5. La fin du SME et la création de la Banque Centrale Européenne (BCE)

Chaque fois que l'Etat empîète sur la liberté de ses citoyens, il est de son intérêt de laisser ses sujets dans le flou quant au nouveau pillage dont ils sont les victimes. Il en va de même dans le cas de la Banque Centrale Européenne. La propagande des Etats présente la création de la BCE comme le prolongement logique de son prédécesseur, le SME. La BCE se bornerait à parfaire ce qui existait déjà.

Cette présentation ne correspond pas à la réalité. Elle traduit simplement les intentions politiques de ses instigateurs. La BCE n’est pas l’achèvement du SME. Elle repose sur d’autres bases, et sert à d’autres buts. La stabilité du SME ne dépendait que de l'activité indépendante et responsable des autorités nationales concernées. Il imposait à tout gouvernement qui désirait stabiliser sa monnaie de ne pas faire plus d’inflation que son homologue le moins inflationniste. Cela a conduit à une relative stabilité des monnaies. Mais aussi (peut-être contre le gré des instigateurs du SME) à limiter le financement des Etats par la planche à billets.

L’importance de la BCE tient au fait que, pour la première fois de l’histoire, apparaît un producteur central européen de monnaie-signe qui, à la fois libère l’Etat des limites budgétaires que l’ancien système lui imposait et, en même temps, lui ouvre de nouvelles voies pour s'enrichir, lui et les groupes qui lui sont étroitement liés, au détriment des autres citoyens. Telle est la finalité réelle de la BCE, et ce qui exprime les véritables intentions de ses créateurs. Pour mieux comprendre pourquoi il en est ainsi, reprenons l'histoire des années soixante-dix et quatre-vingt.

Après l’effondrement du système de Bretton Woods, la planche à billets est devenue une source importante de revenus pour les Etats occidentaux. Comme d'habitude, dans une telle situation, aucun Etat n’en a profité pour réduire ses impôts ou diminuer son endettement. Bien au contraire. L’inflation fut la bienvenue comme source de financements supplémentaires pour financer l'élargissement des activités de l’Etat.

L’heure de vérité a sonné quand, à la fin des années soixante-dix, le courant politique s'inversa et que la recherche d'une plus grande stabilité des taux de change rendit nécessaire de ramener l'inflation au niveau des pays les moins inflationnistes. Les revenus que l’Etat perdit à cause de la réduction de l'inflation auraient dûs être équilibrés par une réduction des dépenses. Or, dans tous les pays, le cartel dominant des politiciens et des groupes politiquement organisés s'opposa à cette solution. Les avantages que l’inflation leur avait apportés aux dépens des citoyens non organisés, et ignorants de ce qui se passait, s'étaient transformés en "acquis sociaux" sur lesquels il était impossible de revenir.

Il ne restait donc que deux autres solutions. La première était d'augmenter les impôts et les charges sociales. Il s'agit cependant d'une mesure toujours très impopulaire, car le contribuable, jusque là inconscient, est invité à passer directement à la caisse, et réagit généralement de manière plutôt brutale. Comme les politiciens craignaient que l'homme de la rue ne prenne sa revanche dans les urnes, ils optèrent pour la seconde solution qui consistait à accroître la dette de l'Etat.

L'objet du recours à l'endettement était de financer de manière permanente la part du budget qui, auparavant, l’était par l’inflation. Ce qui impliquait de s'endetter toujours davantage. De fait, depuis la fin des années soixante-dix, la baisse de l’inflation est toujours allée de pair avec l'accroissement de la dette.

Cette restructuration des ressources de l’Etat - moins d'inflation, toujours plus de dettes nouvelles - apparût de manière de plus en plus visible dans le courant des années quatre-vingt, et y conditionna de manière décisive l’évolution du système monétaire international.

