
1993, la Chambre de Commerce du Mexique estimait à
150 000 le nombre de ces échoppes dans le district
fédéral de Mexico, avec 293 000 de plus dans 43 autres
centres urbains du Mexique. Ces petites baraques font
en moyenne moins d'un mètre cinquante de large, mais
si les seuls vendeurs de Mexico juxtaposaient les
leurs le long d'une voie unique sans s'interrompre
aux intersections, elles formeraient un alignement
de plus de 200 kilomètres de long. Des milliers et
des milliers de gens y travaillent dans le secteur
extralégal dans la rue, chez eux, et dans les boutiques,
bureaux et usines non enregistrées de la ville. Une
tentative faite en 1994 par l'Institut National de la Statistique
du Mexique
pour mesurer le nombre des micro-entreprises non enregistrées
dans l'ensemble du pays est revenue avec un total
de 2.65 million. Ce sont tous là des exemples de la
vie économique dans le secteur sous-capitalisé de
la société.
Dans
les anciens pays communistes, vous pouvez observer
des activités encore plus élaborées qui ne sont pas
comptabilisées, depuis la production de matériel et
de logiciels informatiques jusqu'à la construction
d'avions de combat pour l'exportation.
La Russie, bien sûr, possède une histoire tout à fait
différente de celle de pays du tiers monde comme Haïti
et les Philippines. néanmoins, depuis la chute de
l'Union soviétique, les anciennes républiques ont
glissé dans le même schéma de possession non officielle.
En 1995, Business
Week rapportait que, quatre ans
après l'effondrement du communisme, il n'y avait en
Russie que "280 000 agriculteurs sur 10 millions propriétaires
de leur terre". Des estimations fondées sur la consommation
d'électricité indiquent qu'entre 1989 et 1994, l'activité
non officielle dans les Etats ex-soviétiques esr passée
de 12 à 37 % de la production totale. Certains estiment
cette proportion encore plus élevée.
Rien
de tout cela ne paraîtra nouveau à ceux qui ne vivent
pas en Occident. Vous n'avez qu'à ouvrir une fenêtre
ou à prendre un taxi de l'aéroport jusqu'à votre hôtel
pour voir le périmètre des villes bourré de maisons,
les armées de colporteurs qui font l'article dans
la rue, un aperçu furtif à travers une porte de garage
sur un atelier en pleine activité, et des bus cabossés
traversant dans tous les sens les rues poussiéreuses.
On perçoit souvent l'extra-légalité comme un sujet
marginal, comparable aux marchés noirs dans les pays
avancés, ou à la pauvreté, ou au chômage. On se représente
typiquement ce monde hors la loi comme un ~ endroit
où rôdent les gangsters personnages sinistres qui
n'intéresseraient que la police, les anthropologues
et les missionnaires.
Or,
en fait, c'est la légalité qui est devenue marginale,
et l'illégalité qui est devenue la norme. Les pauvres
ont déjà pris le contrôle d'une grande partie de l'immobilier
et de la production. Ces agences internationales,
qui envoient leurs consultants à la rencontre du "secteur
privé local" derrière le reflet de ses tours de verre
dans les quartiers huppés de la ville ne traitent
qu'avec une partie du monde de l'entreprise : dans
le Tiers monde et les anciens pays communistes, le
pouvoir économique émergent est celui, bien plus bas,
des chiffonniers, des quincailliers et des entreprises
illégales du bâtiment. Le seul choix réel pour les
gouvernants de ces pays est de savoir s'ils vont finir
par intégrer ces ressources-là dans un ordre juridique
cohérent ou s'ils vont continuer à vivre dans l'anarchie.
Combien de capital ainsi figé ?
Au cours de la dernière décennie, mes chercheurs
ont mené des études sur cinq villes du tiers monde
le Caire, Lima, Manille, Mexico et Port-au-Prince
pour tenter de donner une valeur au capital possédé
par ces gens qui ont été exclus de l'économie capitaliste
par une législation discriminatoire. Pour avoir plus
de confiance en nos résultats, nous avons concentré
notre attention sur le plus tangible et repérable
des actifs : l'immobilier.
A
la différence du commerce de la nourriture ou des
chaussures, de la réparation automobile ou de la fabrication
de fausses montres Cartier activités qu'il est difficile
de compter et encore plus difficile d'évaluer les
constructions ne peuvent pas se cacher. Vous pouvez
apprécier leur valeur rien qu'en suivant le prix des
matériaux de construction et en observant les prix
auxquels se vendent les bâtiments comparables. Nous
avons passé des milliers et des milliers de journées
à compter les bâtiments pâté de maisons par pâté de
maisons. Chaque fois qu'on nous a autorisés à le faire,
nous avons publié nos résultats, de sorte qu'on puisse
en discuter ouvertement et les critiquer. Nous avons
découvert que la manière de construire dans le monde
sous-capitalisé prend autant de formes qu'il y a d'obstacles
légaux à contourner. La forme la plus évidente est
celle du bidonville construit sur un terrain public.
Cependant, nos chercheurs ont découvert des façons
bien plus créatives de tourner la législation immobilière.
Au
Pérou, par exemple, les gens ont formé des "coopératives
agricoles" pour acheter des propriétés à leurs anciens
possesseurs et en faire des lotissements résidentiels
et industriels. Comme il n'existe aucune manière légale
de changer facilement la possession des terres, les
possesseurs agricoles des coopératives publiques ont
illégalement subdivisés les terrains en parcelles
privées. En conséquence, il en est peu qui aient un
titre légalement valide sur la terre qui est la leur.
A
Port-au-Prince, il arrive même que des propriétés
de grande valeur changent de mains sans que quiconque
se soucie d'en informer le cadastre, lequel est de
toutes façons désespérément engorgé. A Manille, les
résidences pullulent sur des terrains que l'urbanisme
vouait exclusivement à un usage industriel. Au Caire,
les résidents de HLM à quatre étages en construisent
trois de plus au-dessus des anciens et vendent les
appartements à des membres de leur familles et à d'autres.
Encore au Caire, les occupants officiels de logements
dont les loyers ont été bloqués au début des années
1950 à un niveau qui représente aujourd'hui moins
d'un dollar par an subdivisent ces propriétés en appartements
plus petits et les louent à des prix de marché.
Au
Caire, les résidents de HLM à quatre étages en construisent
trois de plus au-dessus des anciens et vendent les
appartements à des membres de leur familles et à d'autres.
Une
partie de ces logements était hors la loi depuis le
premier jour, construite en violation de toutes sortes
de lois. D'autres bâtiments les maisons de Port-au-Prince,
les appartements du Caire victimes du contrôle des
loyers ont commencé dans le système légal mais l'ont
abandonné quand respecter la loi est devenu trop coûteux
et trop compliqué. Par une voie ou par une autre,
presque tous les logements citadins ont quitté le
cadre légal et avec lui les lois mêmes qui auraient
pu en théorie fournir aux propriétaires les représentations
et les institutions pour créer du capital. Il se peut
qu'il existe encore des actes ou quelque espèce d'écrit
entre les mains de quelqu'un. mais le véritable statut
patrimonial de ces actifs a glissé en dehors du système
d'enregistrement officiel, et les enregistrements
comme les cartes sont périmés.
Le
résultat est que la plupart des ressources de ces
gens sont invisibles poour le commerce et la finance.
Personne ne sait vraiment qui possède quoi et où,
qui est responsable de la bonne fin des obligations,
qui est responsable en cas de perte ou de fraude,
ou quels mécanismes sont disponibles pour imposer
le paiement des biens et des services effectivement
fournis. La conséquence est que la plupart des actifs
potentiels des pays en question ne sont ni identifiés
ni appréciés à leur juste valeur ; le capital accessible
est rare, et l'économie marchande est contrainte et
entravée.
Cette
description du monde sous-capitalisé diffère notablement
de l'opinion reçue sur le monde en développement.
Cependant, c'est là que vivent la plupart des gens.
