|
|
La
Déclaration d'Indépendance américaine
contient une phrase célèbre : "Nous
tenons pour évidentes ces vérités,
que tous les hommes naissent égaux, qu'ils sont
dotés par leur Créateur de certains Droits
inaliénables, dont la Vie, la Liberté
et la recherche du Bonheur." J'aimerais dans ce
qui suit réfléchir sur cette remarque.
Je discuterai des raisons qui m'incitent à penser
que l'homme a bel et bien des droits, contrairement
à ce que disent bon nombre d'intellectuels de
nos jours.
Pour
commencer, notons que le constat de la Déclaration
d'Indépendance ne dit pas que ces vérités
sont évidentes, seulement que nous
les tenons pour évidentes. Tout contexte
particulier comporte un certain nombre de faits, de
suppositions ou de propositions que l'on accepte comme
évidents. Lorsque nous jouons au football, au
tennis ou au basket, nous allons tenir pour évidente
l'existence des lois de la gravitation ; il n'est aucun
besoin de la prouver. De même, nous pouvons supposer
que les Pères fondateurs de la République
américaine tenaient pour évidente l'existence
des droits dont ils parlaient, et ensuite ont décidé
d'en faire le fondement de leur jeune société.
Ceci dit, qu'ils aient tenu pour évidents ces
droits ne signifie pas que nous en faisons autant, ni
qu'il le faudrait.
L'origine
des droits individuels
En
effet, en philosophie politique la proposition selon
laquelle l'homme a des droits (notamment à la
vie, à la liberté et à la recherche
du bonheur) ne saurait être tenue pour une évidence.
L'idée est plutôt le produit d'une réflexion
sur l'éthique, la politique, la nature, Dieu,
la vie humaine, etc... Je commencerai par une discussion
des origines historiques du postulat que l'homme a des
droits individuels et naturels.
Il
est clair que le concept de droits naturels n'est devenu
dominant qu'à un moment assez tardif de l'histoire
intellectuelle de l'Occident, aux alentours du 16ème
et du 17ème siècles (même s'il y
en a eu des formes rudimentaires aussi avant cette date).
Dans un passage de la Politique, Aristote parle
d'un sophiste nommé Lycéphron, qui énonce
que l'unique fonction de la loi est "la garantie
mutuelle des droits". Il est clair que Lycéphron
fut aussi proche que possible de la position libérale
classique, ou libertarienne, compte tenu des développements
conceptuels visibles en politique à l'époque.
Il assignait un contenu minimal à la loi. Aristote
s'y opposa en disant que la loi devait encourager la
vertu et non uniquement garantir les droits de chacun.
Mais l'existence même de cette controverse démontre
avec suffisamment de clarté que le concept de
droits en tant que limitation de l'agir des gens - et
en particulier des Etats - sur les autres, était
présent dès Aristote, contrairement à
ce que certains auteurs avancent (par exemple Alasdair
MacIntyre).(1)
Une
bonne partie de la jurisprudence du Droit romain contenait
des concepts qui aujourd'hui pourraient parfaitement
s'analyser en termes de droits individuels et fondamentaux.
Mais il ne s'agit pas ici de la nature des droits juridiques
ou positifs, mais du contenu des théories politiques.
Il faut avancer encore quelques siècles jusqu'à
Guillaume d'Occam pour trouver une analyse du droit
qui soit à peu près semblable à
la pensée libérale contemporaine. Dans
notre vocabulaire politique, un droit désigne
normalement un "espace" de juridiction exclusive.
Cela peut être le droit de décider à
qui je vends les poèmes que j'ai écrits,
le droit d'utiliser une salle de conférence,
le droit d'user de sa propriété, de son
corps ou d'une partie de son corps.
Avoir
le droit = être souverain
"Avoir
le droit" signifie alors être autorisé
à exclure d'autres personnes et à prendre
soi-même la décision de faire telle ou
telle chose. Si j'ai le droit d'utiliser un magnétophone
ou une paire de lunettes, je peux les détruire,
les utiliser, les donner etc..., et personne n'est autorisé
à m'en empêcher. En d'autres termes, je
suis l'autorité en la matière, je suis
le souverain.
C'est
là le sens profond du mot "droit", même
dans les philosophies politiques qui ne sont fondées
ni sur l'individualisme, ni sur la théorie des
droits naturels. Lorsque les gens parlent des droits
d'un groupe, cela signifie que personne ne peut priver
un groupe de son droit de faire ceci ou de posséder
cela, etc... On ne saurait simplifier ni universaliser
davantage la notion de droits. Les droits impliquent
une certaine délimitation de la juridiction dans
laquelle un individu est libre de ses décisions
; personne ne peut l'en empêcher, que ses décisions
soient bonnes ou mauvaises.
