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Introduction
L’un
des rares développements vraiment bénéfiques
de la fin du 20ème siècle fut la
chute du marxisme et le déclin du dessein
socialiste. Au fur et à mesure que la signification
de ces événements commence à
être apprécié, l’importance
du libéralisme devient de plus en plus
évidente. L’époque où le
libéralisme pouvait être rejeté
comme l’idéologie de la bourgeoisie montante,
est depuis longtemps révolue. En réalité,
le libéralisme est la philosophie qui a
formé notre civilisation, et qui, à
son tour, a été façonnée
et conditionnée par celle-ci, comme le
catholicisme fut façonné et conditionné
par le Moyen-Age. Pierre Manent a sans doute raison
lorsqu’il écrit à propos du libéralisme
qu’il " constitue le courant premier
et principal et pour ainsi dire la base continue
de la politique moderne, celle de l’Europe et
de l’Occident depuis environ trois siècles "(1).
Bref, le libéralisme est la philosophie
politique caractéristique de l’homme occidental.
Ainsi, si nous voulons comprendre l’histoire et
le monde contemporains, il convient de bien saisir
le sens du libéralisme. Maintenant qu’a
été enfin rompu le charme du marxisme
sur les intellectuels occidentaux, nous pouvons
peut-être espérer voir un changement
d’orientation dans les travaux universitaires.
Du moins, nous pouvons nourrir l’espoir que l’évolution
du libéralisme attirera autant l’attention
des intellectuels que les rêves stériles
du socialisme ; et que, avec le temps, Frédéric
Bastiat sera étudié aussi assidûment
qu’Antonio Gramsci, et les idées de Madame
de Staël autant que celles de Rosa Luxemburg.
Certes,
le libéralisme a fait l’objet de nombre
de définitions différentes et souvent
contradictoires. Celle que j’emploierai ici satisfait
à la condition avancée par Antony
de Jasay. Comme l’a dit ce dernier, il nous faut
pour comprendre le libéralisme l’appréhender
comme " une doctrine politique distincte
que nous pouvons séparer des autres "(2).
Dans la plupart des discussions aujourd’hui, il
est pratiquement impossible de distinguer le libéralisme
de la social-démocratie. L’on y parle beaucoup
de " l’épanouissement "
et de " l’autonomie "
de l’individu, censés justifier le financement
public d’un nombre infini d’interventions étatiques,
ainsi que, de plus en plus, d’une campagne conduite
par l’Etat pour transformer les valeurs et les
institutions fondamentales de la société
civile. Mais, une telle approche revient à
supprimer la frontière entre le libéralisme
et la doctrine d’un Etat-providence tendant à
l’expansion infinie.
Pourtant,
le libéralisme est né comme une
protestation systématique contre
le pouvoir de l’Etat, et il est resté fidèle
à ses origines pendant la plus grande partie
de son histoire. A la fois pour la clarté
de la pensée et pour la cohérence
conceptuelle, je propose de désigner les
politiques sociales-démocrates sous leur
vrai nom, à savoir la social-démocratie.
Par
libéralisme, j’entendrai la doctrine qui
soutient que la société civile -
l’ordre social hors de l’Etat - s’ " auto-gouverne "
dans le cadre de droits individuels définis
très largement(3). L’esprit
de ce libéralisme - et la théorie
sociale qui le sous-tend - a été
résumé dans le slogan des auteurs
français du 18ème siècle
: Laissez-faire, laissez-passer : le monde
va de lui-même.
Jusqu’à
une époque récente, notre compréhension
du développement historique du libéralisme
était biaisée. Trop souvent, il
a été conçu comme un phénomène
largement anglo-saxon. Certains - principalement
les Britanniques et les Américains - ont
chéri ce point de vue et en sont fiers.
D’autres - essentiellement les Européens
du continent - ont souvent invoqué cette
généalogie supposée comme
un argument contre la doctrine libérale
; ils ont regardé le libéralisme
d’un oeil méfiant, comme un phénomène
étranger à leurs propres traditions
nationales. Nous savons désormais que cette
fixation sur les racines prétendument anglo-saxonnes
du libéralisme était entièrement
erronée.
Le
" miracle européen "
La
culture qui donne naissance au libéralisme
fut la civilisation distinctive de l’Europe, plus
précisément de la chrétienté
occidentale, c’est-à-dire cette Europe
qui était, à un moment ou à
un autre, en communication avec l’Evêque
de Rome. Avec le temps, cette Europe a acquis
certaines caractéristiques qui l’ont séparée
de toutes les autres grandes civilisations de
l’humanité. Ces caractéristiques
ont été explorées par différents
chercheurs ces dernières années,
entre autres David Landes, Jean Baechler, Eric
Jones, et Douglass North(4).
Leur intérêt s’est porté en
premier lieu sur le cadre institutionnel et idéologique
du " miracle européen ",
pour expliquer l’apparition d’un ordre économique
qui pour la première fois dans l’histoire
humaine a engendré une croissance économique
soutenue par habitant. Nathanial Rosenberg et
E. L. Birdzell ont exprimé ce fait d’une
manière succincte dans le titre de l’ouvrage
How the West Grew Rich.
Dans
un certain sens, le résultat de cette littérature
a confirmé la célèbre phrase
de Madame de Staël : en Europe, disait-elle
" c’est la liberté qui est
ancienne, et le despotisme qui est moderne "(5).
A la source du développement qui a généré
la croissance économique, ainsi que la
science, voire le monde moderne, se trouve cet
ensemble particulier d’institutions et de valeurs
qui ont évolué en Europe au cours
des siècles, à partir du Moyen-Age.
Qu’est-ce qui a produit cet ensemble ? Les chercheurs
cités plus haut ont focalisé leur
attention sur le fait que l’Europe était
une mosaïque de juridictions divisées
et concurrentes, où, après la chute
de Rome, aucun pouvoir politique central n’était
capable d’imposer sa volonté. Comme le
dit Jean Baechler : le grand " non-événement "
qui a dominé le destin de l’Europe fut
l’absence d’un empire hégémonique(6).
C’est
cette Europe radicalement décentralisée
qui a produit les parlements, les diètes
et les Etats-Généraux. Elle a engendré
les chartes - non seulement la célèbre
Magna-Carta des Anglais, mais aussi, par exemple,
la Joyeuse Entrée du Brabant, et bien d’autres.
Elle a produit les " villes libres "
d’Italie et des Pays-Bas, de France et d’Allemagne
; et elle a développé le concept
de droit naturel, ainsi que le principe selon
lequel même le Prince n’est pas au-dessus
de la loi - une doctrine enracinée dans
les universités, d’Oxford à Paris,
jusqu’à l’Université Jagellonnienne
de Cracovie.
Cette
Europe était différente du reste
du monde et, avec le temps, lorsqu’elle est partie
à la découverte de celui-ci, elle
a appris en quoi elle était différente.
Un ouvrage publié par un Français,
François Bernier, dans les années
1670, Voyage dans les Etats du Grand Mogol
est très instructif à cet égard(7).
Bernier étudia la médecine à
Montpellier et voyagea en Proche-Orient pour arriver
en Inde où il passa dix ans. En tant que
médecin, il eut une position honorée
dans l’entourage de certains puissants Indiens.
Bernier n’était pas un colonisateur : il
avait une profonde sympathie pour les habitants
de l’Inde et leurs mœurs, au point de se sentir
lui-même " indianisé ".
A son retour en France, Bernier publia ses observations
dans l’ouvrage cité, qui, beaucoup plus
tard, servit à fonder la théorie
marxiste du " mode de production
asiatique ".
En
Orient, écrit Bernier, les fonctionnaires
" ont une autorité comme absolue
sur les paysans et même encore fort grande
sur les artisans et marchands des villes, bourgades
et villages... [ainsi le peuple] ne trouve point
de meilleur remède que de cacher et enfouir
leur argent bien secrètement et bien profondément
en terre, sortant ainsi hors du commerce ordinaire
des hommes... ". Les gouvernements
font montre de " leur aveugle ambition...
d’être plus absolus que ne permettent les
lois de Dieu et de la Nature... ".
Bernier
note la grande misère et l’ignorance du
peuple, l’absence de toute institution d’éducation
et de culture. En résumant ses expériences,
il écrit qu’il a découvert que :
" ôter
cette propriété des terres entre
les particuliers, ce serait en même
temps introduire, comme par une suite infaillible,
la tyrannie, l’esclavage, l’injustice, la
gueuserie, la barbarie, rendre les terres
incultes, en faire des déserts, ouvrir
le grand chemin à la ruine et à
la destruction du genre humain, à la
ruine même des rois et des Etats ; et
qu’au contraire, ce mien et ce tien, avec
cette espérance qu’un chacun a qu’il
travaille pour un bien permanent qui est à
lui et qui sera pour ses enfants, c’est le
principal fondement de ce qu’il y a de beau
et de bon dans le monde ... "
Ce
passage apparaît encore plus significatif
si l’on sait qu’il figure qu’il figure dans une
lettre à Monseigneur Colbert, ministre
de Louis XIV, praticien exemplaire de l’absolutisme
monarchique en Europe.
Vers
le milieu du siècle suivant, le besoin
d’assurer une protection institutionnelle aux
droits de propriété, condition de
la croissance économique, était
devenu un lieu commun. Montesquieu l’exprime dans
De l’esprit des lois : " En
un mot, une plus grande certitude de sa propriété,
que l’on croit avoir dans ces Etats, fait tout
entreprendre ; et, parce qu’on doit être
sûr de ce que l’on a acquis, on ose l’exposer
pour acquérir davantage... "
(8). 150 ans après les
voyages de Bernier en Orient, un autre voyageur
français fît des observations similaires,
lors d’une visite en Russie tsarine. Le marquis
de Custine y fut impressionné par l’énorme
différence qui caractérisait l’état
de la reconnaissance des droits de propriété
entre la France et la Russie. Il lui apparut évident
que c’était l’absence de droits de propriété
reconnus qui conduisait à la misère
de tous, sauf d’une toute petite élite
de la société(9).
Ainsi,
le libéralisme a trouvé une terre
fertile dans la culture particulière de
l’Europe, grâce à ses limitations
institutionnelles du pouvoir du centre et à
l’engagement en faveur de la propriété
privée qui était enraciné
dans la vie quotidienne de la population.
Les
débuts de la pensée économique
Si
nous prenons la partie la mieux développée
de la doctrine libérale, à savoir
le libéralisme économique et l’économie
politique libérale, nous savons aujourd’hui
qu’ils ne furent pas l’invention d’Adam Smith.
Les racines se situent plutôt dans la pensée
d’un certain nombre de clercs italiens, portugais
et surtout espagnols du début de la Modernité,
à partir de la fin du 15ème siècle,
parfois regroupés, à tort, sous
le nom collectif d’Ecole de Salamanque. Ces auteurs
ont développé la théorie
de l’utilité subjective comme fondement
de l’action économique et de l’échange,
de la propriété privée et
du marché en tant qu’institutions fondamentales
de la vie économique(10).
L’approche
conventionnelle qui souligne la prééminence
des Britanniques ne manque pas de critiques. Celui
qui a présenté la critique la plus
récente, la plus convaincante, et probablement
la plus cinglante fut sans doute feu Murray Rothbard.
Dans sa monumentale histoire de la pensée
économique, malheureusement restée
inachevée, Rothbard critique la version
communément admise, selon laquelle l’histoire
économique aurait commencé avec
Adam Smith - dont la " réputation
quasiment cache le soleil " - ,
puis triomphalement continué avec Malthus,
Ricardo, Mill et Marshall, pour atteindre son
point culminant avec l’incomparable grandeur de
J. M. Keynes. Rothbard maintient que cette focalisation
quasi-exclusive sur les auteurs britanniques conduit
à oublier la tradition continentale pourtant
plus riche, représentée par les
derniers scolastiques, d’importants auteurs italiens
du 18ème siècle et, surtout, par
l’école française de Cantillon,
Turgot, J.B. Say et Frédéric Bastiat.
D’après Rothbard , ils furent les géniaux
précurseurs des économistes de l’école
autrichienne(11).