C'est un monde où la possession des actifs est difficile
à repérer et à prouver, et qui n'est gouverné par
aucun système de règles que la loi puisse reconnaître
; où les attributs de ces actifs qui sont potentiellement
utiles pour l'économie n'ont pas été décrits ni organisés
; où on ne peut pas s'en servir pour obtenir une plus-value
par l'intermédiaire de transactions multiples parce
que ces incertitudes laissent trop de place au malentendu,
à l'erreur sur ce qui a été conclu, et à la remise
en cause des accords ; bref, où la plupart des actifs
sont morts en tant que capital financier.
Que vaut ce capital qu'on empêche de vivre ?
Ce capital figé, en montagnes virtuelles,
s'affiche de part et d'autre des rues dans l'ensemble
des pays en développement ou anciennement communistes.
Aux Philippines, d'après nos calculs, 57 % des citadins
et 67 % des campagnards vivent dans des maisons qui
sont du capital mort. Au Pérou, ce sont 53 % des citadins
et 81 % des campagnards qui vivent dans des logements
extra-légaux.
Les
chiffres sont encore plus spectaculaires en Haïti
et en Egypte. En Haïti, 68 % des citadins et 97 %
des ruraux vivent dans des maisons sur lesquielles
personne ne possède de titre juridique distinct. En
Egypte, l'immobilier non mobilisable loge 92 % des
citadins et 83 % des campagnards.
Une
bonne partie de ces logements ne vaut pas grand chose
à l'aune des critères occidentaux. Un taudis à Port-au-Prince
va chercher dans les 500 dollars, une cabane au bord
d'un cours d'eau pollué à peine 2 700 $ à Manille,
une maison assez conséquente dans un village en-dehors
du Caire tout juste 5 000 $. Et dans les collines
qui entourent Lima, un respectable bungalow avec un
garage ne s'estime qu'à 20 000 $. Mais il y en a vraiment
beaucoup, de ces habitations-là, et collectivement
leur valeur dépasse spectaculairement le patrimoine
total des riches. En Haïti, les possessions immobilières
sans titre valent en tout quelque 5,2 milliards de
dollars. Pour remettre cette somme dans son contexte,
cela représente quatre fois le total de tous les actifs
de l'ensemble des sociétés travaillant légalement
en Haïti, neuf fois la valeur de tous les actifs possédés
par l'Etat, et 158 fois la valeur de tous les investissements
étrangers directs jamais enregistrés dans l'histoire
haïtienne jusqu'en 1995.
Haïti
n'est-il qu'une exception, un morceau d'Afrique francophone
placée par erreur dans l'hémisphère occidental, où
le régime Duvalier aurait systématiquement retardé
l'émergence d'un système juridique organisé ? Peut-être.
Alors examinons le Pérou, pays amérindien et hispanisant
avec une tradition et une composition ethnique très
différentes. Au Pérou, la valeur de l'immobilier détenu
en-dehors de la loi s'élève à quelque 74 milliards
de dollars. Ceci représente cinq fois la capitalisation
totale de la Bourse de Lima avant a baisse de 1998,
11 fois plus que l'ensemble des entreprises et institutions
d'Etat potentiellement privatisables, et 14 fois la
valeur de tous les investissements étrangers directs
dans le pays depuis qu'on y écrit l'histoire. Rétorquerez-vous
que l'économie officielle du Pérou est étouffée par
les traditions de l'ancien empire Inca, l'influence
corruptrice de la colonisation espagnole, et la guerre
récente avec les maoïstes du Sentier lumineux ?
Très
bien, alors voyez les Philippines, ancien protectorat
américain en Asie. La valeur de l'immobilier sans
titre y est de 133 milliards de dollars, quatre fois
la capitalisation des 216 sociétés locales enregistrées
à la Bourse de Manille, sept fois le total des dépôts
dans les banques commerciales du pays, neuf fois le
capital des entreprises nationalisées et 14 fois la
valeur de l'ensemble des investissements étrangers
directs.
Peut-être
que les Philippines, à leur tour, sont une anomalie
quelque chose à voir avec le christianisme cultivé
dans les anciennes colonies espagnoles. Dans ce cas,
voyons l'Egypte. En Egypte, la valeur du capital figé
dans l'immobilier est, d'après le décompte que nous
avons fait avec nos collègues égyptiens, de quelque
240 milliards de dollars. Cela, c'est 30 fois la valeur
de l'ensemble des actions sur le marché du Caire et,
comme je l'ai déjà noté, 55 fois la valeur totale
de l'investissement étranger direct en Egypte. Dans
chacun des pays que nous avons examinés, l'ingéniosité
entreprenante des pauvres a créé de la richesse sur
une vaste échelle richesse qui constitue en même temps
la plus grande source potentielle de capital pour
le développement. Ces actifs non seulement dépassent
de beaucoup les possessions de l'Etat, des sociétés
par actions, et les investissements directs étrangers
; ils sont plusieurs fois supérieurs au total des
aides des pays avancés et de tous les prêts accordés
par la Banque mondiale. Les résultats sont encore
plus stupéfiants lorsque l'on extrapole à partir de
ces quatre pays sur l'ensemble du Tiers monde et des
anciens pays communistes. Dans ces pays, nous estimons
qu'environ 85 % des lotissements urbains et entre
40 et 53 % des terres agricoles sont détenues d'une
manière telle qu'on ne peut pas s'en servir pour créer
du capital.
Tenter
de mettre une valeur sur tous ces actifs ne va forcément
livrer qu'un nombre approximatif. Cependant, nous
pensons que nos estimation sont des plus prudentes.
D'après nos calculs, la valeur totale de l'immobilier
détenu mais pas légalement possédé par les pauvres
du Tiers monde est d'au moins 9,3 billions de dollars.
C'est un nombre qui mérite réflexion : 9,3 billions
de dollars, c'est deux fois la masse monétaire totale
circulant aux Etats-Unis. A peu de choses près, c'est
presque autant que la valeur totale de toutes les
sociétés enregistrées sur les principales Bourses
des 20 pays du monde les plus développés : New York
plus Tokyo plus London plus Francfort plus Toronto
plus Paris plus Milan plus le Nasdaq, plus
une douzaine d'autres encore. Cela représente plus
de 20 fois le total de l'investissement étranger direct
dans l'ensemble du Tiers monde et des anciens pays
communistes au cours des 10 années qui ont suivi 1989,
46 fois autant que l'ensemble des prêts de la Banque
mondiale au cours des trois décennies écoulées, et
93 fois la totalité de l'assistance au développement
accordée au Tiers monde par l'ensemble de tous les
pays avancés pendant la même période.
Hectares de diamants
L'expression "pauvreté dans le monde" évoque
trop facilement l'image des mendiants dénués de tout
dormant sur les trottoirs de Calcutta et d'enfants africains
mourant de faim sur le sable. Ces situations sont,
bien sûr, bien réelles, et des millions de nos frères
humains demandent et méritent notre aide. Cependant,
la peinture la plus noire du Tiers monde n'est pas
la plus exacte.
Pire, elle détourne notre attention des exploits de
ces petits entrepreneurs qui triomphent de tout obstacle
imaginable et créent la plus grande partie de la richesse
de leurs sociétés. Une image serait plus véridique,
qui dépeindrait un homme et une femme économisant
sou à sou pour se construire une maison à eux -mêmes
et à leurs enfants, et créant des entreprises là où
personne n'imaginait qu'on puisse les monter. Je n'aime
pas qu'on représente ces héros de l'entreprise comme
contribuant au problème de la pauvreté dans le monde.
Ce ne sont pas eux qui sont le problème ; eux font
partie de la solution. Au cours des années qui ont
suivi la Guerre de sécession, un conférencier du nom
de Russell
Conwell traversait les Etats-Unis avec
un message d'enthousiasme pour des millions de gens.
