ATTAC : Publicité mensongère [1]

Florin Aftalion [2]

 
 

 

"Les taux de change entre les devises étant dérégulés, le dollar peut être plus cher à Tokyo qu'à New York. Par ailleurs, la circulation des capitaux étant libre, un spéculateur peut en profiter pour acheter de grosses quantités de dollars aux Etats Unis et les revendre plus cher au Japon. Enfin, grâce aux moyens informatiques, il peut recommencer cette opération plusieurs centaines de fois dans une même journée et dégager d'énormes bénéfices."

Voilà ce que dit un tract signé par le Comité ATTAC Paris Centre et ATTAC siège pour justifier la mise en place de la taxe Tobin. De tels "exemples" doivent être convaincants puisqu'une majorité de députés français est favorable à l'initiative d'ATTAC.

Pourtant, ils ne correspondent en rien à la réalité. Voici pourquoi : le marché des changes est formé par des centaines ou des milliers de "traders" (ou cambistes) travaillant dans la plupart des grandes places financières et regroupés dans des "salles de marché" appartenant souvent à des banques. Ces traders exécutent les ordres venant d'entreprises qui, à la suite d'opérations industrielles ou commerciales, doivent acheter ou vendre des devises. Ils opèrent également avec les traders d'autres institutions financières par téléphone ou liaisons informatiques afin d'ajuster leurs positions. En effet, lorsqu'un cambiste estime, par exemple, détenir un excédant des livres, il doit le vendre. Pour cela il appelle un trader dans une autre institution et lui demande une cotation. La contrepartie sollicitée répond toujours (sous peine, si elle ne le fait pas, de se voir exclue du marché) en indiquant deux nombres. L'un correspondant au cours auquel elle achète des livres et l'autre à celui auquel elle les vend (contre dollars). Fort de ces informations, le premier cambiste peut décider d'acheter ou de vendre des livres à la contrepartie (qui ne peut refuser la transaction sous peine, là encore, de se voir exclue du marché). Deux jours ouvrables plus tard notre cambiste disposera des livres achetées dans son compte dans une banque britannique et aura transféré des dollars vers le compte que la contrepartie lui aura désigné dans une banque américaine.

Pour un opérateur, le grand avantage du marché des changes interbancaire que je viens de décrire est sa liquidité. Elle permet l'achat ou la vente de montants pouvant aller jusqu'à des centaines de millions de dollars en quelques minutes et à un coût minime. Ce coût apparaît dans la différence entre les prix d'achat et de vente qui sont c™tés (quelques dix millièmes du cours !). Le désavantage lié à cette liquidité est l'obligation dans laquelle se trouve tout opérateur d'exécuter des opérations même lorsqu'il n'a pas envie de modifier les montants de devises qu'il détient (les "positions" mentionnées plus haut) ou qu'il ne possède pas les devises qu'il doit livrer. Dans un cas comme dans l'autre il est obligé, une fois effectuée une opération, de se tourner vers le marché pour effectuer l'opération inverse (vendre ce qu'il a acheté et acheter ce qu'il a vendu). Mais, en général, la contrepartie qu'il trouve a le même problème que lui. Elle doit à son tour "ajuster ses positions". Une cascade d'opérations a ainsi lieu jusqu'à ce que finalement un opérateur soit satisfait de ses nouvelles positions.

 

Comment gagner de l'argent sur le marché des changes ?

Acheter des dollars à New York pour les revendre plus cher à Tokyo était possible dans les années 1920 lorsqu'il fallait un quart d'heure ou plus pour obtenir une ligne téléphonique entre les deux capitales. Aujourd'hui une telle opération d'arbitrage (et non de spéculation) est rigoureusement impossible tant l'information circule rapidement. Il reste la véritable spéculation. Acheter une devise en espérant qu'elle va s'apprécier. Mais ne perdons pas de vue que si la devise s'apprécie effectivement, la contrepartie qui l'aura vendue essuiera, elle, une perte.

Apprenons donc aux ignares d'ATTAC que l'opération qu'il décrivent dans leur tract ne ressemble en rien à ce qui se passe dans la réalité où il est impossible de gagner systématiquement de l'argent sur le marché des changes. D'ailleurs, s'il était possible à une banque de gagner autant d'argent en spéculant, pourquoi ATTAC et ses experts financiers n'en créeraient-ils pas une, ses énormes bénéfices pouvant être donnée aux pays pauvres que cette association voudrait aider ?

Une taxe Tobin de 0,1% (taux que propose ATTAC) ne peut donc décourager une "spéculation" qui n'existe pas. En revanche, elle enchérirait considérablement les coûts des opérations de change, bien réelles, des importateurs et des exportateurs. D'après la Banque des Règlements Internationaux [3] le montant quotidien des transactions sur le marché des changes est de 1.174 milliards de dollars dont 179 milliards pour des opérations avec le secteur non bancaire. Il semble donc bien que chaque dollar échangé pour des raisons commerciales entraîne, en moyenne, entre 6 à 7 échanges de un dollar dont la finalité est l'ajustement des positions. Si la taxe était payée à chaque opération la note qui serait payée par l'opérateur commercial pourrait s'approcher du total extravagant de 1% de ses transactions. Une bonne manière de décourager le commerce international ! Remarquons que si les banques ne réajustaient pas leurs positions afin de diminuer les taxes, elle prendraient des risques qu'elles devraient également faire payer à leurs clients industriels ou commerciaux. Le résultat ne serait probablement pas meilleur pour les échanges internationaux.

Dans son tract, ATTAC ajoute d'autres justifications pour l'imposition d'une taxe Tobin (comme par exemple empêcher la survenue de crises des changes comme celles de septembre 1992 ou juillet 1993 en Europe ou de l'été 1997 dans le sud-est asiatique). Elles ne sont pas mieux fondées que celle qui vise à empêcher la prétendue "spéculation" des banques.

Si une firme commerciale se rendait coupable de tromperies de la taille de celles commises par ATTAC elle serait poursuivie en justice. Pourquoi la publicité mensongère en politique est-elle tolérée ?

 

Notes

[1] Article paru dans Les Echos.

[2] Professeur à l'ESSEC

[3] Enquête du mois d'avril 2001.