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Il est évidemment impossible
de résumer en une conférence un livre
qui porte sur 5000 ans d’histoire et qui, de plus, comportera
deux, voire peut-être trois volumes. Je ne peux
qu’essayer de vous en présenter l’esprit, l’idée,
le concept de base.
Ce n’est pas un livre de commentaires
sur les doctrines politiques, mais un manuel au vrai
sens du terme. Il s’agit de présenter les idées,
les auteurs, les théories, à des gens
qui sont censés ne pas les connaître. En
ce sens, c’est un livre somme toute assez banal. Mais
un livre, qui est tout de même révolutionnaire.
De quelle manière ? C’est ce que je vais
essayer de vous résumer.
C’est un manuel. Mais un manuel
qui tranche résolument avec la tradition des
manuels universitaires français des cinquante
dernières années.
Des manuels quasi exclusivement marxistes
Regardez attentivement ce qui est
offert aux étudiants en matière d’histoire
des idées politiques. Vous constaterez que la
plupart des manuels sur le marché sont encore
aujourd’hui quasiment tous marxistes. La raison en est
relativement simple. Ce n’est pas seulement que les
intellectuels, depuis cinquante ans, sont majoritairement
de gauche. C’est aussi une conséquence de la
difficulté d’un tel travail. On n’écrit
pas un tel manuel tous les ans. Il faut des années.
Parfois toute une vie. Il n’y a que très peu
d’auteurs qui se lancent dans une telle aventure. Les
manuels ne reflètent donc les évolutions
de la pensée qu’avec un assez grand décalage.
Cette domination du marxisme sur
l’enseignement de l’histoire des idées politiques
est profondément préoccupante car, à
moins de vous engager dans une carrière d’intellectuel
– ce qui ne concerne qu’une minorité d’individus
-, c’est entre 15 et 25 ans que se forme et se structure
la pensée. Une fois dans la vie active, une fois
devenu fonctionnaire ou cadre d’entreprise, c’est avec
ce stock acquis dans votre jeunesse que vous allez vivre.
Le contenu des manuels est donc une question hautement
stratégique pour qui s’intéresse à
l’avenir des idées dans son pays.
Le manuel que je vous présente
ce soir est révolutionnaire en ce sens que, comme
vous vous en doutez, il n’est pas marxiste du tout.
C’est une mise en perspective du mouvement des idées
politiques depuis 5 000 ans dans une optique libérale.
Dans notre contexte français, cela reste malheureusement
toujours profondément révolutionnaire.
Je viens de dire " …depuis
5 000 ans ". Je n’ai pas cité ce chiffre
au hasard. Nous touchons là à un autre
aspect également révolutionnaire, à
sa façon, de ce manuel. L’histoire des idées
politiques, en France, est enseignée dans deux
grands types d’institutions : d’un côté
les facultés de philosophie ; de l’autre
les facultés de droit et les instituts de sciences
politiques qui y sont liés.
Les manuels marxistes émanent
quasiment tous d’auteurs qui enseignent dans les facultés
de philosophie. Il faut toutefois noter à la
décharge de cette auguste corporation que, comme
il s’agit de gens dont le métier est de réfléchir
sur les principes et les fondements de la pensée,
on y est tout de même aujourd’hui de plus en plus
rarement marxiste. Souvent, ce sont les anciens marxistes,
les anciens maoïstes les plus radicaux qui, désormais,
nous offrent la critique la plus radicale des idées
marxistes. Les hommes ne sont donc plus marxistes, mais
les manuels, en raison de leur durée de vie,
à cause de leur renouvellement très lent,
restent essentiellement marxistes.
Ce n’est pas en faisant du droit public
qu’on apprend à connaître Aristote
Ils présentent l’histoire comme
un mouvement allant des ténèbres vers
la lumière. Les ténèbres, c’était
l’Ancien régime. La lumière, c’est le
socialisme. Tout ce qui vient entre n’est qu’une étape
qu’il faut franchir le plus rapidement possible. Tout
ce qui touche à la pensée de la démocratie
dite libérale est condamné d’avance. On
n’y consacre au mieux que quelques pages. Prenez par
exemple le célèbre manuel de Touchard,
traduit dans toutes les langues. L’auteur consacre 50
pages à Marx, 30 à Hegel, mais une page
seulement à Locke. C’est tout à fait caractéristique.
Hobbes est un peu mieux traité : une page
et demie. Il faut dire qu’aux yeux des marxistes, Hobbes
a l’avantage de se faire l’avocat du tyran, mais il
partage le même vice rédhibitoire que Locke
d’appartenir à la catégorie des individualistes.
Avec une telle vision de l’histoire, ce qui compte,
ce qui est important, c’est le terme final, le point
d’arrivée. On y trouve quand même quelques
chapitres sur les grands grecs : Platon, Aristote ;
parce qu’ils font traditionnellement partie du Panthéon
des philosophes. Ces chapitres sont d’ailleurs plutôt
bons, absolument pas marxistes. Mais plus on approche
des temps modernes, plus on prend le train, et plus
le train se met à rouler de plus en plus vite
en direction du socialisme.
Les manuels qui sortent des facultés
de droit sont différents. L’histoire des idées
politiques est une matière obligatoire en première
année. Cela fait un marché conséquent.
On y trouve donc beaucoup plus de manuels. On ne peut
pas dire que leurs auteurs soient particulièrement
marxistes (lorsqu’ils le sont, ce sont généralement
les pires, parce qu’ils le sont sans le savoir). Ils
se situent plutôt à droite. Les philosophes
ont au moins un mérite : ils savent ce qu’est
le doute. Lorsque le doute se met de la partie, il croît
et embellit. Et c’est ainsi que certains se retrouvent
ultra-libéraux. Mais ce n’est pas quelque chose
qui risque d’arriver aux juristes. Ce sont des gens
qui n’aiment pas tellement réfléchir aux
principes. Leur métier est d’appliquer les principes.
Ils connaissent les principes mais, à la différence
des philosophes, ne pratiquent guère l’art de
la pensée critique. Par ailleurs, les auteurs
sont des juristes généralement formés
au droit public, qui appartiennent à la corporation
des " publicistes ", comme on dit
dans la profession. Donc des gens qui s’intéressent
particulièrement à l’Etat et à
ses mécanismes.