Certes,
le concept de droits naturels est plus compliqué
et s'insère dans une théorie plus large.
Celle-ci répond à la question "D'où
viennent les droits, comment les justifier, comment
prouver leur existence ?" Lorsque nous parlons de
droits naturels de l'homme, la qualification
"naturels" est méta-éthique, c'est-à-dire
qu'elle passe devant le contenu réel des droits.
Elle se réfère à la justification
ou à la source de justification de ces droits.
Les droits peuvent être conventionnels, spéciaux,
juridiques, institutionnels et théoriquement
de n'importe quelle origine. Chaque fois qu'on assortit
un droit d'un tel adjectif, celui-ci sert à indiquer
la source ou le type de justification qui est à
l'origine de nos droits. Nous évoquerons dans
ce qui suit quelques penseurs qui ont donné des
justifications différentes aux droits naturels.
Hobbes
: le droit de rester en mouvement perpétuel
Guillaume
d'Occam a caractérisé les droits naturels
comme le pouvoir de la "droite raison" (Right
Reason). Ce fut probablement la première indication
connue de ce qu'avoir un droit signifie avoir le pouvoir
ou l'autorité de faire telle chose, sans que
les autres puissent interférer avec cette action.
Au 16ème siècle, avec Thomas Hobbes, il
y eut un léger détournement de ce sens.
Hobbes développa une théorie dans laquelle
avoir des droits signifiait : avoir le droit de faire
X est pour cette chose ce qu'on pourrait raisonnablement
anticiper qu'elle fasse. D'après cette conception
matérialiste et existentielle, les animaux pourraient
aussi avoir des droits, même si Hobbes n'en a
pas parlé comme on en discute parfois aujourd'hui.
Les hommes avaient des droits dans l'état de
nature ; pour Hobbes cela ne voulait pas dire qu'ils
avaient une grande liberté de choix, mais plutôt
un pouvoir régulier et attendu qui était
anticipable par rapport à leur comportement.
Puisque la motivation profonde de l'homme est la préservation
de soi, on peut s'attendre à ce que les gens
agissent essentiellement en fonction de cet objectif
; leur droit de le faire n'est que la contrepartie de
leur nature.
La
pensée de Hobbes a d'autres particularités
et elle reste peut-être parmi les moins connues.
Puisque c'était un matérialiste et un
déterministe très convaincu, certains
l'ont appelé le premier philosophe scientiste.
Il fut le premier philosophe important à emprunter
des propositions aux sciences naturelles naissantes
et à les extrapoler pour forger une philosophie
intégrale de la nature. Il étendit le
regard scientifique au domaine de la morale et de la
réflexion politique. Hobbes regarda la nature,
y vit l'existence de certaines lois et les appliqua
à la vie et à l'organisation politique
humaines.
D'après
Hobbes, les hommes se comportent exactement comme le
reste de la nature ; en définitive, les lois
du comportement humain ne sont en rien différentes
des lois physiques ou biologiques. La vie humaine n'est
qu'une forme plus compliquée de comportement,
qu'il s'agisse du comportement des molécules,
des atomes, des planètes, etc... Lorsque les
hommes se trouvent dans l'état de nature - à
l'extérieur de la société civile
qui, elle, est gouvernée par la loi positive
- ils ne bougent que pour se maintenir en mouvement
; c'est l'instinct de survie. Pour Hobbes, le sens de
la survie se limitait au maintien de ce mouvement perpétuel.
Ainsi, dans l'histoire de la philosophie il se range
du côté des grands réduction-nistes :
il pensait qu'il était possible de réduire
tout phénomène complexe, même la
pensée et la perception, au fonctionnement des
lois de la physique mécaniste qui apparaissait
à cette époque.
Cette
approche a connu une grande influence et marque encore
aujourd'hui un grand nombre d'écoles dans le
domaine des sciences sociales, même si l'on commence
à la mettre en cause. Au début de ce siècle,
la psychologie behaviouriste par exemple était
presque entièrement fondée sur les thèses
de Hobbes. Son objectif était de réduire
la compréhension du comportement des organismes
- y compris les êtres humains - au simple fonctionnement
de la matière. De même, on a longtemps
espéré pouvoir réduire les principes
des sciences économiques à ceux de la
physique. Puisque Hobbes était un partisan de
cette approche physique et scientiste, le fait qu'il
ait aussi élaboré une théorie des
droits individuels peut surprendre. En effet, à
la différence des théories ultérieures
du droit naturel, la conception de Hobbes impliquait
la possibilité de se conduire comme on le ferait
normalement, et non le droit moral d'agir librement.