Le
grand Turgot est en effet l’un des personnages
préférés de Rothbard. Pour
illustrer le niveau auquel la science économique
française était parvenue au milieu
du 18ème siècle, citons un passage
de Turgot qui déclare que la vie économique
doit être laissée " au
cours de la nature... sans prétendre la
diriger " :
" parce
que, pour le diriger sans le déranger
et sans nuire à soi-même, il
faudrait pouvoir suivre toutes les variations
des besoins, des intérêts, de
l’industrie des hommes; il faudrait connaître
dans un détail qu’il est physiquement
impossible de se procurer, et sur lequel le
gouvernement le plus habile, le plus actif,
le plus détailleur, risquera toujours
de se tromper au moins de la moitié…Si
l’on avait sur tous ces détails cette
multitude de connaissances qu’il est impossible
de rassembler, le résultat en serait
de laisser aller les choses précisement
comme elles vont toutes seules, par la seule
action des intérêts des hommes
qu’anime la balance d’une concurrence libre. "(12)
Ce
texte représente quasiment un condensé
de l’argument de Hayek sur l’impossibilité
de tout calcul économique dans un système
économique socialiste.
Ce
qui est particulièrement remarquable dans
la tradition française est le rejet, du
début jusqu’à la fin, de la théorie
du travail comme fondement de la valeur - cette
fallacieuse approche qui a suscité tant
de confusion et crée tant problèmes
pour le développement de la science économique
en Grande-Bretagne jusqu’à la révolution
marginaliste de 1870. La science économique
française a toujours été
fermement fondée sur la théorie
subjective de la valeur. De même, on y soulignait
particulièrement le rôle de l’entrepreneur
et de ses initiatives. Ceci était lié
à l’ " optimisme "
fondamental de la pensée économique
française. A la différence des penseurs
britanniques de l’école de Ricardo, les
Français ne s’intéressaient pas
tant à la " distribution "
de la richesse qu’aux conditions de sa création
indéfinie. Les Français cherchaient
la solution à la " question
sociale " dans l’expansion continue
des opportunités, engendrée par
le système de propriété privée
et le libre-échange. Ma thèse est
que l’importance des auteurs anglo-saxons pour
l’histoire de la pensée libérale
a été le plus souvent exagérée,
alors que les contributions des penseurs français
-souvent très pertinentes par rapport aux
problèmes contemporains - ont été
soit minorées, soit entièrement
négligées.
Le
vrai et le faux individualisme selon Hayek
Lorsque
nous nous apprêtons à étudier
le libéralisme français, nous trouvons
malheureusement que certains écrits de
F.A. Hayek ont introduit un élément
de grande confusion, en particulier son essai
influent " Individualism : True and
False "(13).
Dans
ce travail plutôt surprenant, Hayek tente
de distinguer deux traditions de l’individualisme
(ou du libéralisme). La première,
un courant de pensée essentiellement britannique
et empirique, représenterait le libéralisme
authentique, d’après Hayek ; la seconde,
française (et continentale) ne serait pas
du tout une tradition libérale. Il s’agirait
plutôt d’une déviation rationaliste
qui conduirait " inévitablement "
au collectivisme. Ceci découle, selon Hayek,
des théories sociales sous-jacentes aux
deux doctrines. Alors que dans la première
les institutions sociales trouvent leur origine
et se développent de manière
" spontanée ",
dans la seconde elles sont le produit d’un " dessein
ou d’une ambition " humaine délibérée.
Il
est décourageant de noter que la théorie
de Hayek est devenue si influente, car les problèmes
qu’elle pose sont légion. D’abord, quels
sont les penseurs supposés des écoles
respectives ? Parmi ceux mentionnés dans
le premier groupe l’on retrouve Mandeville, Hume,
Smith, Burke et en particulier, au 19ème
siècle, Tocqueville et Acton. Cependant,
à un moment Hayek déclare que son
développement moderne a débuté
avec John Locke(14).
Les
partisans français du " pseudo-individualisme
rationaliste " mentionnés
sont les physiocrates, les encyclopédistes,
Rousseau, et Henri de Saint-Simon (toute l’école
des auteurs français descendrait en fin
de compte de Descartes). Pourtant, à part
les physiocrates, aucun de ces derniers (15)n’apparaît
normalement dans l’histoire du libéralisme.
Rousseau était au mieux un démocrate,
et Saint-Simon faisait partie des premiers socialistes.
John
Locke pose un problème particulier pour
l’approche d’Hayek. Que Hayek l’ait réalisé
est suggéré par le fait qu’il élimine
Locke de sa liste des bons libéraux britanniques
dans un traitement ultérieur du sujet(16).
Dans son approche de la philosophie politique,
Locke ne partageait pas le dédain pour
la raison humaine qui, selon Hayek, caractérise
le vrai individualisme. De plus, le point de départ
de Locke était le concept de droits naturels
à la vie, la liberté et à
la propriété. Cela semble avoir
de nombreux éléments en commun avec
l’approche rationaliste des physiocrates et d’autres
libéraux français(17).
Hayek indique quelques théoriciens du droit
naturel - tels que Priestly, Price, Paine et Jefferson
- dont il dit qu’ils " appartiennent
entièrement " à la
tradition rationaliste du libéralisme(18).
Rien ne prouve que ces penseurs considéraient
que les institutions sociales étaient " conçues "
par des législateurs omniscients(19).
Curieusement, c’est cette tradition qui,
selon Hayek, a fini par produire la " démocratie
totalitaire "(20).
La
distinction hayekienne entre le bon libéralisme
britannique et le mauvais libéralisme français
doit beaucoup à un auteur allemand du milieu
du 19ème siècle, Francis Lister,
qui émigra aux Etats-Unis pour devenir
professeur de sciences politiques(21).
Hayek
va jusqu’à parler de " l’absence
totale d’une tradition libérale véritable
en France "(22).
Mais, même à première vue,
le problème est beaucoup plus complexe
que le suggère la catégorisation
particulièrement frustre de Hayek. Permettez-moi
de mentionner au passage quelques points que Hayek
ne soulève pas. Si nous devions distinguer
un grand penseur du début de la Modernité
comme étant la source du scientisme et
du positivisme de l’ingénierie sociale,
ce ne serait guère Descartes. Le philosophe
britannique Francis Bacon serait un candidat beaucoup
plus plausible.
Le
déclin du libéralisme en Grande-Bretagne
fut provoqué non pas tant par des influences
" françaises "
que par des penseurs typiquement britanniques
tels Thomas Carlyle, John Ruskin et Charles Kingsley.
Par ailleurs, si l’effondrement soudain du libéralisme
économique chez les économistes
britanniques, en commençant par John Stuart
Mill, eut un effet désastreux sur les libéraux
du continent, c’est précisément
parce qu’ils étaient nombreux à
considérer la Grande-Bretagne comme le
phare de la liberté économique.
Enfin, Hayek lui-même écrit : " J’ai
parfois le sentiment que l’attribut le plus saillant
du libéralisme... est la notion que les
croyances morales concernant les comportements
qui n’interviennent pas dans la sphère
protégée d’autrui ne justifient
pas la coercition. " Or c’est
en France, grâce au Code Napoléon,
que l’égalité des religions fut
établie des dizaines d’années avant
qu’elle ne se " développe "
en Grande-Bretagne. Ce même Code Napoléon
a décriminalisé les actes sexuels
volontaires entre adultes 150 ans avant que le
Rapport Wolfenden sur l’homosexualité ne
commence à modifier les choses en Grande-Bretagne.
Si
l’analyse de Hayek était correcte, il serait
difficile d’expliquer pourquoi la tradition intellectuelle
libérale en France du 19ème jusqu’au
20ème siècle a toujours gardé
une pureté qui ne se retrouve dans aucun
autre pays. A titre d’exemple, le terme " libéralisme "
conserve en France le sens de ce que dans les
pays anglophones l’on doit aujourd’hui appeler
le " libéralisme classique ".
D’ailleurs, si une tradition libérale authentique
fait réellement défaut en France,
comment expliquer l’existence de l’une des plus
grandes oeuvres collectives du libéralisme
du 19ème siècle : les volumes du
Journal des Economistes ? Le Journal
des Economistes fut pendant un siècle
le fer de lance de l’idée du laissez-faire
en Europe, depuis sa fondation en 1841 jusqu’en
juin 1940, lorsqu’il dut subitement cesser sa
publication. Dans ce qui suit, j’essaierai de
présenter ce qui faisait la spécificité
du libéralisme français au 19ème
siècle, en soulignant la remarquable pertinence
de ses analyses sur un certain nombre de sujets
qui sont de nouveau tout à fait d’actualité
aujourd’hui.
La
place de Benjamin Constant
A
mon avis, Benjamin Constant est l’exemple type
non seulement du libéralisme français,
mais du libéralisme européen du
19ème siècle(23).
Personnellement, je considère que Constant
est un héros culturel. De mon point de
vue, sa grandeur réside dans ce qu’un admirateur
de l’époque résumait ainsi : Constant
aimait la liberté comme d’autres hommes
aiment le pouvoir. Mais c’était aussi un
grand théoricien et Emile Faguet exagérait
à peine lorsqu’il disait de Constant qu’il
" inventa le libéralisme "(24).
Heureusement, Constant est l’un des rares des
libéraux français du 19ème
siècle - avec Tocqueville - qui ne
sont pas tombés dans l’oubli. Isaiah Berlin,
le philosophe du pluralisme, a défendu
le rôle important joué par Constant,
en disant de lui qu’il était " le
plus éloquent de tous les partisans de
la liberté et de la sphère privée "(25).
Ces dernières années, Constant a
fait l’objet de nombreuses études réalisées
par des universitaires français, américains,
italiens et d’autres. Il a vécu la période
de la Révolution, du Premier Empire jusqu’à
la Restauration. Il est mort en 1870, ayant vécu
l’avènement de la " monarchie
bourgeoise " de Louis Philippe.
Ainsi, cet observateur brillant a personnellement
suivi la vie politique française pendant
les décennies qui, comme l’on a dit, furent
l’équivalent de siècles. Il vit
se succéder des régimes qui ont
tenté d’imposer leur volonté à
la nation pour ensuite disparaître. Avec
Constant apparaît cette attitude de méfiance
et de suspicion profonde à l’égard
du pouvoir d’Etat qui équivaut presque
à une haine de l’Etat tout court.
Une
leçon importante tirée par Constant
fut la distinction nette entre les idéaux
philosophiques en politique et la réalité
du pouvoir. Dans son Commentaire sur l’ouvrage
de Filangieri, il écrit :
Qui
ne croirait, en lisant tout ce que la loi
doit faire, qu’elle descend du ciel, pure
et infaillible sans avoir besoin de recourir
à des intermédiaires, dont les
erreurs la faussent, dont les calculs personnels
la défigurent, dont les vices la souillent
et la pervertissent…la loi est l’ouvrage des
hommes…[et] l’ouvrage ne mérite pas
plus de confiance que ses auteurs…une terminologie
abstraite et obscure a fait illusion aux publicistes.
L’on dirait qu’ils ont été dupes
des verbes impersonnels…Il faut, on doit,
on ne doit pas, ne se rapportent-ils pas à
des hommes ? On croirait qu’il s’agit d’une
espèce différente.
La
vie de Constant coïncide presque exactement
avec celle d’un autre penseur célèbre,
Jeremy Bentham. Constant rejetait l’utilitarisme
de Bentham comme fondement de la loi et entrevoyait
clairement les conséquences de cette approche
: " On peut trouver des motifs d’utilité
pour tous les commandements et pour toutes les
prohibitions... tout peut être utile, tout
peut être dangereux. La législation,
une fois autorisée à juger de ces
possibilités, n’a point de limites et ne
peut en avoir... " . Bref, l’utilitarisme
de Bentham et de ses disciples confère
aux autorités politiques, selon la formule
d’Antony de Jasay, " un permis de
bricoler à durée indéterminée".
On
pourrait s’étendre beaucoup plus longuement
sur les contributions de Constant à la
science politique. Mais le résultat le
plus important des nombreuses recherches récentes
qui lui ont été consacrées
est de voir dans Constant avant tout le philosophe
politique de la Modernité.
