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Pour
bien comprendre la nature du droit de la propriété,
il peut être utile de le regarder à travers
les yeux de son principal critique, Karl Marx (1818-1883).
Dans son essai De la question juive, ce célèbre
révolutionnaire allemand écrit que "le
droit de l'homme à la propriété
est le droit de jouir de ses possessions et d'en disposer
de manière arbitraire, sans égard à
autrui, indépendamment de la société
; c'est le droit à l'égoïsme".
Cette définition est assez bonne. Le droit de
propriété privée - qu'il s'agisse
d'une brosse à dents ou d'une usine d'acier -
autorise son détenteur à user de ses possessions
comme bon lui semble. L'utilisation qu'il en fait peut
être imprudente ou judicieuse, cela importe peu
pour autant qu'elle n'empiète pas sur les droits
équivalents des autres.
Ce
n'est que vers les 13ème et 14ème siècles
que le droit de propriété privée
apparaît en tant que droit naturel. Le philosophe
anglais Guillaume d'Occam (env 1285-1349) l'appela "le
pouvoir de droite raison" (the Power of Right Reason)
: c'est-à-dire le pouvoir d'arrêter de
manière autonome ses choix moraux, à l'abri
de toute intrusion d'autrui à l'intérieur
de son domaine "naturel".
Certes,
à travers les siècles, les termes conceptuels
utilisés pour analyser la propriété
privée ont beaucoup varié. L'un des plus
beaux exemples de cette discussion se trouve dans la
Politique d'Aristote (384-322 av. J-C). Ce dernier
s'interroge sur le communisme de Platon (427-347 av.
J-C) dans La République pour savoir si,
en partant de l'idée qu'au moins dans la classe
dirigeante il ne peut y avoir de propriété
privée, l'existence même d'une sphère
privée est pour autant exclue. Rappelons l'argument
d'Aristote déjà cité :
"Ce
qui est à tous n'appartient pas à
chacun. Dans ce terme "tous" il y a une grave équivoque,
ce qui entraîne la confusion et non l'accord
entre les esprits. En outre, on prend fort peu de
soin de ce qui appartient en commun, alors que l'on
se soucie au plus haut point de ce qui appartient
en propre. De même, l'on se soucie moins d'une
chose si l'on pense qu'un autre s'en occupe, comme
cela se produit lorsque la main d'oeuvre est nombreuse
et peu responsable, alors qu'un personnel réduit
mais responsable fera beaucoup mieux."
(La
Politique, Livre 2)
Aristote
critique la propriété commune de type
platonicien parce qu'elle conduit à réduire
le sens des responsabilités, ce qui diminue l'attention
et l'intérêt accordés à l'objet
possédé. Ce phénomène peut
être illustré par l'exemple de la propreté
sur les plages publiques. Aux Etats-Unis, où
la tradition du service public est faible, les plages
publiques sont généralement jonchées
d'ordures et de papiers gras. Les gens laissent leurs
ordures dans le sable. Il y a peu de chances qu'ils
reviennent plus tard pour nettoyer. Chez eux, la situation
est différente : même s'ils laissent la
maison en désordre le matin, ils reviennent le
soir pour faire le ménage. Dans les lieux publics,
l'attitude dominante consiste à penser que "quelqu'un
viendra s'en occuper".
Garrett
Hardin : la tragédie de la vaine pâture
Au
20ème siècle, le biologiste écologiste
Garrett Hardin (Université de Californie, Santa
Barbara) a développé ces quelques lignes
d'Aristote en une thèse intitulée "The
Tragedy of the Commons" ("La tragédie
de la vaine pâture") publiée dans la
revue Science (No 162, Décembre 1968).
Celle-ci pose qu'en régime de propriété
commune, le résultat ne peut être qu'une
tragédie morale. Il prend l'exemple d'un pré
communal utilisé pour laisser paître les
bêtes. Le sol du pré, qui est la propriété
de tous, sera épuisé bien plus vite sous
le régime de propriété commune
que s'il était privé. Pourquoi ? Tout
simplement parce que personne ne connaît les limites
de son autorité, de sa responsabilité
et de ses ambitions. En conséquence, chaque villageois
va essayer de tirer un maximum du pré communal
et donc consommer plus de ressources que ce qui serait
prudent du point de vue de l'intérêt général.
Le
raisonnement d'Aristote et de Hardin souligne la fonction
pratique, ou utilitariste, de la propriété
privée dans une société humaine.
Les droits de propriété posent des limites
à ce que les gens peuvent faire et ne pas faire,
de manière à maximiser le gain global.
Les droits de propriété sont essentiels
pour ceux qui doivent agir de façon responsable
et qui sont capables d'irresponsabilité, car
leurs actes concourent au bien-être public, pourvu
qu'ils obéissent à certaines limites.
Dans
un premier temps, ces limites semblent n'être
qu'une simple nécessité pour la vie des
hommes en société. Si nous étions
tous des anges ou des êtres omniscients, il n'y
aurait aucun problème : chacun connaîtrait
alors les limites de son comportement au sein de la
cité. Mais puisque nous sommes des êtres
humains, capables d'ignorance et de commettre des erreurs,
il est fondamental de contenir ces erreurs dans une
sphère propre à l'individu. Si l'objet
X m'appartient et si je commets une erreur à
son égard, c'est moi qui assumerai les conséquences
de mon erreur. S'il appartient à quelqu'un d'autre,
la responsabilité de ses erreurs éventuelles
lui incombera. Ensuite, si nous sommes plusieurs individus
à mettre nos ressources en commun (exemple de
l'entreprise, du club ou de la famille), les erreurs
s'enchevêtrent, mais personne ne pourra s'en plaindre.
C'est ainsi que les droits de propriété
privée encouragent l'esprit d'entreprendre et
la responsabilité, même s'ils n'en sont
pas un garant absolu.
Mais
il y a plus. Certains défenseurs de la propriété
privée insistent sur l'importance morale de l'institution,
dès lors qu'on se trouve dans un contexte social.
Pour une personne seule sur une île déserte,
la question de la propriété ne se pose
pas, puisqu'il n'y a personne d'autre susceptible d'empiéter
sur sa capacité d'agir ou pour lui faire concurrence
dans l'utilisation des ressources naturelles. Si au
contraire il y a deux personnes sur l'île - exemple
de Robinson Crusoë qui rencontre Vendredi -ils
ont tous les deux la liberté de faire des choses
bonnes ou mauvaises ; chacun est susceptible d'exercer
un impact sur l'autre. Vendredi peut choisir de faire
du mal à Robinson Crusoë, ou l'inverse.
Leur problème est de savoir quand et comment
ils peuvent librement coopérer afin de limiter
le mal qu'ils peuvent se faire en agissant chacun pour
soi.
Définir
l'étendue de la souveraineté individuelle
Même
d'un point de vue éthique, chacun a donc besoin
de connaître d'abord l'étendue de son autorité
et de sa responsabilité personnelles. Avant de
pouvoir faire preuve de charité ou de générosité
envers d'autres, il faut que chaque individu ait le
droit de disposer de son argent. Tant que je ne sais
pas si un domaine particulier d'activité relève
de mon autorité, ou de celle d'un groupe de personnes
librement associées, il m'est impossible de savoir
s'il est bien ou stupide de vouloir le protéger.
En
d'autres termes, les droits de propriété
individuels constituent une précondition sociale
à la possibilité de mener une vie morale.
Si l'on veut être généreux envers
les habitants affamés du Soudan, mais que l'on
n'en a pas les moyens, la générosité
ne sera pas possible. Ainsi, il y a nécessairement
une connexion entre la pratique de la morale et l'institution
de la propriété privée.
John
Locke (1632-1704), peut-être le défenseur
le plus éminent de la propriété,
était conscient de cette connexion. C'est ainsi
que nous le considérons comme l'un des fondateurs
du libéralisme et de l'individualisme. Locke
a établi le lien entre l'agent moral libre et
responsable, et le droit de propriété,
à la fois sur sa personne (sa vie) et sur ses
possessions.
Comme
Locke, la thèse que je défends est que
la propriété privée est un système
moralement nécessaire. Si nous sommes incapables
de distinguer ce qui m'appartient de ce qui vous appartient,
les décisions concrètes d'ordre moral
resteront toujours confuses. Résultat : la tragédie
de la vaine pâture est non seulement un problème
pratique, mais également un problème d'ordre
moral. Elle rend impossible d'attribuer les actes bons
ou mauvais aux individus. Leurs actes deviennent flous
et ambigus, ce qui n'est pas le cas si les droits de
propriété sont respectés.