La
société civile : l'abandon des droits
individuels
D'après
Hobbes, lorsque les hommes sont entrés dans la
société civile, ils ont découvert
la nécessité de concevoir un système
juridique. Dans l'état de nature, l'exercice
constant des droits individuels augmente le nombre de
conflits jusqu'au point où la liberté
de chacun - c'est-à-dire le comportement attendu
des hommes dans un environnement sans contraintes sociales
- devient autodestructrice. Des lois (ou des conventions)
devaient apparaître afin de coordonner les comportements,
tout comme il y a des règles de conduite pour
la circulation des voitures. Ainsi, en choisissant la
société civile, l'homme abandonne ses
droits au souverain (ou au gouvernement civil) afin
de mieux préserver ses intérêts
et progresser dans la vie.
L'ensemble
des droits dont jouissaient les hommes dans l'état
de nature seraient donc perdus avec l'entrée
dans la société civile, et les hommes
soumis au gouvernement civil. La seule exception à
cette règle était le droit de protéger
sa vie contre le pouvoir de l'Etat, si celui-ci la menaçait.
Autrement dit, le droit à la vie ("le droit
au mouvement perpétuel") précédait
toute autorité déléguée.
Hobbes
fait entendre que la fonction de l'Etat est de protéger
les droits des individus. Il ne l'a pas fait aussi clairement
que John Locke ou les autres tenants du libéralisme
classique ; mais l'idée est bien que l'Etat n'a
pas pour but de mener les individus (même s'il
est très puissant) mais de les aider à
vivre et à s'épanouir. Puisqu'il ne pouvait
pas avoir lu les travaux de James Buchanan sur les Choix
Publics, Hobbes croyait qu'en déléguant
tous ses droits personnels à l'Etat, celui-ci
les protégerait d'une manière très
efficace. Plus tard, ce point de vue individualiste
a progressivement contribué à diminuer
l'étendue du pouvoir d'Etat, dès lors
qu'il apparaissait - par exemple grâce à
Adam Smith - qu'accorder d'importants pouvoirs à
l'Etat était préjudiciable pour le bien-être
des individus.
Locke
: les hommes sont libres, indépendants et égaux
Le
personnage majeur suivant dans l'évolution de
la pensée du droit naturel est John Locke. Locke
occupe une place particulière dans la philosophie
politique dans la mesure où sur des points importants
son approche philosophique est très similaire
à celle de Hobbes (notamment en épistémologie,
dans ses réflexions sur la nature humaine, ses
explications de la perception et du lien entre le monde
des idées et le monde concret). Locke était,
lui aussi, sous l'influence du physicalisme et du matérialisme.
Il croyait par exemple que la perception se produit
lorsque les sens sont bombardés par les impressions
du monde physique. Les idées ne sont ensuite
que des copies de ces bombardements, une fois que l'individu
en a absorbé assez. Il était empiriste
et dans une certaine mesure déterministe dans
ses travaux empiriques, ainsi que subjectiviste en éthique.
Il pensait que par définition, ce qui donnait
un plaisir à l'individu était bon et ce
qui infligait la douleur et la souffrance était
mauvais. Et, comme Hobbes, il était partisan
de l'hédonisme en psychologie, estimant que les
gens font automatiquement ce qui leur fait plaisir et
évitent les actions qui mènent au contraire.
En
philosophie politique, il a fait un grand saut. Pour
tout dire, les savants ne sont pas d'accord sur ce point
: certains pensent en effet que la distance entre sa
philosophie générale et sa pensée
politique n'est pas tellement grande. Quoi qu'il en
soit, Locke soutenait que les individus sont nés
libres, indépendants et égaux dans le
sens où, au début - avant de pouvoir consentir
- ils ne sont les serviteurs ni les maîtres de
personne. Lorsqu'ils entrent dans la société
humaine, ce qui signifie le plus souvent l'arrivée
à l'âge adulte, tout le monde est également
indépendant, chaque individu est souverain.
Voilà
le point de départ de la philosophie politique
de Locke. L'individu devient membre de la société
humaine à l'âge mûr, à égalité
avec les autres sans pouvoir ni autorité sur
la vie d'autrui. Cette égalité était
déjà présente dans la pensée
de Hobbes dans une certaine mesure. Le réductionnisme
de Hobbes implique cependant que tout dans le monde
est égal ; si l'on applique cette idée
pleinement, les hommes et les cailloux valent autant.