Il racontait l'histoire d'un marchand des Indes à
qui un prophète avait promis qu'il deviendrait sûrement
plus riche qu'on ne pouvait l'imaginer si seulement
il se mettait à la recherche de son trésor. Le marchand
se mit à voyager autour du monde, pour revenir finalement
à la maison, vieux, triste et défait. Alors qu'il
rentrait dans sa maison abandonnée, il eut envie d'un
verre d'eau. Mais le puits s'était envasé. Avec peine,
il prit une pelle… et trouva immédiatement la Golconde,
la plus grande mine de diamants du monde.
Le message de Conwell est un message utile. Les dirigeants
du Tiers monde et des anciens pays communistes n'ont
aucun besoin de faire le tour des ministères étrangers
et des institutions financières internationales pour
trouver leur fortune. C'est au milieu de leurs quartiers
et bidonvilles les plus pauvres que se trouvent sinon
des hectares de diamants du moins des billions de
dollars, tout prêts à être mis au travail… si seulement
on pouvait découvrir le mystère qui permet de transformer
ces actifs en capital vivant.
Le mystère de la conscience politique
La décomposition des peuplements traditionnels
et de la loi autoritaire est depuis 40 ans une tendance
indiscutable dans les pays en développement et dans
les anciens pays communistes depuis 10. Les trois
millions d'immigrants illégaux qui assiègent Pékin
ont créé un maquis d'ateliers clandestins dans les
faubourgs de la ville. Le marché noir représente désormais
50 % du PIB en Russie et en Ukraine et jusqu'à 62
% en Géorgie.
L'Organisation Internationale du Travail rapporte
que, depuis 1990, 85 % de tous les emplois nouveaux
en Amérique latine et aux Caraïbes ont été créés dans
le secteur extralégal. En Zambie, il n'y a que 10
% de la main-d'oeuvre dont l'emploi soit officiel.
Les
gouvernements ont essayé de forcer les taxis indépendants,
collectifs et autres, qui engorgent la circulation,
à se plier à des normes minimales de sécurité ; ils
punissent les pertes et les vols d'eau et d'électricité,
tentent de faire respecter brevets et droits d'auteur
; ils ont arrêté et exécuté autant de gangsters et
trafiquants de drogue que possible (du moins les plus
connus d'entre eux) ; ils ont renforcé les mesures
de sécurité pour contenir l'influence préoccupante
de sectes politiques extrêmes au sein des multitudes
déracinées et vulnérables.
Chacun de ces problèmes possède sa propre spécialisation
universitaire pour l'étudier, et son programme public
pour le traiter. Peu de gens semblent se rendre compte
que ce à quoi nous avons affaire est une révolution
industrielle, immense et mondiale : le passage massif
d'une vie à petite échelle à une autre organisée sur
une grande. Pour le meilleur et le pire, les gens
qui n'habitent pas l'Occident, dans un effort pour
améliorer leur sort, quittent les communautés autarciques
et isolés pour devenir interdépendants sur des marchés
beaucoup plus étendus.
La
Grande-Bretagne ne faisait vivre que huit millions
de personnes au début du quart de millénaire pendant
lequel elle est passée de la cour de ferme à l'ordinateur
portable. L'Indonésie fait le même chemin en quatre
décennies seulement, avec une population de plus de
200 millions. Pas étonnant que ses institutions aient
mis du temps à s'adapter. Mais s'adapter, il le faut
bien. Une marée humaine est venue de ses communautés
isolées pour participer à des cercles toujours plus
larges d'échange économique et intellectuel. C'est
cette marée qui a transformé Djakarta, Mexico, São
Paolo, Nairobi, Bombay, Shanghai et Manille en mégapoles
de 10, 20, 30 millions en submergeant leurs institutions
politico-juridiques. Alors que toutes sortes de transactions
anonymes se font régulièrement dans les pays développés,
les migrants du monde en développement ne peuvent
traiter qu'avec des gens qu'ils connaissent et respectent.
Ces contrats non formalisés, spécifiques, ne marchent
pas très bien. Comme
Adam Smith
l'a souligné il y a longtemps, plus le marché est
vaste et plus les compétences peuvent se spécialiser.
A mesure que les producteurs se spécialisent, l'économie
devient plus efficace, ce qui fait monter les salaires
et le prix des actifs. Une panne juridique qui empêche
les entrepreneurs de négocier avec des étrangers entrave
la division du travail et enchaîne les entrepreneurs
à des cercles plus restreints de spécialisation où
le productivité est faible.
Peu de gens semblent se rendre compte que ce à quoi
nous avons affaire est une révolution industrielle,
immense et mondiale : le passage massif d'une vie
à petite échelle à une autre organisée sur une grande.
Les
avancées de l'Occident, jusqu'à la croissance exponentielle
des techniques de l'information et de la communication,
n'ont pu se produire que parce que les systèmes de
Droits de propriété nécessaires pour les faire fonctionner
étaient déjà en place. Des système intégrés de propriété
formelle ont dissous la plupart des groupes restreints
en invitant leurs membres à créer un réseau plus vaste
où la possibilité de créer du capital était considérablement
plus grande. Dans ce sens, la propriété aussi obéit
à ce qu'on appelle la Loi de Metcalfe (nommée
d'après Bob Metcalfe, inventeur
de la norme Ethernet qui sert à former
les réseaux entre ordinateurs personnels). D'après
la loi de Metcalfe, la valeur d'un réseau définie
comme son utilité est en gros proportionnelle au carré
du nombre des utilisateurs. Un seul téléphone ne sert
à rien : qui appeler ? Deux téléphones valent
mieux, mais pas beaucoup plus. C'est seulement quand
la plus grande partie de la population a un téléphone
que le pouvoir du réseau atteint son potentiel complet
de changer la société.
Comme
les réseaux d'ordinateurs, existaient depuis des années
avant que quiconque imagine de les lier entre eux,
les systèmes de propriété deviennent terriblement
puissants lorsqu'ils sont branchés entre eux dans
un réseau plus vaste. C'est seulement alors que le
potentiel d'un droit de propriété particulier n'est
pas limité par l'imagination de son possesseur, de
ses voisins ou connaissances, mais ouvert à tout un
réseau plus large d'autres imaginations.
Lorsque
des migrants passent de pays en développement ou anciennement
communistes à des nations avancées, des institutions
bien développées finissent par les absorber dans un
système de propriétés en réseau qui leur permet de
produire une valeur supplémentaire. Les gens qui migrent
dans leur propre pays ne sont pas reçus de la sorte
du moins pas assez vite. Il manque aux pays plus pauvres
les institutions pour intégrer les migrants dans le
secteur officiel, assurer à leurs actifs une forme
fongible, et leur fournir les instruments de comptabilité
et de faire de leurs possesseurs des agents économiques
responsables, et leur fournir les outils d'association
et de multiplication des moyens qui leur permettraient
de multiplier les contacts et de créer du capital
au sein d'un vaste marché protégé par la loi. Si bien
que les migrants inventent, aux dépens de la légalité,
une variété de systèmes extralégaux à la place des
lois et institutions dont ils auraient besoin pour
coopérer sur un marché élargi.
Le
problème fondamental des pays non occidentaux n'est
pas que les gens prennent le chemin des centre urbains,
que les ordures s'accumulent, que l'infrastructure
est insuffisante ou que l'on déserte les campagnes.
Tout cela s'est déjà produit dans les pays avancés.
Le problème n'est pas non plus la croissance des villes.
Los Angeles s'est développée plus rapidement que Calcutta
au cours de ce siècle, et Tokyo est trois fois plus
grande que Delhi. Le problème premier est le retard
que l'on met à reconnaître que la plus grande partie
des troubles auxquels on assiste en-dehors de l'Occident
est le produit d'une révolution qui est pleine de
promesses.
Pourquoi tout le monde est-il passé à côté du véritable
problème ? Tout d'abord, la plupart d'entre nous ne
voient pas que le développement des populations hors
la loi depuis 40 ans a engendré une nouvelle classe
d'entrepreneurs qui ont leurs dispositions juridiques
propres.