Karl
Marx a évidemment choisi de mettre l'accent sur
le potentiel destructeur de la propriété
privée. Il a essayé de la discréditer
en observant (de manière partiale mais non incorrecte)
que si l'individu détient des droits de propriété
- s'il a acquis des choses par son bon jugement, son
travail, la générosité et la gentillesse
d'autrui ou par hasard - cela implique que personne
n'a le droit d'empiéter sur la manière
dont il utilise sa propriété, pourvu qu'il
respecte les droits d'autrui. Mais il est clair que
le droit de propriété, y compris le droit
d'en abuser, permet aussi d'en faire un usage prudent,
productif et sage. C'est ce que suggère Aristote,
lorsqu'il explique que la propriété privée
encourage un tel comportement.
Les
droits de propriété doivent être
compatibles
Cela
dit, les droits de propriété doivent être
compatibles entre eux. Tout système de droits
incompatibles - où le maintien ou le respect
simultané de l'ensemble des droits est impossible
- est un système défectueux. Puisqu'il
est contradictoire, il entraîne des conflits internes.
Bien sûr, le droit sur un objet peut être
revendiqué par plusieurs personnes, ce qui crée
des conflits. Si les hommes sont dotés de libre-arbitre,
ils peuvent soit exercer leurs droits de propriété,
soit violer ceux des autres si on ne les en empêche
pas. En conséquence, que des droits soient compatibles
- qu'ils puissent coexister les uns à côté
des autres - n'exclut pas que certains individus empiètent
sur les droits des autres. C'est là un problème
qui affecte tout système visant à protéger
tant les droits négatifs que ce qu'on appelle
les droits positifs.
La
propriété privée est un droit négatif,
car pour le respecter, les individus n'ont qu'à
renoncer à interférer avec les
actions des autres. Les droits positifs, en revanche,
supposent que certains individus fournissent
des biens ou des services à d'autres. Admettons
que j'aie droit à des soins médicaux et
que le médecin ait le droit d'être libre
de me rendre visite ou non. Il est clair que pour exercer
mon droit, je dois presque nécessairement violer
celui du médecin. Il se peut que le médecin
préfère jouer au golf au moment même
où j'exige de bénéficier de ses
services. Ces droits-là ne sont pas compatibles.
Marx
voyait dans la propriété privée
l'une des institutions historiquement nécessaires
de la société bourgeoise - pour permettre
l'accumulation capitaliste qui, une fois arrivée
au stade socialiste, sera redistribuée de manière
plus équitable.
Les
critiques de la propriété
Le
célèbre anarchiste français Pierre
Joseph Proudhon (1809-1865) s'opposait à la propriété
en la qualifiant de vol. Même si à l'aube
des temps l'appropriation privée avait un sens,
aujourd'hui elle n'en a plus. Personne ne sait en effet
plus si ce que l'un possède lui appartient réellement,
puisque toute possession a probablement été
volée ou acquise par la force au moins plusieurs
fois au cours de l'histoire. Lorsqu'on arrive à
notre génération la propriété,
expliquait-il, est si corrompue et si souillée
que toute revendication à son égard devient
indéfendable.
Le
plus célèbre défenseur de l'économie
mixte de notre siècle, John Maynard Keynes (1883-1946),
a écrit un livre intitulé "La fin du
laissez-faire". Il y soutient que le capitalisme,
c'est la jungle. A ses yeux, dans une société
capitaliste, les individus sans ressources sont nécessairement
abandonnés à leur sort. Même s'il
existe un certain degré de charité ou
de philantropie, Keynes pense que le capitalisme est
globalement incapable de pratiquer la compassion, la
générosité ou la gentillesse à
une échelle suffisante. Il s'ensuit que Keynes
était partisan d'un Etat-Providence interventionniste.
Il pensait qu'une certaine proportion d'intervention,
de réglementation et de redistribution des richesses
était moralement nécessaire.
Même
le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873),
par ailleurs un ardent partisan du système de
marché, était en partie attiré
par ce type de raisonnement. Il pensait que, même
si en matière de production le capitalisme pur
devait prévaloir, il fallait un minimum d'intervention
étatique pour aider les plus démunis.
La
propriété nécessite une défense
morale
Il
paraît donc clair que celui qui veut défendre
un régime de propriété privée
intégrale contre ses critiques, ne peut pas se
contenter de dire qu'à long terme il vaut mieux
vivre dans un système qui permet la création
de richesses que le contraire. Car il est vrai que nous
ne sommes pas tous ici pour le long terme. Certains
sont malheureusement sur terre pour peu de temps ; d'autres
ne savent pas penser en fonction du long terme. Ces
gens ont aussi besoin de savoir que le système
qui défend la propriété privée
respecte la justice, le droit, la dignité et
certaines règles du jeu.
S'il
n'existe pas de bons arguments d'ordre moral pour défendre
la propriété, ce système risquera
toujours de s'affaiblir, malgré son efficacité
reconnue. Au niveau judiciaire, si le système
juridique est dépourvu de fondements éthiques,
les juges modifieront peu à peu la loi pour l'adapter
à leurs propres valeurs morales, puisque leur
métier consiste souvent à prendre des
décisions discrétionnaires qui impliquent
nécessairement un minimum de jugement moral.
Si l'opinion publique sait que la loi est incapable
de sanctionner certaines injustices, le système
juridique perdra sa légitimité morale.
De
plus, les gens souhaitent en général se
situer du côté de la morale. Ainsi, leur
loyauté envers un système dépourvu
d'appui moral sera affaibli s'ils ne peuvent pas avoir
confiance en la justesse morale de ses institutions
juridiques.
Si
nous voulons défendre l'institution de la propriété
privée et le système économique
qui en découle, le capitalisme, il nous faut
donc plus qu'un plaidoyer pragmatique. Nous avons besoin
d'une défense morale pour montrer que le capitalisme
est non seulement utile et efficace, mais aussi un système
juste. Il nous faut aussi une méthode qui permette
de justifier la justice de l'attribution de ces droits.
Est-ce
faisable ? John Locke pensait que l'homme pouvait s'approprier
les choses auxquelles il avait mêlé son
labeur. Si à l'origine Dieu nous a fait don de
la terre, nous nous l'approprions individuellement lorsque
nous y ajoutons notre travail. Mais cette idée
n'a pas connu une très grande fortune, en partie
parce que la notion de "mêler son travail avec
la nature" est ambiguë. De quel "travail"
parle-t-on ? Est-ce que le fait de découvrir
une île déserte m'élève au
rang de son propriétaire ? Ou le fait de l'avoir
explorée ? L'appropriation passe-t-elle par l'"enclosure"
? Est-ce que l'identification, la découverte
d'une vérité scientifique est équivalente
à "mêler son travail" à la
nature ? Qu'en est-il des inventions ? Du commerce ?
Doit-on considérer que l'on ajoute du travail
à un objet ayant de la valeur lorsqu'on parvient
à un accord sur les conditions d'un échange
commercial ? (12)
Ayn
Rand : l'intellect de l'homme est son outil de survie
La
pensée libertarienne contemporaine repose sur
une théorie lockienne de la propriété,
mais revue et corrigée par la théorie
de l'entrepreneur. La philosophe-romancière américaine
Ayn Rand (1905-1982) a conçu une défense
morale du capitalisme qui met l'accent sur le rôle
éthique du jugement individuel et de l'acte entrepreneurial.
(13)
L'intellect
humain est l'outil qui permet d'identifier les objets
ayant une valeur potentielle pour l'individu ; c'est
cette capacité d'identifier, d'évaluer
et de juger qui fondamentalement, selon Rand, élève
l'homme au rang de propriétaire. La faculté
humaine de jugement n'est pas automatique. Elle n'implique
pas non plus nécessairement un effort physique
apparent. C'est un choix libre et volontaire qui engage
la capacité essentielle de l'homme de penser,
de raisonner, que l'on applique à un certain
aspect de la réalité et à ses relations
avec les objectifs et les motivations de l'individu.
Choisir d'identifier la valeur potentielle ou réelle
d'un objet est un acte de volition. Ce qui donne à
l'acte conscient une dimension pratique qui permet de
guider l'agir individuel. L'individu doté de
libre-arbitre peut avoir tort ou raison, mais dans les
deux cas, c'est sa faculté de jugement qui définit
la sphère d'action de sa souveraineté
individuelle.