Hobbes rejoint ainsi certains psychologues qui ne distinguent
les hommes des rats que par le degré de complexité
de l'organisme (mais non par leur essence).
Locke,
en revanche, a choisi un point de départ différent
pour justifier l'égalité des hommes. A
l'origine, tous les hommes sont moralement neutres.
Cette notion est déjà présente
dans l'épistémologie de Locke : selon
la doctrine de la table rase, l'esprit humain
à la naissance est vide, sans inclination vers
le mal ni vers le bien. L'homme n'est ni supérieur,
ni inférieur aux autres. Lorsqu'on recherche
ensuite le type de société politique qui
correspond à cette théorie de la nature
humaine, on peut tout de suite exclure la notion d'esclavage
ou du droit divin, où certains hommes ont un
droit naturel de commander aux autres. Locke avance
au contraire que nous naissons tous égaux au
sens moral (ce qui ne veut pas dire que nous sommes
tous également grands, beaux et minces). Nous
avons tous le même point de départ en tant
qu'êtres moraux. (On peut discuter de ce que cette
égalité morale défend d'imposer
toute autre forme d'égalité.)
Voilà
la première étape de l'analyse lockienne
des droits naturels. En vertu de la nature humaine -
qui consiste en cette égalité fondamentale,
la liberté négative par rapport à
la domination d'autrui - nous pouvons considérer
que l'homme possède un certain nombre de droits
fondamentaux. En d'autres termes, c'est la nature humaine
qui justifie que les hommes doivent être traités
d'une certaine façon, faute de quoi ils ont le
droit légitime de se défendre contre ceux
qui violent leurs droits. D'où l'appellation
de droits naturels.
La
vie, la liberté et la propriété
Quels
sont alors ces droits naturels qui appartiennent à
chaque homme dans sa qualité d'être humain
? Le premier droit naturel pose l'homme en gouverneur
absolu de sa propre vie ; ce droit ne peut être
repris par autrui que par le libre consentement de l'individu.
L'homme a donc une propriété naturelle
sur sa propre personne et sur ses possessions. Chaque
homme est le seul maître souverain de sa vie.
Cette idée figure entre autres dans la Déclaration
d'Indépendance des Etats-Unis d'Amérique
: tous les hommes naissent égaux et ont droit
à la vie, à la liberté et à
la recherche du bonheur. Locke soutenait que chacun
est légitimement propriétaire de sa vie,
ainsi que des fruits de son travail, produits soit par
son labeur, soit par l'échange : c'est la propriété
individuelle.
Arrivée
à la notion de propriété, la théorie
lockienne devient plus complexe. D'après ses
écrits politiques, au commencement de tout, Dieu
a donné aux hommes un usufruit commun sur toutes
les choses de ce monde. Les individus peuvent prélever
sur ce fonds commun en y mêlant leur travail pour
en faire ainsi leur propriété privée.
C'est la fameuse théorie de la propriété
fondée sur la valeur travail. C'est donc en mêlant
mon travail avec les ressources de la nature que je
deviens propriétaire : les droits naturels concernent
non seulement ma propriété sur ma personne
mais aussi sur mes biens et sur les valeurs que j'utilise
et fais miennes.
Les
limites de l'appropriation
Toutefois,
ces droits d'appropriation privée ne sont pas
illimités. Le célèbre "proviso"
de Locke explique que la même raison qui dicte
aux hommes d'accepter et de respecter la propriété
privée leur dicte également certaines
limites : le droit du premier occupant du sol ne vaut
que dans la mesure où il n'empêche pas
les autres de s'approprier ce dont ils ont besoin pour
subsister. Nombreux sont ceux qui ont interprété
cette réserve comme une limitation majeure de
l'approbation absolue que Locke donne par ailleurs à
la propriété privée. Mais si Locke
explicite son proviso, il n'y a aucun consensus sur
le sens pratique de son contenu. Locke a-t-il voulu
limiter la propriété par des règles
d'exception ? Si oui, pourquoi ? Ou bien faut-il donner
un autre sens à cette condition ? Bien sûr,
il est possible que Locke ait eu tort de l'énoncer.
C'est pourquoi il peut être utile d'explorer brièvement
certains aspects de la propriété privée,
en particulier l'apparition rare de monopoles absolus
sur les biens et services que contient la nature et
dont ont besoin les hommes.