Quelle
est la caractéristique fondamentale du
monde moderne et quel est le système politique
qui lui est le mieux adapté ? L’expérience
de la Révolution conduisit Constant à
essayer de trouver une réponse à
cette question. La Révolution fut un produit
de la recherche de la liberté. Mais, d’après
Constant, elle portait en elle une déficience
fatale. On ne peut évacuer la Terreur comme
un simple accident de parcours. Elle ne fut pas
non plus, comme certains l’ont prétendu,
le produit d’un désir " excessif "
de liberté. Ce qui mena à tant de
malheurs durant la Révolution fut - selon
Constant – la quête d’un " mauvais
type " de liberté. Pendant
sa phase jacobine, les révolutionnaires
ont adopté l’idée de la liberté
ancienne pour l’appliquer, à tort, à
l’âge moderne.
L’analyse
par Constant de la polis ancienne est célèbre.
Son idée centrale devint le fondement des
deux grands essais de Lord Acton, " The
History of Liberty in Antiquity "
et " The History of Liberty in Christianity ".
Max Weber considérait ce qu’il appelait
" la brillante hypothèse de
Constant " comme le parfait exemple
de son concept " d’idéal-type "(26).
En résumé, d’après Constant,
la liberté ancienne était l’idéal
des républiques classiques de la Grèce
et de Rome et, à l’âge moderne, d’auteurs
comme Rousseau et Mably(27).
Elle définissait la liberté comme
l’exercice par les citoyens du pouvoir politique.
C’est une conception collective de la liberté
compatible avec - voire qui exigerait - la subordination
totale de l’individu à la communauté.
Alors que chaque citoyen serait soumis au Tout,
il aurait une part égale dans l’exercice
du pouvoir total sur les autres.
La
conception ancienne de la liberté s’enracinait
dans les sociétés de l’Antiquité,
un système d’esclavage et de guerres incessantes.
En revanche, la liberté au sens moderne
s’inscrit dans une société qui est
fondée sur la liberté du travail
et le commerce pacifique. Constant se demande
ce que " de nos jours un Anglais,
un Français, un habitant des Etats-Unis
de l’Amérique entendent par le mot de liberté
? ".
C’est
pour chacun le droit de n’être soumis
qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté,
ni détenu, ni mis à mort, ni
maltraité d’aucune manière,
par l’effet de la volonté arbitraire
d’un ou de plusieurs individus. C’est pour
chacun le droit de dire son opinion, de choisir
son industrie et l’exercer; de disposer de
sa propriété, d’en abuser même;
d’aller, de venir, sans en obtenir la permission,
et sans rendre compte des ses motifs ou de
ses démarches. C’est pour chacun, le
droit de se réunir à d’autres
individus, soit pour conférer sur ses
intérêts, soit pour professer
le culte que lui et ses associés préfèrent,
soit simplement pour remplir ses jours et
ses heures d’une manière plus conforme
à ses inclinations, à ses fantaisies.
Enfin, c’est le droit, pour chacun, d’influer
sur l’administration du gouvernement ...(28)
L’erreur
fatale de Rousseau et des jacobins fut d’essayer
de redonner vie à l’idéal ancien
en plein monde moderne. Comme le monde moderne
a entre temps produit une personnalité
humaine tout à fait différente -
ce que nous appelons " l’individu ",
un concept inconnu des anciens - le résultat
final ne pouvait être que catastrophique(29).
Le
projet jacobin n’a pas disparu avec les événements
de 1794 (la fin de Robespierre). En réalité,
l’objectif des mouvements totalitaires du 20ème
siècle fut de renouer avec la réalisation
d’une liberté collective et de créer
un type uniforme et collectif d’être humain
(l’homme soviétique, l’homme national-socialiste,
etc...). En tant que philosophe du pluralisme
irréductible, Constant fut, avant la lettre,
le premier grand opposant à toutes les
prétentions totalitaires.
Constant
fut aussi le premier grand penseur libéral
condamné à mener une bataille intellectuelle
sur deux fronts, une situation qui allait devenir
caractéristique du libéralisme,
du 19ème siècle jusqu’à nos
jours. Les ennemis de Constant étaient
d’un côté les jacobins et les descendants
socialistes de Jean-Jacques Rousseau (pour la
plupart), et de l’autre, les conservateurs théocratiques
tels que Maistre et Bonald.
En
ce qui concerne les conservateurs, ils tentaient
d’établir la notion chrétienne de
péché originel comme fondement théorique
d’un système de société reposant
sur un Etat fort chargé de contrôler
fermement les impulsions naturelles de l’homme.
Constant était prêt à accorder
une certaine place à la notion de corruption
naturelle de la nature humaine. Mais, comment
ceci pourrait-il suffire à justifier un
Etat autoritaire ? Les hommes politiques seraient-ils
le produit d’une conception immaculée ?
Constant écrit : " Il existe
une notion bizarre selon laquelle l’on prétend
que, parce que les hommes sont corrompus, il est
nécessaire d’accorder à certains
d’entre eux d’autant plus de pouvoir... au contraire,
il faut leur donner moins de pouvoir, c’est-à-dire,
il faut combiner les institutions avec doigté
et mettre en leur sein certains contrepoids contre
les vices et les faiblesses des hommes. "(30)
Alors
qu’avec les jacobins le pouvoir de l’Etat fut
utilisé pour produire une société
fondée sur des valeurs rousseauistes, les
conservateurs de la Restauration voulaient se
servir de ce pouvoir pour instiller des valeurs
théocratiques qui ne paraissaient pas moins
condamnables aux yeux de Constant : " si
je repousse les améliorations violentes
et forcées, je condamne également
le maintien, par le joug, de ce que la marche
des idées tend à améliorer
et à réformer insensiblement "(31).
Constant fut ainsi le premier à dégager
ce que devrait être une véritable
attitude libérale par rapport aux conflits
de valeurs et de culture qui marquent de plus
en plus le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui :
restez
fidèles à la justice, qui est
de toutes les époques; respectez la
liberté, qui prépare tous les
biens; consentez à ce que beaucoup
de choses se développent sans vous,
et confiez au passé sa propre défense,
à l’avenir son propre accomplissement
(32)
Les
conflits culturels doivent se régler de
la même manière que les guerres de
religion : l’Etat doit rester en dehors ;
laissons la société régler
ce genre de problèmes par elle-même.
La
recherche de rentes et la doctrine de la lutte
des classes
Le
deuxième domaine important dans lequel
les libéraux français ont développé
une pensée qui reste d’actualité,
fut leur analyse de ce qu’on appelle désormais
la recherche de rentes. A l’instar de l’Ecole
contemporaine du Public Choice, les libéraux
du 19ème siècle s’attachaient en
priorité à comprendre les origines
de la croissance de l’Etat moderne.
Le
concept de " recherche de rentes "
remonte assez loin : on le trouve déjà
dans les travaux des " Levellers "
anglais, chez Turgot et les physiocrates,
Adam Smith, Bentham, et James Mill. Au cours du
dernier tiers du 19ème siècle, la
notion est devenue un lieu commun chez les libéraux
allemands, où on la retrouve exprimée
en des termes étonnamment modernes. Mais
sa discussion la plus approfondie et la plus complète
figure dans le travail des libéraux français
du journal Le Censeur Européen (1819-1820)
: Charles Comte, Charles Dunoyer, Augustin Thierry,
et leurs disciples. Les analyses de cette école
de pensée ont donné naissance à
une grande théorie libérale de la
lutte des classes.
Cette
théorie " libérale "
de la lutte des classes a été presque
totalement oubliée.
Peu
d’économistes sont aussi célèbres
pour leur connaissance de l’histoire intellectuelle
moderne que Albert Hirschmann. Pourtant, Hirschmann
est visiblement perturbé lorsqu’il tombe
un jour sur une citation de Vilfredo Pareto qui
évoque très clairement le concept
de lutte des classes. Pour Hirschmann, " cela
sonne curieusement -peut-être sciemment-
comme Le Manifeste Communiste. "
Hirschmann ignorait que Pareto ne faisait que
reprendre, dans la terminologie habituelle, une
notion qui en fait avait été initiée
par des libéraux français du début
du 19ème siècle. Les économistes
libéraux italiens de l’époque étaient
très influencés par les Français,
de Fransceco Ferrara, qui ne tarissait pas d’éloges
pour Dunoyer et Bastiat, jusqu’à Pareto
qui fut un collaborateur régulier du
Journal des Economistes et qui écrivait
à Gustave de Molinari en lui donnant du
" Cher Maître ".
La
particularité de la conception française
de la lutte des classes était d’être
étroitement associée à la
notion de spoliation. Adolphe Blanqui était
le protégé de J.-B. Say et lui succéda
à la chaire d’économie politique
au Conservatoire des Arts et Métiers. Dans
ce qui est probablement la première histoire
de la pensée économique publiée
en 1837, Blanqui écrit :
Dans
toutes les révolutions, il n’y a jamais
eu que deux partis en présence: celui
des gens qui veulent vivre de leur travail
et celui des gens qui veulent vivre du travail
d’autrui …Patriciens et plébéiens,
esclaves et affranchis, guelfes et gibelins,
roses rouges et roses blanches, cavaliers
et têtes rondes, libéraux et
serviles, ne sont que des variétés
de la même espèce (34).
De
la bourgeoisie qui prit le pouvoir en France pendant
le régime " libéral "
de Louis Philippe, Tocqueville écrit :
" Elle
se logea dans toutes les places, augmenta
prodigieusement le nombre de celles-ci et
s’habitua à vivre presque autant du
Trésor public que de sa propre industrie. "
(35)
La
réflexion du groupe du Censeur Européen
était profondément influencée
par les écrits de la génération
précédente, pas seulement Constant,
mais plus particulièrement J.-B. Say et
Antoine Destutt de Tracy, dont on commençe
à reconnaître qu’ils ont joué
un rôle important dans l’élaboration
du concept de recherche de rentes(36).
Il
a été remarqué, par exemple,
que Say faisait déjà allusion aux
raisons pour lesquelles " les producteurs
d’un secteur commercial quelconque sont si soucieux
de devenir eux-mêmes les objets d’une réglementation ".
En revanche, le travail accompli par le groupe
du Censeur Européen dans ce domaine
de la théorie économique reste largement
négligé (37).
La
théorie que les auteurs du Censeur
ont héritée de Say et de Destutt
de Tracy commence par le concept de production
conçu comme la création d’utilité
(38).
[les
différentes manières de produire]
consistent toutes à prendre un produit
dans un état et à le rendre
dans un autre où il a plus d’utilité
et de valeur…de façon ou d’autre, du
moment qu’on crée ou qu’on augmente
l’utilité des choses, on augmente leur
valeur, on exerce une industrie, on produit
de la richesse (39).
Tous
les membres de la société qui contribuent
à la création de valeurs sont considérés
comme productifs. Mais il existe aussi des catégories
de personnes qui consomment les richesses plutôt
que de les produire. Ces classes improductives
comprennent l’armée, l’Etat et le Clergé
qui vivent des deniers publics (40)-
c’est ce qu’on pourrait appeler les classes
" réactionnaires ",
largement associées à l’Ancien Régime.
L’exploit
fondamental de Comte, Dunoyer et Thierry dans
le Censeur Européen est d’avoir
adopté les idées économiques
de Say et d’autres libéraux antérieurs,
pour ensuite les élaborer et les insérer
dans une théorie sociale et historique.
Ils ont appelé cela " l’industrialisme ".
En
prenant comme point de départ l’homme qui
agit en vue de satisfaire ses besoins et désirs,
l’industrialisme pose que l’objectif de la société
est la création d’ " utilité "
au sens large, c’est-à-dire les biens et
les services utiles à l’homme pour satisfaire
ses besoins. Sur ce point, l’homme a le choix
entre deux alternatives fondamentales : il peut
piller la richesse produite par d’autres ou il
peut travailler pour produire lui-même des
richesses (41). Dans toute société,
on peut clairement distinguer ceux qui vivent
du pillage (spoliation) de ceux qui vivent de
la production. Tenter de vivre sans produire revient
à vivre " à l’état
sauvage ". Les producteurs sont
en revanche " des hommes civilisés ".
L’histoire
de toutes les civilisations est celle du combat
entre les classes spoliatrices et les classes
productives. D’après Constant, la spoliation
par la guerre était la méthode préférée
des Grecs et des Romains. Avec le déclin
de l’Empire romain à l’Ouest, les barbares
germaniques s’établirent, par la conquête,
comme les seigneurs du pays : le féodalisme
s’est développé, en particulier
en France, après l’invasion des Francs,
et en Grande-Bretagne après l’invasion
normande. Celui-ci était essentiellement
un système de spoliation des paysans par
l’élite guerrière des " nobles ".