L'appropriation
a un sens moral
Pierre
choisit de faire un trou dans la terre comme objet de
valeur potentielle ; cela signifie qu'il détient
désormais un droit de juridiction légitime
sur ce trou : il peut choisir de l'exploiter pour forer
un puits de pétrole, chercher des minéraux,
construire un musée ou une maison, etc... Pierre
peut avoir tort ou raison dans ses choix. Il se peut
que le trou ne lui donne aucune valeur en échange
de ses efforts. Mais de par son choix, il se l'est approprié.
L'appropriation
est moralement significative car elle représente
un effort de prudence et d'attention de celui qui la
met en oeuvre. Pierre s'efforce d'agir prudemment, d'exercer
la vertu qu'est la prudence, par son jugement et par
l'exploitation de sa propriété ; cet effort
a le potentiel d'être moralement méritoire.
Or, pour pouvoir agir en tant qu'être moral, Pierre
doit être libre de poursuivre son travail, sans
l'intervention d'autres agents, à moins que l'effort
de Pierre n'empiète sur un droit antérieur
d'autrui par rapport à la même propriété.
Voilà
le point de départ. Dans un contexte social plus
complexe, par exemple la société industrielle,
l'appropriation se produit par une multitude d'actes
de découverte, d'investissement, d'épargne,
d'achat et de vente, où les participants partagent
la même approche générale de la
vie en société. Mais personne n'y est
pour autant contraint d'adhérer à une
philosophie particulière. Comme l'a remarqué
le philosophe Robert Nozick (Harvard) (14),
le capitalisme accueille une grande diversité
d'utopies et tolère une large palette de conceptions
différentes de la bonne vie. C'est ce qu'illustre
la variété des communautés "expérimentales"
- églises, colonies artistiques, universités,
organisations scientifiques - qui fleurissent dans les
pays capitalistes les plus respectueux de la propriété
privée.
Ainsi,
il existe fondamentalement deux justifications intimement
liées l'une à l'autre, du droit de propriété
: la propriété est une condition nécessaire
pour l'existence d'un "espace moral" ; plus précisément,
elle est ce qui permet un comportement "prudent"
(vertueux ou moral) vis-à-vis du monde naturel
et social (naturel en cas d'appropriation initiale,
social en cas d'échange volontaire). Si ces fondements
ne sont pas valables, l'institution de la propriété
privée n'a pas de justification et est vouée
à l'échec comme alternative politique
dans le monde moderne.
La
société libérale est à la
fois efficace et morale
Pour
terminer, je voudrais rappeler en quoi la société
libérale et l'économie de marché
répondent non seulement à des critiques
d'efficacité, mais aussi de justice et de validité
morale.
Chaque
philosophe a sa propre conception des rapports entre
le marché et la morale, et cela même lorsqu'il
est en principe partisan du libéralisme et du
marché. Un utilitariste, par exemple, ne mettra
pas l'accent sur les droits individuels et l'espace
d'autonomie morale, mais plutôt sur l'utilité
des mécanismes de marché pour maximiser
le bien-être général. Les partisans
de la déontologie kantienne pure, en revanche,
insisteront sur l'importance de l'espace moral et de
l'autonomie individuelle dont l'économie de marché
est le garant. Il n'y a donc pas d'accord universel
sur ce point, mais cela n'altère en rien les
faits. Ces divergences de vue révèlent
néanmoins un certain scepticisme. J'essayerai
donc de répondre à ce scepticisme en y
opposant l'approche par les droits naturels.
Je
ne suis pas subjectiviste - le subjectivisme est une
attitude qui finit par s'autodétruire et il serait
par conséquent absurde de le prendre comme point
de départ. Disons plutôt que l'on peut
trouver les "meilleures réponses possibles"
aux problèmes éthiques. L'enjeu est le
suivant : lorsqu'on vit dans un système économique
et politique donné - lorsqu'il s'agit d'y être
à l'aise et de le défendre contre les
critiques de ses voisins, de ses concitoyens ou des
étrangers - on doit être suffisamment confiant
que le système reste fidèle à un
certain nombre de valeurs morales fondamentales auxquelles
l'ensemble des citoyens adhèrent. Si, par exemple,
dans une société libérale de marché,
il fallait à tout moment mentir, le système
serait considéré comme moralement inacceptable.
Même si le système était une réussite
économique, il serait moralement condamnable.
Si
un système politico-économique se trouve
intrinsèquement en conflit avec des vertus fondamentales
comme l'honnêteté, la justice ou la générosité,
on peut raisonnablement penser qu'il est moralement
défectueux. C'est ce qui explique pourquoi le
socialisme, le fascisme, le communisme et d'autres systèmes
totalitaires manquent de crédibilité :
ils sont non seulement économiquement inefficaces,
ce qui entraîne la pauvreté et une mauvaise
allocation des ressources, mais ils engendrent aussi
des comportements et des modes de vie qui sont moralement
dégradants et culpabilisants. Il s'agit donc
de savoir si l'économie de marché fait
partie de ces systèmes, ou si au contraire elle
est compatible avec une perspective morale de la vie
des hommes.
Comment
fournir un fondement moral au capitalisme ?
Certes,
les philosophies morales sont nombreuses et concurrentes.
Quelle est la philosophie compatible avec l'économie
de marché ? Quelle est le système qui
fournit un fondement moral au capitalisme ? Et - ce
qui est encore plus important -cette question est-elle
moralement valable, si bien que nous pouvons conclure
que l'économie de marché possède
réellement un fondement moral solide ?
Ces
questions sont effectivement au coeur de la discussion,
mais il ne sera pas possible d'y répondre de
manière définitive ici. S'il est vrai
que ces interrogations sont nécessaires à
une analyse de fond, il existe une autre approche du
problème qui est moins complète, mais
néanmoins utile. Celle-ci consiste à se
demander si nos principes et valeurs éthiques
ordinaires sont compatibles avec le marché, et
s'ils le soutiennent.
Qu'on
soit altruiste, égoïste, hédoniste,
chrétien, bouddhiste ou partisan d'un grand nombre
de philosophies morales, la plupart d'entre nous reconnaissent
la vérité d'un certain nombre de vertus.
Il est vrai que nous les mettons chacun dans un ordre
différent, en fonction de la position morale,
le "isme", que nous défendons. Personne
ne considère pour autant que la lâcheté
est une qualité, ni qu'il est moralement justifié
de tromper ou de mentir. De même, tout le monde
condamne l'injustice et la cruauté. Les vertus
telles que la prudence, l'honnêteté, le
courage, la générosité et la justice
font partie de toute pensée éthique de
bonne foi.
En
d'autres termes, il semble bien qu'il y ait un certain
nombre de vertus fondamentales que nous regardons tous
comme impératives pour les êtres humains,
quelle que soit notre conviction philosophique ou religieuse
personnelle. Ceci peut être assimilé à
la manière dont nous regardons le monde physique
pour la plupart, peu importe ensuite les différentes
écoles des sciences physiques. Que nous vivions
selon Newton, Einstein ou Bohr, les pierres sont dures,
l'eau est liquide et le ciel bleu. Nous vivons tous
dans un même univers physique et avons tendance,
à moins d'être mentalement dérangé,
à partager un univers moral commun. Dans les
deux univers, les désaccords deviennent importants
seulement "sur les bords". (15)
De
la même manière, alors que les philosophies
morales peuvent différer largement, à
un certain niveau elles se ramènent à
la question suivante : "La société
humaine compatible avec l'économie de marché,
est-elle moralement valable ? Le capitalisme en tant
que système économique, est-il plus ou
moins en accord avec les impératifs de la morale
humaine ordinaire, par rapport à d'autres alternatives
?" C'est cette question qui va nous occuper.
La
morale sert à guider notre comportement
D'abord
quelques mots sur la morale. On peut en effet se demander
pourquoi la morale existe - d'où vient cette
dimension de la réalité et de la vie humaine
? La réponse réside dans le fait que nous
ne possédons aucun mécanisme automatique
pour guider notre comportement. Ainsi, partout et à
tout moment, les hommes sont obligés de se demander
: "Comment dois-je me comporter ?"
