LIBERALISME, ETHIQUE ET VALEURS MORALES

Seconde conférence

 

 

 

LE LIBERALISME ET

L'ETHIQUE DE LA LIBERTE

 

par Tibor R. MACHAN

Professeur de Philosophie à Auburn University (Alabama)

 

 

 

 

 

 

 

Après cette discussion sur les droits naturels, il peut paraître étrange d'introduire la notion de vertu. Puisque le libéralisme est la seule philosophie qui prône la tolérance et la souveraineté individuelle, il ne peut être question d'imposer certaines valeurs à autrui. Or, l'idée de vivre dans une bonne et vertueuse société - une société qui favorise non seulement le bonheur et la prospérité, mais aussi la décence - a toujours été forte. Par ailleurs, une accusation fréquente visant le libéralisme consiste à le dénoncer comme moralement condamnable. Autrement dit, les ennemis du libéralisme peuvent toujours accuser le libéralisme et le capitalisme de ne pas tenir compte de valeurs telles la solidarité, la compassion, etc...

Liberté métaphysique et liberté politique

Il y a deux sortes de liberté. Je nommerai la première la liberté métaphysique : elle représente la capacité d'initier, de faire démarrer ou d'être la cause profonde de mouvement que certains objets dans la nature sont censés posséder - par exemple les hommes. Le second type de liberté est de caractère politique. Elle représente l'état où se trouvent les hommes lorsqu'ils n'empiètent pas les uns sur les autres, et n'entravent pas les choix ou le comportement d'autrui. La liberté politique existe là où la vie sociale est organisée de manière à ne pas ôter aux individus leur souveraineté, leur autonomie ou leur autorité personnelle dans la juridiction qui leur est propre.(4)

Ce sont là les aspects élémentaires des deux types de liberté. Pour en avoir une conception complète et cohérente, il faut aller plus loin dans l'analyse philosophique. Un exemple : il est relativement facile de définir la liberté politique comme la non-agression par rapport à autrui. En revanche, il est moins évident d'identifier ce qui constitue une intrusion. Est-ce une agression que de dévisager quelqu'un ? Dans certaines cultures, oui ; dans d'autres non. Le plus souvent, parler à un autre individu n'est pas l'agresser, même si certaines femmes ressentent comme une agression certaines choses que des hommes peuvent leur dire. D'après certaines idéologies politiques, le travail forcé ne constitue pas une agression, puisqu'on estime que nous nous devons à chacun certains services. D'autres idéologies vont rétorquer que cela constitue au contraire une agression, puisque la personne humaine et ses capacités doivent être inviolables.

Il est donc loin d'être aisé d'expliciter la notion de liberté politique en utilisant les termes d'agression, d'invasion ou de violation. Encore faut-il connaître les limites qui marquent la sphère souveraine de chacun, les conditions dans lesquelles on peut les transgresser et comment elles sont nées. Ces interrogations forment un problème complexe et c'est la tâche de la philosophie politique, dans la tradition libérale, que de s'efforcer de déterminer les limites de cette souveraineté individuelle.

Qu'est-ce que l'individu souverain ?

Autre exemple : prenons l'idée libérale de l'ordre spontané, conçue par F.A. Hayek. Elle s'appuie également sur l'idée d'une sphère individuelle, puisque les comportements qui en sont la cause supposent que les acteurs économiques ne sont ni encadrés, ni contrôlés, ni sous la contrainte de personne. Mais qui sont ces acteurs ? Qu'est-ce qui les définit : leur travail ? Leur propriété ? Leurs capacités intellectuelles ? Autrement dit, qu'est-ce que "soi" veut dire ? Qu'est-ce que la souveraineté individuelle ? Les développements qui concourent à la création de l'ordre spontané supposent que l'individu soit souverain, que sa sphère d'action autonome soit clairement délimitée. Mais encore faut-il expliquer pourquoi, ce qui ne va pas nécessairement de soi.(5)

Le problème de la liberté métaphysique est difficile à décrire d'une manière simple. Il se confond avec le problème de l'existence du libre-arbitre. Les êtres humains sont-ils responsables de leurs actes, ou sont-ils simplement les maillons d'une chaîne infinie de relations causales ? La liberté métaphysique - l'existence possible du libre-arbitre - semble à première vue se heurter à la notion de causalité universelle. Si le monde obéit à un petit nombre de principes rationnels, la notion de causalité universelle s'impose nécessairement. Mais est-elle compatible avec la liberté métaphysique ? Si l'on admet l'existence d'un ordre causal, peut-on continuer à dire que les individus sont responsables de leurs actes, et qu'ils méritent d'être blamés ou félicités pour leur conduite ?