Par définition, ils se sentent
beaucoup plus à l’aise dès lors que l’Etat
existe. C’est à dire, en gros, à partir
de Charles V. C’est leur grand homme. Le premier à
établir un rituel du sacre bien établi,
bien clair. Le premier à disposer d’un système
d’impôt bien rodé., d’une véritable
administration. Les choses sérieuses commencent
avec lui. Leurs ouvrages sont donc très bons
pour toute la période qui court de Charles V
à aujourd’hui. Comme ils ont été
formés à la vieille pensée humaniste,
ils considèrent qu’ils est tout de même
important d’ouvrir leurs manuels par l’histoire des
idées sous l’Antiquité. Ils s’arrêtent
sur la période romaine. Mais le problème
est qu’en réalité il n’y connaissent rien.
C’est très clair. Ce n’est pas en faisant du
" droit public " qu’on apprend à
connaître Platon ou Aristote. Généralement
ils ne connaissent pas le grec. Alors que font-ils ?
Ils copient. Ils se copient et recopient les uns les
autres. Résultat : des chapitres au mieux
nuls, au pire ridicules, pleins d’erreurs, traduisant
une méconnaissance totale du sujet qu’ils sont
censés enseigner. De plus le style en est le
plus souvent inintelligible. Ils ne connaissent rien
à Platon ou Aristote ; cela ne les intéresse
pas ; mais ils se croient obligés d’y consacrer
tout de même un chapitre. Quant à tous
ceux qui ont précédé Platon, n’en
parlons pas… C’est de la reproduction de cinquième,
sixième ou même septième main… Ils
n’en disent rien qui ait un sens.
" Je crois au progrès… "
En rédigeant cet ouvrage, j’ai
voulu corriger ces deux défauts. J’ai cherché
à faire un ouvrage qui ne soit pas marxiste,
qui soit politiquement équilibré quand
il s’agit des temps modernes, sans être ignorant
de tout ce qui s’est passé sous l’Antiquité,
ni au Moyen âge.
A cela s’est ajouté une autre
idée. Il y a déjà longtemps que
je voulais décrire l’émergence de la société
libérale et démocratique moderne. J’avais
conçu un premier projet, avec les Presses Universitaires
de France. On avait même signé un contrat
pour un livre qui devait traiter de l’émergence
de " la société ouverte ".
Il devait comporter trois volets : l’un consacré
à René Girard, le second à Karl
Popper, et le troisième à Hayek. Comme
la partie portant sur Hayek s’est transformée
en un livre à elle toute seule, ce projet a finalement
été abandonné. Mais je restais
frustré de cette idée de montrer comment
s’est développée, comment est apparue
la Modernité.
C’est un sujet qui me fascine car je
crois au progrès, sans être progressiste
au sens de la gauche. Je vous rappellerai à cet
égard quelques faits qui m’impressionnent toujours.
L’humanité existe depuis trois
millions d’années au moins. Elle a vécu
de chasse et de cueillette pendant la quasi-totalité
de ces trois millions d’années, avec une population
oscillant entre trois millions et dix millions d’individus,
selon un sinusoïde caractéristique de la
démographie des espèces animales qui vivent
elles aussi de chasse et de cueillette. La population
croît tant qu’il reste quelque chose à
cueillir ou à chasser. Lorsque tout a été
cueilli ou tué, la démographie s’effondre
parce qu’il n’y a plus rien à manger. Les proies
en profitent alors pour se multiplier à nouveau,
les plantes repoussent. La population de l’espèce
prédatrice recommence à augmenter. Tel
est le rythme que l’humanité a connu pendant
la plus grande part de ces trois millions d’années.
Puis, un jour, l’humanité a inventé l’agriculture,
l’élevage, l’artisanat. Elle s’est sédentarisée,
en créant des villes et des villages. C’est la
révolution du Néolithique. Environ douze
mille ans, seulement. Soit dix mille ans avant JC. Cette
nouvelle manière d’exploiter l’environnement,
ce nouveau rapport à l’environnement est tellement
efficace que la population passe à 250 millions,
soit entre 25 et 50 fois plus que le nombre d’humains
à l’époque du Paléolithique.
Je trouve cela fascinant. L’environnement
n’a pas changé. Le climat, la nature n’ont pas
changé. L’espèce humaine elle-même
n’a pas changé. On le sait de manière
certaine : l’homo sapiens sapiens n’a pas évolué
biologiquement depuis à peu près 200 000
ans. La même espèce, dans le même
environnement, se multiplie ainsi par 50 ! C’est
prodigieux ! Qu’est-ce qui a changé ?
L’organisation sociale…
Prenons maintenant la période
qui s’étend du Néolithique jusqu’au 18ème
siècle : la population augmente, mais peu
à peu, très doucement. Puis, à
partir du milieu du 18ème siècle,
se produit une extraordinaire explosion démographique
qui nous amène en à peine plus de deux
cents ans de 650 millions d’individus à 6 milliards.
Là encore, sans que l’espèce humaine ait
enregistré le moindre changement biologique,
et sans que son environnement naturel ait lui aussi
changé. Un nouveau seuil a été
franchi. On a un véritable phénomène
" d’émergence ", le terme
employé par les théoriciens de l’évolution.
Une émergence de même nature par exemple
que l’apparition du premier tissu photosensible qui
a donné les yeux. Quand ce tissu apparaît,
les proies voient désormais leurs prédateurs
et peuvent donc leur échapper, cependant que
les prédateurs voient les proies et peuvent mieux
leur courir après et les attraper. Les animaux
qui, dans la lutte pour la survie, se sont retrouvés
pourvus de ce nouveau tissu photosensible ont acquis
un tel avantage sur les autres espèces que cette
innovation s’est finalement généralisée
(par l’ extinction des espèces non pourvues).
Si je fais référence à ce détail
de l’évolution biologique, ce n’est pas par hasard
non plus. Mais parce que Hayek lui-même a comparé
l’émergence de ce qui s’est passé à
partir du 18ème siècle à l’invention
de la vision. C’est bien plus qu’une simple métaphore :
la vision a permis aux espèces animales de voir
à distance comme les marchés, à
partir du 18ème siècle, ont
permis aux habitants de nos sociétés de
s’ajuster en permanence, grâce aux systèmes
de prix, à de multiples événements
se produisant très au-delà de leur zone
d’appréhension sensible.
On peut contester l’idée que
la démographie soit un bon critère du
progrès de l’humanité. On peut considérer
qu’être des milliards à vivre très
malheureux est une régression par rapport à
un âge d’or où nous n’aurions été
que quelques milliers à être parfaitement
heureux. La discussion est ouverte. Mais comme la caractéristique
de l’humanité est de chercher à vivre,
le fait qu’elle arrive à vivre en nombre toujours
plus grands est tout de même le signe d’un phénomène
prodigieux.