Les
hommes de l'Etat ne voient qu'un afflux massif de
population, et le travail au noir, et les risques
d'épidémie et de délinquance. Alors, pendant que le
ministère du logement s'occupe de ses affaires à lui,
que les ministères de la santé et de la justice s'occupent
des leurs, personne ne remarque que la vraie cause
du désordre n'est pas la population, ni la croissance
des villes, ni même la pauvreté d'une minorité, mais
un système dépassé de propriété légale.
Le second point aveugle est que peu reconnaissent
que les problèmes auxquels ils sont confrontés ne
sont pas nouveaux. L'immigration, l'extra-légalité
qui affecte les villes du monde en développement et
anciennement communiste ressemblent étroitement à
ce que les pays occidentaux ont connu au cours de
leur propre révolution industrielle. Eux aussi avaient
choisi de tenter de résoudre les problèmes un par
un. La leçon de l'Occident est que les mesures à la
petite semaine et les mesures d'urgence pour atténuer
la pauvreté n'ont pas suffi. Les niveaux de vie n'ont
monté que lorsque hommes de l'Etat ont réformé la
loi et le système de propriété dans un sens qui rendait
possible la plus grande division du travail.
Point aveugle numéro 1: la vie en-dehors de la cloche
de verre
Dans les années 1980, lorsque mes collègues péruviens
et moi-même avons commencé notre travail, la plupart
des officiels s'imaginaient que notre partie du monde
était dans une large mesure contrôlée par la loi.
Certes, il y avait des pauvres qui travaillaient,
se logeaient en-dehors de la loi, mais on tenait que
ce secteur extralégal était relativement restreint
et représentait donc une question marginale. Les pays
avancés avaient leur part de pauvreté, de chômage
et de marchés noirs, et nous avions la nôtre. Les
traiter était essentiellement un travail pour la police,
ou pour la poignée de sociologues universitaires qui
avaient décidé de consacrer leur carrière à étudier
des curiosités locales.
Cependant,
personne ne savait seulement comment mesurer ce que
les pauvres, faisaient en réalité. Si bien que mes
collègues et moi-même avons décidé de ranger nos ouvrages
et revues universitaires pour aller visiter les véritables
experts du problème, à savoir les pauvres eux-mêmes.
Une fois que nous fûmes allés dans les rues pour voir
et écouter, nous avons commencé à découvrir des faits
surprenants. Par exemple, l'industrie péruvienne de
la construction était en plein marasme. Le bâtiment
n'allait plus, on licenciait. Or, surprise, chez ceux
qui vendaient les matériaux de construction, les caisses
enregistreuses n'avaient pas cessé de tinter. Nous
avons découvert que les pauvres achetaient plus de
ciment que jamais pour leurs projets de construction
pour des maisons, des bâtiments, des entreprises qui
n'étaient pas légalement enregistrées ni actées, et
de ce fait ne se retrouvaient jamais sur les écrans
d'ordinateur des économistes et statisticiens d'Etat.
Nous avons commencé à pressentir que c'était une économie
extralégale vivace, indépendante et officiellement
invisible qui bourdonnait à l'intérieur des villes
dans l'ensemble du monde en développement.
Au
Brésil, l'industrie du bâtiment n'affichait en 1995
qu'une croissance de 0.1 % ; or, les ventes de ciment
avaient crû de près de 20 %. la raison de cette anomalie,
d'après une analyse de Deutsche Morgan Grenfell,
était que dans la région, 70 % de la construction
ne se retrouve jamais dans les statistiques. Le secteur
extralégal, comme nous nous en apercevions, était
tout sauf une question mineure. Il était immense.
Les
zones extralégales des pays en développement sont
typiquement représentées par de modestes habitations
agglutinées à la périphérie des villes avec une myriade
d'ateliers en leur sein, des armées de colporteurs
faisant l'article pour leurs produits dans les villes,
et d'innombrables lignes de minibus allant dans tous
les sens. Tous semblent sortis de nulle part. Des
vagues régulières de petits artisans, leurs outils
sous les bras, élargissent l'éventail des activités
exercées dans la ville. D'ingénieuses
adaptations locales ajoutent à la production de biens
et services essentiels, transformant radicalement
certains domaines de la fabrication, du commerce de
détail, du bâtiment et du transport. Les mornes paysages
qui entouraient les cités du tiers monde sont devenues
les dernières extensions de la métropole, et les villes
de style européen ont cédé la place à une personnalité
plus bruyante, plus locale mêlées de fades imitations
de galeries commerciales façon banlieue américaine.
La simple taille de la plupart des ces pays crée en
elle-même ses propres occasions d'entreprendre. De
nouveaux entrepreneurs capitalistes sont nés qui,
à la différence de leurs prédécesseurs, ont de très
humbles origines. L'ascenseur social a un nouveau
moteur. les styles de consommation et les produits
de luxe des anciennes sociétés urbaines ont été supplantés
par d'autres, plus populaires.
La marche vers les villes
La migration est bien sûr le facteur clé de
la croissance des villes. Ses causes, en revanche,
ne se laissent pas appréhender aussi facilement. Dans
chaque pays, des commentateurs proposent différentes
explications : une guerre, un programme de réforme
agraire, un embargo étranger sur le commerce international,
l'ouverture au commerce international, le terrorisme
et la guérilla, le déclin moral, les échecs du capitalisme,
les échecs du socialisme, y compris le mauvais goût
("c'est tellement plus joli à la campagne. Pourquoi
donc n'y restent-ils pas ?")
L'opinion,
cependant, commence à converger autour d'un petit
nombre de causes générales. L'explication la plus
visible de ces vagues de migration dans l'ensemble
du monde en développement consiste dans l'amélioration
du réseau routier. De nouveaux modes de communication
ont fourni une incitation supplémentaire. La radio,
en particulier, a engendré des attentes de consommation
et de revenu plus élevés. Elle a donné l'impression
que la modernité était à la portée de quiconque aurait
le courage de prendre la route pour aller à sa rencontre.
Il
existe aussi un consensus général sur le fait que
des crises agricoles ont été un facteur décisif dans
nombre de pays. La modernisation de l'agriculture
et l'incertitude des marchés pour certaines récoltes
à la suite de la Seconde guerre mondiale ont déclenché
des licenciements massifs de travailleurs agricoles
sur les propriétés traditionnelles et relâché de vastes
contingents de personnes prêtes à partir à la recherche
de nouveaux horizons. Alors, là aussi, il y avait
le problème des droits de propriété dans les campagnes.
La longueur, la complexité du processus de réforme
agraire n'ont fait qu'aggraver la difficulté traditionnelle
qu'il y avait à se procurer de la terre cultivable.
Ne pouvant pas posséder de terre ni trouver un emploi
à la campagne, beaucoup de gens sont partis vers les
villes.
Un
autre puissant facteur d'attraction a été le plus
bas taux de mortalité infantile dans la plupart des
grandes villes. Cet écart s'est accru lorsque la qualité
des services médicaux a commencé à s'améliorer après
la Seconde guerre mondiale. De meilleurs salaires
étaient aussi un facteur d'attraction important. En
Amérique latine, par exemple, les gens qui quittaient
la campagne pour prendre dans les villes des emplois
semi-qualifiés pouvaient doubler ou tripler leur revenu
mensuel. Dans ces villes lointaines, la vie ne faisait
pas que paraître meilleure ; elle l'était. Même la
croissance des bureaucraties nationales est devenue
une raison pour migrer. La centralisation du pouvoir
entre les mains des hommes de l'Etat central signifiait
que la plupart des administrations compétentes pour
donner des conseils, délivrer des permis, ou fournir
des emplois étaient situées dans les villes. Et tous
les migrants qui cherchaient un meilleur avenir pour
leurs enfants savaient que les moyens d'enseignement
y étaient bien meilleurs. Pour les paysans sous-employés
ayant peu de ressources en-dehors de leur ingéniosité,
l'école était un investissement de plus en plus rentable
et productif.
