Les
nouvelles technologies font apparaître de nouveaux risques.
Pas seulement d'extermination de l'humanité (nucléaire).
Elles mettent en cause la survie même de l'homme.
Cette
situation, selon le philosophe allemand Hans Jonas, ferait apparaître
une nouvelle obligation : l'obligation , à l'égard
de la postérité, de l'existence d'une humanité
future. Ce principe aboutirait à conférer aux générations
futures des droits sur nous, et à nous confier, à
nous, une responsabilité collective à leur égard.
Ces
nouveaux droits de l'homme ont une particularité : ceux qui
en sont les propriétaires n'existent pas encore et ne peuvent
donc pas faire de procès à ceux qui ne les respecteraient
pas. Il en résulte, selon Jonas, que l'organisation concrète
de cette responsabilité collective à l'égard
des générations futures ne peut se faire que par l'intervention
réglementaire de l'Etat.
Il
s'agit là d'un problème très actuel. A la conférence
de Rio, en Juin 1993, cela s'est traduit par la proposition de rendre
obligatoire la réalisation d'études d'impact sur les
technologies nouvelles, avant leur utilisation généralisée.
La
logique de ces propositions est très simple. Les nouveaux
produits (ou nouvelles technologies) peuvent apporter le meilleur
comme le pire. Il s'agit de trouver des règles de décision
qui permettent, d'une part, d'identifier et de classifier comme
dangereux tous les produits réellement dangereux; d'autre
part, d'identifier et de classifier tous les produits inoffensifs
comme inoffensifs. L'idéal est de ne laisser passer que les
bons produits - ou, à la rigueur, les produits réellement
inoffensifs, et d'éliminer tous les produits dangereux.
Question
: comment y arriver ? La réponse généralement
proposée consiste à demander la création de
comités de contrôle où siègent
des experts, des politiques, des citoyens, des représentants
des administrations, des entreprises, des milieux scientifiques,
etc.
En
réalité, il n'y a pas une solution, mais deux. L'autre
solution possible est celle du marché, fondée sur
le jeu de la responsabilité civile individuelle.
Nous
vivons dans un univers imparfait où nous commettons tous
des erreurs. En ce qui concerne la technologie, il y a deux types
d'erreurs possibles :
1.
le risque de laisser passer trop de mauvais produits, (aller
trop vite);
2.
le risque d'arrêter le progrès en étant trop
rigoureux, trop exigeant, trop conservateur (aller trop lentement).
Ces
deux risques comportent des coûts humains et sociaux. Pour
le premier, rappelons-nous le précédent de la thalydomide,
et des bébés mal formés. Pour illustrer le
second, on pourrait prendre l'exemple du SIDA et de tous ceux qui
meurent du fait des lenteurs ou réticences de l'administration
à homologuer de nouveaux médicaments.
Le
fait d'aller trop vite est la cause d'accidents non prévus.
Mais aller trop lentement implique que des malades ne sont pas soignés
qui auraient pu l'être si l'on n'avait pas freîné
volontairement le progrès en raison du risque; ou encore
que des problèmes restent sans solution alors que des progrès
pouvaient être faits qui auraient apporté les moyens
de leur solution.
La
bonne technique de contrôle est celle qui, consciente de ces
deux options, établit un équilibre en fonction d'un
choix argumenté et raisonné.
La
solution réglementaire et politique favorise les choix les
plus conservateurs. Pour trois raisons :
1.
la rémunération et la carrière de ceux qui
prennent les décisions sont exclusivement fonction du nombre
de produits dangereux détectés et refusés;
2.
à l'inverse, ils ne bénéficient d'aucune motivation
particulière à bien veiller à ce que ne soient
pas rejetés des produits bons ou inoffensifs, au nom de ce
qu'ils seraient dangereux;
3.
par ailleurs, les risques de sanctions sont plus grands dans le
premier cas que dans le second puisque les victimes d'une décision
erronée sont plus facilement identifiables, alors que dans
le second elles resteront inconnues à jamais.
