La lutte contre le blanchiment d'argent se trompe de cibles...

par Graham Mather (1)

 

 

 

Article publié sur le site web Tax-News.com

 

Le tour de vis donné par Tony Blair aux activités de blanchiment d'argent est susceptible de faire un bien considérable. Cependant, ses projets - spécifiquement dirigés contre des criminels connus ou soupçonnés - onté été lancés au milieu d'un débat extrêmement confus. Cette politique risque d'atteindre d'autres cibles que celles visées si ses auteurs s'affolent au point de "tirer sur les amis".


Le crime du World Trade Center a des conséquences importants sur les politiques de lutte contre le blanchiment et sur les pressions que subissent les centres financiers offshore à fiscalité modéréeIl est important de bien comprendre ce qui est en cause, sinon la confusion risque de s'installer, des erreurs risquent d'être commises, et la lutte contre les terroristes compromise par des faux pas inspirés par de bonnes intentions.


Pour appliquer le garrot au financement des groupes terroristes et de leurs soutiens, l'action des autorités doit être extrêmement professionnelle, concentrée, sur des cibles définies. Comme dans le domaine plus banal de la délinquance urbaine, où l'on a réalisé des progrès décisifs lorsque la police a cessé d'attendre que les crimes soient commis pour réagir au cas par cas, et s'est donnée plus de peine pour identifier, poursuivre et appréhender des criminels connus.


De même, la bataille contre le blanchiment d'argent doit se concentrer davantage sur les criminels. La plupart des criminels ne sont ni banquiers, ni avocats ni membres des professions libérales. Les criminels sont les mafieux, les trafiquants de drogue, exploiteurs du vice et les groupes terroristes.


Filtrer des millions de transactions financières ou imposer aux banques, aux comptables ou aux avocats la lourde charge (2) de dénoncer les activités "suspectes" est d'une efficacité douteuse dans la lutte contre le blanchiment. Elle réduit les autorités publiques à la passivité : celles-ci attendent les dénonciations des gestionnaires des banques, des comptables, des avocats, au lieu d'entreprendre activement de placer des professionnels de la lutte contre le crime là où ils pourront identifier, poursuivre et inculper les criminels.


L'approche passive peut être plus facile, mais elle ne marche pas. Les criminels savent très bien éviter les circuits de transfert d'argent où les intermédiaires risquent de dénoncer leurs transferts. Il y a toujours une poignée de professionnels dévoyés qui choisiront de ne pas rédiger de rapports sur certains transferts "suspects". Pire, l'approche passive finit par surcharger le système d'une surabondance de rapports sans utilité ni efficacité.


Aux Etats-Unis eux-mêmes, le projet d'exiger des banques qu'elle rédigent des rapports sur une masse de transferts financiers égaux ou supérieurs à 10 000 dollars a suscité des centaines milliers de plaintes de la part de citoyens innocents menacés de se retrouver pris dans le système. Un haut fonctionnaire a fait ce commentaire : Know Your Customer [le projet en cause ] est devenu "Kill Your Career", et le Congrès l'a abandonné.


Si l'approche passive encombre le système avec ses informations et ses rapports (3), elle porte aussi atteinte à la vie financière privée des citoyens honnêtes. Tout en réduisant les chances de déceler l'activité criminelle, perdue dans le raz de marée de papiers et de données, elle risque de rendre les gens normaux furieux de devoir faire des pieds et des mains pour exécuter les opérations financières les plus simples.


Pour modifier les détails d'un compte auprès d'une entreprise de service financiers dont je suis client depuis 20 ans, je dois désormais fournir une copie de mon passeport, une facture d'électricité ou de gaz, et en outre rester un soir à la maison pour attendre un coup de téléphone de vérification. Les pays qui donnent la priorité au droit de conserver ses informations personnelles ont reconnu qu'ils ne peuvent survivre que s'ils traitent les poursuites criminelles immédiatement et avec vigueur. La Suisse a spectaculairement accru les effectifs de ses équipes de lutte contre l'argent sale.


Les dictateurs corrompus, de même que les personnages douteux de la finance, ont découvert que le sérieux suisse s'appliquait aussi à la coopération pour les demandes d'information des autorités nationales et internationales.