Il était clair, depuis le début, que l’endettement ne pouvait être une réponse durable à la question du financement de l’Etat. L’Etat et les citoyens diffèrent à de nombreux points de vue, mais ils se ressemblent en cela qu’ils ne peuvent vivre à crédit que s'ils restent en mesure de rembourser. Pour tous deux, plus il y a de dettes accumulées, moins ce remboursement devient crédible. Dans de nombreux pays, l’endettement atteignit rapidement un niveau qui exclût quasiment tout espoir de remboursement. Ceci est vrai aussi bien pour un Etat comme l' Allemagne où l'endettement des Länder et des communes représente déjà, d’après les statistiques officielles, plus de 60% du PIB. Or ces chiffres ne tiennent pas comptes de toutes les obligations financières de l’Etat, comme par exemple les engagements au titre des retraites. Tout compris, on y estime l’endettement des pouvoirs publics de 300 à 400% du PIB. Dans la plupart des autres Etats, la situation est encore pire (4).

Au cours des années quatre-vingt, il devint de plus en plus évident que les capacités d'endettement des Etats atteindraient bientôt leurs limites extrêmes et que de nouvelles voies de financement devraient être trouvées. En principe, il n’existait que les deux possibilités citées plus haut. Il aurait fallu augmenter les impôts et les charges sociales, mais aucun homme politique n'était prêt à demander une hausse à la hauteur des besoins . Aussi ne restait-il que le financement par la planche à billets. Une solution qu'il était impossible de réconcilier avec l'exigence de taux de changes stables tant que la Bundesbank ne s'y prêtait pas. C'est pourquoi les crises du SME étaient inévitables, tout comme l'élargissement des marges, ainsi que l'ajustement final des parités pourtant présentées comme immuables.

Il en résulte que les crises monétaires n’étaient pas des accidents auxquels on ne pouvait rien mais bel et bien les signes précurseurs d’un naufrage du SME tout entier. Les pays à la monnaie notoirement faible, comme l’Italie, n’étaient que les premiers de la série. De nombreux autres Etats dont les dettes atteignaient des niveaux voisins furent confrontés au même destin. Seuls deux des futurs membres de l’Union monétaire européenne (le Luxembourg et l’Allemagne) ne dépassèrent pas - ou seulement de peu - les seuils maxima d’endettement fixés à Maastricht. Tous les autres Etats eurent toutes les peines du monde à contenir leur endettement nouveau et restèrent en général bien au-dessus de la limite d’endettement maximal autorisé (au plus 60% du PIB).

Ce n’était qu’une question de temps. Toutes les autres monnaies devaient finir par suivre la lire italienne. Et, en dernier lieu, l’Europe serait retombée dans le système inflationniste des " taux de changes flottants " des années soixante-dix.

La stabilité du SME n’était donc qu’un faux-semblant. L’illusion d’une relative stabilité venait de l'acceptation d'un endettement croissant, et celui-ci, lentement mais surement, rendait inévitable le retour à l'inflation des années soixante-dix. Le SME était une bombe à retardement dont le tic-tac du détonateur commençait à se faire plus en plus bruyant, au début des années quatre-vingt dix.

Pourtant on ne revint pas aux années soixante-dix. Ce fut pire. S'il n'y a déjà rien à attendre d’une autorité monétaire nationale, c'est encore plus vrai d’une autorité monétaire internationale qui, elle, peut faire bien plus de dégâts. La BCE nouvellement créée et son produit, l’euro, n'apportent aucune solution aux problèmes monétaires survenus depuis la fin de la monnaie métallique. Ils ne font que les déplacer et les aggraver.

La BCE et l’euro sont deux produits à la fois de la politique et des forces du marché. La réduction des barrières protectionnistes, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix, permit un accroissement de la division internationale du travail. Le développement des échanges internationaux de marchandises et la relative stabilité des changes assurèrent un essor économique très sensible. Malgré l'accusation de ne profiter qu'aux intérêts du capital, cette période-là apporta un niveau de vie plus élévé à une partie croissante de la population. Parce qu'elles entretenaient des contacts de plus en plus importants avec l’étranger, nombre d’entreprises militèrent pour bénéficier d'un environnement international plus stable. Parmi elles on comptait les entreprises exportatrices mais aussi, en particulier, les banques et les compagnies financières présentes sur le marché international des capitaux. Les intérêts économiques de ces groupes de pression furent l’un des moteurs de l’Union européenne.