Cette émergence est celle des
marchés, du marché, de la démocratie
libérale dont les étapes sont jalonnées
par les révolutions hollandaise, anglaise, américaine,
française. L’explosion démographique est
le produit de changements socio-juridico-politiques
qui ont libéré la productivité.
Comme les hommes préfèrent vivre même
pauvres que ne pas vivre du tout, ce surcroît
de productivité a d’abord été utilisé
à améliorer les chances de survie du plus
grand nombre. Jusque là, la démographie
était régulée par la famine, les
pénuries, les épidémies aussi.
La disparition des disettes à permis aux hommes
de se multiplier. Ce n’est que dans un second temps
qu’ils ont utilisé la productivité qui
continuait à augmenter non plus à se multiplier,
mais à consommer, à vivre mieux à
nombre égal. Plus récemment cette commotion
démographique s’est transmise au Tiers monde.
Celui-ci est encore dans une phase où les hommes
préfèrent se multiplier que vivre mieux.
Mais cette explosion de la population du Tiers monde
ne s’est produite qu’à partir du moment précis
où lui aussi fut touché par la civilisation ;
c’est à dire à partir du moment où
son économie a commencé à s’intégrer
dans la division internationale du travail.
Pour moi, l’humanité n’est pas
un système fermé. Je ne doute pas de la
réalité même du Progrès.
La question est cependant de comprendre comment et pourquoi
celui-ci a explosé à partir du moment
où ont émergé les institutions
qui, en gros, sont celles des démocraties libérales.
S’agissant d’une histoire des idées politiques,
ma préoccupation était de montrer comment
sont apparues les institutions qui ont rendu possible
ce progrès de l’humanité. Celles-ci sont
apparues de manière spontanée. De ce point
de vue je suis en plein accord avec Hayek. Je crois
cependant que beaucoup de gens font un contresens lorsqu’ils
interprètent l’idée hayékienne
d’évolution spontanée comme un processus
qui se déroulerait de manière automatique,
sans la moindre intervention de la pensée et
de la volonté humaine. Hayek dit explicitement
le contraire. Il est vrai que l’évolution n’est
pas entièrement le fruit de la pensée.
Le modèle cartésien est faux. L’histoire
n’est pas le produit d’un processus où la pensée
se donnerait des modèles que la volonté
serait ensuite chargée d’appliquer à la
réalité. En réalité, il
y a co-évolution de l’esprit et de la société.
Ce qu’Hayek nous explique est qu’au fur et à
mesure que certaines réalités apparaissent,
qui n’avaient été prévue ni voulues
par personne, il y a des esprits qui en prennent conscience,
qui essaient de les comprendre et de les formaliser,
pour ensuite orienter l’action humaine d’une façon
telle que des processus qui, au départ, s’étaient
en quelque sorte trouvés libérés
un peu par hasard, sont ensuite exploités pour
être accélérés et facilités.
Le modèle cartésien est
faux
Prenez par exemple la fameuse loi Le
Chapelier sur les corporations. Elle n’a été
rendue possible que parce que, auparavant, la pensée
économique des physiocrates avait démontré
que les alliances de producteurs étaient néfastes
pour le bon fonctionnement des marchés. Voilà
un cas où on a à l’origine un phénomène
spontané, qui est compris par la pensée,
et où celle-ci est ensuite utilisée pour
modifier les institutions de façon à obtenir
des décisions qui favorisent la poursuite et
l’expansion du processus. D’autres réalités
vont alors émerger en conséquence du déroulement
de ce processus ; à nouveau il y aura d’autres
gens pour les penser, pour les critiquer, et des hommes,
des acteurs juridiques ou politiques pour agir en conséquence.
Voilà le schéma général
de la réflexion qui a guidé la réalisation
de cet ouvrage. Restait toutefois un dernier problème
à régler : celui du point de départ.
Quand on entreprend de raconter une histoire, il faut
savoir par où commencer. Traditionnellement les
manuels font commencer l’histoire des idées politiques
aux penseurs grecs. En particulier à Platon,
à cause de sa " République ",
le premier livre de quelque longueur qui expose une
théorie politique que l’on ait jamais conservé.
Mais le caractère traditionnel de ce point de
départ ne pouvait suffire pour justifier que
je fasse de même. Depuis un siècle, en
particulier au cours des dernières cinquante
années, les progrès en histoire et en
archéologie ont été tels que nous
avons désormais une connaissance des sociétés
antérieures à la société
grecque qui n’a plus rien à voir avec celle qui
s’imposait au moment où ont été
rédigés les premiers grands manuels d’histoire
des idées politiques. La connaissance de
la préhistoire a fait des progrès fantastiques.
Je pense par exemple aux progrès extraordinaires
fait dans la connaissance d’un certain nombre de langues
écrites comme le sumérien, le crétois
ou encore l’étrusque. Nous avons désormais
accumulé un savoir sur les sociétés
antérieures à la Grèce qui autorise
l’historien des idées politiques à se
demander s’il ne lui faudrait pas commencer son récit
beaucoup plus tôt.
Personnellement, voici le raisonnement
qui m’a guidé dans la recherche de ce point de
départ. Pour qu’il y ait un début de l’histoire
des idées politiques, me suis-je dit, il faut
qu’il y ait au moins deux choses. Il faut d’abord que
l’objet de cette science existe. Et ensuite que le sujet
de cette science existe également.
Quel est " l’objet "
de la science politique ? C’est la " Polis ",
c’est à dire l’Etat. Certains anthropologues
pensent qu’il y a de la politique même dans les
sociétés sans Etat. C’est le cas de Georges
Ballandier, auteur d’un ouvrage d’anthropologie politique.
Il interprète les conflits de pouvoirs et palabres
dans les sociétés africaines comme une
forme de politique. Il a parfaitement le droit d’y croire.
On peut définir les termes comme on le désire.
Mais je pense que c’est un choix méthodologique
qui prête à confusion dans la mesure où
en l’absence d’Etat il me paraît difficile qu’il
puisse y avoir un discours sur l’Etat, ou sur les rapports
à l’Etat. Dans ces sociétés, non
seulement il n’y a pas d’Etat, mais il n’y a pas non
plus de discussion qu’on puisse qualifier de " politique ".