Autrement
dit, la caractéristique du processus de décision politique
est qu'un produit est rejeté tant qu'il n'a pas prouvé
son innocence. Tout y est dominé par le souci unilatéral
et exclusif de diminuer les risques liés à la présence
de produits dangereux qui auraient échappé à
l'intention des censeurs.
Ce
phénomène est encore renforcé par la composition
des comités d'examen et de surveillance. S'agissant des représentants
du public : qui est prêt à donner son temps ? Plutôt
ceux qui sont idéologiquement motivés, et donc, dans
les circonstances présentes, plutôt a priori hostiles
à la science et aux entreprises. S'agissant des représentants
du secteur public : il y a toutes chances qu'y dominent des
lobbies plutôt anti-technologie (dès lors qu'il ne
s'agit pas de secteurs industriels appartenant au secteur public).
Enfin, les représentants des entreprises : ils viendront
plutôt des firmes les moins innovantes, à qui l'on
confiera le soin de réguler la concurrence.
Les
adversaires des solutions libérales affirment qu'avec le
marché, c'est le danger inverse qui domine. Cela n'est pas
nécessairement vrai.
Toutes
les entreprises sont prisonnières de contraintes de prudence.
Aucune entreprise ne peut se permettre de lancer sur le marché
n'importe quel produit. Les entreprises restent soumises au jeu
de la responsabilité juridique (sauf là où
l'Etat les en dispense).
Ces
impératifs de prudence sont paradoxalement beaucoup plus
forts dans le monde des oligopoles industriels contemporains, que
sur le marché politique. C'est la conséquence du rôle
de plus en plus important qu'y jouent les effets de réputation.
Des milliards sont chaque jour engloutis par les firmes dans
des actions de prestige ou de communication pour établir
et maintenir une réputation qui, au moindre pépin,
peut se trouver ruinée du jour au lendemain.
Cette
simple discipline financière signifie que les entreprises
sont contraintes d'employer des gens dont le seul rôle est
en permanence de se faire les "avocats du diable", et d'expliquer
pourquoi il ne serait pas sage de faire ceci ou cela.
Résultat
: dans les entreprises modernes, les forces de résistance
au changement et à l'innovation ne sont en réalité
pas moins fortes que dans les autres organisations.
Sauf
qu'il y a une différence. Ces firmes fonctionnent en milieu
concurrentiel, et restent soumises à la loi du profit. Elles
subissent une contrainte de survie que les organismes bureaucratiques
et politiques ne connaissent pas. Ce qui signifie que, malgré
toutes les contraintes de prudence auxquelles elles sont obligées
d'obéir, elles sont également forcées d'innover
et de faire appel à d'autres gens dont le rôle est,
cette fois-ci, de se faire les avocats internes de l'innovation
et du progrès.
La
caractéristique de la firme moderne est ainsi d'organiser
un dialogue permanent entre les pour et les contre;
un dialogue qui n'existe pas, pour les raisons évoquées
plus haut, dans les organisations étatiques.
Le
monde étant ce qu'il est, le problème n'est pas d'éliminer
le risque car, par définition, cela n'est dans le pouvoir
de personne. Ce qui compte en revanche, est de découvrir
le processus décisionnel en mesure de garantir que les décisions
prisent le seront après un débat aussi argumenté,
rationnel et équilibré que possible. C'est précisément
ce que rend possible la structure institutionnelle de l'entreprise
libre.
Nous
retrouvons ici toutes les propriétés dynamiques du
calcul économique. C'est à dire la double présence
d'impératifs de prudence et de risque qui poussent à
une analyse non pas aussi objective que possible (l'objectivité
n'existe pas), mais aussi équilibrée, argumentée
et rationnelle que possible.
C'est
ce que permet de réaliser le système de marché,
et qui n'est pas possible dans les structures de dialogue et de
délibération publiques.