L'univers aléatoire et le libre-arbitre

Des deux écoles principales qui défendent l'existence possible d'une liberté métaphysique, l'une affirme que cette liberté existe parce que l'univers n'est pas à l'abri du hasard. Cette idée nous vient de Lucrèce, un disciple d'Epicure, qui pensait que même si l'ordre naturel obéit aux lois de la physique, il existe toujours des éléments aléatoires qui ont une certaine influence sur les choses. Ce sont ces particules singulières qui donnent naissance à une certaine liberté métaphysique. La tentative la plus récente de justifier le libre-arbitre par le hasard nous vient du célèbre principe d'incertitude de Heisenberg.

Le physicien Werner Heisenberg (1901-1976) soutint que la nature est effectivement aléatoire au niveau subatomique. Les savants débattent cependant pour savoir si ses théories sur la mécanique quantique impliquent que l'univers est fait de probabilités. Certains scientifiques le pensent et affirment que Heisenberg a découvert une limite épistémologique qui non seulement nous empêche d'établir des certitudes, mais qui identifie le caractère arbitraire des lois physiques. Contrairement à ce que pensait Einstein, Dieu joue bien aux dés. Sir Karl Popper semble attiré par cette idée.

Liberté et causalité universelle

L'autre justification métaphysique considère au contraire que la liberté est compatible avec la notion de causalité universelle, et qu'elle n'en est pas une exception. Dans cette optique, la causalité universelle existe, les causes peuvent être différentes. La relation causale entre Mozart et son oeuvre musicale n'est pas la même que celle qui lie l'action d'une queue de billard au mouvement de la bille qui s'ensuit. Les causes peuvent varier, et les différences dépendent des entités qui sont impliquées dans la relation causale. Entre un être humain et la musique, entre un chien et la production de chiots, entre un tremblement de terre et ses effets destructeurs sur une ville, il s'agit à chaque fois d'une relation de cause à effet, mais où les causes qui sont à l'oeuvre sont différentes. Par ailleurs, certaines de ces relations causales ont des auteurs ; elles relèvent de créatures capables d'initier le mouvement et qui constituent ainsi la cause première d'une chaîne d'événements.

Pour certains, Dieu est la "cause première" par excellence. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, la "cause première" se situe dans l'activité cérébrale de l'homme. C'est la position qu'adopte la philosophe Ayn Rand.(6) Roger W. Sperry, qui reçut le Prix Nobel pour ses recherches sur le clivage du cerveau humain, pense lui aussi que l'intellect humain est capable d'initier des actions et constitue donc une cause première du comportement de l'individu. C'est ce qu'il appelle la "causalité descendante".(7) Dans cette optique, l'idée de causalité universelle est compatible avec le libre-arbitre, c'est-à-dire avec l'idée que l'homme est au moins partiellement la cause de ce qu'il fait pendant son existence.

A l'opposé de la liberté métaphysique se trouvent les deux doctrines déterministes, l'une orthodoxe, l'autre modérée qui, toutes deux, excluent le libre-arbitre. Le déterminisme orthodoxe affirme que tout dans la nature obéit à un mécanisme analogue à celui des dominos qui se heurtent et tombent, ou à la manière dont une locomotive cause le mouvement des voitures qu'elle tire. C'est la causalité stricte décrite par la physique classique. Thomas Hobbes et Baruch Spinoza appartiennent à l'école déterministe orthodoxe, de même que bon nombre des philosophes des Lumières.

Déterminisme orthodoxe et modéré

Le déterminisme modéré est une sorte de déterminisme orthodoxe indirect. A la différence du déterminisme pur et dur où les dominos se heurtent, la version "soft" implique l'existence d'un tampon de choc qui va causer un mouvement amorti. Il y a quelque chose qui façonne le libre-arbitre pour qu'il influence le comportement humain d'une certaine manière.