On y discute ou délibère sur ce qu’il
convient de faire : partir à la chasse dans
une direction à droite, ou à gauche ;
faire la guerre ou pas la guerre à la peuplade
voisine… mais ce ne sont pas des discussions qui portent
sur l’organisation sociale en tant que telle. Il me
semble qu’on ne peut parler d’idées politiques
que là où il y a une organisation centralisée
de la société qu’on appelle l’Etat. Et
qu’il n’y a pas de politique là où il
n’y a pas d’Etat.
Or on sait aujourd’hui à quelle
date, et en quel lieu l’Etat a pris naissance. Au cours
de la seconde moitié du quatrième millénaire
avant JC. Le lieu : la Mésopotamie, puis,
immédiatement après, l’Egypte. Par ailleurs,
l’anthropologie nous enseigne que l’émergence
de l’Etat n’a pas empêché de nombreuses
sociétés sans Etat d’exister quand même,
jusque y compris de nos jours avec certaines peuplades
d’Amazonie ou de Papouasie. Dans ce dernier pays, il
existe encore de vraies sociétés qui sont
très rarement visitées par des hommes
de l’Etat, et qui vivent à bien des égards
sans rapport réel avec l’Etat. Le phénomène
de l’Etat n’est donc pas universel, il n’est pas coextensif
au phénomène de la société.
On ne peut donc commencer un récit des idées
politiques qu’à partir du moment où l’Etat
paraît, là où il paraît.
Il n’y a pas de politique là
où il n’y a pas d’Etat
Mais cela ne suffit pas. Encore faut-il,
comme je l’ai dit, que le sujet de la science politique
soit lui aussi présent. Prenez les textes égyptiens.
On y trouve une représentation du pouvoir. Mais
ce sont toujours des relations religieuses qui expliquent,
par exemple, pourquoi le Pharaon doit régner,
ce qu’il doit faire, les rites qu’il doit observer,
etc. Ils ne remettent jamais en cause ces principes.
Toutes les sociétés antérieures
à la société grecque sont des sociétés
magico-religieuses fondées sur le rite sacrificiel
et le mythe qui le justifie. Ce mythe lui-même
n’est jamais remis en question par une pensée
critique. Par ailleurs, ce sont des sociétés
dans lesquelles le mythe explique indistinctement l’ordre
cosmique et l’ordre social. On n’y fait pas de distinction
entre les deux. Ce sont les mêmes événements
originaires qui expliquent que le soleil et la lune
sont au milieu du ciel, que la terre est entourée
de mers, ou que Pharaon est devenu le dieu-Etat. Par
conséquent, il serait aussi fou de remettre en
cause le fait que Pharaon dirige l’Etat qu’il le serait
de remettre en question le simple fait que le soleil
est au milieu du ciel. L’homme qui s’y risquerait serait
perçu par les autres comme un cinglé –
à la manière de celui qui, aujourd’hui,
clamerait du haut d’un immeuble qu’il va se jeter dans
le vide et voler comme un oiseau : on appellerait
immédiatement les pompiers ; il serait interné
car, pour nous, il faut véritablement être
fou, au sens propre du terme, pour penser outrepasser
les lois de la nature qui nous paraissent intangibles.
Dans les sociétés fondées sur le
rythme du Nil, il en allait de même de toutes
les lois sociales. Celui qui les remettait en cause
était perçu par les autres comme un fou,
un fou dangereux parce qu’il risquait d’attirer la colère
des dieux.
Dans de telles sociétés,
il ne peut pas y avoir de " politique "
au sens d’une discussion sur les règles sociales,
puisque celles-ci sont imposées de manière
transcendante par le mythe. L’idée même
d’une science politique est une idée qui ne peut
tout simplement pas survenir dans un tel univers de
nature magico-religieuse. Et d’ailleurs, comme par hasard,
on ne l’y a jamais vu survenir. On pourrait penser que,
peut-être, un jour, découvrira-t-on un
papyrus qui contiendra la théorie politique d’un
auteur égyptien dont les travaux auraient précédé
" La République " de Platon.
On n’en a jamais découvert. Et je pense, personnellement,
qu’on n’en découvrira jamais parce que, compte
tenu de ce que je viens de vous dire, c’est impossible.
C’est seulement à partir des
grecs que l’on assiste à l’émergence d’une
pensée rationnelle et scientifique. La naissance
de la rationalité est liée à l’émergence
de la Cité. Elle est née aux alentours
du 12ème siècle avant JC, à
la suite d’une série de catastrophes qui ont
donné lieu à une formidable régression
qu’on appelle " le moyen âge grec " :
l’écriture disparaît, la population régresse
des deux tiers. C’est l’époque où la civilisation
mycénienne disparaît. Les vieilles monarchies
de type mésopotamien (ou égyptien) qui
existaient en Grèce s’effondrent. Les grecs n’arrivent
plus à les reconstituer parce que la religion
sur laquelle elles étaient fondées a elle-même
été détruite par l’invasion des
doriens. Comme ils n’arrivent pas à se mettre
d’accord, les grecs sont obligés de recourir
à un pouvoir pluraliste. Ils sont contraints
de discuter entre eux pour refonder un nouvel Etat.
Des auteurs ont clairement montré comment de
cette nouvelle nécessité de discuter sur
l’Agora résulte les deux innovations essentielles
que sont la LOGIQUE d’une part, et la RETHORIQUE d’autre
part.
Les grecs ont inventé la politique
Si vous prenez la parole dans une
assemblée, et que n’importe qui peut également
intervenir pour vous contredire, vous ne pouvez obtenir
l’adhésion de ceux qui vous écoutent que
si vous avez par avance réfuté toutes
les objections possibles. Vous êtes obligé
de justifier tout ce que vous dites en vous référant
à des faits connus de tous, donc objectifs, et
de présenter votre thèse comme en découlant
de manière logique. Ceux qui l’emportent sont
ceux qui respectent le mieux cette contrainte. Une assemblée
n’est pas un ordinateur. Lorsqu’on travaille sur un
ordinateur, on peut présenter les arguments dans
n’importe quel ordre. L’ordinateur retiendra toujours
la force logique des arguments : même si
vous commencez par un argument très fort et finissez
par un argument très faible, l’ordinateur donnera
la priorité à l’argument le plus fort
parce qu’il est programmé pour cela. Dans une
assemblée, les choses ne se passent pas de la
même façon. Si, pour prouver une thèse,
vous commencez par énumérer les arguments
les plus forts, et finissez par les arguments les plus
faibles, après avoir parlé pendant deux
heures d’affilée, il est vraisemblable que vous
n’aurez pas convaincu grand monde. Le doute l’emportera
chez vos auditeurs. Pour emporter une décision,
il faut toujours terminer par l’argument le plus fort.