Les
théories morales et leurs principes directeurs,
tels que l'égoïsme, l'altruisme, l'utilitarisme
et l'hédonisme, sont autant de réponses
au problème moral. Faut-il vivre essentiellement
pour la recherche du plaisir ? Ou pour maximiser le
bien-être global de la société ?
Ou encore pour faire le plus de bien à nous-mêmes
? Ou peut-être pour nous préparer au salut
dans l'au-delà ? C'est dans ce sens que les différentes
théories morales fournissent une réponse
à la question "Comment dois-je agir ?"
C'est parce que nous avons besoin d'une réponse
à cette question fondamentale et parce qu'il
est important d'agir en fonction de la réponse,
que la morale reste toujours présente dans notre
esprit, qu'il s'agisse de mariage, de science, de commerce,
de sport, de droit ou de politique. Ces institutions
humaines sont-elles moralement valables, ou faut-il
trahir nos valeurs pour les rendre tolérables
?
L'un
des plus sérieux problèmes posés
par l'économie de marché et par ses activités
- l'échange commercial - concerne le fait que
bon nombre de traditions morales considèrent
que la recherche de la prospérité est
soit incompatible, soit directement en conflit avec
la morale. "Jésus dit à ses disciples
: 'Je vous dis ceci : un homme riche peut difficilement
entrer dans le royaume des Cieux. Je répète,
il est plus facile pour un chameau de passer à
travers l'oeil de l'aiguille que pour un homme riche
d'entrer dans le royaume de Dieu' ..." (Mathieu
19, 23-24)
Ainsi,
les gens qui recherchent la prospérité
ne sont pas en accord avec le code moral de la tradition
chrétienne. Ils sont généralement
méprisés comme étant matérialistes,
décadents et avides. Même aux Etats-Unis,
on a tendance à considérer qu'un parti
politique qui veut accorder certains avantages à
l'industrie favorise en réalité l'avarice,
la méchanceté et l'indifférence.
Et cela en dépit du fait que le commerce a permis
au pays d'arriver à un tel niveau de vie que
pendant un certain temps le reste du monde le regardait
avec envie, voire dépendait de lui économiquement.
La recherche du profit est décriée et
le service public présenté comme de loin
plus noble que l'industrie privée, du moins par
les autorités morales de la société.
Le
capitalisme est-il décadent ?
On
prétend souvent, et non sans raison, que l'économie
de marché encourage des modes de vie hédonistes
et décadents. Et il est vrai que si l'Union soviétique
s'est tournée vers la perestroïka et des
réformes introduisant la privatisation et la
concurrence, c'est en partie parce que de tels mécanismes
sont plus générateurs de prospérité
économique pour tout le monde. Mais ce genre
de mesures est en même temps considéré
comme un simple ajustement politique, et non comme des
améliorations ayant une valeur morale. A la place,
on estime que l'économie de marché donne
naissance à la frivolité, à la
futilité et à la consommation ostentatoire.
Dans un grand nombre de sociétés quasi-capitalistes,
on soutient largement que le souci des richesses est
une caractéristique de dégradation sociale.
Toute société qui encourage les gens à
penser aux biens et aux services qui les enrichissent
- qui les incitent à faire les courses plutôt
qu'à participer aux oeuvres charitables - est
moralement reprochable.
A
l'Est comme à l'Ouest, en Afrique comme en Asie,
dans les cultures musulmanes aussi bien que chrétiennes,
il est largement admis qu'une société
droite, humaine et meilleure devrait penser davantage
à la culture, à l'art, à aider
les pauvres, et ainsi de suite. Il est paradoxal de
constater que, alors que nous avons le souci d'aider
les pauvres à s'aider eux-mêmes, nous condamnons
en même temps les gens qui sont matériellement
à l'aise. Autrement dit : tout le monde semble
dépendre des bonnes affaires, mais personne ne
considère que les affaires sont une bonne chose.
Ainsi,
le problème majeur du capitalisme - et cela est
valable à gauche comme à droite de l'échiquier
politique - est qu'il encourage les gens à penser
aux biens matériels, comment bien vivre sur terre,
comment avoir une vie raisonnablement plaisante, et
non aux choses spirituelles. C'est vrai, le capitalisme
n'incite peut-être pas les hommes à mener
une vie de saints ou de héros, mais il leur permet
de vivre une vie dont ils peuvent être contents.
La plupart des gens dans ce genre de société
vont en voyage, partent à la retraite et essaient
de se rendre la vie agréable. Mais, nous dit-on,
cela n'est pas très noble, ni très bon
pour l'esprit.
Alors,
vrai ou faux ? Evidemment, c'est de l'exagération
- en partie, cela provient de l'envie, et d'autre part
d'une peur de perdre le pouvoir - mais il y a aussi
une part de souci sincère. Bon nombre de gens,
à droite comme à gauche, sont réellement
inquiets de la possibilité de voir une économie
de marché intégrale commercialiser l'ensemble,
ou presque, des professions, par exemple. Qu'une personne
soit dentiste, artiste, conservateur de musée,
ou professeur de philosophie, on craint qu'une économie
de marché entièrement libre n'en fasse
qu'une bouchée. Ainsi, la philosophie deviendrait
un bien marchand, donc bon marché : nous aurions
des versions trafiquées de Platon et d'Aristote
afin d'en assurer la diffusion la plus large possible.
Au lieu de vendre mes doctes traités en 4 ou
5 exemplaires, j'en écoulerais 5 000. Mais pour
cela, il faudrait évidemment diluer les raisonnements
théoriques d'abord. Puisque le capitalisme vise
à l'enrichissement personnel, il ne favorise
pas la rédaction de textes philosophiques complexes
et intéressants ; il faut écrire des ouvrages
"accessibles" et peu chers.
Il
faut admettre que cette critique est en partie justifiée
: il est clair que la Métaphysique d'Aristote
ne figure pas sur les listes des best-sellers. Elles
ont tendance à comporter des titres tels que
Je vais bien, tout va bien, Comment caresser
son égo ou Réussir sa carrière.
Nombreux sont ceux qui ont réellement peur de
voir l'économie libérale faire baisser
la qualité des biens au profit de la quantité
pour satisfaire la demande du plus grand nombre. Ces
préoccupations expliquent en partie la méfiance
envers les qualités morales du marché
libre.
La
prudence favorise le commerce
Cette
méfiance vient également de la prédominance
de certaines philosophies morales qui prétendent
qu'il est indigne d'essayer de vivre pour le succès,
le bonheur et généralement pour la vie
sur terre. Admettons alors que les tenants de cette
approche aient raison ; supposons qu'il faille renoncer
à la réussite, à la prospérité,
à la bonne santé, etc... S'il est vil
de mener une vie agréable et satisfaisante, cela
signifie qu'une société fondée
sur l'économie de marché est mauvaise.
En effet, il est impossible de défendre le capitalisme
si l'on pense que les hommes sont faits pour la pauvreté,
l'ascétisme, l'abnégation de soi, la souffrance,
etc... Si cela est le cas, il vaut mieux promouvoir
le socialisme qui, lui, favorise largement la souffrance,
la misère, la privation et l'indigence. (16)
C'est
ainsi que, même si la morale "ordinaire"
ne rejette pas dans son intégralité la
vie terrestre, nous devons discuter brièvement
des différentes théories morales. La vertu
de la prudence, par exemple, encourage incontestablement
le commerce et favorise même le secteur des affaires,
sinon la recherche constante de richesses matérielles.
Malheureusement, il existe certaines approches qui (tout
en admettant les valeurs telles l'honnêteté,
la générosité, le courage et la
prudence) élèvent une vertu comme la charité
au premier rang et mettent la prudence en dernier, voire
l'oublient. Si un système de valeurs pose que
notre premier objectif dans la vie est la charité
et que ce n'est qu'après que nous pouvons satisfaire
nos propres désirs - être prudent - il
devient difficile d'être un partisan de l'économie
de marché. Est-ce bien raisonnable ? Et surtout,
est-ce une position morale valable ?
Non
; la charité n'est pas la vertu suprême.
En réalité, la prudence est une vertu
bien plus importante et meilleure qu'on ne le croit
habituellement. Une raison en est que la morale s'intéresse
en définitive à savoir comment être
bon tout en respectant ce que nous sommes de par notre
nature, notre essence. Mener une bonne vie signifie
vivre d'une manière que nous comprenons, que
nous pouvons maîtriser. Il est évident
que si nous avions une bonne vie de chien, capable d'aboyer
d'une façon impeccable, cela ne serait pas une
bonne vie humaine. De même, une bonne vie
d'anges ne serait pas une bonne vie humaine, mais angélique.