Au Liechtenstein après des retards visiblement inacceptables et des procédures judiciaires constipées, le gouvernement et le secteur privé ont finalement agi en légiférant et en créant un puissant Groupe de travail sur les obligations de précaution pour certifier et développer les pratiques les meilleures .


Un autre danger vient d'une deuxième ligne de faille. Les pays à impôts modérés ne sont pas a priori des centres de blanchiment d'argent. Un assaut contre le blanchiment qui écraserait la concurrence fiscale serait aussi économiquement nuisible que politiquement mal inspirée.


Lorsque des données fiscales sont nécessaires aux autorités financières de par le monde, il faut se concentrer sur les personnes soupçonnées de crime et non prendre que cela prenne la forme d'une expédition de pêche au hasard, ou d'un échange automatique d'informations sur les transactions des citoyens honnêtes.


Paul O'Neill, le Secrétaire au Trésor américain, a dit ce qu'il fallait quand il a expliqué que les échanges d'information devaient être précis et soumis au contrôle du juge. Or maintenant les américains essaient de revenir sur ces principes, en parlant de revoir leur politique vis-à-vis des territoires à faible fiscalité.


L'OCDE elle-même, dans sa campagne très controversée contre les "pratiques fiscales dommageables ", a souligné que son projet n'envisageait les échanges d'informations
"que sur demande, en liaison avec une enquête ou un examen fiscaux spécifiques". L'échange automatique des informations n'est pas envisagé .


Or l'Union Européenne, apparemment poussée par l'Inland Revenue britannique, envisage de mettre à la disposition de toute autorité fiscale au sein de l'EU les détails de l'épargne de chaque citoyen sans le moindre contrôle judiciaire ni garantie de procédure.


Ce serait une ironie amère qu'une absence de clarté dans la manière de combattre le blanchiment d'argent les laisse s'échapper tout en compromettant les efforts pour réduire la charge des impôts, dans une confusion totale du débat sur la liberté personnelle et les droits de l'homme.

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NOTES

 

1 - L'auteur est aujourd'hui président de l'European Policy Forum

Avocat, né en 1954, il a fait ses études au New College d'Oxford .Il est Visiting Fellow au Nuffield College d'Oxford. Il a dirigé la Policy Unit de l'Institute of Directors et a été Directeur général de l'Institute of Economic Affairs et de 1994 à 1999 député au parlement européen pour la circonscription de Hampshire North et Oxford où il a siégé à la Commission des Affaires Economiques et Monétaires .Il a présidé l'European Policy Forum, institut indépendant de recherche.

Après avoir été reporting panel member à la Monopolies and Mergers Commission, (désormais la Competition Commission ), il a été nommé en 2000 au Comité d'appel de cette même Competition Commission.

Graham Mather est aussi conseiller de la Tudor Investment Corporation et membres du Conseil d'administration du Policy Analysis Group et du Greenham Common Trust .

2 -Les Etats-Unis ont un système qui coûte extrêmement cher, peut-être 10 milliards de dollars par an d'après l'American Bankers' Association, et pour des résultats peu convaincants : les banques américaines ont envoyé au Département du trésor plus de 77 millions de rapports pour "transactions suspectes". Pour quel résultat ? 580 condamnations.

Cf. Cf. Ron Paul, Tom Campbell, Bob Barr, and Walter Jones, "Report Together with Dissenting Views [to accompany H.R. 3886]," International Counter-Money Laundering and Foreign Anticorruption Act of 2000, Rapport N° 106-728, Commission des banques, U.S. House of Representatives, 106ème Congrès, 2ème Session, 11 juillet 2000.


Véronique de Rugy rend compte de ce chiffre dans The Wall Street Journal (Europe), "Don't Sacrifice Financial Privacy to the War on Terrorism", et Sam Vaknin dans "Money Laundering in a Changed World ", e-vent horizon , 15 novembre 2001.

3-De même, en Grande-Bretagne, les statistiques montrent que les hommes de l'Etat ne mettent la main que 0,004% de l'argent sale qui passe par la City de Londres.