Les
libéraux classiques soutiennent en général
que lorsqu'un bien fait l'objet d'une appropriation
privée, cela permet d'accroître et même
d'améliorer le stock de ressources qui reste
à la disposition des autres. Autrement dit, l'institution
de la propriété privée tend à
conduire les propriétaires à agir de manière
à augmenter la valeur de leurs biens. L'échange
commercial qui s'ensuit diffuse cette valeur à
un grand nombre d'autres personnes. Ainsi, la protection
juridique de la propriété privée
satisfait pleinement à la condition de Locke
: "ce qui reste suffit aux autres, en qualité
et en quantité".(2)
Ceci
semble être une inférence valable, étant
donné certaines suppositions sur la nature humaine
qui sont au moins aussi anciennes que le commentaire
d'Aristote sur les mérites des droits de propriété
privés :
"Ce
qui est à tous n'appartient pas à
chacun. Dans ce terme 'tous' il y a une grave équivoque,
ce qui entraîne la confusion et non l'accord
entre les esprits. En outre, on prend fort peu de
soin de ce qui appartient en commun, alors que l'on
se soucie au plus haut point de ce qui appartient
en propre. De même, l'on se soucie moins d'une
chose si l'on pense qu'un autre s'en occupe, comme
cela se produit lorsque la main d'oeuvre est nombreuse
et peu responsable, alors qu'un personnel réduit
mais responsable fera beaucoup mieux."
(La
Politique, Livre 2)
Le
mouvement contemporain vers plus de privatisation est
souvent justifié de la même manière
: la propriété privée tend à
être traitée d'une façon plus responsable,
plus productive et plus attentive que la propriété
commune. D'une manière générale,
la prospérité augmente avec l'institution
de la propriété privée. Ainsi,
il est vrai que l'on invoque parfois la condition (le
"proviso") de Locke pour saper le caractère
universel et absolu de la propriété privée
; mais cette condition peut aussi être interprétée
comme un support de la diffusion de la propriété
privée, destiné à étendre
son application à tous les domaines de la société
et de la traiter comme un droit absolu qui ne doit jamais
faire l'objet de compromis.
Pourtant,
il est des situations exceptionnelles où il est
possible d'arguer que Locke aurait aimé suspendre
temporairement les droits de propriété.
Par exemple, voler de la nourriture pour survivre lorsqu'on
se trouve en détresse peut être un acte
au moins moralement pardonnable, même s'il
ne doit pas être appuyé par la loi.(3)
La
société civile : gardien des droits naturels
Locke
pensait que l'unique raison d'être de la société
civile et de l'Etat était la sauvegarde des droits
naturels. Ces derniers existent bel et bien dès
l'état de nature ; les hommes doivent pouvoir
bénéficier d'une sphère de souveraineté
individuelle avant même d'entrer dans la société
civile. Les hommes ont certains droits en vertu de leur
nature et de leur interaction, quoi qu'en disent la
loi et les autres membres de la société.
Or, Locke estimait en même temps que nous ne sommes
pas assez forts pour résister face à ceux
qui refusent de reconnaître notre souveraineté
individuelle ; il existe en effet des personnes qui
voudraient nous asservir - des criminels. Certains individus
sont incapables de résister à l'invasion,
à l'intervention et à l'incursion des
personnes qui s'efforcent de nous commander. En conséquence,
il serait utile de trouver un moyen de se protéger
contre de telles violations de nos droits. Mais dire
qu'il faudrait délimiter les sphères d'action
des individus ne signifie pas forcément que ceci
sera fait. Cela dépendra de notre pouvoir, notre
force et de notre volonté d'y parvenir. (Ici,
Locke fait du libre-arbitre un postulat qui ne trouve
pas de soutien dans son système philosophique
plus large!)
Une
manière d'y parvenir consiste à employer
des agents spécialisés dans le travail
de protéger nos droits, c'est-à-dire créer
un Etat. Il va sans dire que ces agents seront eux-mêmes
tenus par ces droits. Par analogie, si j'embauche un
garde du corps, il ne pourra travailler pour moi que
si 1) il a effectivement été engagé
par moi, 2) si notre lien contractuel est fondé
sur le respect mutuel de nos droits, et 3) si ses actes
en mon nom ne vont pas au-delà de ceux qui me
sont autorisés pour protéger mes droits.