Cette question de déterminisme est importante parce qu'en dépit des considérations métaphysiques des philosophes, les hommes continuent à se considérer responsables les uns par rapport aux autres, pour le meilleur et pour le pire. La tendance des êtres humains à vouloir s'attribuer un libre-arbitre est incessante. L'idée d'une responsabilité et d'un choix de nature éthique, et par extension les notions de bien et de mal, sont-elles donc une illusion destinée à hanter les hommes, ou au contraire des phénomènes dotés d'une objectivité philosophique ? C'est là le noyau de l'interrogation.

Curieusement, lorsqu'ils exposent leur doctrine, même les partisans du déterminisme ou du behaviourisme tendent à nous demander de les croire. Mais lorsque nous disons que les gens devraient faire ceci ou cela, la proposition implique nécessairement qu'ils ont en fait un certain choix. S'ils ne sont pas libres de choisir, il ne saurait en effet être question de devoir ; la question se réduit à savoir si nous pouvons prédire leur action. Un point c'est tout. Ce qu'ils "devraient" faire n'est plus pertinent.

"Devoir implique pouvoir"

Il existe un célèbre slogan, produit de la philosophie post-kantienne, qui dit "devoir implique pouvoir". Il signifie que s'il peut y avoir un sens à dire qu'une personne devrait faire X, il faut admettre que la personne a la capacité de faire ou de ne pas faire X. Si on nie cette capacité, dire que quelqu'un doit faire X est alors un non-sens.

Un grand nombre de philosophes déterministes en ont conclu que dans une certaine mesure l'idée de responsabilité morale est une fiction, une proposition vide de sens. Les tenants du positivisme adhéraient à cette optique. Au début du siècle, de nombreux penseurs ont prédit que la pensée éthique et morale devait dorénavant relever plus de la psychologie que de la philosophie. Il ne devrait plus y avoir de discussion sur ce qu'on doit et ne doit pas faire, puisqu'il n'y aurait plus aucun fondement philosophique à ces questions.

 

La responsabilité entraîne nécessairement la liberté

Pour ma part, je considère que si j'accepte l'idée que les êtres humains assument des responsabilités morales, qu'ils sont libres de choisir, de remplir, de négliger ou d'éluder leurs obligations, alors ceci me contraint logiquement à admettre l'existence d'une liberté métaphysique. J'ai choisi la liberté métaphysique selon Aristote ou Ayn Rand, qui laisse intacte la loi de la causalité universelle, contrairement à la causalité qui admet l'existence de facteurs aléatoires. Les physiciens modernes, en particulier les disciples de Heisenberg et de Niels Bohr, tendraient sans doute à préférer la théorie plus libertarienne des probabilités. Quoi qu'il en soit, l'idée de responsabilité morale entraîne automatiquement la liberté métaphysique, sous une forme ou une autre.

Qu'en est-il de la liberté politique ? Les déterministes, même les modérés, sont au moins partisans du progrès, de la santé ou de la prospérité et soutiennent que les individus doivent être libres au niveau politique. Ils estiment d'abord qu'intervenir dans la vie ou dans le comportement des individus constitue un obstacle au progrès, au développement, à la prospérité, à la diffusion de connaissances, etc... Ensuite, même si bon nombre de déterministes ne croient pas à la morale, ils croient aux valeurs.

 

Valeur et valeurs morales

Les valeurs ne sont pas forcément morales. Dans l'univers, il existe plusieurs types d'organismes. Une petite catégorie se compose de créatures dotées de valeur. Puis, il existe une catégorie encore plus petite dotée de valeurs morales. Seule cette dernière requiert la liberté métaphysique. Mais même si on nie l'existence de ces êtres ayant une valeur morale, on peut admettre celle d'êtres dotés de valeur tout court.