Migrer,
par conséquent, est fort loin d'être un acte irrationnel.
C'est le produit d'une évaluation raisonnée, de la
part des habitants de la campagne, de leur propre
situation par comparaison avec les possibilités ouvertes
ailleurs. A tort ou à raison, ils ont pensé que s'intégrer
à de plus vastes marchés leur serait bénéfique. Bouger
de la sorte, cependant, n'était pas chose facile.
Rentrez chez vous, salauds de pauvres
La plus forte hostilité aux migrants est venue
de la légalité instituée. Au début, le système pouvait
facilement les absorber, ou faire comme s'ils n'existaient
pas, parce que les petits groupes qui arrivaient ne
risquaient guère de bouleverser le statu quo. Cependant,
alors que leur nombre s'accroissait à un point tel
qu'on ne pouvait plus faire semblant, les nouveaux
arrivants se retrouvèrent exclus des activités économiques
et sociales en place. Obtenir un logement, faire légalement
des affaires, ou trouver un travail qui ne fût pas
au noir, tout cela était devenu terriblement difficile.
Les
institutions légales de la plupart des pays du Tiers
monde avaient été créées au cours des années pour
servir les intérêts de certains groupes urbains ;
traiter avec des paysans dans les campagnes était
une affaire toute différente. Aussi longtemps que
lesdits paysans se tenaient tranquilles, la discrimination
légale que cela impliquait n'était pas trop visible.
Mais une fois qu'ils se furent installés dans les
villes, ils reçurent en plein l'apartheid de la loi
positive.
S'il en coûte de se mettre en règle avec la loi, il
doit aussi en coûter de rester en-dehors. Nous avons
été surpris de voir quel prix exorbitant on paie pour
fonctionner en-dehors du travail officiel et des affaires
légales. Au Pérou, par exemple, pour faire marcher
une entreprise en-dehors de la loi, il faut payer
aux autorités 10 à 15 % de ses recettes annuelles
en pots-de-vin et commissions. Ajoutez à ces dépenses-là
ce qu'il en coûte de se soustraire aux pénalités,
de transférer de l'argent en-dehors des canaux officiels,
d'opérer à partir d'emplacements dispersés et sans
crédit aucun, et on se rend compte que la vie de l'entrepreneur
extralégal et beaucoup plus coûteuse et chargée en
soucis quotidiens que celle de l'entrepreneur patenté.
La charge la plus importante était peut-être celle
qu'impose l'absence d'institutions qui poussent à
saisir les occasions se spécialiser sur le marché.
Les gens qui ne pouvaient pas travailler dans le cadre
de la loi ne pouvaient pas non plus gérer leur propriété
efficacement ni obtenir la protection des tribunaux
; ils ne pouvaient pas non plus atténuer le risque
par des systèmes de responsabilité limitée ou des
polices d'assurance, ni créer des sociétés par actions
qui auraient permis d'attirer des capitaux tout en
partageant les risques.
Ne
pouvant réunir des fonds pour investir, ils ne pouvaient
pas obtenir les économies d'échelle ni protéger leurs
innovations par des brevets. Empêchés d'accéder à
ce que l'historien français de l'économie Fernand Braudel appelait la"cloche
de verre" du privilège légal, les pauvres
n'ont jamais pu s'approcher des mécanismes juridiques
nécessaires pour engendrer du capital. C'est dans
l'absence de droits formels sur la propriété immobilière
que l'on observe le mieux les effets économiques désastreux
de cet apartheid. Dans tous les pays où nous
avons fait des recherches, quelque 80 % des parcelles
n'avaient pas de registre à jour ni de propriétaire
légalement identifiable pour les protéger. En conséquence,
tout échange concernant cette propriété extralégale
devait se limiter au cercle restreint des partenaires
commerciaux, ce qui excluait ces actifs-là du reste
du marché.
Cela
interdit en outre aux possesseurs d'actifs extralégaux
d'accéder au crédit qui leur permettrait de développer
leurs activités démarche essentielle pour démarrer
ou développer une entreprises dans les pays avancés.
Aux Etats-Unis, par exemple, presque 70 % du crédit
reçu par les nouvelles entreprises vient de l'emploi
de titres de propriété formels comme caution de leurs
hypothèques. L'extra-légalité a aussi pour conséquence
que les incitations à investir que fournit la sécurité
juridique sont absentes.
Coupés
du système juridique officiel, les migrants ont dû
trouver par eux-mêmes les garanties de leur prospérité.
Ils ont dû se battre non seulement contre leurs concurrents
mais en même temps contre le système officiel. Si
la loi de leur propre pays n'était pas prête à les
accueillir, il n'ont pas eu d'autre choix que de mettre
sur pied leurs propres systèmes de droit en-dehors
de la loi. Ces systèmes de droit, à mon avis, constituent
la plus importante des rébellions contre le statu
quo de l'histoire des pays en développement depuis
leur indépendance, et dans les pays du bloc soviétique
depuis l'effondrement du communisme.
L'extra-légalité se développe
D'ici à 2015, plus de 50 villes du monde en
développement compteront au moins 5 millions d'habitants,
et la plupart d'entre eux travailleront et se logeront
en-dehors de la loi. Le secteur extralégal est omniprésent
dans le monde en développement et anciennement communiste.
De nouvelles activités sont apparues, qui ont progressivement
remplacé les anciennes. Promenez-vous dans la plupart
des rues et vous rencontrerez forcément l'une de ces
boutiques extralégales : change, transport et autres
services. Il y a même une bonne partie des livres
en vente qui a été imprimée en-dehors de la loi.
Des
quartiers entiers ont été acquis, développés et construits
en marge de la réglementation officielle, ou contre
elle. Pour 100 habitations construites au Pérou, seules
30 environ ont un titre légal. Dans toute l'Amérique
latine, nous avons découvert qu'au moins les trois
quarts des constructions se trouvaient dans le secteur
sous-capitalisé, et que 80 % de la propriété foncière
n'avait pas de titre légal. Les secteurs extralégaux
du monde en développement emploient 50 à 75 % de l'ensemble
des travailleurs et représentent les deux tiers de
la production totale du Tiers monde. Prenez le Brésil
: il y a 30 ans, on construisait plus des deux tiers
des logements pour les louer ; aujourd'hui, le marché
locatif occupe à peine 5 % du bâtiment au Brésil.
La plus grande partie dudit marché est passée aux
quartiers non officiels des villes brésiliennes les
favelas. Le Wall Street Journal rapportait
en 1997 que 10 % seulement de la terre occupée dans
la jungle amazonienne du Brésil était couverte par
des titres de propriété.
A
la différence des pays avancés, où la classe inférieure
représente une petite minorité vivant en marge de
la société, il y a des pays où l'extra-légalité a
toujours été dominante. Par exemple, dans la plupart
des pays que nous avons examinés, la valeur de l'immobilier
extralégal est à elle seule plusieurs fois supérieure
à l'ensemble de l'épargne et des dépôts à terme dans
les banques commerciales, plus l'investissement étranger
direct et toutes les entreprises publiques réunies.
A
la réflexion, ce ne devrait pas être surprenant. L'immobilier
représente la moitié de la richesse totale dans les
pays avancés ; dans les pays en développement, le
chiffre est plus proche des trois quarts. Les constructions
extralégales sont souvent le seul investissement accessible
dans les pays en développement et anciennement communistes,
et représentent une part importante de l'épargne dans
le processus de formation du capital. En outre, la
contribution croissante des villes au PIB donne une
idée des masses de capital potentiel et de savoir-faire
technique qui se constituent, principalement dans
les zones urbaines.
Les illégaux sont venus pour rester
Dans la plupart des pays, la plupart des Etats
sont incapables de battre le pouvoir extralégal. En
termes strictement physiques, les entreprises extralégales
dépassent déjà de beaucoup les efforts de l'Etat pour
fournir des logements aux migrants et aux pauvres.