Ainsi,
lorsque Locke pose que le but du gouvernement civil
est la protection des droits naturels, il souligne que
l'Etat doit voir le jour par le consentement des gouvernés,
par le rapport volontaire entre les citoyens et les
gouverneurs. Une fois de plus, il nous est précisé
que l'Etat doit être le serviteur des individus
dont les droits doivent être protégés
et respectés non seulement par tous les membres
de la société civile, mais aussi par ceux
qui sont employés pour les protéger.
Le
problème posé par la théorie lockienne
des droits naturels est que l'hypothèse initiale
- le principe d'égalité et de liberté
absolues de tous dans l'état de nature - n'a
pas été vérifiée. C'est
un postulat. Locke a affirmé que les hommes étaient
égaux, indépendants et libres : à
partir de là, il a pu démontrer l'existence
de certains droits, y compris la vie, la liberté
et la propriété. Il s'ensuivit que la
fonction de l'Etat était de protéger ces
droits. Mais il aurait fallu prouver l'exactitude de
la prémisse de départ, puisqu'un grand
nombre de personnes ne pensaient pas que les hommes
étaient égaux, indépendants et
libres. Résultat : les droits naturels se sont
retrouvés sans fondement. Même les Pères
fondateurs américains dans la Déclaration
d'Indépendance ont esquivé le problème
en affirmant qu'il faut tenir pour évidentes
ces vérités que sont les droits naturels.
Cela ne doit pas surprendre, puisque cette déclaration
était essentiellement un document politique et
non un traité philosophique. Enfin, on pourrait
y voir la suggestion que même si nous croyons
en l'existence de ces droits, nous ne disposons pas
d'arguments suffisants pour la prouver.
Il
en résulte qu'une bonne partie de la philosophie
ultérieure, bien que lockienne en épistémologie
et en d'autres domaines, n'a pas suivi la philosophie
politique de Locke. C'est ainsi qu'au lieu de renforcer
la doctrine du droit naturel, l'empirisme britannique
l'a affaiblie. En conséquence, si l'on accepte
vraiment les fondements philosophiques de l'empirisme,
il n'est plus possible de défendre le droit naturel
tel quel.
Le
détournement de la théorie lockienne
Permettez-moi
de faire une petite digression philosophique. La perspective
purement empiriste (qui soutient que toute connaissance
provient de nos impressions sensorielles du monde extérieur)
se heurte à quelques problèmes. D'abord,
cela signifierait que tout ce que je sais se trouve
dans mon esprit, mais ne vient pas du "dehors"
; ce que je sais se compose de perceptions empreintes
sur ma conscience, mais je ne sais pas d'où viennent
ces impressions. Lorsque je regarde un objet, je sais
que mon cerveau reçoit une multitude de perceptions
sensorielles ; mais est-ce que je peux sortir de mon
intellect pour vérifier que mes impressions sont
réellement des impressions de quelque chose qui
m'est extérieur ? Il s'ensuit que l'idée
même d'une nature indépendante ayant ses
propres lois, caractéristiques et principes de
fonctionnement, devient floue. L'incertitude s'installe
quant à la nature des choses qui nous entourent.
Jeremy
Bentham et John Stuart Mill, empiristes et penseurs
libéraux à bien des égards, n'étaient
pas des partisans enthousiastes de la doctrine du droit
naturel. Quant à Karl Marx, il voyait dans la
notion du droit naturel un mythe pratique, sans validité
objective, inventé pour rationaliser le régime
politique. C'est ainsi que l'idée de droits naturels
de l'individu fut progressivement pervertie, même
si elle a fortement influencé la Common Law et
le droit constitutionnel. Bentham l'a couverte de ridicule
en la qualifiant de "non-sens monté sur des
échasses". Mill ne lui a donné son
soutien que dans la mesure où il l'a utilisée
comme outil intellectuel. Dans son ouvrage De la
liberté, où par ailleurs il se fait
l'avocat d'un grand nombre d'institutions libérales
- y compris la liberté de la presse, la liberté
religieuse, le libre-échange économique
aussi bien qu'au niveau des idées - Mill se sert
de la notion de droits individuels comme d'un moyen
et non comme fondement théorique.
L'utilitarisme
: le sacrifice progressif du droit naturel
Par
la suite, il est devenu plus courant d'utiliser une
justification téléologique plutôt
qu'un argument déontologique ou de principe pour
défendre le droit naturel. Moyennant quoi Mill
lui-même finit par faire certaines concessions
en matière de droit naturel : il préconise
par exemple certaines formes de redistribution de richesses,
puisque le plus grand bonheur du plus grand nombre peut
être accru par de telles mesures. Autrement dit,
il ne considère pas que les droits naturels soient
sacrés au point d'exclure l'expropriation de
la propriété individuelle à des
fins charitables. L'utilitarisme de Mill signifie que
les droits individuels peuvent être sacrifiés
dans certains cas ; à la différence de
Locke, il ne s'engage pas pour un système juridique
destiné à protéger les droits naturels,
en particulier les droits de propriété.