Avec la montée des villes au 11ème
siècle, on peut même dire que " deux
nations " se partagent le sol français
: l’élite féodale spoliatrice et
les habitants producteurs des villes.
A
la noblesse rapace a succédé les
rois, non moins rapaces, dont les vols violents,
les dévaluations de la monnaie, les faillites,
les confiscations et les entraves à l’industrie
forment la matière première de l’histoire
de France. Au fur et à mesure que les richesses
produites par le Tiers-Etat s’accumulaient, de
nouvelles ressources devenaient accessibles pour
l’expropriation des classes parasites.
Charles
Comte est particulièrement sévère
en ce qui concerne les manipulations de la monnaie
par le roi et l’appel à la loi. Il cite
un auteur du 17ème siècle sur la
manière dont " les escomptes
ont enrichi les hommes d’argent et la finance
aux dépens la population. "
Les
" Industrialistes " se présentaient
d’abord et avant tout comme des pacifistes. Leur
devise sur la une de chaque numéro du Censeur
Européen était " paix
et liberté ". En cela, il
s’inspirait de Benjamin Constant qui écrivait
: " Dans tous les temps la guerre
sera, pour les gouvernements un moyen d’accroître
leur activité. "
Leur
anathème favori concernait les guerres
provoquées par des réflexes mercantilistes,
ou résultant de " l’esprit
du monopole... la prétention de chacun
d’être industrieux à l’exclusion
de tous les autres, de pourvoir exclusivement
aux autres avec les produits de son industrie. " Pour
Dunoyer, qui s’en prenait férocement à
l’impérialisme britannique (42),
une conséquence de cette présomption
était que l’esprit d’industrie devenait
finalement un principe plus hostile et davantage
un ennemi de la civilisation que l’esprit de pillage
lui-même (43).
Sous
l’Ancien Régime, la noblesse, parce qu’elle
n’était plus capable de s’attaquer directement
aux plus industrieux, s’est mise à peupler
l’Administration pour vivre d’une nouvelle forme
de tribut : " l’impôt"
(44). Les membres de la
bourgeoisie qui accédaient à la
noblesse ne s’occupaient plus de leurs affaires
et, en fin de compte, n’avaient plus d’autres
moyens pour subsister que leur dépendance
à l’égard du Trésor Public.
Enfin, les Etats, alors qu’ils accablent les producteurs
d’impôts, fournissent rarement à
la société l’équivalent des
valeurs qu’ils lui prennent pour financer les
tâches de gouvernement.(45)
A
mesure que le nombre de postulants aux emplois
publics augmente, deux tendances s’affirment :
le pouvoir de l’Etat s’accroît et le fardeau
des dépenses publiques et de l’impôt
s’alourdit.
Afin
d’accueillir les hordes de futurs fonctionnaires,
l’Etat étend ses activités tous
azimuts : il commence à s’occuper de l’éducation,
de la santé, de la vie intellectuelle et
des moeurs, il veille à assurer un niveau
suffisant de moyens de subsistance, il réglemente
l’industrie jusqu’à ce qu’il n’y ait " plus
ancun moyen de faire échapper à
son action toute activité, toute pensée,
toute portion " de l’existence du
peuple (46). Les fonctionnaires
sont devenus " une classe qui est
l’ennemi du bien-être de tous les autres ".
L’opposition
au pouvoir de l’Etat était un thème
récurrent chez les auteurs du Censeur
Européen. Des déclarations typiques
sont, par exemple, au sujet de la société
idéale : " tout le monde
travaillera et personne ne gouvernera "
; " le despotisme se trouve au niveau
des contributions publiques " ; et
" tant que l’instruction publique sera
donnée par le gouvernement, ceux qui professent
seront du gouvernement et non de la nation ".
Marx,
lui-même, reconnut qu’il avait emprunté
sa théorie de la lutte des classes aux
auteurs libéraux français, et cette
origine apparaît clairement dans certains
passages de ses écrits. Ainsi, dans Le
18 Brumaire de Louis Bonaparte, on trouve
une analyse du pouvoir étatique en France
entièrement dans la ligne des Industrialistes
:
" Ce
pouvoir exécutif, avec sa bureaucratie
énorme et son organisation militaire,
avec sa machinerie étatique ingénieuse,
qui embrassent des couches très larges,
peuplée d’une foule de fonctionnaires
d’environ 500 000 personnes, à côté
d’une armée de 500 000 personnes supplémentaires,
avec un corps affreusement parasite qui couvre
la société française
comme un filet et l’étouffe...(47)
A
la différence de la théorie marxiste,
la conception libérale de la lutte des
classes permet d’analyser l’histoire avec des
instruments beaucoup plus fins que les concepts
de " bourgeoisie "
et de " prolétariat ".
On a dit de Charles Dunoyer qu’il était
" la voix du capitalisme utopique "
(48))une description qui, si
elle est exacte, pourrait s’appliquer aussi à
ses associés. Mais Dunoyer et ses amis
pensaient qu’ils avaient des raisons suffisantes
pour ne pas se considérer comme des utopistes
puisque " le vrai capitalisme existant "
se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique.
Comme l’écrivait Augustin Thierry en 1820
:
La
destinée actuelle des États-Unis
répond à tous les voeux que
nous formions pour la nôtre; ces voeux
ne sont donc point des chimères ; nous
ne sommes donc travaillés par la vaine
ambition de l’impossible, comme le prétendent
nos ennemis (49)
Avec
le temps, Dunoyer est devenu moins hostile à
une action étatique d’un certain type,
clairement en réaction à la montée
du socialisme. Dans son article " gouvernement "
dans le Dictionnaire de l’économie politique
(50)) il écrit que " la
tâche particulière de l’Etat... est
d’apprendre aux hommes à bien vivre entre
eux... il est producteur de sociabilité,
de bonnes habitudes civiles : c’est le fruit particulier
de son art et de son travail... ".
Le rôle du gouvernement sera de plus en
plus " de corriger les penchants
antisociaux, de former, en un mot, les habitudes
qui doivent présider aux relations "
entre les hommes . Ce changement significatif
dans la pensée de Dunoyer avait pour origine
la montée d’un mouvement socialiste révolutionnaire.
Ainsi, Dunoyer est probablement le premier exemple
d’un libéral radical qui se tourna vers
l’Etat autoritaire par crainte d’un bouleversement
socialiste de la société.
Cette
doctrine libérale française des
conflits des classes fut adoptée et développée
par des auteurs ultérieurs, y compris Bastiat
(dont l’auteur favori était Charles Comte)
et Gustave de Molinari. Elle eut une influence
décisive sur les économistes libéraux
italiens à partir du milieu du 19ème
siècle et, à travers eux, sur l’Ecole
du Public Choice.
La
centralisation du pouvoir politique
Un
troisième thème central développé
par les libéraux français est celui
de la centralisation du pouvoir politique. Les
origines et les conséquences de la vaste
centralisation du pouvoir dans les mains de l’Etat
ont préoccupé bon nombre des meilleurs
observateurs de la société moderne,
de Ortega y Grasset et Bertrand de Jouvenel (en
particulier dans son ouvrage classique Du pouvoir)
à Robert Nisbet et Michael Oakeshott. Les
libéraux français du 19ème
siècle représentent une source importante
sur cette question pour les penseurs politiques.
La situation particulière de la France
- à la fois un pays traditionnel de centralisation
bureaucratique et le centre continental de la
pensée libérale - a contribué
à la production de cette littérature
pionnière. Leonard Liggio note que des
auteurs comme Lieber - et, j’ajoute, Hayek jusqu’à
un certain degré - ont négligé
le fait que leurs propres critiques de la centralisation
française devaient une fière chandelle
aux penseurs libéraux français qui
l’avaient directement vécue, et qui en
avaient été les observateurs les
plus incisifs et les plus cohérents (51).
Le
plus grand analyste du fléau de la centralisation
bureaucratique moderne fut sans doute Alexis de
Tocqueville.
En
France, comme il l’a montré dans ses ouvrages
historiques, l’Etat bureaucratique moderne fut
construit par les rois et consolidé par
la Révolution et Napoléon 1er.
Lorsque
Tocqueville est arrivé pour la première
fois aux Etats-Unis à l’âge de vingt-six
ans, il fut étonné par l’absence
quasi-totale de l’Etat. Il lui semblait que les
Etats-Unis étaient un pays sans Etat, et
il lui en rendait hommage. A cet égard,
Tocqueville continuait l’histoire d’amour entre
le libéralisme français et les Etats-Unis
qui avait commencé au siècle des
Lumières et qui devait se poursuivre pendant
des générations ( au point de donner
naissance à une adulation abusive d’Abraham
Lincoln et de la cause de l’Union pendant la guerre
de Sécession.) (52)
Trop
d’attention a été accordée
à la " tyrannie de la majorité "
décrite par Tocqueville dans le premier
volume de De la démocratie en Amérique,
peut-être parce que ce leitmotiv a attiré
l’oeil de J.S. Mill dans sa critique enthousiaste
de l’ouvrage. Ce qui à mon avis est d’un
intérêt plus durable est l’analyse,
dans le second volume, des dangers de la centralisation
étatique lorsqu’elle se marie avec la démocratie
moderne et la recherche par les masses de toujours
plus de satisfactions matérielles. En conclusion
du dernier volume de ce livre, Tocqueville présente
ce qui doit être l’une des images les plus
terrifiantes de toute l’histoire de la pensée
politique. Elle apparaît dans le chapitre
" Quelle espèce de despotisme
les nations démocratiques ont à
craindre " :
Je
veux imaginer sous quels traits nouveaux le
despotisme pourrait se produire dans the monde:
je vois une foule innombrable d’hommes semblables
et égaux qui tournent sans repos sur
eux-mêmes pour se procurer de petits
et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent
leur âme….Au-dessus de ceux-là
s’élève un pouvoir immense et
tutélaire, qui se charge seul d’assurer
leur jouissance et de veiller sur leur sort.
Il est absolu, détaillé, régulier,
prévoyant et doux. Il ressemblerait
à la puissance paternelle si, comme
elle, il avait pour objet de préparer
les hommes à l’âge viril; mais
il ne cherche, au contraire, qu’à les
fixer irrévocablement dans l’enfance;
il aime que les citoyens se réjouissent,
pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir.
Il travaille volontiers à leur bonheur;
mais il veut en être l’unique agent
et le seul arbitre; il pourvoit à leur
sécurité, prévoit et
assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs,
conduit leurs principales affaires, dirige
leur industrie, règle leurs successions,
divise leurs héritages; que ne peut-il
leur ôter entièrement le trouble
de penser et la peine de vivre ? (53)
Suivant
l’exemple de Tocqueville, les libéraux
français n’ont jamais cessé de porter
une attention particulière aux dangers
de la centralisation étatique. Par exemple,
dans son discours d’entrée à l’Académie
Française, succédant à Tocqueville,
Henri-Dominique Lacordaire, chef de file des libéraux
catholiques français reproche au mouvement
radical-démocrate européen d’avoir
facilité et encouragé la centralisation
politique :
" Le
démocrate européen, idolâtre
de ce qu’il appelle l’État, prend l’homme
dès son berceau pour l’offrir en holocauste
à la toute-puissance publique. Il professe
que l’enfant, avant d’être la chose de la
famille, est la chose de la cité, et que
la cité, c’est-à-dire le peuple
representé par ceux qui le gouvernent,
a le droit de former son intelligence sur un modèle
uniforme et légal. Il professe que la commune,
la province et toute association, même la
plus indifféente, dépendent de l’État,
et ne peuvent ni agir, ni parler, ni vendre, ni
acheter, ni exister enfin sans l’intervention
de l’État et la mesure déterminée
par lui, faisant ainsi de la servitude civile
la plus absolue le vestibule et le fondement de
la liberté publique. " (54)
Gustave
de Molinari et " les gouvernements concurrents "
Né
en Belgique, Gustave de Molinari fut le doyen
des économistes français du " laissez-faire "
du 19ème siècle pratiquement jusqu’à
sa mort en 1911 (55). Molinari
est surtout célèbre pour sa doctrine
de la " concurrence des gouvernements "
- Murray Rothbard l’appelait " le
premier anarcho-capitaliste " (56)-
et il était un partisan rigoureux du laissez-faire
ainsi qu’un opposant au militarisme et à
l’impérialisme. Pourtant, ce " doctrinaire "
qui semble correspondre parfaitement à
la définition hayekienne du " rationaliste
français ", devait faire
valoir des positions sur l’histoire et la politique
qui le placent d’une façon étonnament
proche d’une sorte de conservatisme dur (57).