Puisque nous ne sommes pas des anges, cela n'a pas de
sens de vouloir pratiquer des vertus angéliques.
Définir
la bonne vie humaine
En
morale, il s'agit donc de définir la bonne vie
humaine. Lorsque nous posons la question "Comment
dois-je me conduire ?", le "je" renvoie à
un être humain. Par conséquent, l'humanité
doit jouer un rôle très direct dans la
réponse. Autrement dit, avant de répondre
à la question "Comment dois-je mener cette
vie, qui m'appartient, de la meilleure façon
possible ?", il faut d'abord savoir ce qu'est un
être humain.
Ainsi
se pose la question de savoir ce qu'est la nature humaine.
Qu'est-ce que l'essence humaine, dépourvue de
tout hasard et de toute coïncidence ? D'où
viennent les hommes, quel âge ont-ils ? Qu'est-ce
qu'un être humain ? C'est là une question
centrale pour répondre à l'interrogation
morale. Car, pour répondre à la question
"Comment dois-je agir ?", il faut d'abord savoir
quel genre d'être humain je suis.
Déterminer
ce que je suis ne suffit pas pour savoir ce que je dois
faire, mais c'est le point de départ. Je suis
un animal rationnel, un être biologique capable
de raisonnement indépendant et obligé
de penser pour survivre. L'être humain ne peut
pas s'appuyer sur l'instinct, ni sur la communication
directe avec Dieu. Nous sommes en principe abandonnés
à notre seule faculté de réfléchir
avant d'agir. C'est là que réside la nature
humaine : nous sommes obligés d'apprendre, d'utiliser
notre intellect.
L'autogestion
individuelle rationnelle
Ceci
dit, il ne faut pas oublier que nous sommes rationnels,
mais aussi des animaux, des entités biologiques.
Nous devons subsister et évoluer en tant que
tels. Notre finalité est d'exceller en tant qu'entités
biologiques pensantes. Ainsi, répondre à
la question "Comment dois-je me conduire, comment
exceller en tant qu'être humain ?", consiste
en grande partie à dire que nous devons avoir
une maîtrise rationnelle de notre vie. Nous devons
d'abord et avant tout faire de l'auto-gestion personnelle
rationnelle. C'est cela qui va nous permettre de mener
une vie vertueuse.
L'autogestion
individuelle rationnelle peut revêtir une multitude
de formes différentes. Dire que quelque chose
constitue la valeur morale suprême ne suffit pas.
La réponse au problème moral doit être
aussi valable au 5ème siècle qu'aujourd'hui,
aussi adéquate pour l'Afrique du Sud que pour
la Suède ou pour n'importe quel pays où
les êtres humains s'interrogent sur la morale.
Pour être valable, la réponse ne peut pas
s'appliquer qu'aux Etats-Unis du 20ème siècle.
Les êtres humains sont partout et l'histoire de
l'espèce humaine est longue.
C'est
pourquoi la réponse semble si vide et si peu
satisfaisante à première vue : c'est
vrai, je me dois de mener une vie rationnelle et autogérée.
Qu'est-ce que cela signifie pour moi, en ce moment,
dans ma vie personnelle ? Que dois-je faire ? Il est
évident que la réponse dépend dans
une large mesure non seulement du fait d'appartenir
à l'espèce humaine, mais de "qui on
est en tant qu'individu". C'est ici qu'apparaît
ce que j'appelle l'individualisme classique. Il ne suffit
pas de dire qu'on est un être humain ; encore
faut-il se rappeler qui on est. Avoir une bonne vie
signifie être bon en tant qu'individu. Ce qui
évidemment fait ressortir les différences
entre individus. Il faut donc prendre en considération
une multitude de modes de vie lorsqu'on s'interroge
sur la morale. Des généralités
jusqu'aux détails de l'existence humaine, il
existe toute une série de facteurs : l'âge,
la famille, le travail, la nationalité, le sexe,
le talent, l'histoire personnelle, etc... Chaque individu
est influencé à sa façon par ces
facteurs, et chacun d'eux aura une incidence sur la
réponse à la question "Comment dois-je
me conduire ?".
Mon
propos n'est pas de discuter de la morale de façon
exhaustive, mais d'analyser ses liens avec la pensée
libérale classique et l'économie de marché.
Ce faisant, j'espère pouvoir dégager,
à partir de l'autogestion personnelle et rationnelle,
un certain nombre de principes susceptibles de guider
notre comportement. La philosophie individualiste classique
est unique parce qu'elle établit une hiérarchie
des valeurs morales, où la prudence occupe une
place prééminente.
En
d'autres termes, l'individualisme classique donne la
priorité à la prudence : elle n'est
peut-être pas la toute première vertu,
mais elle reste extrêmement importante. La générosité
n'est pas la première vertu, mais pas non plus
la dernière. Il est possible que l'humilité
arrive en dernière position, mais je n'en discuterai
pas. Je voudrais seulement insister sur le fait que
l'individualisme classique attache une importance fondamentale
aux opportunités qui s'offrent aux hommes dans
une économie de marché. C'est ainsi que
l'économie de marché s'insère parfaitement
dans le cadre de l'individualisme classique. Ce dernier
fixerait au plus grand nombre la réussite économique
comme l'une des premières tâches de la
vie. Prospérer économiquement est en effet
une vertu, et non un vice, à condition toutefois
que l'individualisme classique que je viens d'esquisser
soit une position moralement valable.
Etre
un animal rationnel qui réussit signifie aussi
être un animal rationnel raisonnablement prospère.
Ce qui signifie que l'effort pour atteindre la prospérité
- ce que l'économie de marché encourage
- n'est pas immoral, ni décadent, mais au contraire
moralement louable. Il s'ensuit que l'économie
de marché n'est pas un système qui détruit
la morale, mais qui l'appuie.
La
vertu de prudence
Réfléchissons
sur ce problème à la lumière de
la réalisation que la prudence est effectivement
une vertu que tout le monde devrait pratiquer. Nous
savons maintenant que la prudence fait partie de notre
approche morale du bon sens, ainsi que d'un système
moral valable pour la vie humaine terrestre.
La
vertu de la prudence se définit comme le trait
de caractère qui incite l'homme à prendre
soin de lui-même. Si l'homme est un animal doté
de raison et si la prudence est une vertu, alors tout
un chacun devrait d'abord prendre soin de soi-même.
La prudence est ce qui nous guide de manière
à mener une vie prospère, saine et réussie.
L'homme imprudent est celui qui néglige sa vie.
L'homme prudent est celui qui prévoit, fait attention
et prend soin de sa vie.
Il
faut souligner que la prudence est utilisée ici
au sens large, parce que la définition de la
prudence peut varier considérablement d'un individu
à l'autre. Par exemple, pour celui qui met le
salut de son âme avant toute chose, les préoccupations
spirituelles seront plus importantes. Sur ce point,
la prudence est neutre ; son étendue dépend
du soi et de son essence.
L'individualisme
classique pose que l'égo humain est un être
naturel dont l'épanouissement doit avoir lieu
sur terre dans les limites de la vie humaine. Pour un
tenant de l'individualisme classique, la prudence consiste
à bien vivre, à s'épanouir en tant
qu'animal rationnel sur terre.
Le
libéralisme, doctrine de tolérance
Le
libéralisme classique est une doctrine politico-économique
favorable aux efforts d'êtres rationnels de vivre
prudemment, de prospérer, de s'épanouir
économiquement, mais aussi au niveau spirituel.
Dans le cadre de cet exposé, le mot "spirituel"
ne revêt aucune signification surnaturelle, mais
renvoie plutôt à la vie et aux valeurs
d'un être doté de conscience conceptuelle,
de conscience de soi et de compréhension de soi.
Le terme "spirituel" est employé davantage
au sens psychologique que surnaturel. Le libéralisme
classique soutient qu'il faut un certain nombre de conditions
sociales pour consacrer sa vie au progrès ou
à l'excellence en tant que personne entière,
même si cela implique aussi que l'on ne peut être
empêché de négliger cet objectif.
Plus
profondément, le libéralisme classique
pose que chacun gouverne sa vie, quel que soit le cadre
moral qui sert à guider la vie des individus.