Ceci s'explique probablement par le fait que la théorie
lockienne du droit est fondée sur la nature humaine,
ce qui présuppose que celle-ci peut être
connue.
Or
les empiristes avaient pour caractéristique qu'ils
ne croyaient pas qu'il soit possible de connaître
la nature de l'homme. Seule l'expérience humaine
peut être connue ; mais puisque l'avenir peut
s'avérer très différent du passé,
l'expérience ne fait que suggérer ce qui
dans la nature est établi, transcendant et continu.
Si l'expérience peut ainsi être contestée
par l'avenir, il en va de même pour le droit naturel.
Par contraste, Locke pensait que la nature humaine possédait
certaines caractéristiques stables qui se vérifiaient
toujours quoi qu'il arrive ; les droits naturels de
l'homme découlent de sa nature humaine à
laquelle on ne peut pas échapper.
Il
arrive ainsi un moment dans l'histoire où les
droits n'ont plus la même importance, voire sont
regardés comme quelque chose de mythique. Marx
par exemple pensait que la propriété privée
était utile dans une certaine phase de l'histoire
humaine, puisqu'elle permettait une production industrielle
importante. Certes, le capitalisme conduisait au gaspillage
et à produire beaucoup de choses inutiles, mais
il contribuait aussi à mettre en marche des processus
puissants qui plus tard le détruiraient. Ainsi,
les structures de production ne reflètent pas
un principe fondamental de la vie humaine, mais une
phase temporaire.
Empirisme
et positivisme
Une
fois que nous avons passé ce tournant philosophique
- qui s'opère au début de ce siècle
- la théorie des droits naturels ne recueille
plus aucun soutien intellectuel. Pourquoi ? Parce que
depuis environ trois siècles, l'empirisme domine
le débat théorique. Au 19ème siècle,
l'empirisme a donné naissance à une doctrine
élaborée, précise et techniquement
avancée, à savoir le positivisme. Dans
la philosophie anglo-saxonne, comme dans la philosophie
continentale sous l'influence de l'existentialisme,
on a fini par laisser tomber l'idée d'une nature
immuable qui dépasse et gouverne l'expérience.
Désormais, on considère que le monde ne
peut être connu que par les manipulations logiques
des expériences sensorielles.
Cette
doctrine a conduit à ce que certains penseurs
ont appellé la mort de la philosophie politique,
pendant environ 60 années de ce 20ème
siècle. Entre l'influence dans le monde anglophone
de l'ouvrage de A.J. Ayer, Language, Truth and Logic,
publié dans les années 1930 et fondé
sur les spéculations philosophiques du Cercle
de Vienne des années 20, jusqu'à John
Rawls (mis à part les philosophes catholiques
et des penseurs comme Ayn Rand), très peu de
gens ont eu depuis lors confiance dans la possibilité
de connaître quoi que ce soit en politique, encore
moins à partir de la nature humaine et des droits
de l'individu. Même si les institutions juridiques
et le débat politique permettaient dans une certaine
mesure d'utiliser ce vocabulaire, il était de
plus en plus question de droits de l'homme au détriment
des droits naturels. "Humain" est un terme assez
vague et ne requiert aucune attribution ou doctrine
explicite.
Les
nouveaux "droits"
C'est
ce qui explique en partie l'apparition de nouveaux "droits"
: soudain, nous avions le droit de lire, d'avoir des
vacances, un salaire raisonnable, des soins médicaux,
etc... Les stations de radio aux Etats-Unis sont même
allées jusqu'à parler du "droit de
ne pas être seul", ce qui logiquement exige
que chacun ait son esclave personnel pour exercer ce
droit. Puisque l'adjectif "humain" est beaucoup
plus diffus que la notion de nature humaine, il faut
se demander quels sont les droits qu'il peut engendrer.
Réponse : pratiquement tout ce qu'on veut, tout
ce qu'on désire intensément et dont on
peut justifier son besoin auprès des autres,
est susceptible de devenir un droit fondamental, garanti
par le pouvoir politique. La Déclaration de l'ONU
de 1946 ressemble beaucoup à une lettre au Père
Noël : il suffit de noter les choses que j'estime
que le monde me doit et de les appeler des droits.