La
première expression, et la mieux connue,
de l’anarcho-capitalisme de Molinari apparaît
dans un article du Journal des Economistes
en 1849 (58), dont le point
de départ pose déjà des problèmes
à la typologie de Hayek. Molinari distingue
deux écoles de philosophie sociale : la
première soutient que toutes les associations
humaines, puisqu’elles sont " organisées
d’une manière purement artificielle par
des législateurs primitifs "
peuvent être " modifiées
ou refaites par d’autres législateurs,
dans la mesure où la science sociale progresse ".
Il est clair que Molinari tient cette position,
qui selon Hayek représente l’essence du
" rationalisme constructiviste "
pour un non-sens. L’école adverse -
à laquelle Molinari adhère - pose
que " la société est
un fait purement naturel " qui " évolue
en vertu de lois naturelles pré-existantes ".
L’expérience
confirme que la sécurité fait partie
des besoins qui doivent être satisfaits
en société, c’est-à-dire
la protection de la vie, de la liberté
et de la propriété individuelles.
Il est clairement dans l’intérêt
des membres de la société de pouvoir
assurer leur sécurité au meilleur
prix. En ce qui concerne les biens, matériels
ou immatériels, la libre concurrence garantit
que les consommateurs obtiendront des biens au
prix le plus bas. Ainsi, dans l’intérêt
des consommateurs, la production de sécurité
devrait elle aussi être soumise à
la libre concurrence. Il s’ensuit qu’ " aucun
gouvernement ne devrait avoir le droit d’empêcher
un autre gouvernement de s’établir concurremment
à lui, ou d’obliger les consommateurs de
sécurité de s’adresser exclusivement
à lui pour cette denrée. "
Sous
le régime actuel, les producteurs de sécurité
sont en mesure, grâce à l’usage de
la force, de mettre en place un monopole et d’imposer
une " surtaxe " aux
consommateurs en demandant un prix qui est " plus
élevé que sa valeur ".
L’industrie de l’Etat devient hautement profitable,
et la conséquence naturelle pour les consommateurs
en est le résultat typique d’un régime
monopolistique : la guerre. Le monopole conduit
à une situation où " la
justice devient coûteuse et lente, la police
vexatoire, la liberté individuelle cesse
d’être respectée, le prix de sécurité
est exagéré, inégalement
prélevé, selon la force, l’influence
dont dispose telle ou telle classe de consommateurs
... " En revanche, la concurrence
entre gouvernements aurait des effets bénéfiques,
en faisant baisser les prix, et stimulerait l’amélioration
du produit (59).
Utilisant
à la fois des arguments de droit naturel
et économiques (utilitaristes), Molinari
accuse d’autres économistes, en particulier
ce prophète du laissez-faire, Charles Dunoyer,
d’inconsistence lorsqu’il rejette cette approche
en bloc (alors qu’il rend hommage à Adam
Smith pour avoir reconnu les bienfaits de la concurrence
entre tribunaux) (60). En fait,
les autres libéraux français, y
compris Dunoyer et Bastiat, ont critiqué
l’élimination théorique par Molinari
du " gouvernement monopolistique ",
et il semble qu’il n’ait eu aucun disciple sur
cette question en France de son vivant.
Il
est intéressant de noter que, dès
cet essai, Molinari fait montre d’une antipathie
envers la démocratie, que certains considéreraient
malplacée chez un penseur aussi radical,
qui le conduit à mettre les droits individuels,
notamment les droits de propriété,
au-dessus de la règle majoritaire. Il prend
l’exemple où une majorité socialiste
serait élue à l’Assemblée
Nationale, avec un président socialiste.
" Supposez
que cette majorité et ce président,
investis de l’autorité souveraine,
décrètent, ainsi que demandait
M. Proudhon, la levée d’un impôt
de trois milliards sur les riches, afin d’organiser
le travail des pauvres, est-il probable que
la minorité se soumettra paisiblement
à cette spoliation inique et absurde,
mais légale, et constitutionnelle
? Non, sans doute, elle n’hésitera
pas à méconnaître l’autorité
de la majorité et à défendre
sa propriété. " (61)
Il
est intéressant de noter que le disciple
de Molinari, Vilfredo Pareto, a préconisé
d’agir ainsi, par exemple dans le cas des municipalités
socialistes en Italie avant l’avènement
des fascistes (62).
Dans
ses ouvrages historiques, Molinari, à la
différence des libéraux français
de tendance plus " britannique "
(dans la terminologie de Hayek) comme Constant,
Guizot et Tocqueville, ne concéde aucune
vertu à la Révolution de 1789. Traditionnellement,
les libéraux français avaient reconnu
certaines réformes accomplies sous la Révolution
(en particulier dans sa phase pré-jacobine
- " 1789 plutôt que 1793 "),
telles que l’abolition des douanes intérieures
et l’introduction de la liberté religieuse.
Or Molinari soutient que " les plus
importantes [des réformes] étaient
accomplies ou en voie d’accomplissement, depuis
l’avènement de Louis XVI. Si la révolution
n’avait pas éclaté, les réformes
qu’on lui attribue se seraient poursuivies paisiblement
dans ce qu’elles avaient d’utile, et ces réformes
eussent été définitives"(63).
C’est une vue de l’Ancien Régime et
la Révolution qui, à bien des égards,
est très proche de celle présentée
par l’historien Pierre Gaxotte, un intellectuel
du groupuscule royaliste Action Française
(64).
La
Révolution mit une fin brutale à
cette évolution organique et initia un
transfert massif de pouvoir au profit de l’Etat.
Le " servage militaire "
- le service militaire obligatoire largement condamné
par Turgot, Condorcet et pratiquement tous les
autres économistes pré-révolutionnaires
- avait disparu en France. La Révolution
a rendu universelle la conscription, et Molinari
pense qu’elle suffit pour compenser toutes les
réformes progressives, réelles ou
fictive, dont on crédite généralement
la Révolution. L’ " impôt
du sang " fut conservé par
la Restauration, puisque les classes moyennes
et supérieures pouvaient acheter l’exemption
en payant des remplaçants - autre exemple
de législation de classe, comme le livret
obligatoire pour les ouvriers qui listait les
emplois passés, ou l’interdiction d’organisations
ouvrières. Le résultat final de
la Révolution a été " de
diminuer la somme de libertés dont jouissent
les Français et de doubler au moins le
poids de l’Etat français ".
A
long terme, le résultat le plus destructeur
de la Révolution fut d’éliminer
toute entrave à l’envie de spolier de la
bourgeoisie. D’après Molinari, ceci est
largement la conséquence de la mise en
oeuvre du principe d’ " égalité
devant la loi ". " La
Révolution a laissé le champ ouvert
aux classes moyennes, lesquelles n’ont pas négligé
d’en profiter en remplaçant les privilèges
de la noblesse et du clergé par d’autres,
adaptés à leurs propres intérêts. "
Une nouvelle classe prit " possession
de l’appareil à concocter des lois et règlements ".
La monarchie héréditaire conservait
au moins une certaine incitation personnelle à
préserver l’Etat de la ruine et à
promouvoir sa prospérité.
Molinari
applique la théorie de la lutte des classes,
devenue à son époque une pierre
angulaire du libéralisme français,
mais, à la différence de ses prédécesseurs,
il ne fait aucune exception pour les régimes
prétendument libéraux, ni à
ce qui passait pour du libéralisme dans
la vie politique française de l’époque
(54). La monarchie " libérale "
de Juillet était la créature de
la bourgeoisie, qui visait désormais à
fixer l’exploitation de l’Etat fermement dans
ses propres mains. Le parti libéral était
" l’expression de ceux de la classe
gouvernante qui étaient issus de la Révolution ".
Les classes moyennes profitaient des contrats
publics, des subventions aux chemins de fer et
à d’autres industries, des banques d’Etat,
des protections douanières et des emplois
dans la bureaucratie croissante. Bientôt,
un mouvement radical émergea " à
mesure que les profits d’une exploitation qui
s’étendait et se développait chaque
jour de plus en plus excitait l’envie des classes
exclues du festin ". Le stade final
arriva avec le suffrage universel : toute la population
doit être achetée. La critique de
Molinari, toujours cinglante, du gouvernement
représentatif et de la démocratie
qui avance, suggère que son anarcho-capitalisme
résultait non seulement de la théorie
économique et du droit naturel, mais aussi
de son interprétation de l’histoire.
Selon
Molinari, " la nation souveraine est
une simple fiction " ; en réalité,
les partis sont organisés en vue de prendre
et d’exploiter le pouvoir de l’Etat. Les partis,
voire leurs subdivisions, correspondent toujours
aux intérêts catégoriels dont
ils sont issus et chez lesquels ils recrutent
leurs membres. Partout en politique Molinari voit
l’idéologie - au sens d’une rationalisation
des intérêts de classe - à
l’oeuvre. Ainsi, la politique de Napoléon
III de défendre les " nationalités
opprimées " de l’Europe était
une couverture idéologique pour répondre
aux demandes de l’Armée, un de ses soutiens
principaux. En général, sur le " marché
politique " chaque groupe doit justifier
ses déprédations : d’où les
sophismes et les utopies économiques élaborés
à l’usage des différents partis.
Molinari déclare que ces charades ne manquent
jamais de séduire les masses, toujours
plus sensibles aux émotions qu’à
la réflexion logique.
A
l’âge de 92 ans, dans ce qu’il appelait
son " dernier ouvrage ",
Molinari ressuscite une bonne partie du radicalisme
de sa jeunesse. La politique est toujours essentiellement
l’arène de la lutte de classes où
les propriétaires de l’Etat s’affrontent
pour conquérir le droit de lever des impôts.
Les impôts sont une continuation, avec certaines
transformations purement formelles, de l’esclavage
: c’est le tribut exigé par quiconque exerce
le pouvoir sur les autres. L’anarcho-capitalisme
antérieur de Molinari est plus que sous-entendu
:
Or,
que fait l’impôt? Il enlève soit
au producteur, soit au consommateur, une portion
plus ou moins considérable du produit
destiné, partie à la consommation
immédiate, partie à l’épargne,
pour l’employer à des fins moins productives
ou destructives, et plus rarement à
l’épargne.
Il
est impossible, écrit-il, de " savoir
si le prix fixé par le gouvernement investi
du monopole de la fourniture de ses services ne
dépasse pas abusivement celui qu’aurait
établi la concurrence" (66).
L’Etat dispose d’une clientèle obligatoire,
de sorte qu’ " il a beau élever
le prix de ses services ou en abaisser la qualité,
la nation, sa cliente, ne peut les refuser. Si
ruineux que soit l’impôt, l’État
est amplement pourvu des pouvoirs nécessaires
pour la contraindre à payer. "
Molinari
fut profondément déçu par
les tendances de la société moderne.
Au milieu du 19ème siècle, il avait
semblé que la paix et le libre-échange
soient appelés à gouverner le monde
civilisé. Désormais, il semblait
évident que le régime parlementaire
et constitutionnel conduisait au socialisme. Molinari
craignait l’avènement du " Mardi
Gras socialiste " - la confiscation
des richesses créées par le capitalisme
- suivi de l’épuisement de celles-ci, puis
un " long Carême ".
Il notait que, afin de désarmer le socialisme,
" certains Etats ont recours à
la philantropie ", c’est-à-dire
à l’Etat-Providence. La liberté
du travail a pratiquement disparu, alors que les
ouvriers, après avoir obtenu le droit de
s’organiser, s’appliquaient - " telle
est la nature protectionniste de l’homme "
- à user de moyens violents contre
les employeurs et les ouvriers non syndiqués.
Et Molinari de déclarer, à la veille
de la Première guerre mondiale, que
" les intérêts des classes
les plus influentes " - les fonctionnaires,
militaires et civils, et les fabriquants d’armes
- " poussent à la guerre ".
