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Si jamais une telle
taxe voit le jour, son résultat sera exactement l'inverse
de celui recherché. Il n'est pas besoin d'être un génie,
ni un grand spécialiste de l'économie pour le prédire.
Il n'y a qu'à
regarder le précédent de la politique
française du cinéma.C'est en faisant non
seulement du protectionnisme, mais en croyant que la péréquation
des recettes au profit de ceux qui aiment à se faire passer
pour de jeunes créateurs résoudrait les problèmes
de tous ceux qui nourrissent l'ambition d'investir le troisième
art, que l'on a compromis l'avenir du cinéma français,
même s'il réussit à survivre encore un peu mieux
que ses voisins.
Les propositions
de Madame
Tasca ont provoqué une saine réaction
d'indignation chez de nombreux français. Notamment chez les
libéraux et les libertariens.
C'est le signe que nous somme chaque jour toujours un petit peu
plus "nationalisés" : nationalisée la culture;
nationalisée la création - puisqu'il ne faut pas se
voiler la face, ni se réfugier derrière l'illusion
des termes : même s'il s'agit d'associations mutualistes qui
gèreront les recettes, on sait bien que pour participer au
partage du gâteau il faudra au préalable montrer patte
blanche, ou avoir donné suffisamment de gages à ceux
qui auront pris le contrôle politique de ces organisations
corporatistes.
En un sens, cette
politique se comprend. Elle révèle à quel point
la technologie traditionnelle des copyrights ("droits de reproduction")
et des droits d'auteurs, conçue pour un monde où la
communication était dominée par le livre et l'imprimé,
n'est plus adaptée à un univers dominé par
les nouvelles technologies de la reproduction, de l'information
et de la communication.
Les responsables
politiques et professionnels en tirent la conséquence : il
faut passer à autrechose. Ils ont raison. Mais, avouons que
leur imagination est bien courte. La seule solution alternative
qu'ils soient capables d'inventer passe par l'Etat et son pouvoir
de lever l'impôt. Ils sont incapables d'inventer autrechose
qu'une nouvel taxe, un nouvel impôt Une taxe pour conduire,
une taxe pour fumer, à quand la taxe pour penser ?
La nouvelle taxe
prélevée sur les CD-ROM
- et, peut-être, demain,celles qui seront créées
sur le disque dur et autres instruments de stockage électronique
- aura le même effet que toutes les mesures de nature corporatiste
et protectionniste. Ses recettes serviront à subventionner
les mauvais créateurs, ceux qui ne font pas les produits
demandés par les consommateurs, et qui ne trouvent pas d'autre
moyen pour faire rémunérer leurs piètres talents
que d'en appeler au pouvoir d'extortion de la puissance publique.
La raison en est simple : eux, au moins, ont du temps à consacrer
pour s'emparer du pouvoir au sein des organismes créés
pour redistribuer la manne. Il n'est que de regarder ce qui se passe
dans les universités, ou encore dans de nombreuses fédérations
sportives financées par d'abondantes subventions publiques.
Le résultat,
comme dans toute politique de ce genre - et le passé montre
qu'il n'y a jamais eu d'exceptions -, sera exactement l'inverse
de ce qui est recherché : moins d'efforts seront consacrés
à la recherche de véritables solutions alternatives
compatives avec les mécanismes d'une économie d'incitations,
d'innovations et de concurrence. Nous allons, comme pour la politique
de la culture menée par Jacques Lang dans les années
quatre-vingt, enfermer les créateurs dans le cycle vicieux
de l'assistanat et du clientélisme.
La vraie question
qui se pose aujourd'hui est de savoir ce qui se passerait si le
droit de reproduction (le "copyright") n'existait pas.
Serait-ce vraiment la fin des créateurs ? La culture disparaîtrait-elle
faute d'auteurs ? Et la musique ?
Dans le texte qui
est mis en ligne en même temps que ce commentaire, Julio
Cole montre que le monde serait sans doute différent,
mais que les gens trouveraient d'autres moyens de capter l'essentiel
de la valeur de leurs créations sans avoir besoin de recourir
au mopole étatique de la contrainte, donc en respectant -
et non en piétinant - la liberté de leurs concitoyens.
Son analyse rejoint
celle que j'exprimais, il y a un peu plus de dix ans, dans le dernier
de mes livres : "La
nouvelle politique industrielle". J'y démontrais
que personne n'a un droit naturel à ne pas être copié.
Car si un tel droit existait, pourquoi le limiter au livre, à
la musique, aux créations audiovisuelles, etc... et ne pas
l'appliquer aussi à la mode, aux comportements que l'on emprunte
aux autres, aux idées mêmes, qui viennent rarement
toutes seules mais résultent le plus souvent de quelque chose
que l'on entendu ailleurs, que l'on a "emprunté"
à quelqu'un d'autre. La vie deviendrait vite impossible puisque
l'un des comportements les plus naturels de l'homme (et de la femme)
est de copier son voisin.
Les philosophes
nous ont au moins appris une chose : qu'un principe qui ne peut
pas être universalisé ne saurait être érigé
en principe de droit. Tout simplement parce que cela conduirait
alors à remettre entre les mains d'une petite élite,
le plus souvent auto désignée, le pouvoir de décider
pour nous où passe la frontière de ce qui est permis
et de ce qui ne l'est pas.
Dans cette optique,
le projet Tasca apparait pour ce qu'il est : un geste de plus de
ceux qui nous gouvernent vers l'arbitraire et la fin du règne
du Droit. La "taxe Tasca" n'est qu'une étape de
plus dans le déréglement juridique généralisé
de nos sociétés occidentales. Comme le syndrome de
la vache folle, elle traduit un processus
inquiétant d'accélération de cette dérive.
Où allons-nous ? Orwell ne s'est vraisemblablement trompé
que de quelques décennies.
Henri LEPAGE
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