Les grecs ont ainsi été les inventeurs
de la rationalité. Ils ont été
les premiers à se dégager du poids de
la mythologie et à penser les affaires de la
cité de manière rationnelle et scientifique.
Ils ont bel et bien inventé " la politique ",
m’offrant ainsi le point de départ que je recherchais.
Tout ce premier volume, qui vient de
paraître, est consacré aux grecs, ainsi
qu’aux apports romains et biblique. En effet, qu’est-ce
que l’Occident ? Sinon une synthèse, une
hybridation imparfaite mais néanmoins réelle
de trois sources spirituelles bien identifiables, que
l’on peut caractériser chacune par un trait précis.
L’apport grec et l’apport romain se sont, bien sur,
mutuellement influencés. L’apport biblique s’est
fait de façon beaucoup plus indépendante
– bien qu’il y ait des contacts entre la tradition biblique
et le monde grec dès le 3ème
siècle avant JC. En se christianisant, l’empire
romain importe l’apport biblique. Mais il n’en fait
pas encore réellement la synthèse. La
raison vient de ce que l’Eglise des premiers siècles
vit comme si la fin du monde était proche. Les
premiers chrétiens n’ont aucunement l’intention
de christianiser le monde, ni de transformer l’empire
romain. Ils n’oseraient pas. Pendant tous ces premiers
siècles, sauf dans Saint Augustin, on ne trouve
encore aucune véritable synthèse entre
la pensée juridico-politique des grecs et des
romains, et la pensée chrétienne. Il y
a coexistence, une certaine influence, c’est tout. Par
exemple, dans le Code de Justinien on trouve une législation
qui concerne les hôpitaux. Or, les hôpitaux,
c’est typiquement une idée d’importation chrétienne.
Comme les orphelinats. C’étaient des notions
qui étaient étrangères aux romains.
Ma thèse, comme celle d’Harold
Berman dans un livre qui est un pur chef-d’œuvre :
" Law and Revolution ", est que
cette synthèse n’est arrivée que beaucoup
plus tard, à l’époque du Moyen Âge
classique, entre les 11ème et 13ème
siècle, sous l’influence de l’Eglise romaine,
à l’époque où elle construit le
droit canon. Le droit canonique qui voit alors le jour
– et qui constitue la matrice dont est sortie notre
conception moderne du droit – représente une
synthèse, au sens fort du terme, entre une inspiration
biblique, un langage et des techniques qui sont celles
du droit romain (dont l’Eglise de Rome favorise alors
la redécouverte après la catastrophe des
grandes invasions qui ont fait régresser l’Occident
pendant cinq siècles).
Les grecs ont inventé la liberté
Quel était l’apport clé
de chacune de ces traditions ? L’apport grec, tout
d’abord. Fondamentalement, c’est l’idée de " liberté
sous la loi ". L’idée de " Rule
of Law ". Hérodote l’exprime fort brillamment
dans son récit des guerres avec les Perses. Quelques
milliers de grecs ont mis une formidable raclée
aux envahisseurs perses pourtant beaucoup plus nombreux,
parce qu’ils étaient mieux organisés.
Le Roi de Perse s’étonne de ce que les grecs
qui n’ont aucun roi puissent faire preuve d’une telle
supériorité d’organisation. Hérodote
répond que s’il en est ainsi c’est parce qu’ils
obéissent à des magistrats, qu’ils obéissent
à la loi, et qu’ils forment donc un peuple d’hommes
libres. Des magistrats qui ne sont pas des rois mais
qui tiennent leur pouvoir de la loi. Quand on obéit
au magistrat, explique-t-il, on n’obéit pas à
la personne du magistrat, mais à la loi. Et la
loi est égale pour tous. C’est cette thèse
qu’adoptent les grecs dès l’émergence
de la Cité. On retrouve incontestablement chez
eux l’idée que lorsqu’il y a "isonomia ",
c’est à dire lorsqu’il y a égalité
de tous devant la loi, les hommes sont " libres "
parce qu’ils savent ce qu’ils peuvent faire et ne pas
faire s’ils ne veulent pas être exposés
à la contrainte de l’Etat ou des autres. Si je
respecte la loi, jamais je ne serai en conflit ni avec
les autres, ni avec l’Etat. Comme la loi est négative,
qu’elle ne dit pas ce que je dois faire, mais uniquement
ce que je ne dois pas faire, je peux faire ce que je
veux, donc je suis libre. Là se trouve la grande
découverte, la grande innovation des grecs. Ils
avaient compris que la loi a pour vertu de rendre les
gens libres puisqu’elle rend possible le règne
d’une coexistence pacifique, en délimitant clairement
" le mien " et " le tien ".
" Rendre à chacun le sien "
est une formule juridique romaine célèbre,
mais est en fait reprise du grec. Comme la loi distingue
clairement " le mien " et " le
tien " , elle rend désormais possible
une coopération sans conflits, sans chevauchement
ni empiètement de chacun sur le domaine, la propriété
d’autrui. Comme l’Etat ne peut plus nuire qu’en fonction
de la loi, puisque le magistrat ne doit observer que
la loi, il ne peut plus arbitrairement s’emparer des
biens ni de la liberté de quelqu’un qui respecte
la loi. Autrement dit, les grecs ont vraiment inventé
la liberté. C’est un événement
considérable. La liberté comme cette autre
face de la loi.
Mais les grecs n’ont pas poussé
très loin l’élaboration du contenu de
la loi, et cela pour des raisons que je n’ai comprises
qu’après beaucoup de travail. Les grecs vivaient
dans des cités séparées où
le droit était largement coutumier parce qu’il
était connu de tout le monde. Lorsqu’on vit dans
de petites communautés urbaines de 3 000 ou 5
000 habitants tout au plus, la coutume est quelque chose
que chacun connaît. Les grecs ont ressenti le
besoin de donner une expression écrite aux lois
fondamentales. C’était l’une des grandes revendications
démocratiques de l’époque. Lorsque la
loi est écrite elle ne peut plus être manipulée
par les dirigeants. L’écriture rend la loi objective.
Mais ils ne sont pas allés très au-delà.