Cette
liste ne connaît pas de limites, puisqu'il n'y
a plus aucun moyen de savoir ce qu'est la nature humaine.
Nous ne disposons que de ce que la philosophie analytique
anglo-saxonne appelle une conception ordinaire de ce
que "humain" veut dire. Une telle conception
sera évidemment plus influencée par la
stupidité ordinaire que par la sagesse. Le résultat
est un mélange hétéroclite que
l'on nomme des droits ; une fois arrivé
aux années 1950, 1960 et 1970, ce débat
politisé et non philosophique sur les droits
de l'individu autorise chacun à énoncer
ses désirs et à les considérer
comme des droits. Il suffit de regarder le monde contemporain
pour constater que l'usage du mot "droit" ne
sert le plus souvent qu'à désigner ce
que l'on désire fortement. On pourrait explorer
de multiples pistes historiques à cet égard.
Je me contenterai de quelques spéculations, avant
de continuer d'exposer la position normative du libéralisme
classique.
Lorsque
la guerre du Vietnam est devenue un sujet brûlant
pour le mouvement américain pour les droits civiques,
le débat s'est considérablement échauffé.
L'idée que l'on ne saurait connaître le
politiquement juste - qu'un jugement moral ne serait
qu'une expression ou une manifestation d'émotion
- a fini par céder à la pression de l'opinion
publique. Après s'être engagés pour
les droits des noirs ou contre l'intervention américaine
au Vietnam dans les années 1960, les jeunes sont
retournés à leurs salles de conférence
pour apprendre de leurs professeurs que leurs protestations
n'avaient aucune signification morale. Tout serait une
question d'émotion, en quelque sorte. Certains
professeurs ont toutefois pris au sérieux les
mouvements de protestation et ont révisé
leurs propres enseignements. La défense intuitive
de l'Etat-Providence mise au point par John Rawls, visant
à établir un fondement objectif minimal
pour les jugements politiques, est un résultat
de ce désenchantement par rapport à l'approche
positiviste et émotionnelle de la politique.
Ceci
dit, il n'était pas encore question des droits
naturels de l'individu. Mais on pouvait désormais
espérer trouver une justification philosophique
pour les jugements politiques et moraux. Pour Rawls,
cette justification passait par l'intuition. Dans son
discours en tant que président de l'American
Philosophical Association en 1976, il a dit explicitement
qu'il faut évacuer la réflexion éthique
et la politique de la sphère proprement philosophique.
Au lieu d'attendre de la philosophie qu'elle apporte
un fondement à la réflexion politique,
nous devons nous appuyer sur nos intuitions. L'intuition
est une connaissance dont nous ignorons les origines.
D'après Rawls, l'intuition est la seule justification
fiable lorsque nous avons affaire aux problèmes
éthiques et politiques.
Rawls
n'a pas entrepris de développer une doctrine
systématique du droit, même si sa philosophie
politique laisse une certaine place aux droits, tels
le droit à la liberté et au bien-être.
D'autres philosophes politiques y ont également
contribué. Le professeur Alan Gewirth à
l'Université de Chicago a élaboré
une sorte de justification kantienne des droits de l'individu.
Sa démarche est en partie similaire à
celle de certains théoriciens libertariens, tels
que Roger Pilon et Jeff Paul. L'approche kantienne n'est
pas fondée sur le droit naturel, mais tire les
droits individuels de l'idée de l'homme, et non
de la conception que la nature humaine peut être
objectivement connue.
Même
un personnage comme Robert Nozick, sans doute le critique
principal de Rawls, n'a pas essayé de prouver
l'existence des droits naturels. Son livre Anarchy,
State and Utopia, publié trois ans après
la parution de l'ouvrage de Rawls, A Theory of Justice,
traite de manière approfondie des théorie
de Rawls. A l'instar de Rawls, Nozick a opté
pour l'approche intuitive. Supposons, dit Nozick, que
Locke ait raison et que les hommes ont droit à
la vie, à la liberté et à la propriété.
Traitons ces droits en postulats pour voir à
quoi ils mènent quant à la société
qui en résulte. Cette société,
serait-elle en accord avec nos institutions morales
et politiques ? En d'autres termes, lorsque nous imaginons
la société libertarienne, est-ce que ses
principes de fonctionnement correspondent davantage
à nos préférences morales profondes
que ce que nous propose Rawls ?
Seconde
conférence : "Le libéralisme et l'éthique
de la liberté"
Retour
en haut de page
|
|