Un exemple : si je vais dans mon jardin pour cueillir des tomates, celles-ci peuvent être bonnes ou mauvaises mais elles n'ont pas de libre-arbitre. Une tomate ne peut pas être morale ou immorale, seulement bonne ou mauvaise. L'écologiste peut déplorer la destruction de l'écosystème, mais il ne va pas tenir l'écosystème responsable de sa propre dégradation. En revanche, il peut invoquer la responsabilité d'êtres humains sur ce point. Puisqu'un chêne est dépourvu de libre-arbitre, on ne va pas l'accuser d'être déformé ou malade. Mais il est possible qu'un être humain en soit responsable. Autrement dit, l'idée de ce qui est bon ou mauvais existe comme concept valable indépendamment de la notion de moralité ou d'immoralité. On peut considérer que l'existence de tous les organismes vivants peut être soit favorisée ou détruite. Mais un caillou ou un seau rempli d'eau (à moins de contenir un être vivant) ne peut pas être qualifié de bon ou mauvais, sauf par rapport à un organisme vivant. Un seau d'eau peut être bon ou mauvais pour une vache ou pour un être humain, mais en soi il n'a pas de valeur. Le système solaire, ou la Voie lactée ne sont ni bons, ni mauvais - ils existent, c'est tout. Ils n'ont une valeur - négative ou positive - que dans la mesure où ils affectent les êtres vivants.

 

La valeur selon l'école déterministe

Nous avons donc affaire à trois aspects de la réalité. Même le déterministe laisse une certaine place aux valeurs. De nombreux philosophes souvent classés comme des moralistes ou des théoriciens de l'éthique devraient en réalité être considérés comme des théoriciens de la valeur. Prenons par exemple John Stuart Mill qui vivait à l'époque des grands développements scientifiques. Il voulait réconcilier toutes les facettes de sa philosophie avec les théories scientifiques et était un partisan modéré du déterminisme, de même que David Hume. Spinoza, par contraste, était un représentant du déterminisme orthodoxe, avec Thomas Hobbes. Ils étaient tous des déterministes à une époque scientiste qui rejetait en bloc l'idée de liberté métaphysique. Certains penseurs, dont Spinoza, ont tenté de trouver des arguments pour ce qu'on appelle le "compatibilisme". Les seuls partisans du libre-arbitre étaient pour la plupart d'origine religieuse. Le libre-arbitre n'obtenait une place que par l'intermédiaire d'un autre monde, très différent du monde matériel. Les naturalistes enfin, étaient tous à des degrés variables des déterministes.

Pourtant, ils n'ont pas abandonné la théorie des valeurs. Certains comportements, certaines conditions ou institutions leur semblaient dotés de valeur. Bentham pensait ainsi du plaisir ; Mill attachait une valeur à l'optimisation du bonheur ; Spencer considérait que l'individuation était une valeur produite par l'évolution biologique des espèces ; Marx, enfin, croyait que le processus de maturation de la race humaine avait une certaine valeur.

Un grand nombre de ces philosophes déterministes croyaient à certaines valeurs, mais non au libre-arbitre, ni à la responsabilité morale. C'est pourquoi, dans leur réflexion sur le lien entre valeurs, comportement humain et politique, la confusion règnait. La raison en est que si l'on soutient que la recherche du bonheur pour le plus grand nombre est une bonne chose, mais que le libre-arbitre n'existe pas, il faut en conclure que nous ne pouvons pas choisir de rechercher ce qui est bon. Car, si une chose - le plaisir, le bonheur optimal, l'émancipation des êtres humains, etc -est bonne, mais que le fait de l'obtenir ou de ne pas l'obtenir n'est pas de notre fait, nous sommes réellement à mettre dans la même catégorie que les tomates, les chênes ou les gazelles. Le bien et le mal existent, mais puisque l'homme est incapable de choisir, il n'y est pour rien. Dans le domaine du comportement individuel, en privé et en public, cela signifie que le monde est ainsi fait et changera au gré de forces totalement indépendantes de l'action humaine. Ainsi, s'ils retenaient la valeur, les déterministes dénigraient (au moins indirectement) toute préoccupation concernant la responsabilité morale, le bien et le mal.

Seule exception parmi les philosophes modernes : Immanuel Kant. Il a résolu l'opposition entre le déterminisme et la morale en divisant la réalité en deux, entre le monde nouménal et le monde phénoménal. Ce dernier représente le monde naturel, gouverné par des lois déterministes proches de la mécanique newtonienne, et qui peut être étudié par l'observation empirique. Or nous dit Kant, il faut supposer - car nous ne le saurons jamais vraiment - que la réalité possède une seconde dimension nouménale, où réside la liberté. Si l'on garde toujours à l'esprit cette supposition, alors il est possible de discuter de la responsabilité morale, du bien et du mal. C'est cet élément de liberté "super-naturaliste" qui nous donne la responsabilité morale, selon Kant.