C'est pourquoi cette philosophie est plus tolérante
que d'autres systèmes de valeurs. Car en dépit
de ses origines dans l'individualisme classique, le
libéralisme permet la coexistence d'une multitude
de doctrines morales. Les gens ne gouvernent pas les
vies qui ne sont pas les leurs. C'est ainsi que, selon
le libéralisme classique, on a le droit d'oeuvrer
pour améliorer sa vie dans ce bas monde aussi
bien que pour celle de l'au-delà, quelle que
soit la vérité de chacune de ces doctrines.
L'individu
est souverain ; il est responsable de sa vie et non
de celle d'autrui. Personne ne peut être naturellement
le maître d'un autre, ni son esclave. L'individualisme
moral qui pose la responsabilité de la personne
humaine est valable à long terme (après
le passage dans un autre monde spirituel) comme à
court terme (dans ce monde).
Le
droit d'avoir tort
Le
point fort du libéralisme classique, fondé
sur une perspective normative des droits naturels, est
que chacun doit mener une vie morale de manière
souveraine, ce qui signifie l'obligation de choisir
les valeurs morales susceptibles de guider sa vie. C'est
là une des raisons pour lesquelles le libéralisme
classique tolère, juridiquement et politiquement,
même les doctrines morales qui s'opposent à
lui. Dans une société libérale,
on a le droit d'avoir tort - personne ne peut m'en empêcher
par la force. Cela ne signifie pas forcément
que le libéralisme classique est compatible avec
toutes les doctrines morales. En revanche, cela veut
dire que dans une société libre protectrice
de la souveraineté individuelle, chacun est libre
de poursuivre ses propres finalités morales,
vraies ou fausses, y compris d'être immoral.
Cependant,
une société libérale ne saurait
tolérer certaines activités. Par exemple,
personne n'a le droit d'asservir un autre. Celui qui
pour des raisons religieuses se croit obligé
de prendre tous les deux ans des otages ne pourrait
pas le faire impunément. Aux Etats-Unis des parents
membres d'une secte religieuse ont été
condamnés par la justice pour avoir exposé
leurs enfants à des rites impliquant des serpents
dangereux. Certains se réclament en effet de
la liberté religieuse pour justifier le droit
des parents de soumettre leurs enfants à de telles
épreuves. Un système juridique libéral,
en dépit de son engagement pour la tolérance,
ne peut cependant pas admettre que des personnes mineures
soient exposées à des pratiques potentiellement
mortelles. Il considère au contraire que les
parents doivent une certaine protection fondamentale
à leurs enfants.
Assurer
à chacun un "espace moral"
Le
libéralisme classique, ou le libertarianisme,
est compatible avec la plupart des doctrines morales
: l'hindouisme, le judaïsme, l'athéisme,
le christianisme, le bouddhisme et l'islam peuvent tous
coexister dans la société libérale
dans la mesure où elles insistent sur la nécessité
de faire des choix en accord avec la vertu. Certes,
le contenu de la vertu dans chaque religion va ensuite
dépendre de sa conception de la nature humaine.
Mais à l'intérieur de certaines limites,
le libéralisme est parfaitement compatible avec
un grand nombre de visions morales et religieuses. Pourquoi
? Parce qu'il s'agit de doctrines qui assurent aux hommes
ce que Robert Nozick appelle un "espace moral"
(17) : un domaine ou une sphère
d'autorité personnelle de chacun sur sa vie où
chaque tentative d'autrui de dicter le comportement
individuel sera considérée comme une agression
ou une transgression. Personne n'est autorisé
à dicter le comportement, ni à imposer
certaines règles morales à d'autres. Ce
serait contraire à la loi et donc une sorte de
transgression politique.
Ces
principes - qui définissent en même temps
les droits de l'individu - protègent l'individu
(plus ou moins) contre le "dumping moral". Si
je mène une vie désordonnée et
irresponsable, je dois en assumer les conséquences
moi-même. Je ne suis pas en droit d'attendre de
la communauté qu'elle prenne sur elle mes vices.
Il est évidemment possible que d'autres personnes
me rejoignent dans la débauche et qu'elles doivent
partager ses conséquences. Mais tant que leur
comportement reste volontaire, ils sont également
responsables. Cela ne pose donc aucun problème
particulier. Que mon épouse soit aussi atteinte
par le vice que moi, et qu'elle tolère mes mensonges
et ma couardise, c'est son droit. Sa décision
malavisée de m'épouser viendrait ainsi
de son mauvais caractère.
C'est
ainsi que le vice se trouve largement délimité.
Pas entièrement bien sûr -il existe des
répercussions. Dans une économie de marché,
lorsqu'il y a négligence ou irresponsabilité
- par exemple, une usine est mise en feu par son propriétaire
- cela peut faire augmenter le prix de certains biens
pendant une certaine période, ce qui affecte
autrui. Mais là encore, les gens sont affectés
volontairement, puisque les relations commerciales sont
en fin de compte volontaires. (18)
Dans la mesure où je m'engage dans des relations
commerciales avec autrui, le comportement de mes partenaires
aura une incidence volontaire sur moi - mais cela reste
la conséquence d'un choix et non d'une contrainte.
Si je n'avais pas réfléchi suffisamment
au problème avant de me lancer dans le commerce,
j'aurais cependant dû le faire.
Prenons
l'exemple du commerce international du pétrole.
Imaginons que l'OPEP soit une association volontaire
et qu'elle s'effondre tout d'un coup par inefficacité
ou négligence, faisant monter le prix du pétrole.
Cela ne devrait pas être vu comme un phénomène
de coercition ou de contrainte, même si un tel
événement entraîne des conséquences
fâcheuses. Cela vient au contraire du fait que
nous acceptons d'entretenir des relations commerciales
avec des gens susceptibles de mal gérer leurs
affaires. Les gens sont parfaitement libres de changer
leur mode de vie, d'être négligents au
lieu d'être prévoyants. Cela peut en effet
influencer notre relation avec eux sur le marché
; mais nos relations restent volontaires, et ne correspondent
pas à un acte de dumping.
Vertu
privée, prospérité publique
Enfin,
il faudrait revoir un dernier phénomène
associé au libéralisme classique s'il
se trouve que l'individualisme classique est effectivement
le meilleur fondement éthique d'une société
politique juste. L'idée élaborée
entre autres par Bernard Mandeville, Adam Smith et d'autres
économistes classiques, résumée
dans le slogan "vice privé, vertu publique",
devrait être transformée en "vertu privée,
prospérité publique". Depuis longtemps,
les gens sont nombreux à penser que l'égoïsme
est mauvais et que le commerce est une activité
indigne. Même s'ils reconnaissent ses conséquences
globalement positives, ils maintiennent que le comportement
personnel associé au marché et au commerce
est moralement répréhensible.
Si
l'on adopte au contraire l'approche éthique de
l'individualisme classique qui attache une importance
primordiale à la vertu, alors l'égoïsme
que l'on attend des individus au niveau commercial et
dans les affaires ne serait pas un vice. Les hommes
et femmes d'affaires, même lorsqu'on les mesure
à l'aune de la morale individuelle, peuvent être
des gens tout à fait honnêtes et louables.
En tant que spécialistes, ils ont un comportement
moral lorsqu'ils essaient d'enrichir leurs clients et
de s'enrichir eux-mêmes. Ce faisant, ils améliorent
leurs propres vies, y compris celles de leurs proches
(leurs familles, leurs enfants, leurs amis, etc...).
Ce
genre d'égoïsme intelligent et prudent n'a
rien de méchant. Par conséquent, que l'égoïsme
privé (19)
ou la prudence débouchent sur la prospérité
publique n'est pas un paradoxe. Puisque cela représente
un comportement éthiquement valable, il peut
également être louable au niveau pratique.
Ainsi, il n'y aurait aucun conflit entre le pratique
et le moral.
Une
bonne partie de la philosophie morale contemporaine
et en particulier son courant libéral qui s'intéresse
à l'analyse de l'économie de marché,
souffre de ce paradoxe. D'un côté, on considère
que la charité ainsi que le sacrifice personnel
constituent des vertus supérieures. De l'autre,
on admet que la prospérité et la richesse
des nations sont précieuses. Mais dans notre
comportement personnel, nous saluons les choses mêmes
qui sont contraires à la création de richesses.