Au Pérou, par exemple, jusqu'à la fin des années 1980,
l'investissement public dans le logement à bas prix
représentait glorieusement 2 % de celui du secteur
extralégal. En y ajoutant le logement bourgeois, la
part officielle ne montait qu'à 10 percent. En 1995
en Haïti , la valeur de l'immobilier extralégal était
presque dix fois supérieure à l'ensemble des actifs
de l'Etat.
Le désavantage dont souffrent les contrats extralégaux
est que, n'étant pas intégrés dans le système officiel
de la propriété, ils restent inadaptés à la plupart
des transactions. Ils ne sont pas liés aux circuits
de la finance et de l'investissement et leurs parties
prenantes ne peuvent rendre de comptes qu'aux autorités
de leur propre contrat social et non à celles du monde
officiel.
Ces
systèmes de contrats sont gérés par une grande variété
d'organisations, dont des associations de développement
urbain, des conventions d'exploitation agricole, des
groupements de petits commerçants, des clubs de mineurs,
de bénéficiaires de la réforme agraire, des coopératives
de logement privé, des organismes d'installation,
associations de résidents et conseils de communes.
Il est rare que l'extra-légalité vise un but antisocial.
Les seuls "crimes" que commettent les extralégaux
visent à réaliser des buts aussi ordinaires que construire
une maison, fournir un service ou développer une affaire.
Bien loin d'être une cause de trouble, le droit extralégal
est le seul moyen que possèdent les nouveaux arrivés
pour régler leurs propres vies et transactions. Rien,
par conséquent, ne pourrait avoir davantage de rapport
avec la manière dont les pauvres vivent et travaillent.
Les
installations extralégales où vivent les migrants
peuvent bien ressembler à des taudis, ils n'ont rien
à voir avec les taudis des pays avancés. Ces derniers
sont des habitations autrefois présentables et qui
tombent en ruines faute d'entretien. Dans le monde
en développement, les abris rudimentaires des pauvres
ont tendance à être améliorés, complétés et de plus
en plus habités par des gens convenables. Alors que
dans les pays avancés les logements des pauvres perdent
systématiquement de la valeur avec le temps, dans
le monde en développement il est caractéristique que
les bâtiments des quartiers pauvres en gagnent, devenant
au cours des décennies l'équivalent des quartiers
ouvriers de l'Occident. Avant tout, les immigrants
extralégaux, malgré leur image de hors-la-loi, partagent
le désir de la société civile de mener une vie productive
et pacifique.
A
mesure que se développent et se diversifient les activités
productives auxquelles elles étaient liées, ces organisations
extralégales se mettent aussi à jouer le rôle des
"services publics". A des degrés divers, elles ont
assumé la fourniture d'infrastructures de base comme
des routes, des réseaux d'égout et d'électricité,
la tenue de marchés, la fourniture de services de
transport, et même l'administration de la justice
et le maintien de l'ordre. Confrontés à cette progression
des extralégaux, les hommes de l'Etat ont battu en
retraite. Toutefois, ils sont enclins à considérer
chaque concession comme temporaire, "jusqu'à ce que
l'urgence soit passée". La réalité, cependant, est
que cette démarche n'est qu'une manière de masquer
leur inéluctable défaite. Dans certains cas, les hommes
de l'Etat ont créé des exceptions pour certaines entreprises
extralégales des sortes d'îlots de légalité, où les
entreprises au départ illégales peuvent travailler
sans qu'on les persécute, mais sans les intégrer de
telle manière qu'elles puissent bénéficier de la protection
et des avantages de l'ensemble du système officiel.
Ces arrangements évitent la confrontation ouverte
et on peut les considérer comme une sorte de traité
de paix judiciaire à titre temporaire. En Egypte,
par exemple, les experts ne parlent-ils déjà de logement
"semi-officiel" ?
L'extra-légalité
est étroitement associée à la misère. Mais les extralégaux
ne cessent de monter sur l'échelle de la prospérité.
D'après l'Organisation d'Evaluations Techniques
du Pérou, la valeur du sol dans le secteur officiel
de Lima est en moyenne de 5 000 $ l'hectare, alors
que dans la zone de Gamarra, où s'est installée
une bonne partie du secteur manufacturier non officiel
du Pérou, la valeur peut aller jusqu'à 300 000 $ par
hectare. Dans un autre secteur extralégal de Lima,
Aviacion, le terrain vaut 100 000 $ l'hectare,
et dans le secteur de Chimu du quartier de
Zárate il est à 40 000 l'hectare.
En comparaison, à Miraflores et San Isidro,
adresses les plus prestigieuses de Lima, la valeur
de la propriété légale, dûment documentée, varie entre
50 000 et 100 000 $ par hectare.
Point aveugle numéro deux : l'histoire bégaie
La seule question qui reste est de savoir
quand les gouvernements vont se décider à légitimer
ces possessions extralégales en les intégrant dans
un cadre juridique cohérent et ordonné. L'autre terme
de l'alternative est de perpétuer une anarchie légale
où le système extralégal de droits de propriété taille
des croupières au système officiel. S'il faut que
ces pays réussissent un jour à posséder un système
juridique intégré, la loi officielle doit s'adapter
à la réalité d'une aspiration extralégale massive
au droit de propriété. La
bonne nouvelle est que les réformateurs du droit ne
font pas face à un gouffre. Le défi auquel ils sont
confrontés, quoique considérable, a déjà été traité
dans bien des pays. Lorsque la Révolution industrielle
a commencé en Europe, les gouvernements étaient aussi
affligés par une migration incontrôlable, une croissance
du secteur extralégal, des pauvres dans les villes
et l'agitation sociale. Eux aussi ont commencé par
traiter ces problèmes à la petite semaine.
L'exode
vers les villes
La plupart des historiens associent l'arrivée
de la grande révolution industrielle et commerciale
en Europe aux migrations de masse vers ses villes,
à la croissance des populations à la suite de la régression
des fléaux et d'une baisse relative des salaires ruraux
par rapport aux salaires urbains. En Angleterre, la
première vague de migration commença à la fin du XVIème
siècle. Désorientées par le désordre qui s'ensuivait,
les autorités tentèrent de maintenir la paix civile
par des mesures bouche-trou, comme de distribuer de
la nourriture aux pauvres. Il y eut aussi des mesures
constantes pour tenter de persuader les gens de retourner
dans leurs campagnes. Des lois promulguées en 1662,
en 1685 et en 1693 exigeaient que les gens retournassent
à leur lieu de naissance ou à leur dernier domicile
fixe comme condition pour recevoir de l'aide. Le but
était d'empêcher davantage de familles et de journaliers
de migrer vers les villes à la recherche d'un emploi.
En
1697, une loi fut votée qui ne permettait aux migrants
de se déplacer en Angleterre que s'ils avaient obtenu
un certificat d'établissement de la part des autorités
de leur nouveau lieu de résidence. Ces lois découragèrent
bien les familles et les infirmes de migrer, mais
les célibataires qui étaient jeunes, bien portants
et ambitieux trouvaient les moyens de pénétrer dans
les villes. Ils étaient aussi du bois dont on fait
les entrepreneurs qui réussissent ou les révolutionnaires
violents. La plupart des migrants ne trouvaient pas
les emplois qu'ils espéraient. Les réglementations
restrictives, notamment la peine que l'on avait à
obtenir l'autorisation de développer ou de diversifier
des activités, limitaient la capacité des entreprises
officielles à se développer et fournir des emplois
aux nouveaux travailleurs, Certains trouvaient un
travail temporaire ou se mettaient plaçaient comme
domestiques. Nombre d'entre eux furent forcés de s'installer
à titre précaire aux confins des cités de l'Europe,
attendant qu'on les admette dans une corporation ou
dans un emploi légal. L'agitation sociale était inéluctable.
A peine la migration vers les villes eut-elle commencé
que les institutions politiques en place furent débordées
par la rapidité des changements de la réels. La raideur
de la loi et de la coutume mercantiliste empêchait
les migrants de réaliser la totalité de leur potentiel
productif.