 

 

 

Une approche mécaniste de la liberté

En ce qui concerne la liberté politique, économique et civile, Hume, Mill et un certain nombre de philosophes plus attirés par l'empirisme et le scientisme y étaient toujours favorables. Mais l'idée de non-interférence dans l'activité des hommes, par exemple en matière économique, avait à leurs yeux seulement une valeur "instrumentale". C'est dire qu'afin de faciliter le progrès, la connaissance, la prospérité et ainsi de suite, il faut laisser les gens libres de réaliser les objectifs qui leur sont dictés par leurs propres désirs. Cette approche mécaniste de la liberté réapparaît aujourd'hui dans les travaux des économistes néo-classiques, partisans du marché libre. Que disent-ils ? Moins il y a de frictions, plus le mouvement sera efficace ; plus le mouvement est efficace, plus la recherche d'objectifs sera efficace, qu'il s'agisse de prospérité, de connaissances ou d'autre chose.

Ainsi, même si l'on n'accepte pas l'idée d'une connexion entre liberté et vertu au sens métaphysique (la liberté est une vertu en soi), il est toujours possible d'accepter le lien entre liberté politique et valeur, sans connotation morale. La liberté est simplement ce qui facilite la recherche de la vertu.

Il va sans dire qu'il est cependant laborieux de défendre la liberté politique dans le cadre de cette approche instrumentale. Comment faut-il traiter celui qui ne respecte pas ma liberté ? Faut-il le blâmer ou le condamner ? Ceux qui commettent des meurtres, des enlèvements ou des agressions, sont-ils coupables d'autre chose que d'un comportement qui nous empêche de réaliser nos objectifs personnels ? Si c'est le cas, pourquoi faudrait-il les punir ou même essayer de trouver un coupable ? Puisque la liberté métaphysique n'existe pas, leurs actes ne constituent pas une violation de nos droits. Ainsi, un tyran sera un tyran "malgré lui", puisque la notion de choix est une illusion. Et même si l'absence de tyrannie peut être considérée comme une valeur, il faudra regarder la tyrannie de la même manière qu'un séisme ou une autre catastrophe naturelle : ce n'est pas quelque chose que le tyran pouvait influencer par sa volonté propre.

 

Liberté et morale : un couple irréductible

Tout est différent si on considère qu'il existe une connexion étroite entre la liberté et la morale. Si elle est établie, elle nous autorise à défendre la liberté politique par des arguments moraux et pas seulement par des considérations téléologiques. S'il s'avère que nous sommes libres au sens métaphysique - que la liberté métaphysique est propre à la nature humaine - et si la société viole notre liberté et notre capacité à rechercher la vertu, alors nous sommes privés de nos facultés morales. Une absence totale de liberté politique rend toute considération morale impossible. L'asservissement progressif d'une société est un phénomène démoralisant au sens profond du
terme : il diminue l'importance de la morale. Plus l'Etat est contraignant, moins nous sommes personnellement responsables. D'une manière générale, le non-respect des droits individuels nous prive de nos repères moraux. Ces repères diminuent à mesure que la réglementation et les contraintes augmentent en importance. Dans son livre To Build a Castle, Vladimir Bukovsky nous montre que lorsque les hommes sont contraints de vivre sous un régime socialiste, la confusion règne en matière morale. Personne ne sait plus s'il faut mentir ou dire la vérité, s'il faut avoir confiance ou se méfier, parce qu'il n'y a ni liberté, ni responsabilité personnelle.

Il est évident qu'aucun système totalitaire ni aucune tyrannie n'est absolu ; il nous reste toujours une petite sphère d'autorité personnelle, donc une liberté de fait, quoique restreinte. La société ressemble à une réserve naturelle : un grand espace, mais avec des frontières précises. Il reste cependant que l'homme n'est pas entièrement responsable de sa conduite dans une telle société.

Que nous ayons une conception téléologique ou déontologique de la valeur, l'élimination de la liberté politique revêt des aspects condamnables. C'est ce qui explique pourquoi la société libre est soutenue à la fois par des déterministes ou des empiristes (ou encore utilitaristes) et par des défenseurs du droit naturel. Ces derniers ont cependant pour particularité de ne pas dissocier le libre-arbitre de l'homme et la liberté politique, alors que les tenants du positivisme ou de l'utilitarisme voient dans la liberté politique uniquement un moyen de promouvoir le progrès et certains objectifs désirables.