Le second moteur de l’Union européenne fut de nature politique. Nous avons déjà mentionné que la Bundesbank faisait toujours moins d’inflation que les autres et qu’elle s’était de la sorte attirée l’animosité de nombreux groupes politiquement organisés tant en Allemagne qu’à l’étranger. Quant aux autres gouvernements, ils désiraient une réforme monétaire qui leur permettrait enfin d'influer davantage sur les décisions de la Bundesbank. Ils étaient prêts à faire des concessions aux groupes politiques allemands influents pour se sortir des difficultés financières dans lesquelle ils s’étaient eux-mêmes englués.

C'est ainsi que certains adversaires du gouvernement Kohl lui reprochèrent d’avoir acheté la réunification allemande en sacrifiant le mark. De leur point de vue, le démantèlement de la Bundesbank était le prix que les gouvernements français, anglais et américains exigeaient en échange de leur feu vert à la réunification allemande. Cette théorie est plausible. Mais elle n'explique qu’un aspect secondaire de ce qui s‘est vraiment passé, car aucun gouvernement ne peut se conduire comme le représentant exclusif d’intérêts étrangers.

Si certaines parties de l’économie allemande, de plus en plus importantes et influentes, voulaient une plus grande stabilité des taux de change entre les monnaies européennes, le fait est aussi que certains groupes politiques allemands avaient intérêt à sacrifier le mark pour obtenir en contre-partie des faveurs politiques de l’étranger. Deux exemples nous serviront d’illustration.

L’industrie automobile allemande produit des voitures de meilleure qualité mais aussi les plus chères d’Europe. Le consommateur n'est cependant pas prêt à payer la qualité n'importe quel prix. Dans de nombreux cas, les consommateurs préfèrent des voitures dont le niveau de qualité et les standards de sécurité sont inférieurs si le prix est lui-même plus bas. Maintenant, si tous les fabricants obéissent aux mêmes normes techniques imposées par les pouvoirs publics, cet arbitrage n’est plus possible. Seules des automobiles chères seront produites et les consommateurs ne pourront plus que choisir que parmi elles. Les normes privilégient les producteurs les plus chers aux dépens des fabricants de produits bon marché. Ainsi " l’harmonisation " des conditions de production en Europe n’est rien d’autre qu’un nivellement des normes de production imposé par l’Etat. Le bénéficiaire de cette harmonisation est l’industrie automobile allemande qui peut s’enrichir aux frais de ses clients et de ses concurrents étrangers.

Le même phénomène existe dans le domaine de l’organisation du travail. Les syndicats allemands représentent les employés techniquement les mieux formés mais aussi les plus chers d’Europe. Disposer d'employés qualifiés n'est pas un but en soi; tout dépend du salaire payé. Bien des entreprises préfèreraient embaucher des salariés meilleur marché, même s'ils sont moins compétents. C'est ainsi qu'ils investissent dans les pays à bas salaires. Ces investissements font monter les rémunérations dans les pays dont le niveau de salaires est bas, et ils pèsent du même coup sur le montant des salaires susceptibles d'être atteints dans les pays dont les salaires sont élevés, ce qui y joue contre l'intérêt des syndicats. Lorsque les contraintes gouvernementales augmentent partout le coût du travail, l'incitation à exporter le capital disparaît. C’est exactement la conséquence attendue de l’harmonisation européenne des conditions de travail (protection contre le licenciement, temps de travail, protection de l’emploi, assurance-chômage etc.). Ces mesures visent à égaliser les conditions de travail en Europe. Ceux qui en profitent sont les syndicats allemands; les victimes : les employés allemands et européens qui, parce que leur travail coûte désormais trop cher ne peuvent plus trouver d'emploi, et bien sûr les consommateurs.

Ces exemples montrent comment certains groupes importants en Allemagne pouvaient espérer tirer profit de la centralisation politique, et quels intérêts ils avaient à favoriser un échange politique du type "mark contre privilèges". Le gouvernement allemand pouvait compter sur leur appui lorsqu’il fit campagne en faveur de l’Union européenne.