C’est alors qu’interviennent les
romains. Leur rôle va être de développer
à tel point le rôle de la loi, de rentrer
à tel point dans l’élaboration de tous
ses détails que toutes les virtualités
de liberté et d’efficience, donc de croissance,
qui étaient présentes en germe dans la
société grecque vont se trouver sublimées,
surmultipliées, exponentiellement développées
et exploitées par les romains.
Là encore il faut en rechercher
la raison précise. Elle vient de ce que les romains
ont très directement hérité du
modèle de la cité grecque. C’est ainsi
que se fait l’évolution : quand une civilisation
laisse émerger une invention qui n’a aucun précédent,
elle est très vite imitée par les autres
qui font ainsi l’économie des siècles
mis à la développer. Parce qu’on y est
généralement plus jeune, moins enfermés
dans des routines, l’innovation va être poussée
beaucoup plus loin. On a souvent vu dans le cours de
l’histoire de l’humanité un foyer de civilisation,
qui jaillit, des sociétés périphériques
qui se rapprochent et s’éclairent au feu ou à
la lumière de ce foyer, et qui ensuite avalent
le foyer parce qu’elles sont devenues plus fortes que
lui. L’Amérique est un beau cas de ce genre.
Rome a été créé
par les étrusques qui, eux-mêmes, avaient
été colonisés par les grecs. Puis
ils ont conquis le monde. Je ne m’attarderai pas sur
les détails de cette conquête, ni sur ses
raisons. Mais dès lors qu’ils ont conquis le
monde – la troisième guerre punique date de 150
avant JC : ils ont conquis tout l’ouest de la méditerranée,
et ils commencent à régresser -, cela
implique un Etat qui règne sur une multiplicité
d’ethnies différentes. La république romaine
est en quelque sorte le premier grand état pluriethnique
du monde. L’Empire était un Etat commun à
plusieurs ethnies. Dès lors, très vite,
ils ont dû trouver les moyens de gérer
les litiges entre des gens ressortissants de leur juridiction,
mais appartenant à des ethnies différentes.
Il y avait un droit romain comme il y avait un droit
dans chaque Cité grecque, mais celui-là
était encore fortement ritualiste ; le Digest
rapporte plein d’exemples de gens ayant perdu leur procès
parce qu’ils ne connaissaient pas les formules rituelles.
Aussitôt qu’un étranger avait un litige
avec un Romain, s’il venait plaider devant un juge romain,
il était perdant à tous les coups.
L’apport de Rome
En l’an 242 avant Jésus-Christ,
les Romains ont alors pris une décision qui a
joué un rôle essentiel dans l’histoire
de l’émergence de la civilisation. Une décision
à caractère réellement prophétique.
Au sens le plus fort du terme . Au sens Bergsonien
du terme : un élan vital qui s’ignore lui-même
sur le moment…. Ils ont créé la fonction
de Praetor Peregrinus, de préteur pérégrin.
Le préteur était le magistrat
chargé de dire le droit, de recevoir les plaintes
des citoyens et de désigner un juge, le magistrat
ne jugeant pas lui-même. Les romains supportaient
de plus en plus mal de voir les gens vider leurs querelles
entre eux car ils craignaient que cela ne dégénère
en bagarre générale. Il y avait donc une
pression de plus en plus forte pour que les adversaires
portent leurs affaires devant le préteur. Son
rôle était de qualifier l’acte qui lui
était soumis en fonction de la loi et de désigner
un juge. Mais la loi appliquée était celle
des Quirites – c’est à dire le droit ethnique
des romains, le droit de la cité de Rome. Ce
droit, comme tous les droits archaïques, était
très largement rituel. Il fallait dire des formules,
faire des gestes. Si les plaideurs ne respectaient pas
très exactement les formules le procès
était nul.
L’intégration dans l’empire
d’un nombre croissant d’étrangers ayant des querelles
entre eux posait un problème. Ou bien les querelles
impliquaient des personnes qui ne connaissaient rien
au droit romain (un gaulois avec un syrien, un espagnol,
ou un illyrien – le " kosovar "
de l’époque) ; et on ne pouvait pas l’appliquer.
Ou bien le conflit impliquait un romain, et alors l’iniquité
était trop évidente : le romain connaissait
les bonnes formules et était sur de l’emporter
par rapport à l’étranger. C’est pour cela
qu’a été créée la fonction
du préteur " peregrinus ",
le préteur des étrangers. On peut supposer
qu’au début ce n’était pas un poste très
prestigieux – le préteur " peregrinus "
était en quelque sorte celui spécialisé
pour arranger les chamailleries entre familles de gens
que, probablement, il méprisait . On lui a donné
le pouvoir de ne pas appliquer le droit romain écrit,
mais de se contenter d’arranger les choses au mieux.
Non pas en rompant avec tout aspect formaliste, mais
en l’autorisant à qualifier les actes, ou à
reformuler les déclarations rituelles dans des
termes qui puissent être compris tant par le gaulois,
l’illyrien que le syrien. Donc dans des termes très
abstraits, puisque pour être comprise à
la fois des uns et des autres il fallait que la formule
juridique ne fasse référence à
aucune institution précise (par exemple un dieu
romain, au Sénat ou toute autre institution romaine).
Or cela correspond à peu près à
l’époque où les romains ont conquis la
Grèce et, à cette occasion, découvert
le stoïcisme et la doctrine stoïcienne selon
laquelle il existerait un droit naturel universel.
D’un côté, les jeunes
magistrat romains – comme Cicéron – avaient des
contacts avec les philosophes grecques qui leur enseignaient
l’existence d’un droit naturel universel. Mais, de l’autre,
ils étaient confrontés aux problèmes
posés par le " droit prétorien "
- c’est à dire le droit créé par
les prêteurs. Chaque année le préteur
devait se faire élire au cours d’élections
où il avait des concurrents. Une fois élu,
il avait le droit de reprendre les formules de ses prédécesseurs,
mais aussi d’en supprimer et d’en ajouter . Le
droit subissait ainsi une influence concurrentielle :
était élu le jeune candidat à la
préture qui semblait le mieux en mesure de régler
les litiges et les conflits en élaborant des
formules efficaces. S’il était persuadé
qu’il existe un droit naturel commun aux syriens et
aux illyriens, aux gaulois et aux romains, il pouvait
essayer de l’exprimer en recherchant des formules qui
y collent de plus près. Ainsi entrait en jeu
un processus qui permettait d’échapper au caractère
particulariste du droit de chaque ethnie et de se rapprocher
d’un droit naturel qui soit compris par tous et favorise
une coopération pacifique entre tous…. Voilà
ce qu’ont fait les romains.