L'éthique - pour quoi faire ?

Regardons maintenant la vertu. Je présume que nous savons tous à peu près ce que sont la vertu, la morale et l'éthique. Mais il convient de préciser nos idées. Si nous sommes libres au sens métaphysique, si le libre-arbitre existe - ce qui signifie que les êtres humains, au moins dans une certaine mesure, sont les causes premières de leur comportement, qu'ils choisissent de faire ou de ne pas faire, en fonction de ce qu'ils veulent ou ne veulent pas - alors il devient possible pour les hommes de se poser la question, "Comment dois-je vivre ? Comment dois-je me conduire ? Quels sont les repères qui me permettent de faire des choix ?". L'existence du libre-arbitre introduit le choix ; mais si je n'ai pas de règle à suivre pour arrêter mes choix, je pourrais aussi bien jouer à pile ou face. Cela étant, la question demeure : si je suis libre, que dois-je faire ?

Il est généralement admis que les chats, les poissons, les souris et les orang-outans ne se posent pas cette question. Cela fait quelque temps que je n'ai pas eu de leurs nouvelles, et il est possible qu'il y ait eu quelques progrès ; mais je suis pratiquement certain que même les rares chimpanzés dans les laboratoires universitaires aux Etats-Unis qui semblent exercer une certaine faculté de choix, le font parce qu'ils ont été entraînés à cette fin. Il est possible qu'après 4 mois d'emprisonnement ces animaux se révèlent capables de faire un choix ; mais ce n'est pas quelque chose d'inné. C'est là une distinction fondamentale entre les êtres humains et les autres animaux.

Il est clair que les hommes n'ont pas d'inclination instinctive ou naturelle à faire ce qui est nécessaire pour subsister. Les oiseaux migratoires s'envolent en automne vers le sud : aucun oiseau ne se dit "Aïe, je me suis trompé de direction, quelle bêtise ; j'aurais dû lire plus attentivement les panneaux." Les hommes, en revanche, se perdent, oublient de se réveiller à temps, de faire attention, de réfléchir avant d'agir, etc... Ils ont des sentiments de culpabilité, de regret et parfois de fierté. Si je fais un bon exposé ou un bon papier, je m'en félicite ; s'il est médiocre ou mauvais, je me fais des reproches. De même, si je néglige ou maltraite mes enfants, je me sens coupable ; si je me comporte en bon père, j'ai le droit d'en être fier. Ces sentiments semblent faire partie de notre nature humaine, alors que les autres animaux ne les partagent pas. Dans notre for intérieur, nous nous posons tous la même question : "Comment dois-je me comporter ?".

C'est là qu'apparaît l'éthique ; elle constitue l'étalon de mesure du "droit chemin". Cet étalon doit être conçu de manière à s'appliquer à tous, partout, et à tout moment. Tant qu'il y aura des êtres humains vivant dans un monde relativement stable (ce qui est un fait depuis environ 92 000 ans (8)), cette question restera essentielle. Nous nous la posons tous. Lorsqu'une personne se demande, "Mon Dieu, qu'est-ce que je dois faire maintenant ?", cela revient à se demander "Comment dois-je agir ?".

L'omniprésence de l'interrogation morale

Cette question est omniprésente dans la vie des hommes : elles transparaît dans les romans, les pièces de théâtre, les films, dans l'Histoire et les relations humaines. Pratiquement toute l'actualité de tous les jours concerne ceux qui ont commis des fautes ou des crimes, et ce qui pourrait être fait pour les corriger. L'éthique appliquée est un domaine dont l'importance s'accroît dans les programmes universitaires de la plupart des sociétés civilisées. La presse nous rebat les oreilles des méfaits de certaines personnalités publiques et de la lâcheté de l'opinion publique à leur sujet.

Cette attention constante à l'égard de l'éthique et de la morale, est-elle justifiée ? Les partisans de l'astrologie prétendent que ce ne sont pas des propos valables, mais davantage le résultat d'une certaine mythologie. Nous sommes peut-être biologiquement programmés pour nous interroger sur notre comportement, même si ces questions sont vides de sens, sont-elles pour autant comparables à des éternuements ou à des gémissements ?