La
surpopulation, l'insalubrité et les difficultés inévitables
d'adaptation à la vie citadine pour des campagnards
ne faisaient qu'aggraver le conflit social. Au lieu
de s'adapter à cette nouvelle réalité urbaine, les
autorités multipliaient législations et réglementations
pour tenter de l'oblitérer. Ce surcroît de réglementations
engendra davantage de violations et on se dépêcha
d'imposer de nouvelles lois pour poursuivre ceux qui
violaient les anciennes. Les procès proliférèrent
; contrebande et contrefaçon étaient partout. Les
hommes de l'Etat s'en remirent à la répression violente.
L'Extra-légalité fait son apparition
Les migrants européens qui ne trouvaient pas
d'emploi légal s'étaient mis à ouvrir des ateliers
clandestins dans leurs propres maisons. Ces migrants,
bien entendu, ne pouvaient pas se permettre d'être
difficiles. Le travail clandestin était leur seule
source de revenu, et le secteur extralégal commença
à se développer rapidement. L'historien de l'économie
Eli Heckscher cite Oliver Goldsmith
en 1762 :
"Il
n'y a guère d'Anglais qui, presque chaque jour de
sa vie, ne viole avec impunité quelque loi expresse…
et il n'y a personne, si ce ne sont les corrompus
et les mercenaires, qui tente de les imposer effectivement."
Deux
arrêts français (de 1687 et de
1693) reconnaissaient que l'une des raisons pour lesquelles
les règles n'étaient pas respectées était que les
ouvriers, alors encore plus souvent illettrés que
ceux des pays en développement aujourd'hui, ne pouvaient
pas satisfaire à la simple exigence d'identifier leur
oeuvre imposée aux fabriquants de textile . Mais cela
n'empêchait pas lesdits travailleurs migrants d'être
efficaces. Adam Smith avait un jour remarqué que :
"Si
vous voulez que votre ouvrage soit passablement
exécuté, il faut le faire faire dans les faubourgs
où les travailleurs, n'ayant aucun privilège exclusif,
n'ont que leur caractère sur quoi compter, puis
vous devrez le faire retourner en fraude dans la
ville du mieux que vous pourrez."
Les
autorités, les patrons officiels n'étaient pas aussi
favorablement impressionnés par la concurrence que
ne l'était Adam Smith. En Angleterre, pendant les
décennies qui suivirent la restauration de la monarchie
en 1660, certains traditionalistes commencèrent à
se plaindre du nombre croissant des colporteurs et
vendeurs de rues, des troubles qui se produisaient
devant les boutiques ayant pignon sur rue, et l'apparition
de nouvelles boutiques dans beaucoup de petits bourgs.
Les commerçants installés tentèrent en vain de se
débarrasser des nouveaux venus.
S'il faut que ces pays obtiennent jamais un système
juridique cohérent, la loi officielle doit se faire
à la réalité d'une aspiration massive des Extralégaux
à une extension des droits de propriété.
A
Paris, la bataille juridique entre les tailleurs et
les fripiers dura plus de 300 ans. En Angleterre,
l'importation des indiennes, tissus de coton
imprimé, fut interdite en 1700 pour protéger l'industrie
anglaise de la laine. Mais les fabricants anglais
eurent tôt fait de produire les leurs propres, s'arrangeant
pour trouver des exceptions et des vides dans la loi.
Une manière de contourner l'interdiction d'imprimer
le tissu de coton était d'employer des futaines
des calicots anglais faits avec une chaîne de lin.
L'Espagne aussi punissait ses entrepreneurs extralégaux.
En 1549, l'Empereur Charles Quint [qui régnait en Espagne
sous le nom de Charles 1er] promulgua 25
ordonnances visant les entreprises extralégales. Une
loi demandait aux autorités de mutiler les échantillons
de tissu en coupant la marque du fabricant, de sorte
que les acheteurs puissent voir qu'ils étaient en
train d'acheter des produits extralégaux.
La
répression étatique des extralégaux était coutumière,
cruelle et, en France, meurtrière. Au milieu du XVIIIème
siècle, les lois leur interdisant de fabriquer, d'importer
et de vendre des indiennes prévoyaient des
peines allant de l'emprisonnement et de l'esclavage
à la peine de mort. Les extralégaux demeurèrent indomptés.
Heckscher estime qu'au cours d'une période de dix
ans en ce même XVIIIème siècle, le Français
avaient mis à mort plus de 16 000 contrebandiers et
fabricants clandestins pour la fabrication et la vente
d'indiennes au mépris de leurs lois. Un nombre
encore plus grand était condamné aux galères. Dans
la seule ville de Valence, on avait pendu 77 entrepreneurs
extralégaux, roué 58 autres, and 631 se retrouvèrent
sur les bancs de nage.
Si
les autorités avaient persécuté à ce point les extralégaux,
ce n'était pas seulement parce qu'elles voulaient
protéger les entreprises en place, mais aussi parce
que des imprimés multicolores rendaient plus difficile
de percevoir les taxes. Alors qu'il était facile d'identifier
les fabricants de textiles unicolores, et vérifier
ainsi s'ils avaient payé toutes "leurs" taxes, les
indiennes pouvaient se faire dans une grande variété
de couleurs, ce qui rendait beaucoup plus difficile
d'identifier leur origine.
Les
hommes de l'Etat se reposaient lourdement sur les
corporations dont le rôle principal était de contrôler
l'accès à la production légale pour les aider à identifier
ceux qui méprisaient leurs lois. Cependant, en rendant
leurs lois plus cruelles au lieu de les adapter pour
admettre les fabricants illégaux, les autorités ne
parvenaient qu'à pousser les entrepreneurs à s'installer
dans les faubourgs. Lorsqu'en Angleterre le Statute
of Artificers and Apprentices de 1563 fixa les
taux de salaires pour les ouvriers et exigea qu'ils
fussent ajustés chaque année suivant le prix des denrées
de base, un grand nombre des premiers extralégaux
transférèrent leur activité dans des villes excentrées
ou établirent de nouveaux faubourgs où la surveillance
étatique était moins stricte et les réglementations
plus souples voire simplement inapplicables. En se
retirant dans les faubourgs, les extralégaux pouvaient
aussi se soustraire à l'oeil vigilant des corporations,
dont la juridiction ne dépassait pas la circonférence
des villes.
Finalement,
la concurrence extralégale s'accrut à tel point que
les propriétaires d'entreprises officielles n'avaient
pas d'autre choix que de sous-traiter une partie de
leur production aux ateliers des faubourgs, rétrécissant
la base d'imposition et faisant monter ses taux. Un
cercle vicieux était à l'oeuvre : les taxes élevées
exacerbaient le chômage et la tension sociale, induisant
une migration toujours plus forte vers les faubourgs,
et développant toujours davantage la sous-traitance
auprès des fabricants qui méprisaient la loi. Certains
de ces derniers s'en sortirent si bien qu'ils purent
se permettre d'entrer dans la production légale non
sans payer leur part en pots-de-vin.
Les
corporations se défendaient agressivement. Sous les
Tudors, de nombreuses lois anglaises interdirent les
ateliers et services dans les banlieues. Cependant,
le simple nombre des extralégaux et leur adresse à
éviter la détection rendirent vains leurs efforts.
Parmi les échecs les plus notables on compte la Guilde
des Chapeliers et Fabricants de Couvre-lits de
Norwich qui, après une longue et célèbre campagne
contre les entrepreneurs extralégaux, fut incapable
d'imposer son "droit" légal exclusif de produire.
La concurrence avait fait chanceler les corporations.