Malheureusement, ces efforts portèrent leurs fruits. Début 1999 les autorités nationales ont cédé leurs compétences de décisions en matière de politique monétaire à la BCE et sont devenus ses organes exécutifs. En d’autres termes, l’euro a été introduit de facto, puisque toutes les décisions concernant les monnaies des Etats membres sont désormais prises par une instance centrale. L’euro existe déjà, même s'il n’existe actuellement ni sous forme de billets, ni sous forme de pièces de monnaie, mais reste toujours représenté par les monnaies nationales sous leurs anciennes formes de pièces et billets. Les billets en marks ne sont plus une monnaie indépendante, mais des représentants de l’euro. Il en va de même pour les monnaies des tous les autres Etats membres.

6. Les conséquences économiques et politiques de la BCE et de l’euro

La grande question est bien évidemment de savoir quelle politique la BCE nous réserve à l’avenir. La BCE et l’euro n’ont été créés que parce que l’ancien système était en train de s’effondrer sous le poids de l’endettement des Etats nationaux. Cependant la BCE et le passage à l'euro n’éliminent ni le poids des dettes, ni le besoin pressant des Etats européens d’acquérir sans cesse des moyens de paiement nouveaux. Ils n'apporte aucune solution à ces problèmes. En fait, ils les aggravent.

Certains croient que ce que fait la BCE dépend principalement de qui en est le chef, et comment ses fonctions sont définies par le législateur. En Allemagne en particulier, la personnalité du président de la Banque centrale revêt une grande importance. Nombreux sont ceux qui croient que la fonction de la BCE est simplement de reprendre le rôle central que jouait la Bundesbank comme défenseur de la stabilité des monnaies.

En réalité ce n'est pas vrai. La vérité est différente. L'important, ce qui compte essentiellement est que l’euro permet aux Etats de bénéficier de nouveaux crédits sans pour autant leur imposer de véritable discipline. Il va donc autoriser le développement au niveau européen d'un endettement sans précédent, jusqu’à ce que les limites extrêmes soient atteintes, comme cela s'est déjà passé au niveau national. Lorsque, à ce moment-là, au plus tard, le nouveau gouvernement central ne pourra plus obtenir de crédits, l'Europe n'aura plus d'autre choix que de revenir à l'inflation des soixante-dix. Tous ceux qui sont à la solde de l'Etat pourront développer tous les arguments qu'ils voudront en faveur de l’Union monétaire européenne, ils n'y changeront rien. L’euro conduit à l’inflation. Il ne fait que remplacer les cartels nationaux des profiteurs d’inflation par un cartel européen , et il met davantage d’obstacles aux efforts des citoyens européens qui voudraient se protéger contre l'emprise de ce super Etat.

Cette évolution ne peut être empêchée par la mise en place d’une constitution européenne qui limiterait la capacité des Etats de s'endetter et qui imposerait à la BCE de suivre une certaine politique. De telles prescriptions sont inefficaces si elles n'ont pas le support de l’opinion publique. Or, en ce moment, cette dernière montre une grande tolérance tant à l’endettement qu'à l’inflation. Les Allemands ont été obligés d'accepter que toutes les clauses de l’accord de Maastricht qui fixaient des critères objectifs à l’entrée dans l’Union monétaire européenne, restent grossièrement ignorées. Il en ira ainsi tant que n'apparaîtra pas de changement significatif dans l'attitude de l’opinion publique. Et comment cela pourrait-il se faire si, de l’école élémentaire à l’université, toutes les institutions d’enseignement sont aux mains de l’Etat, si toutes les stations de radio et de télévision sont d'abord contraintes d'obtenir une licence pour émettre, et si les tribunaux admettent que la liberté d’expression n’est plus un droit fondamental intouchable ?

La BCE et l’euro ne font pas qu’apporter l’inflation, ils favorisent aussi une centralisation des institutions politiques. On peut déjà prévoir que les Etats nationaux vont devenir dépendants de ce nouvel Etat central, tout d’abord au niveau financier, puis au niveau politique. Comme les Etats membres perdent de plus en plus de leur solidité financière, ils peuvent de moins en moins s'endetter en leur nom propre. Il faudra alors que la Commission européenne, qui jusqu’alors, en raison de ses statuts, n’a pas encore contracté de dettes, se porte caution pour eux. Il est également possible qu’elle s'endette elle-même pour utiliser cet argent directement dans les Etats membres. Dans tous les cas, les Etats nationaux sur-endettés deviendront directement tributaires, financièrement et politiquement, de ce nouvel Etat central.