Y a-t-il vraiment une réponse aux questions que pose l'éthique, ou est-ce que nous ne faisons qu'imiter les autres espèces, en émettant des sons qui ne veulent rien dire ? Les deux problèmes fondamentaux posés par la réflexion éthique consistent 1) à établir le sens de la question "Comment dois-je me conduire ?" et 2) quelle est la meilleure réponse : l'utilitarisme ? l'altruisme ? l'égoïsme ? l'hédonisme ? le stoïcisme? ou l'ascétisme ?

La grande question pour les libéraux qui réfléchissent sur l'éthique et la politique est celle de la relation entre la liberté et les valeurs morales.(9) Autrement dit, la connexion entre la liberté et le devoir d'adopter une certaine conduite, est-elle nécessaire ou fortuite ? Il va sans dire que bon nombre de gens ne s'intéressent pas du tout à ce genre d'interrogations. Les criminels, par exemple, sont très contents s'il n'y a pas de réponse claire à cette question, puisque ce flou moral leur facilite la tâche. Si l'on ne peut pas savoir qui est méchant, qui est bon et qui est médiocre, ni quels sont les actes moralement répréhensibles, alors les criminels ne seront jamais tenus pour responsables de leurs crimes. En outre, il est vrai que la majorité des philosophes considèrent aujourd'hui que leur travail est d'abord de critiquer et non plus de donner des réponses. L'époque des grands systèmes philosophiques qui défendaient toutes sortes de propositions considérées comme vraies sur la réalité, la morale et la politique, a cédé la place à une école moderne de scepticisme critique intense. Ceci est malheureux ; mais même si cette école présente certains arguments valables, elle ne devrait pas nous faire perdre de vue l'universalité possible des idées libérales.

Sans fondement moral, point de défense

Les défenseurs des institutions libérales devraient s'intéresser davantage à ce problème, pour plusieurs raisons. La plus importante est que si le système politique est dépourvu de références morales - si ses institutions n'ont aucun lien avec la meilleure réponse possible aux problèmes d'éthique -, cette société succombera facilement aux attaques, aux critiques et ne survivra pas aux situations critiques. Rappelons-nous que la société bourgeoise occidentale est constamment accusée d'être trop matérialiste, décadente, hédoniste, commerciale, pas assez attachée aux valeurs spirituelles et culturelles, totalement indifférente à l'égard des plus démunis de ce monde.(10)

Si les libéraux pouvaient répondre à cette critique en faisant l'éloge du matérialisme et de la décadence, ces accusations ne poseraient guère de problème. L'autre possibilité est de rétorquer que les critiques sont exagérées, qu'il existe de vraies valeurs, qui sont favorisées par la société libérale, et qui sont plus importantes que celles généralement mises en avant par les partisans d'un système économique concurrentiel. Tout partisan du libéralisme devrait reconnaître que son engagement politique le conduit trop souvent à oublier que les gens ne sont pas que des créatures politiques. Ils veulent aussi avoir la certitude que d'autres aspects de leur vie (la science, la culture, l'éducation, l'art, etc...) ont une légitimité morale, et seront défendus contre les critiques.

Soljenitsyne a souligné que l'un des problèmes du monde occidental est qu'alors que ses habitants sont libres et bénéficient des avantages des sociétés ouvertes et démocratiques, ils n'ont pas vraiment confiance dans la validité morale de leurs institutions et ne croient pas qu'elles répondent à la question "Comment dois-je me conduire ?" S'il était possible d'établir un lien positif entre cette question et les institutions libérales - si le libre-échange, la propriété privée, le pluralisme, l'Etat de droit, et les autres valeurs libérales et libertariennes pouvaient s'appuyer sur la meilleure réponse possible à la question éthique - ces institutions auraient un fondement plus solide. Leurs défenseurs pourraient rejeter les critiques avec plus d'assurance, tant au niveau intellectuel, philosophique que spirituel.