Et nous condamnons les pratiques - telles l'égoïsme,
le commerce et l'accumulation de richesses - qui conduisent
à ce résultat désiré par
le plus grand nombre.
Si
l'individualisme classique s'avère être
la doctrine morale qui convient le mieux à la
vie humaine, ce paradoxe disparaît, puisqu'il
est désormais moral de s'enrichir et donc de
contribuer à la prospérité générale.
Et
les pauvres ?
Après
avoir montré comment la morale et le libéralisme
sont compatibles, regardons brièvement quelques-unes
des questions les plus courantes concernant les qualités
morales (ou leur absence) de l'économie de marché.
On vient de dire que le commerce fait partie de ce qui
gêne les gens dans l'économie de marché.
Une autre question fréquemment posée est
ce qui arriverait aux pauvres dans le cadre d'une économie
de marché de laissez-faire, s'il n'y avait aucun
transfert de richesses forcé, si les droits de
propriété étaient protégés
?
Si
le système des droits était vraiment cohérent,
il résisterait même à l'épreuve
des cas difficiles. Autrement dit, il ne serait pas
exposé aux revendications de divers groupes de
pression demandeurs d'interventions étatiques.
Ce serait le cas si l'on vivait dans une économie
de marché intégrale, un système
capitaliste. Celui-ci ne subventionne ni les handicapés,
ni les orphelins, ni même les victimes de catastrophes
naturelles. On considère que l'intégrité
des droits individuels ne peut être sacrifiée,
quelles que soit les finalités qui l'exigent.
Un
tel système ne serait-il pas cruel ? Inhumain
? Ne faudrait-il pas le condamner au niveau moral ?
C'est l'idée qui le plus souvent vient à
l'esprit. Même ceux qui aimeraient voir l'Europe
de l'Est passer à l'économie de marché
pensent qu'un filet de sécurité est nécessaire.
Beaucoup d'Américains partisans de l'économie
de marché sont également en faveur de
la sécurité sociale et d'un transfert
minimal de richesses au profit des plus pauvres. Ainsi,
ce que j'appelle le "vol minimum" serait nécessaire
au nom de la compassion, la charité et la gentillesse
pour ceux qui sont réellement démunis.
Je
ne parle pas ici de ceux qui profitent du système
et qui pourraient en réalité se débrouiller
sans assistance publique. Il s'agit de ceux qui sont
réellement dans la misère et qui ont besoin
d'aide. Tout libéral ou capitaliste qui tente
de nier que de telles personnes existent vit sur une
autre planète. Ces gens existent et les défenseurs
de l'économie de marché doivent regarder
leurs problèmes en face : que faut-il faire ?
Peut-on
se défendre contre une illusion ?
En
réponse, on peut d'abord demander : par rapport
à quoi ? La question "Et les pauvres ?"
cache très souvent un idéal utopique,
un monde imaginaire où tout le monde est heureux
et où personne ne manque de quoi que ce soit.
C'est une illusion dans laquelle les pauvres ont disparu,
comme par un coup de baguette magique. Or il est impossible
de défendre l'économie de marché
contre l'accusation qu'elle négligerait les pauvres,
si l'étalon de mesure est basé sur une
imagination. Car il est vrai que même dans une
société libre, il y aurait des gens pauvres
mais ils seraient probablement moins nombreux que sous
le socialisme, le fascisme ou le capitalisme mercantiliste.
Personne ne peut garantir le contraire. Mais il est
également vrai qu'aucun système politique
concurrent ne peut garantir l'absence de catastrophes
naturelles, d'immoralité humaine, d'irresponsabilité
individuelle, etc... Que nous puissions nous protéger
entièrement de ces phénomènes est
effectivement l'illusion qui gouverne une bonne partie
de la réflexion politique et économique
à travers le monde, en particulier dans les milieux
universitaires.
Chaque
fois que l'on se demande si la société
libérale n'est pas susceptible d'entraîner
certaines formes de corruption, l'interrogation repose
- au niveau conceptuel ou philosophique - le plus souvent
sur l'image platonicienne d'une société
parfaite où règnent la prospérité,
la paix et le contentement universels. C'est à
cela qu'on compare le projet d'une société
libérale de marché.
En
réalité, il faudrait évaluer les
économies politiques de façon comparative.
Cela devrait même être un principe moral
de la critique normative. Et il est hors de doute que
le sort des plus démunis serait globalement bien
meilleur dans une économie capitaliste et libérale
que dans l'Etat-Providence, pour ne rien dire des systèmes
socialiste et communiste.
L'Etat-Providence
ne marche pas
Pourquoi
? D'abord parce que la société libérale
n'entretient pas le mythe selon lequel l'Etat ou une
autorité suprême serait chargé de
s'occuper des problèmes des gens. Une majorité
d'Américains savent que l'Etat-Providence existe
aux Etats-Unis depuis un siècle. Pourtant, la
société américaine souffre actuellement
des problèmes des sans-abri, de la crise dans
le système de santé, d'une dette nationale
énorme, des scandales financiers incessants à
différents niveaux de l'administration, etc...
Ainsi, l'Etat-Providence n'est pas une panacée
: lorsqu'il tient ses promesses dans un domaine, il
détruit simultanément quelque chose ailleurs.
Dans
la plupart des autres pays où les citoyens ont
soit-disant toléré la répression
en échange de la lutte contre la pauvreté
et la misère, il s'avère que ces phénomènes
ont largement été neutralisés en
supprimant les médias qui informaient sur leur
existence. On n'a pas éliminé la pauvreté
; on l'a cachée. Ce n'est qu'après l'ouverture
des frontières que le monde a pu constater que
la pauvreté existe en Hongrie, en Pologne, en
Bulgarie et en Roumanie. Ainsi, il se trouve que le
sacrifice de la liberté pour éliminer
la pauvreté n'a jamais aidé les pauvres.
La
prospérité engendre la générosité
Mais
ce n'est qu'une partie de l'histoire. La société
libérale aurait aussi la grande valeur morale
de rendre la vertu possible et de l'encourager en même
temps. Les gens ne pourraient pas dire qu'ils n'étaient
pas obligés d'être charitables ou généreux
envers leurs voisins, sous prétexte que l'Etat
les aurait déjà imposés à
cette fin. Quelle que soit la valeur morale de la charité,
de la générosité, de la gentillesse
et de la compassion, il incombe aux citoyens de les
pratiquer. Il appartient aux citoyens de mettre en place
les institutions qui encouragent ces vertus : associations
philantropiques, Armée du salut, Croix rouge,
etc... Historiquement, les Etats-Unis -le pays le plus
libre et ainsi le plus proche de la société
libérale classique - semblent être la société
où les institutions philantropiques volontaires
et charitables sont les plus nombreuses. Il semble donc
qu'il y ait un lien historique entre la société
libérale et le fait d'atteindre un maximum d'objectifs
socialement désirables.
Certes,
personne ne peut garantir qu'une société
libérale sera satisfaisante aux yeux de tous.
Certains individus ne trouvent leur bonheur que dans
certaines institutions coercitives. Un voleur, par exemple,
veut obtenir des biens et des services sans payer, et
n'est pas content si les droits de propriété
sont pleinement protégés. Mais au-delà,
certaines gens ne veulent pas faire ce qui est bon pour
eux et pour leurs proches. Mais si cela est un trait
caractéristique de la société,
on n'y peut pas grand'chose et certainement pas par
la force. Je crois que nous avons appris cette leçon
de notre histoire récente au moins.
Une
communauté morale est un espace où le
libre choix humain a le plus d'influence possible. Sinon,
la morale elle-même est nulle - ou, dans le meilleur
des cas, extrêmement confuse à cause du
dumping et des incertitudes qui prévalent dans
une société coercitive. Ainsi, alors que
l'absence de garantie de voir l'ensemble de ses objectifs
réalisés conduira certains à l'impatience
dans une société libérale, cette
impatience même est un vice qui doit être
contenu.
NOTES
1)
Alasdair MacIntyre : After Virtue (Notre Dame,
Indiana : University of Notre Dame Press, 1985). Pour
une explication du développement d'idéaux
éthiques et politiques, voir Hanna F. Pitkin
: Wittgenstein and Justice (Berkeley, California
: University of California Press, 1972).
2)
Un certain nombre de ces questions font l'objet d'une
analyse approfondie non publiée par Jan Narveson
de l'Université de Waterloo. Je parlerai moi-même
de ces problèmes dans le chapitre 3 de cet essai.