Le
laissez-faire comme ligne de conduite politique
En
distinguant les bons libéraux britanniques
de leurs reflets négatifs de l’autre côté
de la Manche, Hayek fait un commentaire sur la
place des idées de laissez-faire dans sa
typologie. Au sujet des Britanniques, il écrit
:
" Leur
argument n’était jamais complètement
celui du laissez-faire, ce qui, comme l’expression
elle-même le démontre, fait aussi
partie de la tradition rationaliste française,
et qui n’était jamais défendu
au sens littéral par les économistes
classiques britanniques ... En réalité,
leur argument n’était jamais anti-Etat
en tant que tel, ni anarchiste, ce qui est
le résultat logique de la doctrine
du laissez-faire rationaliste ... (67).
Hayek
offre deux sources pour sa description des économistes
classiques britanniques. D’une part, Lionel Robbins
qui est si pressé de les acquitter de l’accusation
d’adhérer au laissez-faire qu’il invoque
la citation suivante de Nassau Senior, avec une
approbation évidente :
" le
seul fondement rationnel de l’Etat, le seul
fondement du droit de gouverner et du devoir
corrélatif d’obéir, c’est la
convenance - le bien-être général
de la communauté. Le devoir des gouvernants
est de faire ce qui contribue au bien-être
des gouvernés. Le pouvoir est la seule
limite à ce pouvoir ..." (68).
De
l’autre, D.H. MacGregor, qui élargit cette
défense jusqu’à inclure pratiquement
tous les économistes britanniques, en particulier
Alfred Marshall. Hayek cite ce dernier qui expliqua,
en 1907, que " tout économiste
de la génération actuelle est socialiste "
(69), avant de poursuivre :
" un
nouvel accent est mis sur le mot-clé
laissez-faire : - Laissez tout le monde
travailler de toute sa force ; et surtout
laissez l’Etat se mobiliser pour faire le
travail vital que personne outre l’Etat ne
peut faire efficacement ... Ainsi je m’écrie
: Laissez faire : laissez l’Etat libre d’agir"
(70).
MacGregor
cite Keynes dans le même sens, en résumant
sa position : " Ainsi la fin du laissez-faire
est ‘Laissez faire l’Etat’ ; le principe est transféré
à une sphère supérieure. "
Pourtant, ces personnalités ne règlent
pas la question de la désirabilité
de la doctrine du laissez-faire. L’historien anglais
A.V. Dicey a élucidé un point que
Hayek, Robbins et d’autres ont négligé
dans leur traitement sommaire :
" L’effet
bénéfique de l’intervention
de l’Etat, en particulier de la législation,
est direct, immédiat et, pour ainsi
dire, visible, alors que ses effets maléfiques
sont progressifs et indirects, et hors du
champ de vision ... les bons résultats
de l’intervention étatique sont faciles
à percevoir ... les méfaits
... sont indirects et nous échappent
... rares sont ceux qui comprennent la vérité
indéniable que l’aide de l’Etat tue
la capacité à s’aider soi-même.
Ainsi la majorité de l’humanité
doit presque par nécessité considérer
avec une faveur indue l’intervention étatique.
Cette tendance naturelle ne peut être
balancée que par l’existence, dans
une société telle que l’Angleterre
de la période 1830-1860, d’une présomption
ou d’un préjugé en faveur de
la liberté individuelle - c’est-à-dire
du laissez-faire" (71).
Dans
son ouvrage Capitalism and Freedom, Milton
Friedman cite ce passage et exprime son accord
avec Dicey (72). Certes, Hayek
a raison de dire que la doctrine du laissez-faire
est française par quintessence. Les Français
ont conçu le slogan qui est toujours employé
en français dans d’autres langues. Ce qui
importe plus cependant est que le concept du laissez-faire
imprègne la pensée libérale
française à partir du milieu du
19ème siècle. Même Benjamin
Constant, dont le nom n’est pas normalement associé
aux questions économiques, était
un partisan confirmé du laissez-faire,
un fait qui ressort très clairement dans
son ouvrage majeur consacré à l’économie,
Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri
:
" Toutes
les fois donc qu’il n’y a pas nécessité
absolue, toutes les fois que la législation
peut ne pas intervenir, sans que la société
soit bouleversée, toutes les fois enfin
qu’il n’est question que d’un mieux hypothétique,
il faut que la loi s’abstienne, laisse faire,
et se taise" (73).
Constant
termine par les mots : " Laissez
faire, laissez passe " (74).
Les
économistes français sont restés
fidèles au laissez-faire longtemps après
que cette doctrine soit devenue démodée
ailleurs. Puisqu’aucun nom n’a été
aussi intimement associé au principe du
laissez-faire que celui de Frédéric
Bastiat, j’aimerais dire quelques mots sur cette
grande personnalité qui est si souvent
traitée avec dédain par les auteurs
de l’histoire de la pensée. Florin Aftalion
a très bien cerné le problème
concernant Bastiat : puisqu’il avait raison sur
les questions fondamentales, comment expliquer
qu’il ait été oublié, " alors
que la plupart de ses adversaires intellectuels,
prophètes de la stagnation, de la paupérisation,
qui se sont trompés, ont encore droit de
cité ? " (75).Dans
les années 1850-60, une " vague
Bastiat " balaya le monde intellectuel
occidental, qui attend encore son historien. Dans
le Massachusetts, Edward Atkinson, radical américain
célèbre, leader du mouvement abolitionniste
et futur agitateur anti-impérialiste, fut
converti au laissez-faire en lisant Bastiat. En
Russie, Boris Chicherine, qui est considéré
comme le penseur social russe le plus éminent
du 19ème siècle, fut également
converti. Dans les Etats allemands, Ludwig Bamberger
et d’autres libéraux allemands qui devaient
un peu plus tard jeter les bases de la liberté
du travail et des institutions de la propriété
privée, et de l’étalon-or du nouveau
Reich allemand, étaient aussi des partisans
de Bastiat. Et en Suède, pour ne citer
qu’un autre exemple, le plus grand des libre-échangistes
du pays au 19ème siècle, Johan August
Gripenstedt, fut un disciple de Bastiat, allant
même jusqu’à inclure de longues citations
de celui-ci dans ses discours parlementaires (76).
Dans l’histoire de la pensée, cet attachement
têtu au laissez-faire est souvent attribué
au retard, à la superficialité et
à l’infériorité supposée
des économistes français. Pourtant
Joseph Schumpeter raconte une histoire différente.
Lorsqu’il en vient à discuter de ceux qu’il
appelle les " ultras du laissez-faire "
des dernières décennies du 19ème
siècle et des premières décennies
du 20ème siècle - Paul Leroy-Beaulieu,
Emile Levasseur, l’ " infatigable "
Gustave de Molinari, Yves Guyot, Léon Say
et d’autres - il note qu’
" ils
sont connus sous le nom du Groupe de Paris
puisqu’ils contrôlaient le Journal
des Economistes, le nouveau dictionnaire,
l’Ecole centrale de Paris, le Collège
de France, et d’autres institutions... ils
restaient vaillamment sous la bannière
tombante du libre-échange inconditionnel
et du laissez-faire" (77).
En
fait, selon l’expression de Schumpeter, ils résistaient
" comme les Spartiates de Léonidas
aux Thermopyles ". Il reconnaît
qu’ils n’étaient pas " scientifiques "
d’après ses critères, mais il maintient
que " le mépris avec lequel
à la fois les théoriciens plus sophistiqués
et les groupes anti-libéraux ont traité
le Groupe de Paris ... n’est pas justifié ".
Car lorsque ces hommes s’exprimaient sur des questions
pratiques, ils
" savaient
de quoi ils parlaient. C’est dire qu’ils vivaient
et réfléchissaient tout près
du milieu des affaires et de la politique,
que la plupart d’entre eux connaissaient par
expérience et non par les journaux.
Il y a une atmosphère de réalisme
et de perspicacité autour de leurs
travaux qui compense en partie le manque d’inspiration
scientifique. "
Ceci
donne une idée du fondement de l’engagement
en faveur du laissez-faire des libéraux
français. Pour Dicey, et aussi pour Friedman,
la valeur primordiale consiste à empêcher
un bien immédiat et évident mais
inférieur de remplacer un bien de long
terme, moins évident mais supérieur.
Pour les penseurs français le problème
central était celui de la spoliation,
c’est à dire du pillage par l’Etat. Depuis
l’époque de Dunoyer et de Charles Comte,
les économistes français analysaient
le processus politique comme correspondant à
l’usurpation générale des droits
de propriété. Par le protectionnisme,
le socialisme, toutes sortes de faveurs accordées
par l’Etat et les restrictions à la concurrence,
la croissance de la bureaucratie et celle des
emplois publics, etc. ... les intérêts
particuliers essayaient d’exploiter le public,
la grande masse des consommateurs et des contribuables.
La connaissance qu’avait le Groupe de Paris de
la pratique des affaires et de la politique, à
laquelle Schumpeter fait référence
- une connaissance qui n’était pas puisée
dans les journaux, c’est-à-dire non influencée
par les rationalisations idéologiques des
parties intéressées - confirmait
leur conviction que seul un rempart solide tel
que la doctrine du laissez-faire était
en mesure de protéger le public contre
l’assaut incessant des exploiteurs potentiels
(78).
Les
mêmes considérations dominaient la
pensée économique en Italie, qui
était fortement influencée par les
économistes libéraux français.
Pendant des décennies les économistes
y sont restés presque aussi acquis au laissez-faire
qu’en France (79). Le doyen
des économistes italiens du 19ème
siècle, Francesco Ferrara, qui avait étudié
les oeuvres de Bastiat et de Dunoyer, parlait
d’une bataille entre " le privilège,
l’intérêt secret, l’avantage politique,
tout ce qui est capable de convoiter "
et son " ennemi naturel ",
la science " dont la devise, depuis
sa naissance, est : laissez-faire, laissez-passer"
(80). Comme l’indique ce
passage, Ferrara concevait le principe du laissez-faire
surtout comme un barrage nécessaire contre
l’attaque de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui
de capteurs de rentes. Cette position était
généralement admise par les économistes
italiens - y compris Vilfredo Pareto et Maffeo
Pantaleoni - jusqu’en 1920 environ(81)
.
Au
cours de la génération suivante,
la tradition du laissez-faire a effectivement
disparu en Italie. Luigi Einaudi, probablement
le plus grand économiste de cette période
et le premier président de la République
italienne, quoique tendant vers le marché
dans la politique, rejetait le laissez-faire stricte
pour adopter une approche " pragmatique ".
Néanmoins, il écrivait que le principe
du laissez-faire peut avoir une " valeur
pratique " ; en fait,
" sa
valeur peut être très grande.
Il est extrêmement utile que, face à
l’habitude de tout demander à l’Etat,
d’attendre tout de l’action collective, le
libéral économique se lève
pour condamner la paresse de l’interventionniste
et l’avidité du protectionniste. Laissant
la science de côté, la figure
morale du premier dans la vie pratique et
politique s’élève mille pieds
au-dessus de celle de ses opposants. Sans
lui, l’Etat non seulement accomplirait les
missions qui sont les siennes et compléterait
l’action individuelle quand cela convient,
mais son intervention dans les affaires économiques
à l’instigation de voleurs et d’idiots,
ferait du tort à toute la société"
(82).
Notre
expérience de la démocratie montre
qu’au-delà de quelques questions très
simples, les électeurs n’arrivent pas à
des conclusions informées sur les enjeux
politiques. Ils ont plutôt tendance à
faire leurs choix à partir de ce que Douglass
North qualifie de " stéréotypes
idéologiques ", le cadre
mental au sein duquel ils situent, consciemment
ou non, les questions politiques du jour (83).