Sans vertu, point de liberté

C'est à ce niveau que se situe l'importance de la connexion entre morale et économie politique. D'un point de vue humain, il est fondamental de relier les institutions politiques, juridiques et économiques à un mode de vie moralement défendable. Cela devrait nous inciter à approfondir cette réflexion lorsqu'on nous demande d'expliquer en quoi nos institutions représentent une valeur pour la vie des hommes, et comment elles se rapportent à leurs valeurs morales. C'est tout le problème de la relation entre la liberté et la recherche de la vertu. Par leur nature même, les hommes sont liés au problème de la vertu ; s'il se trouvait que la liberté n'a aucun lien avec la vertu, sauf par accident, - à savoir que, dans bien des circonstances, il est possible d'abandonner la liberté, et de rechercher la vertu dans la tyrannie et le chaos -alors nous n'aurions pas le droit d'exclure que des gens préfèrent choisir des institutions non libérales, voire anti-libérales. Si l'on ne parvient pas à établir que la connexion entre liberté et vertu est solide et indispensable, il est logique de voir les gens attacher moins d'importance à la liberté.(11)

La vertu suppose l'exercice du libre-arbitre

Ma propre thèse - qui n'est pas très originale, quoique controversée même au sein de la famille libérale - est que ce qui rapproche la liberté (à la fois métaphysique et politique) de la vertu, est que les valeurs morales - la prospérité, la beauté, le progrès, la loyauté à la famille, la générosité, la charité, etc... - expriment des concepts intimement liés à la notion d'agir individuel. Si l'on pouvait être généreux sans faire l'effort personnel de le vouloir, la générosité ne serait en effet pas une vertu. S'il était possible d'être honnête simplement par accident sans le rechercher, l'honnêteté n'aurait pas non plus les qualités à être une vertu. Cela s'applique aussi bien à la gentillesse, la compassion, la modestie, l'excellence, et ainsi de suite.

Ce lien entre l'effort et la vertu est un problème philosophique classique. Il transparaît chez la plupart des penseurs moralistes. Aristote, par exemple, dans certains passages de L'éthique à Nicomaque, démontre comment la vertu est étroitement liée à notre capacité de choisir, de prendre des initiatives et de diriger notre conduite. Seules les vertus qui résultent de l'exercice du libre-arbitre sont des vertus véritables.

Si par morale ou par éthique l'on entend la dimension de l'agir humain qui implique la responsabilité individuelle - les actes que l'on choisit et pour lesquels on peut être blâmé ou félicité -, le lien entre vertu et libre-arbitre apparaît clairement. Nous sommes moralement bons, responsables et dignes de respect dans la mesure où nos actes découlent de notre propre volonté, et non pas de quelque mouvement inexpliqué ou imposé par des contraintes extérieures. Dire "il faut être honnête" n'a pas de sens si l'individu est dépourvu de la faculté de vouloir ou de pouvoir être honnête. Tout devoir implique une réelle liberté de choix.

Le droit naturel est un droit négatif

Tout ceci est très lié à la réflexion libérale sur le droit à la vie, à la liberté et à la propriété. Ce sont là des droits universels et impératifs qui imposent à tout membre de la société de renoncer à interférer avec la vie, les actes et les possessions d'autrui. Un impératif est un précepte moral - "Tu renonceras à ...". Mais si l'on n'a pas le choix entre agir et ne pas agir, l'impératif qu'expriment les droits individuels à la vie, à la liberté et à la propriété n'a plus aucun sens moral. Autrement dit, la valeur normative de la pensée libérale classique se perd complètement si les êtres humains ne sont pas fondamentalement libres, au sens métaphysique du terme.

Cela dit, si je suis contraint par une autre personne de faire ce qui est juste, le terme "juste" n'a pas davantage de sens. Il ne peut être question d'action morale si mon comportement résulte de la volonté d'un criminel ou d'un bureaucrate appuyé par la force, qui m'obligent à agir d'une certaine manière. Ainsi, la liberté n'est pas seulement une condition préalable à tout comportement ayant valeur morale, mais ce droit d'être libre n'est lui-même un impératif moral que s'il résulte d'un choix libre. C'est ce droit qui confère à chacun une sphère d'autonomie personnelle, et donne un sens moral à la vie de chaque individu.

Il est donc clair qu'il existe une connexion vitale et étroite entre la morale et la conception libérale de l'autonomie individuelle. L'absence de liberté signifie que la nature morale est faussée, voire supprimée. Ce qui explique pourquoi des penseurs comme B.F. Skinner savent que lorsqu'ils nient la liberté humaine, ils vont "au-delà de la liberté et de la dignité".

 

Troisième conférence : "Propriété, capitalisme et vertus morales"

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