3)
J'ai abordé ce sujet dans "Prima Facia versus
Natural (Human) Rights", The Journal of Value Inquiry,
Vol. 10 (July 1976).
4)
De nos jours, on peut désigner ce type de liberté
comme une liberté personnelle ce
qui peut comporter des droits économiques, religieux
et d'autres droits civiques. La raison en est que l'on
considère normalement que la liberté politique
est le fait de ne pas être exclu des décisions
concernant les affaires de l'Etat.
5)
Parfois, l'idée hayekienne d'ordre spontané
fait croire que ce dont il s'agit est apparu par hasard.
Cela est une erreur. Les actes de l'homme trouvent leur
origine dans ses intentions - c'est ce qui les distingue
du comportement animal qui est instinctif et non guidé
par une pensée conceptuelle. Je crois que, par
"ordre spontané", Hayek entend le comportement
ou l'action qui n'est pas délibéré,
réfléchi ou poursuivi (comme par exemple
la conception et la mise en oeuvre d'un projet macro-économique
au niveau d'un gouvernement). Mais cet ordre qui ne
vient pas d'un comportement intentionné n'est
pas non plus dépourvu d'anticipation.
En
effet, il est impossible de dire que personne n'a pensé
par exemple du système monétaire au moment
de l'introduction de la monnaie comme moyen d'échange.
Rappelons qu'une bonne partie des notions raisonnables
qui guident notre comportement ont plus de chances d'aboutir
à des résultats utiles que si elles avaient
été réglementées ou entravées.
Cela vient probablement du fait que les énergies
créatrices de l'individu trouvent une issue plus
productive et efficace lorsque celui-ci reste maître
de ses actes et prend ses décisions pour des
raisons qui lui sont propres, plutôt que des raisons
qui lui sont dictées par d'autres.
6)
La position d'Ayn Rand a été présentée
dans l'ouvrage de Nathaniel Branden : The Psychology
of Self-Esteem (New York : Bantam Books, 1969).
J'ai moi-même élaboré ce point de
vue dans mon ouvrage The Pseudo-Science of B.F. Skinner
(New Rochelle, New York : Arlington House, 1974).
7)
Voir Roger W. Sperry : Science and Moral Priority
(New York : Columbia University Press, 1983). Voir aussi
Dennis Sunkist (?) "Consciousness Naturalized", American
Philosophical Quarterly (January, 1991).
8)
Voir dans ce contexte "Our Mother Tongue", The Sciences.
9)
Certes, les libéraux classiques essaient aussi
de voir dans quelle mesure les principes qu'ils identifient
sont universels et applicables aux sociétés
humaines. Mais ces interrogations ne sont pas propres
aux défenseurs du libéralisme : toute
théorie morale ou politique doit affronter les
objections qui sont produites par leurs opposants.
En
ce qui concerne le libéralisme classique à
l'état pur, dans sa version libertarienne, c'est
John Gray qui a avancé l'argument contraire le
plus élaboré au niveau méta-éthique
et méta-politique. Il dit en substance qu'il
n'existe aucune nature humaine fondamentale susceptible
de justifier l'existence d'idées politiques et
morales universelles. La conception téléologique
de l'action humaine serait ainsi obsolète, car
l'empirisme a démontré que le droit naturel
n'a pas de fondement philosophique, etc. J'essaye de
répondre à une partie de ces arguments
dans mon papier "Justice, Self and Natural Rights".
10)
Cela ne veut pas dire que ces critiques sont toujours
justes ou justifiées, pour ne pas dire correctes.
Bien au contraire. D'un point de vue global, les valeurs
les plus justes de l'humanité sont de loin mieux
réalisées par la société
bourgeoise que par les autres systèmes. Cf. Kirkpatrick
Sale, The Conquest of Paradise, pour un exemple
d'une analyse radicalement opposée. L'auteur
avance que les indigènes précoloniaux
d'Amérique du Nord menaient une vie communautaire
de loin supérieure à celle des Européens.
Il critique en particulier les principes bourgeois tels
les droits individuels, qu'il considère contraires
à toute communauté désireuse d'être
"harmonieuse, paisible, bénigne et contente".
On
peut douter que ces valeurs soient les plus universelles
et rétorquer qu'une société fondée
sur les droits individuels permet une plus grande diversité
qu'un système fondé sur les principes
qui règnent sur, par exemple, un cimetière.
11)
On suppose ici que le problème éthique
précède celui de la politique au niveau
conceptuel, et que la meilleure solution au premier
problème fera de même pour dicter la solution
politique, et non l'inverse. Bien sûr, certains
s'y opposent parce qu'ils voudraient donner la priorité
aux aspects politiques et sociaux
12)
Dans son article "Property", Georges
Mavrodes quelques défis très poignants
qui vont dans ce sens. Voir son essai dans Samuel I.
Blumenfeld (ed.) Property in a Humane Society (La
Salle, Illinois : Open Court, 1974). Cf aussi certains
papiers non publiés par Jan Nerveson sur le problème
du droit du premier occupant et le "proviso"
de Locke. A voir absolument le texte de James Sadovsky
"Private Property and collective ownership"
dans Tibor R. Machan, (ed.) The Libertarian Alternative
(Chicago : Nelson Hall, 1974). Voir aussi Israël
Kirzner Capitalism and Entgrepreneurship (Chicago
: University of Chicago, 1975) pour une approche assez
similaire à celle que je présente ici.
13)
Pour Rand, la rationalité est la veretu suprême,
comparable à la juste raison d'Aristote et la
Raison de Locke (qui est capable de consulter le Droit
Naturel). Cf Ayn Rand The Virtue of Selfilshness,
A New Concept of Egoism (New York : New American
Library, 1961). L'"égoisme" de l'éthique
randienne signifie que la nature humaine réside
dans la rationalité de l'homme. L'homme est une
entité biologique consciente au niveau conceptuel
et de la volonté. Pour exceller en tant qu'être
humain, l'homme doit agir en fonction de son ego, en
focalisant sa raison sur sa nature et sur la recherche
du bonheur de manière soutenue et conséquente.
L'égoisme objectiviste n'a rien à voir
avec le concept d'homo oeconomicus qui consiste à
céder à l'ensemble de ses désirs.
14)
Robert Nozick, Anarchy, State and utopia (basic
Books, 1974).
15)
Sans doute les caractéristiques morales de l'univers
ne sont pas du tout les mêmes que ses caractéristiques
physiques. On ne saurait confondre la différence
physique entre la pierre et l'eau avec la différence
morale entre la vérité et le mensonge.
Pourtant, pour ceux qui les observent, ces différences
sont évidentes.
16)
Je pense ici aux systèmes de valeurs qui, dans
leur forme la plus pure, rejoignent la définition
de la bonne vie conçue par Saint Ignace de Loyola
et Saint François d'Assise. C'est la forme de
vie que la plupart des religions vénèrent,
mais qui le plus souvent reste au-dessus de la capacité
des mortels. Le genre d'idéalisme qui vise l'au-delà
n'est certainement pas destiné à fonder
une société politique.
17)
Robert Nozick : Anarchy, State and Utopia, page
154. Voir aussi Tibor R. Machan : "Conditions
for Rights : sphere of Authority", Journal of
Human Relations, vol. 10 (1971) pp.184-187.
Dans cet article j'essaie de montrer que pour pouvoir
maintenir un système de droits logiquement cohérent,
il faut d'abord établir le droit à une
sphère d'autorité individuelle, dans laquelle
chacun est libre d'agir. La sphère publique a
pour particularité de ne permettre aucune sphère
d'autorité personnelle de ce type. Ce qui explique
les conflits des droits dans les parcs municipaux, sur
les plages publiques, etc...
18)
Les critiques de l'économie de marché
disent souvent qu'un grand nombre de gens seront toujoursn
entravés par les droits de propriété
d'autrui. Si par exemple je possède un lopin
de terre, personne n'a le droit d'y mettre ses pieds
sans ma permission. c'est le type même d'objection
soulevée dans le débat sur le fondement
moral des droits de propriété. Fondamentalement,
personne ne crée la misère d'un autre
lorsqu'il s'approprie un objet dans la nature ou par
l'échange.
19)
"Egoïste" n'est un terme dénigrant
que si l'on adopte la conceptin assez cynique de l'égo
humain où l'égo s'épanouit essentiellement
par la transgression et la cruauté.
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