C'est le même processus qui s'est déjà produit au plan national dans de nombreux pays. L’ambition et l’aveuglement ont conduit de nombreuses municipalités à s'endetter considérablement au cours de ces 30 dernières années. En Allemagne, ces crédits furent garantis par les Länder. Les villes et les communes sont ainsi devenues tributaires des Länder. Or, de nombreux Länder ont eux-mêmes suivi le même chemin et sont devenus dépendants de l’Etat fédéral. Ainsi en va-t-il des villes, communes et régions qui, aujourd’hui, dans de nombreux domaines, ne peuvent plus prendre de décisions elles-mêmes. Toutes dépendent du bon-vouloir de l’Etat fédéral et de sa manne.

Le même destin attend l’Etat fédéral. Il est certes réconfortant qu’en comparaison des autres Etats, l’Etat allemand se porte passablement bien. Mais cette situation rappelle celle de quelqu’un proche de la chute, et qui continue à regarder la file de ceux qui sont tombés, ou vont tomber avant lui. Il est possible que les Allemands vivent encore deux ou trois décennies en prenant leurs décisions par eux-mêmes (bien que, compte tenu de leur puérilité à identifier l’Europe à Bruxelles, on puisse douter qu’ils le désirent vraiment). A plus long terme, c'est impossible. L’Allemagne va se trouver de manière croissante placée sous le joug du molosse bruxellois qui, à son tour, éclipsera tous les despotes actuels de notre continent.

L’Etat bruxellois n’hésitera pas, tôt ou tard à prendre en main la distribution des crédits pour lesquels il se contente à présent de se porter caution, et deviendra ainsi indispensable et incontournable aux yeux de tous les citoyens européens. Ceci est dans la nature des choses. La puissance des hommes politiques prend sa source dans l’opinion que les citoyens ont d’eux. Pourquoi les hommes de Bruxelles devraient-ils se contenter de faire tout le boulot et laisser les hommes politiques nationaux en récolter les lauriers ? Tôt ou tard, les institutions sociales nationales (en particulier la sécurité sociale) se trouveront à leur tour " harmonisées ", c’est-à-dire mise sous la tutelle d’organismes centraux localisés à Bruxelles.

En conclusion, la création de la BCE et de l’euro attire notre attention sur l'inévitabilité de deux phénomènes : d’une part la création et le déploiement d’un Etat providence européen; d’autre part, la poursuite de l'endettement public, cette fois au nom de ce nouvel Etat central. Ils conduisent, à moyen ou long terme, à l'effondrement du système, soit par hyper-inflation, soit par effondrement de l’Etat central tout puissant en raison de sa propre inefficience. Voilà ce que le futur nous réserve si aucun changement fondamental ne se produit: une nouvelle hyper-inflation du type de celle de 1923 ou bien un nouvel empire soviétique.

7. Alternatives à l’euro

De nombreux économistes ont reconnu les dangers que comporte l’Union monétaire européenne. Il vaut la peine de jeter un œil sur les alternatives qui furent discutées, puisque le problème d’un meilleur ordre monétaire est toujours actuel. Il est d’ores et déjà clair, que la création de la BCE et de l’euro ne suffit pas à garantir l'instauration d'un ordre stable et permanent dans les rapports monétaires européens. L’ordre monétaire actuel nous mène de Charybde en Scylla et, ni l’aveuglement, ni la propagande de l’Etat ne pourront rien y changer. Quelles étaient les alternatives ? laquelle était la plus prometteuse ?

La première solution aurait consisté à laisser plonger le SME en toute tranquillité, et à revenir au système des années 70. L’inflation des monnaies nationales et l'instabilité des parités auraient certainement mené au délabrement de la division internationale du travail, mais les citoyens des pays à " monnaies fortes " auraient été bien mieux protégés contre le pillage de leurs ressources par leur propre Etat ( et surtout par les Etats étrangers). Quoi qu’il en soit, cette alternative n’aura bientôt plus d'intérêt autre que théorique, dès que les pièces de monnaies et les billets nationaux auront disparus au profit de l’euro.