James Buchanan a compris cela mieux que tous les
autres. Buchanan, on le sait, a été
fortement influencé par les économistes
libéraux italiens. Des années plus
tard, tout comme Einaudi, il évoque le
manque dans l’électorat d’une " volonté
générale de laisser les choses suivre
leur cours, de laisser l’économie fonctionner
d’elle-même, en dehors de toute interférence
politisée ". Malgré
la perte de foi dans le socialisme, " nous
sommes loin d’avoir regagné confiance dans
le principe du laissez-faire des économistes
classiques ". Buchanan poursuit
en décrivant les conséquences de
l’absence de tout engagement pour le laissez-faire
de l’économie politique :
" l’exploitation
par les groupes d’intérêt ayant
leur agenda tout prêt pour l’action
étatique, conçu pour leur donner
des rentes ou des profits différentiels
élevés. S’appuyant sur la réticence
du public d’agir par principe en faveur de
solutions de marché à des problèmes
apparents, réels ou imaginés,
ces groupes d’intérêt s’assurent
de restrictions arbitraires sur l’échange
volontaire et, dans la foulée, captent
des rentes pour leurs membres en réduisant
à la fois les libertés et le
bien-être économiques des autres
acteurs de la vie économique, sur le
plan national et international. "
Buchanan
conclut que pour combattre le régime protectionniste
et mercantiliste actuel, il faut des " principes
qui peuvent être incorporés dans
une structure constitutionnelle, des principes
qui dictent l’imposition de contraintes qui empêcheront
la politique d’empiéter sur l’échange
marchand " (84).
Aujourd’hui,
dans tous les pays occidentaux, la sphère
d’action de l’Etat croît inexorablement,
sinon d’année en année, du moins
de décennie en décennie. Si, en
1852, l’Etat était déjà comme
le disait Karl Marx, un parasite qui " enferme
la société dans un filet pour l’étouffer "
(85), que faut-il en dire maintenant
? Cela nous conduit à la question : entre
Bastiat et Alfred Marshall, qui était -
non pas le meilleur économiste au
sens technique, une question qu’il faut supposer
réglée - mais qui était le
meilleur économiste politique ?
Lequel des deux a le mieux compris la dynamique
de la croissance étatique ? Etait-ce Marshall
et les Britanniques, dont le conseil était
: " Laissez faire l’Etat "
? Ou était-ce Bastiat et les autres Français
- et leurs disciples, les Italiens, qui ont inspiré
l’Ecole de Public Choice - qui insistaient sur
la règle du laissez-faire, laissez-passer,
et qui maintenaient fermement que " le
monde va de lui-même " ?
Notes
:
1.Pierre Manent, Histoire intellectuelle
du libéralisme: dix leçons (Paris:
Calmann-Lévy, 1987), p. 7.
2. Anthony de Jasay, Choice,
Contract, Consent: A Restatement of Liberalism
(London: Institute of Economic Affairs, 1991),
p. 119. Emphasis in original.
3. Voir Ralph Raico, "Prolegomena
to a History of Liberalism," Journal des Économistes
et des Études Humaines, vol. 3, nos.
2/3 (June-Sept., 1992).
4. Voir Ralph Raico, "The
Theory of Economic Development and the ‘European
Miracle,’" in Peter J. Boettke, ed., The
Collapse of Development Planning (New York
University Press: New York, 1994), pp. 37-58.
5. Germaine de Staël, Considérations
sur la Révolution française,
Jocques Godechot, ed. [1818] (Paris: Tallandier,
1983), p. 70.
6.
Jean Baechler, Le capitalisme,
vol. 1, Les origines (Paris: Gallimard,
1995), p. 376.
7. François Bernier, Voyage
dans les états du Grand Mogol [1671-72]
(Paris: Fayard, 1981), intro. par France Bhattacharya.
Les citations sont tirées de sa "Lettre
à Monseigneur Colbert," pp. 143-176.
8. Charles Louis de Secondat,
Baron de Montesquieu, De l’esprit des lois,
book 20, chapter 4.
9. Astolphe, Marquis de Custine,
La Russie en 1839, 2nd ed (Brussels:
Hauman, 1844), 4 vols.
10. Voir Alejandro Antonio Chafuen,
Christians for Freedom: Late-Scholastic Economics
(San Francisco: Ignatius Press, 1986), et la littérature
citée dans cet ouvrage.
11. Murray N. Rothbard, An
Austrian Perspective on the History of Economic
Thought, vol. 1, Economic Thought before
Adam Smith, pp. 345, 435, 441-448. Voir aussi
Joseph T. Salerno, "The Neglect of the French
Liberal School in Anglo-American Economics: A
Critique of Received Explanations," Review
of Austrian Economics, vol. 2 (1988), pp.
113-156.
12. Anne Robert Jacques Tugot,
Baron d’Aulne, "Lettre à l’Abbé
Terray sur la marque des fers," December
24, 1773.
13. In F. A. Hayek, Individualism
and Economic Order (Chicago: University of
Chicago Press, 1948), pp. 1-32. Cet essai reproduit
un exposé de Hayek en 1945. Voir aussi
le chapitre sur "Freedom, Reason, and Tradition,"
in idem, The Constitution of Liberty (Chicago:
University of Chicago Press, 1960), pp. 54-70.
La confusion dans "Individualism: True and
False" commence par la devise d’Alexis de
Tocqueville que Hayek place au début de
son essai : "From the eighteenth century
and from the revolution, as from a common source,
two rivers had sprung: the first led men to free
institutions, while the second led them to absolute
power." Il n’y a aucune de raison de penser
que la distinction de Tocqueville correspond à
celle que Hayek développe dans son essai.
14. Ces deux catégories
ne sont pas complètement compatibles avec
les traditions nationales. John Stuart Mill et
Herbert Spencer, selon Hayek, étaient "presque
aussi influencés par les Français
que par la tradition anglaise." A l’inverse,
"les Français comme Montesquieu et,
plus tard, Benjamin Constant et, surtout, Alexis
de Tocqueville sont probablement [sic] plus proches
de ce que nous avons appelé la tradition
‘britannique’ qu’à la tradition ‘française’."
The Constitution of Liberty, p. 56.
15. Je suppose que les Encyclopedistes
se réfèrent premièrement
à Diderot et à D’Alembert; ailleurs,
Hayek écrit avec approbation de Turgot
; voir F. A. Hayek, The Counter-Revolution
of Science: Studies on the Abuse of Reason
(Glencoe, Ill.: The Free Press and London: Collier-Macmillan,
1955), pp. 106-107.
16. The Constitution of Liberty,
p. 55, où la liste commence avec David
Hume; à la page 60, cependant où
Hayek voudrait démontrer que les bons Britanniques
n’étaient pas des extrémistes, et
qu’ils ne pensaient pas comme Bentham que "toute
loi est un mal car toute loi constitue une infraction
de la liberté," Locke revient dans
le raisonnement.
17. Voir The Counter-Revolution
of Science, p. 221, n. 1, où Hayek
déclare que D’Alembert "avec son maître
Locke," regardait les sciences morales comme
des sciences a priori, comparables aux
mathématiques et d’une certitude égale ."
18. The Constitution of Liberty,
p. 56.
19. Bastiat, dans son essai célèbre
"La Loi" se plaint de ce que"dans
notre pays l’idée que l’humanité
n’est qu’une matière inerte, recevant de
l’Etat la vie, l’organisation, la morale et la
richesse ... ’ Il énumère
et critique un grand nombre d’auteurs français
concernant leur croyance dans l’omnipotence du
législateur. Parmi ceux-ci se trouvent
cependant seulement deux penseurs qu’on inclut
généralement dans la tradition libérale
: Condillac—et l’un des préférés
de Hayek, Montesquieu. Frederic Bastiat, Selected
Essays on Political Economy, ed. George B.
de Huszar, tr. Seymour Cain (Irvington, N.Y.:
Foundation for Economic Education, 1964), pp.
70-83.
20. Ibid. Assez curieusement,
quelques pages plus loin (The Constitution
of Liberty, p. 60), Hayek pose que le "résultat
logique de la doctrine rationnelle du laissez-faire
" est non pas le totalitarisme ou le collectivisme,
mais l’anarchisme. Il faut souligner que Hayek
se trompe en invoquant l’ouvrage de J. L. Talmon
The Origins of Totalitarian Democracy (London:
Secker and Warburg, 1955) pour étayer sa
thèse. Les auteurs traités dans
cet ouvrage sont Rousseau, Mably, et les jacobins,
notamment Robespierre et Saint-Just. Aucun de
ces derniers ne peut être considéré
comme des libéraux. Le poids des quelques
pages (pp. 44-45) que Talmon consacre aux Physiocrates
est qu’ils proposaient "une synthèse
étonnante du libéralisme économique
et de l’absolutisme politique ", ce
dernier s’expliquant par le fait qu’ils craignaient
toute dilution du "despotisme légal "
qui menerait au triomphe des intérêts
particuliers.
21. F. A. Hayek, The Constitution
of Liberty, p. 55, et p. 431,n. 5. Voir Francis
Lieber, "Anglican and Gallican Liberty"
(1849), New Individualist Review (1966),
(repr., Indianapolis: Liberty Press, 1981), pp.
718-723.
22. Friedrich Hayek, The Constitution
of Liberty, p. 431, n.1.
23. Hayek accorde cet honneur
àTocqueville et à Lord Acton.
24. Émile Faguet, Politiques
et moralistes du XIXe siècle (Paris:
Boiven, 1891), p. 255.
25. Voir ses "Two Concepts of
Liberty," in Isaiah Berlin, Four Essays on
Liberty (Oxford: Oxford University Press,
1969), p. 126.
26. Max Weber, The Methodology
of the Social Sciences, tr. Edward A. Shils
and Henry A. Finch (Glencoe, Ill.: Free Press,
1949), p. 104.
27. Benjamin Constant, "De la
Liberté des Anciens comparée à
celle des Moderns," Cours de Politique Constitutionnelle,
ed. Édouard Laboulaye (Paris: Guillaumin,
1872), vol. 2,
28.
pp. 537-560.
29. Ibid., pp. 540-41. John Gray,
dans son ouvrage Liberalism (Minneapolis:
University of Minnesota Press, 1986), p. 20, cite
ce passage, mais ommet toute référence
aux droits de propriété, ce qui
s’explique par sa dépendance erronée
sur la traduction inexacte du texte de Constant
qui paraît dans l’History of European
Liberalism de Guido de Ruggiero Malheureusement,
l’erreur de Gray a été reprise par
des travaux ultérieurs qui lui font confiance.
30.L’importance de l’analyse
de Constant de la Révolution a été
reconnue dans un travail de synthèse majeur,
François Furet and Mona Ozouf, eds., A
Critical Dictionary of the French Revolution,
tr. Arthur Goldhammer (Cambridge, Mass.: Harvard
University Press, 1989). La pensée de Constant—et
de sa collaboratrice Madame de Staël— imprègne
ce travail.
31. Benjamin Constant, Commentaire
sur l'ouvrage de Filangieri (Paris: Dufart,
1824), p. 27.
32. Cours de Politique Constitutionnelle,
vol. 2, p. 172n.
33. Benjamin Constant, "De l'esprit
de conquête et de l'usurpation," Oeuvres,
ed. Alfred Roulin, Pléiade edition (Paris:
Gallimard, 1957), p. 1580.
34. Adolphe Blanqui, Histoire
de l’Économie politique en Europe depuis
les anciens jusqu’à nos jours (Paris:
Guillaumin, 1837), vol. 1, p. x.
35. Alexis de Tocqueville, Oeuvres
Complètes, vol. 12, Souvenirs,
Luc Monnier, ed. (Paris: Gallimard, 1964), p.
30.
36. Voir Patricia J. Euzent and
Thomas L. Martin, "Classical Roots of the Emerging
Theory of Rent Seeking: the Contribution of Jean-Baptiste
Say," History of Political Economy, vol.
16, no. 2 (Summer 1984), pp. 255-62; et Robert
W. Dimand et Edwin G. West, "Destutt de Tracy:
A French Precursor of the Virginia School of Public
Finance," History of Economics Society Bulletin,
vol. 11, no. 2, pp. 210-215.
37. Voir Ralph Raico, "Classical
Liberal Roots of the Marxist Doctrine of Classes,"
in Yuri N. Maltsev, ed., Requiem for Marx
(Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute, 1993),
pp. 189-220; David Mercer Hart, Class Analysis,
Slavery and the Industrialist Theory of History
in French Liberal Thought, 1814-1830: The Radical
Liberalism of Charles Comte and Charles Dunoyer,
publié par la faculté d’histoire,
Université d’Adelaïde, 1994; Ephraïm
Harpaz, "'Le Censeur Européen': Histoire
d'un Journal Industrialiste," Revue d'Histoire
Économique et Sociale, XXXVII, no.
2 (1959), pp. 185-218, and XXXVII, no. 3, pp.