Comment le droit mène à
la propriété et à la personne.
La période qui va en gros de
200 avant JC jusqu’à 200 après JC est
à tous égards une période extraordinaire :
celle où, à travers l’élaboration
du droit romain, se met en place la matrice d’où
jailliront un jour tous les droits occidentaux ultérieurs.
C’est alors que sont inventées toutes les grandes
catégories juridiques : biens meubles et
immeubles, personne, société, contrat,
achat, vente, prêt, gage… Tous les termes du droit
commercial et du droit civil ont été inventés
par les romains au cours de cette période extrêmement
créatrice et féconde de quatre cents ans.
Quelle est la caractéristique
de ce droit ? C’est, fondamentalement, comme je
l’ai déjà mentionné, un outil qui
permet de distinguer le " Mien "
du " Tien ". Mais dans des cas de
plus en plus difficiles et subtils. Pas seulement dans
une situation d’échange entre deux personnes.
Mais dans des cas de biens immatériels par exemple ;
des cas de biens qui se divisent et se réunissent
après toute une série de mutations impliquant
des héritages, des créations de sociétés
puis leur dissolution, ou encore le cas particulier
de la femme qui apporte une dote puis divorce… A l’issue
de toutes ces mutations, de plus en plus complexes,
qu’est-ce qui est encore " Mien ",
qu’est devenu ce qui est " Tien " ?
Avec le droit grec, il n’y avait aucun moyen d’y voir
clair. C’est le droit romain, beaucoup plus subtil,
qui a apporté les moyens de s’y retrouver. Les
romains ont inventé les moyens juridiques qui
ont rendu possible une définition du " mien "
et du " tien " qui résiste
au temps, qui reste objectivement discernable sur de
longues, voire de très longues périodes
de temps. Ma thèse est qu’en apportant cela ils
ont inventé rien moins que l’Homme, au sens occidental
du terme – c’est à dire l’ego, la personne. Le
mot " personne " est une innovation
romaine. Il vient de Tertullien qui était romain.
Ce n’est pas un hasard si ce ne sont pas les grecs qui
l’ont découvert.
Prenez des gens qui se trouvent sur
une même ligne de départ, puis qui vivent
chacun leur vie, se marient, ont des enfants, achètent
des biens, s’associent avec d’autres, revendent leurs
parts, font des héritages, des dons, des legs,
etc. Si à chaque transaction ou mutation,
l’on a les moyens de conserver avec précision
ce que devient le " mien " et le
" tien " de chacun, il en résulte
que le " moi " de chacun va se dessiner
selon une ligne différente du " moi "
des autres. Les uns vont s’enrichir, d’autres s’appauvrir.
Les uns auront envie d’acheter une maison, les autres
une entreprise. Chacun aura une vie différente.
Dans la mesure où le droit garantit qu’il n’y
aura jamais confusion du " mien "
et du " tien ", le droit apporte
également la garantie que l’ego lui-même
ne sera jamais confondu avec celui des autres. Parce
que " ce que l’ego est " est nécessairement
en rapport avec ce qu’il a, ce qu’il est – c’est à
dire la somme de son vécu - est lui-même
dépendant des formes successives de sa propriété.
Ainsi en clarifiant le concept de propriété
et en apportant les moyens de la protéger, les
romains ont rendu possible l’épanouissement de
l’individu.
Terminons par l’apport biblique. Les
grecs et les romains ont découvert la rationalité
et la justice – en appelant justice le fait de " rendre
à chacun le sien ", c’est à
dire de respecter le " mien "et
le " tien ". Ils ont conçu
des outils rationnels permettant d’administrer cette
justice. La bible, elle, a apporté une autre
forme de justice. Une justice qui ne consistait plus
seulement à rendre à chacun le sien, mais
" à donner à celui qui n'a pas ".
Ce sont les grands prophètes d’Israël qui
l’ont apporté. Là encore, il faut en comprendre
le pourquoi.
Avec l’apport biblique, une nouvelle
conception de la justice
Les hébreux étaient un
peuple – les hébreux ne sont pas une ethnie ;
c’est un mot commun qui veut dire nomade, avec une connotation
quelque peu négative, à la manière
d’un peuple de " prolos "… C’étaient
les " prolos " du pays de Canaan,
en voie de sédentarisation, mais qui restaient
toujours des étrangers aux yeux des états
installés en Canaan ( des petits états
situés entre la Mésopotamie et l’Egypte,
et conçus sur le même modèle). Les
hébreux étaient en quelque sorte des vagabonds
qui, à la différence des autres, n’avaient
pas encore leur propre état. Ils arrivent néanmoins
à créer une confédération,
une forme d’union défensive, et ils aspirent
à avoir à leur tour un état. C’est
le fameux passage de la Bible où ils demandent
un roi. Samuel ne veut pas. Il demande à Dieu.
Dieu répond non. Mais les hébreux insistent.
Et Dieu leur dit : " on va vous donner
un roi ". Mais c’est de mauvais gré,
en quelque sorte. Parce que les prêtres d’Israël
craignent qu’en s’installant ainsi les hébreux
abandonnent la religion de Yahvé.
Donc dès le départ, dès
que se constitue cet état, il se heurte à
une opposition. L’Etat n’est accepté que comme
un moindre mal, que pour des raisons de défense,
mais pas comme un but en soi. Cette opposition – la
fameuse distinction entre pouvoir temporel et pouvoir
spirituel – n’a alors aucun précédent
dans l’histoire. Elle se marque par les extraordinaires
querelles du prophète et du roi qu’on trouve
dans le Livre de Samuel et le Livre des rois. C’est
le prophète qui admoneste David parce qu’il a
couché avec la femme du Huttite par exemple.
Le prophète affronte le roi parce que, pour lui,
dès qu’un état s’installe il en résulte
l’apparition de riches et de pauvres. C’est la création
de l’Etat qui instaure la division sociale. Le principal
reproche concerne le processus d’enrichissement qui
accompagne le développement de l’Etat, et conduit
à la naissance d’un " establishment "
indifférent au sort des plus pauvres, au sort
commun du peuple. Lorsqu’ils étaient nomades
les hébreux restaient pénétrés
d’un esprit essentiellement " égalitaire ".
En s’installant, en se dotant d’un Etat, ils cèdent
à leur tour à l’inégalité.