L'effondrement de l'ordre ancien
Les Etats européens furent progressivement
forcés de battre en retraite face à la croissance
de l'extra-légalité, exactement comme les Etats le
font aujourd'hui dans les pays en développement et
anciennement communistes. Dans son incapacité à empêcher
le développement de centres extralégaux, le roi Gustave-Adolphe
de Suède visita chacune des installations, lui donnant
sa bénédiction pour maintenir une apparence de contrôle
étatique. En Angleterre, l'Etat fut forcé de reconnaître
que c'était principalement dans les villes où il n'y
avait pas de corporations et autres restrictions légales
que les nouvelles industries se développaient ; en
fait, les extralégaux avaient créé leurs propres bourgs
et faubourgs pour échapper au contrôle des hommes
de l'Etat et des corporations.
En
outre, les activités extralégales étaient plus efficaces
et réussissaient mieux. On reconnaissait partout que
si l'industrie du coton s'était tellement développée,
c'est parce qu'elle n'était pas réglementée aussi
strictement que celle de la laine. Les gens se rendirent
vite compte que les implantations extralégales produisaient
de meilleurs biens et de meilleurs services que leurs
concurrents à l'intérieur de leurs cloches de verre.
Le
nombre, la persistance et le succès des extralégaux
commençaient à miner les fondations mêmes de l'ordre
mercantiliste. Tout succès qui leur advenait était
aussi une victoire sur l'Etat, et ils devaient forcément
considérer les autorités comme des ennemis personnels.
Dans les pays où l'Etat proscrivait et persécutait
les entrepreneurs extralégaux au lieu d'adapter le
système pour lui permettre de coopter leur entreprise,
non seulement le progrès économique en était retardé,
mais le mécontentement croissait et débordait sur
des actes violents. Les manifestations les plus connues
ont été les Révolutions française et russe.
Les
pays qui s'étaient rapidement adaptés, en revanche,
avaient opéré une transition relativement pacifique
vers une économie de marché. Lorsque les dirigeants
éclairés se rendirent compte qu'un secteur extralégal
en bon état de marche était socialement, politiquement
et économiquement préférable à toujours plus d'immigrés
au chômage, les pouvoirs constitués cessèrent de soutenir
les corporations. le résultat, en Angleterre, fut
qu'il y eut de moins en moins de personnes pour s'y
enrôler, ce qui ouvrait la voie à l'étape suivante,
où l'Etat allait radicalement changer la manière dont
les affaires se faisaient.
Le pouvoir de l'Etat déclina lui aussi. Un système
juridique aussi rigide que celui qui précédait la
révolution industrielle était condamné à pourrir de
corruption. La plupart des inspecteurs de la production,
qu'ils appartinssent aux corporations ou fussent nommés
par l'Etat, étaient sans cesse accusés de corruption
ou de négligence situation que l'on attribuait au
manque de respect des citoyens pour la loi.
Même
les parlementaires, qui vers la fin du XVIIème
siècle avaient le pouvoir d'autoriser la constitution
des sociétés, étaient connus pour recevoir des pots-de-vin
en échange de faveurs spéciales. les autorités locales
étaient pires. En 1601, un Président de la Chambre
des Communes décrivait un juge de paix comme "une
créature vivante qui pour une demi-douzaine de poulets
s'assiéra sur une bonne douzaine de dispositions pénales".
Les
officiels tentaient d'expliquer les échecs de la loi
non par son caractère injustifié mais par l'insuffisance
de la répression. Mais les juges de paix des faubourgs
n'avaient guère d'intérêt à imposer des lois qui avaient
été écrites dans les villes, et qui étaient inacceptables
pour ceux qui relevaient de leur juridiction. Vers
la fin du XVIIIème siècle, c'est l'ensemble
de l'appareil judiciaire qui était affaibli et qui,
dans certains pays, était complètement corrompu.
A
une époque où les hommes de l'Etat contrôlaient absolument
tout, c'est dans l'Etat que les gens plaçaient toutes
leurs attentes matérielles. Cela engendrait un schéma
typique du pré-capitalisme : lorsque les salaires
montaient plus vite que le prix des denrées, les commerçants
demandaient des salaires maximum, lorsque c'était
le prix de la nourriture qui montait plus vite que
les salaires, c'étaient les ouvriers qui exigeaient
un salaire minimum et un contrôle sur le prix des
denrées. Les prix, les revenus et les salaires étaient
fixés par la pression et l'action politique, situation
qui décourageait la production industrielle et agricole
de même que l'embauche. Ce n'étaient pas les prix
maximum ou minimum, qui pouvaient résoudre les problèmes
chroniques de pénurie et de chômage !
Au
milieu de ces crises économiques et de cette agitation
sociale, les plus forts, ceux qui avaient le plus
confiance en eux-mêmes, choisissaient d'émigrer ou
de se joindre aux mouvements révolutionnaires. Entre
le XVIIème et le XIXème siècles,
ce sont des centaines de milliers d'Italiens, d'Espagnols,
de Français et autres Européens qui émigrèrent vers
d'autres pays à la recherche d'un avenir meilleur.
En France, la persécution des Huguenots et des extralégaux
du secteur textile poussa de nombreux entrepreneurs
et travailleurs qualifiés à partir, principalement
vers l'Angleterre et la Hollande, où eux-mêmes comme
leurs hôtes s'arrangèrent pour prospérer.
Finalement — Au bout de 300 ans
Alors que des réglementations mal construites
étouffaient l'entreprise officielle et que les extralégaux
bafouaient ouvertement la loi et exprimaient leur
insatisfaction de se voir refoulés vers les marges,
la scène était prête à recevoir des hommes politiques
qui s'adapteraient aux faits du terrain. La loi s'était
fossilisée à peu près au même rythme que les implantations
migratoires encerclaient les cités. Et à mesure que
les colporteurs, les mendiants et les voleurs envahissaient
les rues, que les produits fabriqués au mépris de
la loi inondaient les marchés, la corruption des officiels
devint omniprésente, la violence saisit la société
civile.
Alors,
au XIXème siècles et au début du XXème,
dans la plupart des pays d'Europe occidentale, la
législation commença à s'adapter aux besoins des gens
du commun, y compris à leurs attentes concernant les
Droits de propriété. Les Européens avaient alors compris
qu'il était impossible de gérer la révolution industrielle
et la présence d'une extra-légalité massive par des
ajustements opportunistes au coup par coup. Les hommes
politiques avaient enfin compris que le problème ne
venait pas de ces gens, qu'il venait de la loi, qui
empêchaient tout le monde de devenir plus utile à
la société
Quoique
la description de la société pré-capitaliste et les
circonstances de son déclin soient tout à fait semblables
dans la plupart des pays européens, le résultat n'a
pas toujours été le même. Les pays qui avaient fait
l'effort d'intégrer l'entreprise extralégale ont prospéré
plus rapidement que ceux qui résistaient au changement.
En facilitant l'accès à la propriété officielle, en
réduisant les obstacles engendrés par une réglementation
dépassée et en permettant aux contrats sociaux locaux
d'influencer la production du droit, les hommes politiques
européens éliminèrent les contradictions de leurs
systèmes juridico-économiques et laissèrent leur pays
porter la révolution industrielle vers de nouveaux
sommets.
Le
passé de l'Europe ressemble fortement au présent des
pays en développement et anciennement communistes.
Le problème fondamental n'est pas que des gens envahissent
et encombrent les villes, que les services publics
ne sont pas à la hauteur, que des enfants en haillons
mendient dans les villes, ou même que les avantages
des programmes de réformes macroéconomique n'atteignent
jamais la majorité. Une bonne partie de ces difficultés
a existé en Europe (et aussi aux Etats-Unis) et on
a fini par les surmonter. Le vrai problème est que
nous n'avons toujours pas reconnu que ces difficultés
représentent un changement fondamental dans les attentes
des pauvres qui pénètrent dans les villes et y créent
des contrats sociaux en-dehors de la loi , ils imposent
une redistribution majeure du pouvoir. Une fois que
les Etats des pays en développement et anciennement
communistes auront compris cela, ils pourront commencer
à se laisser porter par la vague au lieu qu'elle les
engloutisse.
Traduit
par François Guillaumat
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