328-357; idem., "Le Censeur Européen:
Histoire d’un journal quotidien," Revue
des Sciences Humaines, no. 114 (April-June,
1964), pp. 137-259.
38. Cf. Murray N. Rothbard, Classical
Economics, p. 18, qui compare Say aux "Smithiens
du courant Smith-Ricardo, qui soutenaient la théorie
du travail (ou, au mieux la théorie des
coûts de production) comme fondement de
la valeur…"
39. Jean-Baptiste Say, Cathéchisme
d'Économie Politique, ou Instruction Familière
(Paris: Crapelet, 1815), p. 14.
40. Allix, "J.-B. Say et les
origines de l'industrialisme," pp. 341-44.
41. Charles Comte, "Considérations
sur l'état moral de la nation française,
et sur les causes de l'instabilité de ses
institutions," C. E., vol. 1, pp. 1-2,
9. La similarité avec l’analyse de Franz
Oppenheimer est évidente. Voir son ouvrage
The State, tr., John Gitterman (New York:
Free Life, 1975).
42. Les auteurs du Censeur
ne partageaient pas l’admiration générale
des libéraux pour l’Angleterre. Alors qu’elle
donnait l’apparence d’une monarchie constitutionnelle,
selon eux, elle était en réalité
une oligarchie corrompue. De plus, ils craignaient
une hégémonie britannique sur le
continent. Ephraïm Harpaz, "Le Censeur
Européen: Histoire d’un journal quotidien,"
pp. 158, 199, 221.
43. Charles Comte, "Considérations
sur l'état moral," p. 132.
44. Charles Comte, "De l'organisation
sociale," C. E., vol. 2, p. 33.
45. Charles Dunoyer, "Du système
de l'équilibre," C. E., vol. 1,
p. 124.
46. "De l'influence qu'exercent
sur le gouvernement les salaires attachés
à l'exercice des fonctions publiques,"
C. E., vol. 11, p. 86.
47. In Karl Marx et Friedrich
Engels, Selected Works in Three Volumes
(Moscow: Progress Publishers, 1983), vol. 1, p.
477.
48. Ceri Crossley, French
Historians and Romanticism: Thierry, Guizot, the
Saint-Simonians, Quinet, Michelet (London:
Routledge, 1993), p. 27.
49. Ephraïm Harpaz, "Le
Censeur Européen: Histoire d’un journal
quotidien," p. 228. Harpaz ajoute: "Les
jeunes États-Unis semblent incarner aux
yeux de la jeune génération libérale
de la Restauration les forces immenses de l’avenir."
En effet, l’Amérique était la nation
industrialiste modèle ; l’Europe, en revanche,
était "écrasée par ses
cours brillantes et ses vastes armées comme
elle étouffe sous un système onéreux
d’impôts, d’emprunts et de fonctionnaires."
Ibid.
50. Charles Dunoyer, "Gouvernement"
in Charles Coquelin and Charles Guillaumin, eds.,
Dictionnare de l’économie politique,
3rd. ed. (Paris: Guillaumin, 1864),
vol. 1, pp. 835-841. Pour un récit quelque
peu "révisionniste" de Dunoyer,
voir Gustave du Puynode, "Charles Dunoyer,"
Journal des Économistes, 3rd
series, vol. 13 (January 15, 1869), pp. 1-28.
51. Leonard Liggio, "Evolution
of French Liberal Thought: From the 1760s to the
1840s," Journal des Économistes
et des Études Humaines, vol. 1, no.
1 (Winter 1989), pp. 145-146.
52. Voir Serge Gavronsky, The
French Liberal Opposition and the American Civil
War (New York: Humanities Press, 1968).
53. Alexis de Tocqueville, De
la démocratie en Amérique, vol.
2, livre 4, chapitre 6.
54. Henri-Dominique Lacordaire,
Notices et Panégyriques (Paris:
Poussielgue, 1886), p. 341.
55. Sur Molinari, voir Murray
N. Rothbard, Classical Economics, pp. 453-455.
Sur le disciple le plus influent de Molinari,
voir idem., "Vilfredo Pareto, pessimistic
follow of Molinari, " in ibid., pp. 455-459.
56. Ibid., p. 453. Voir la bibliographie
dans Pierre Lemieux, L’anarcho-capitalisme
(Paris: Presses Universitaires de France, 1988),
pp. 123-124.
57. La critique de l’ouvrage
de Molinari Les soirées de la rue Saint-Lazare.
Entretiens sur les lois economique et défense
de la propriété, in the Journal
des Économistes, vol. 24, no. 104 (November
15, 1849), pp. 368-369, lui rend hommage pour
sa critique poignante du socialiste typique —"ce
pygmée gonflé d’orgueuil qui essayerait
de substituer son propre travail à celui
du Cr éateur"—et pour sa caractéristique
du principe du socialisme comme étant "d’une
arrogance insouciante." Cela semble assez
proche de la conception hayekienne du socialisme,
"la présomption fatale."
58. Gustave de Molinari, "De
la production de la securité," Journal
des Économistes, vol. 22, no. 95 (February
15, 1849), pp. 277-290.
59. Ibid., pp. 281-282, 289.
Au sujet de la question hautement complexe et
controversée du fonctionnement d’un système
de gouvernement concurrents, Molinari ébauche
quelques caractéristiques de son système,
à la fois pour les producteurs de se sécurité
et pour les consommateurs. Les derniers seraient
obligés de se soumettre à des pénalités
pour les violations contre les personnes et les
biens, imposées par le gouvernement de
leur choix, ainsi qu’aux "certains inconvénients"
dont l’objet et de faciliter l’appréhension
des criminels pour le gouvernement.
60. In The Wealth of Nations,
Bk. 5, chap. 1.
61. Molinari, "De la production
de la securité," p. 287. C’est l’auteur
qui souligne.
62. Voir Ralph Raico, "Mises
on Fascism, Democracy, and Other Questions,"
Journal of Libertarian Studies, vol. 12,
no. 1 (Spring 1996), pp. 19-20.
63. Gustave de Molinari, L’évolution
politique et la Révolution (Paris:
C. Reinwald, 1884), pp. 271-274.
64. Pierre Gaxotte, La révolution
française (Paris: Plon, 1936), 2 vols.
65. Voir Ceri Crossley, French
Historians and Romanticism, pp. 53, 65, où
l’auteur souligne que par exemple Thierry glorifiait
la bourgeoisie per se, comme étant
l’incarnation historique des "principes éternels
de raison, de justice et d’humanité,"
et considérait le triomphe de sa propre
classe en 1830 comme le point culminant de l’histoire
française.
66. Gustave de Molinari, Ultima
Verba: Mon Dernier Ouvrage (Paris: Giard and
Brière, 1911), pp. 39-45.
67. The Constitution of Liberty,
p. 60.
68. Lionel Robbins, The Theory
of Economic Policy in English Classical Political
Economy (London: Macmillan,1953), p. 45. Les
trois représentants de la position "individualiste
extrême," partisan de "l’Etat gendarme"
qu’il cite sont le physiocrate Mercier de la Rivière
(qu’il parodie), Herbert Spencer, et Bastiat.
69.D. H. Macgregor, Economic
Thought and Policy (Oxford: Oxford University
Press, 1949), p. 69.
70. Ibid.
71. A. V. Dicey, Lectures
on the Relation of Law and Public Opinion in England
during the Nineteenth Century, 2nd. ed. (1914)
(London: Macmillan, 1963), pp. 257-258.
72. Milton Friedman, Capitalism
and Freedom (Chicago: University of Chicago
Press, 1962), p. 201. Il est typique que John
Gray, Limited Government: A Positive Agenda
(London: Institute for Economic Affairs, 1989),
pp. 20-21, ne mentionne pas cet argument en faveur
du principe du laissez-faire, qui a été
présenté dans des ouvrages connus
par Dicey et Friedman, lorsqu’il attaque ce principe
comme étant un "mirage."
73. Commentaire sur l'ouvrage
de Filangieri, p. 70. Il est intéressant
de voir que le rejet de l’action étatique
par Constant est principalement fondé sur
les difficultés inhérentes de corriger
les erreurs et d’éliminer les échecs
produits par les actvités de l’Etat. Voir
Ralph Raico, "Benjamin Constant," New Individualist
Review, vol. 3, no. 2 (1964) (repr. Indianapolis:
Liberty Press, 1981): 499-508.
74. Ainsi Constant fournit le
meilleur contre-example (Tocqueville est un autre
cas évident) à l’affirmation tout
à fait erronée de Françoise
Mélonio, "Les libéraux français
et leur histoire," in Les libéralismes,
la théorie politique et l’histoire
," Siep Stuurman, ed. (Amstedam: Amsterdam
University Press, 1994), p. 38, selon laquelle
il y avait peu de sympathie ou même de compréhension
entre libéraux politiques et libéraux
économiques dans la première moitié
du 19ème siècle en France.
75. Frédéric Bastiat,
Oeuvres économiques, Florin Afthalion,
ed. (Paris: Presses Universitaires de France,
1983), p. 8.
76. Eli F. Heckscher, "A
Survey of Economic Thought in Sweden, 1875-1950,"
Scandinavian Economic History Review, vol.
1, no. 1 (1953), pp. 109-110. Heckscher exprime
son étonnement de voir des penseurs suédois,
"dont les capacités intellectuelles
étaient largement supérieures"
à celles de Bastiat, être si influencés
par l’économiste français. Certes,
il est possible que Heckscher ait manqué
de voir quelque chose que les admirateurs suédois
de Bastiat, comme tant de penseurs européens
et américains, pouvaient voir.
77. Joseph A. Schumpeter, History
of Economic Analysis, ed. Elizabeth Boody
Schumpeter (New York: Oxford University Press,
1954), p. 841.
78. Une telle compréhension
est absente dans la discussion de J. E. Cairnes,
"Political Economy and Laissez-Faire,"
in idem, Essays in Political Economy. Theoretical
and Applied (London, Macmillan, 1873), pp.
232-264. Cairnes déclare que : "au
niveau pratique je considère le laissez-faire
comme le guide de loin le plus sûr [comparé
au principe de contrôle étatique].
Or, rappelons-nous que c’est une règle
pratique, et non une doctrine scientifique
; c’est une règle grosso modo saine, mais
comme tant d’autres règles pratiques saines
elle fait l’objet de nombreuses exceptions ; c’est
surtout une règle qui ne doit jamais empêcher
de considérer sincèrement toute
proposition prometteuse de réforme sociale
et industrielle" (p. 251, c’est l’auteur
qui souligne). Puisque la "règle"
de Cairnes est si facile à contourner,
il est difficile de voir quelle protection elle
pourrait offrir contre des politiques anti-sociales.
79. Voir Salerno, "The Neglect
of the French Liberal School," and Rothbard,
Classical Economics, pp. 448-449 and 455-459.
80. Francesco Ferrara, "G.
B. Say," in Prefazioni alla Biblioteca
dell’Economista, Part 1 of idem, Opere
Complete, ed., Bruno Rozzi Ragazzi (Rome:
Associazione Bancaria Italiana/Banca d’Italia,
1955), vol. 2, p. 567.
81. Sur les économistes
libéraux italiens et l’Etat producteur
de rentes, voir Ralph Raico, "Mises on Fascism,
Democracy, and Other Questions," pp. 12-19.
82. Luigi Einaudi, "Liberismo
e liberalismo," in Benedetto Croce et Luigi Einaudi,
Liberismo e liberalismo, Paolo Solari,
ed. (Milan/Naples: Riccardo Ricciardi, 1957),
pp. 125-126.
83. Douglass C.North, "Economic
Performance Through Time," American Economic
Review, vol. 84, no. 3 (June 1994), p. 361.
North ajoute que de tels "stéréotypes
idéologiques" finissent par façonner
la performance du système économique.
84. James Buchanan, "The
Potential and Limits of Socially Organized Humanity,"
in idem, The Economics and Ethics of Constitutional
Order (Ann Arbor, Mich.: University of Michigan
Press, 1991), pp. 248-249 (souligné dans
l’original).
85. Karl Marx, "The Eighteenth
Brumaire of Louis Bonaparte," in Karl Marx and
Friedrich Engels, Selected Works in Three Volumes
(Moscow: Progress Publishers, 1983), vol. 1, p.
477.
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