Comme ce changement s’est fait assez brutalement et
de manière somme toute artificielle, qu’il n’a
pas été le fruit d’une longue évolution
spontanée, la mémoire de la situation
antérieure a subsisté chez les intellectuels
qu’étaient les prêtres et les prophètes
de l’époque.
La justice gréco-romaine consistait
à administrer la justice, c’est à dire
à réparer les torts commis à l’encontre
de quelqu’un. Elle na rien à voir avec un quelconque
désir de faire advenir le bonheur universel.
Elle consiste seulement à empêcher que
la situation empire. Les romains ont une conception
du temps – comme tous les anciens – selon laquelle le
monde a toujours existé. Il peut y avoir des
périodes plus ou moins brillantes, ou plus ou
moins difficiles. Des ages d’or et des âges de
fer. Mais après n’importe quel âge de fer
reviendra un âge d’or, et après l’âge
d’or reviendra un âge de fer. Autrement dit, pour
les grecs et les romains, la quantité de mal
présente dans le monde est constante. Il y aura
toujours du mal dans le monde. Par conséquent
le but de la justice et le but de l’Etat ne sont pas
d’arracher le mal, de supprimer le mal, mais simplement
d’empêcher qu’il y en ait plus en arbitrant les
conflits.
Le prophétisme hébreux
se révolte contre la nature
L’originalité du prophétisme
hébreux est d’introduire l’idée que le
mal est insupportable. Même si personne ne fait
de mal à personne, nous devons nous sentir responsables
de ce que certains souffrent. Quand vous voyez quelqu’un
mourir de faim devant vous, ce n’est nécessairement
pas de votre faute. Cicéron considère
qu’il faut quand même lui donner quelque chose,
mais à condition qu’il se montre reconnaissant.
Si jamais il ne fait pas preuve de suffisamment de gratitude,
la prochaine fois il sera normal de le laisses mourir
de faim. Le projet des gréco-romains, lié
à leur religion, n’est donc pas de modifier le
monde, de changer le monde. Il y a un débat,
lequel est basé sur la référence
à la nature. La nature peut être pervertie,
mais on ne va pas la changer la nature, ni se rebeller
contre elle. Au contraire le prophétisme hébreux
se caractérise par une véritable révolte
contre la nature. Il faut évidemment réparer
le mal que l’on fait. Mais, même si personne n’a
fait de mal à personne , il reste du mal. Et
c’est un devoir moral que d’essayer d’y remédier.
Le prophète fait au roi deux
reproches. Il lui explique qu’il ne doit pas seulement
faire régner la justice, mais également
faire advenir une justice nouvelle. On peut appeler
cela la " miséricorde " par
rapport à la justice. La justice se définit
par la formule A = B. La miséricorde par
l’idée que " je dois donner plus que
ce que je reçois ". La justice est
une égalité, une symétrie. La miséricorde
est une dissymétrie. C’est ce qui a été
remarquablement expliqué par toute la philosophie
de Lévinas, en notre siècle. Du coup le
pouvoir politique est harcelé par le pouvoir
spirituel qui lui répète qu’il ne doit
pas laisser les choses en l’état. La légitimité
du pouvoir n’existe que si celui qui gouverner retrousse
ses manches pour essayer d’arracher tout ce qui reste
de mal. " Si tu ne le fais pas, lui dit le
prophète, nous te mépriserons ".
Cette pression biblique a été
reprise ensuite par le christianisme, amplifiée
par le sermon sur la montagne qui va encore plus loin
dans le sens des prophètes. Elle est à
l’origine de deux apports essentiels à la conception
politique occidentale. D’une part l’aspiration au bonheur,
conçue comme l’aspiration à une ère
messianique, marquant la fin des temps. Du coup, de
cyclique qu’elle était chez les grecs et les
romains, l’histoire devient orientée depuis une
création du monde jusque vers une fin du monde.
Moyennant quoi la responsabilité humaine par
excellence est de hâter cette fin du monde, cette
advenue du bonheur. Il est normal d’être impatient.
C’est totalement différent de l’attitude de l’Orient.
Il est normal d’être impatient puisque nous sommes
sur terre pour préparer le retour du Messie.
Qu’on l’attende comme les juifs parce qu’il n’est encore
jamais venu, ou qu’on attende son retour comme les chrétiens,
il est clair que s’il ne revient pas depuis si longtemps,
c’est qu’il a ses raisons. Et ces raisons, c’est que
nous n’avons pas fait un monde où il puisse venir
régner et habiter. Donc la balle est dans notre
camp. A nous de travailler à améliorer
le monde.
La seconde chose que la bible ait apporté
à la tradition politique est le mépris
du pouvoir temporel, sa destitution. Chez les grecs
le pouvoir temporel est la chose noble par excellence.
Chez les romains aussi. Un aristocrate romain doit se
livrer à la vie active, et non pas à la
spéculation pure. Il n’a pas le droit de se retirer
de la vie politique. Celle-ci est l’occupation noble
par excellence. C’est déjà un peu moins
vrai avec les stoïciens et l’épicurisme…
mais les épicuriens et le stoïciens ne prônent
l’abstention politique que lorsque, le pouvoir étant
tyrannique, il n’est pas possible de s’en approcher
sans s’y brûler. Sinon, on doit y participer.
Voyez Sénèque.
Avec les hébreux apparaît
l’idée d’un pouvoir de l’état distinct
du pouvoir spirituel et placé sous sa surveillance.
Babylone est l’incarnation du tout-pouvoir temporel.
C’est le règne du péché. Dans un
autre admirable livre intitulé " Religion
and the rise of democracy ", Graham Maddox
a très bien montré que si, dans les temps
modernes, la démocratie est née dans des
pays protestants, c’est parce qu’on y trouvait la permanence
d’une tradition prophétique où l’Etat
était toujours suspecté de péché
et de crime. Si, pour les anglo-saxons, la démocratie
s’identifie avec le contrôle de l’Etat par l’opinion
publique, une presse libre, une école libre qui
ne dépend pas de l’Etat…c’est parce que l’Etat,
laissé à lui-même, ne peut être
que Babylone. En France, au contraire, on a sacralisé
l’Etat. C’est le pouvoir temporel lui-même qui
s’est identifié au pouvoir spirituel.
Voilà les trois éléments
grecs, romains et bibliques qui, au terme de nombreuses
péripéties sur lesquelles je n’ai pas
eu le temps de m’attarder, se sont synthétisés
au Moyen âge, entre les onzième et treizième
siècles, et seulement en Occident. Tout le christianisme
oriental est passé à côté
de cette évolution.
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