Une seconde possibilité aurait été d'introduire une monnaie parallèle. Cette proposition repose sur l’idée fondamentale que, pour chaque monnaie donnée, il existe un territoire optimal de diffusion. Cependant, la taille de ce territoire n'a rien d'évidente, et on ne sait même pas si cette question comporte une solution théorique. On peut toutefois y apporter une réponse empirique en laissant la liberté aux citoyens européens d’utiliser, à côté de leur monnaie nationale, un " euro-parallèle ". Si cet euro-parallèle possède véritablement des avantages par rapport aux monnaies nationales, il finira par s'imposer. Ce sera le marché qui décidera et non une bureaucratie mal informée des véritables besoins du marché.

Certains ont proposé d'utiliser une monnaie-papier comme monnaie parallèle. Ils ont cependant méconnu le fait qu'une telle introduction n’a rien de facile. Un bien ne peut être introduit comme monnaie que s’il est déjà échangé sur le marché. Ce n‘est que de cette manière que les acteurs du marché peuvent se faire une idée de son pouvoir d’achat. Si, par exemple, j’offre à un concessionnaire automobile un papier sur lequel est inscrit " trois Hülsmanns ", aucun échange n’aura probablement lieu, parce que le concessionnaire n’a pas la moindre idée de ce qu’il peut lui-même acheter en échange de ce papier. Ceci n’est pas différent pour un papier sur lequel serait inscrit " un euro parallèle ".

Il n’existe que deux possibilités sensées pour assurer la diffusion d’un euro parallèle. L’une aurait été d’autoriser qu’une ou plusieurs monnaies nationales déjà existantes soient acceptées comme monnaies d’échanges. On aurait pu prendre le mark, puisqu’il était déjà volontiers accepté dans plusieurs autres pays européens. Mais cette alternative ne pouvait être considérée pour des raisons essentiellement politiques. La seule pensée que leurs concitoyens paient avec des marks au lieu de francs ou de livres était insupportable aux hommes politiques français et anglais.

Il ne restait donc que la seconde possibilité, qui aurait consisté à utiliser n’importe quel bien comme monnaie. En d’autres termes, on aurait pu laisser le choix aux citoyens d'utiliser n’importe quel bien comme moyen de paiement figurant dans leurs contrats. Pas besoin de beaucoup d'imagination pour comprendre ce qu'auraient été les conséquences d'un tel système de liberté monétaire sans entraves. Cela aurait encouragé l’usage monétaire des métaux précieux. Les pièces de monnaie en or, cuivre et argent auraient retrouvé la même circulation qu’au début du siècle. C'est précisément pour cette raison qu'une telle alternative ne pouvait être acceptée par l’établissement politique. L’histoire monétaire du 20ème siècle n’est après tout rien d’autre que l’histoire d'un effort continu pour se détacher des métaux précieux, et d'orienter, gràce au papier-monnaie, les flux de revenus vers là où ils sont politiquement souhaités.

Bien que cette troisième alternative soit rejetée par l’ensemble des cartels politiques (parce qu’elle va à contre-courant de leurs finalités), il ne faut toutefois pas la perdre de vue. Contrairement aux monnaies nationales ou à un euro-parallèle papier, elle reste toujours d’actualité. En effet, pour créer un marché monétaire libre, il suffirait d’éliminer les entraves actuelles. Pour que des pièces d’or ou d’argent circulent de nouveau, il suffit tout simplement d'autoriser leur utilisation comme moyen de paiement et d’abolir les impôts auxquels celle-ci est soumise (en particulier, la TVA et l’impôt sur le capital). Cette réforme peut avoir lieu dans le cadre européen. Elle peut également être mise en place sur le plan national, régional ou communal. En un mot, n’importe quelle communauté ou société menée par des hommes visionnaires et courageux conserve le pouvoir de se doter d'un ordre monétaire libre.

8. L’inflation américaine et la spéculation boursière, 1982-2001

Jusqu’à présent nous nous sommes contentés de parler de l’évolution en Europe, car c'est ce qui intéresse le plus les Allemands. Pourtant, ce n’étaient pas les autorités monétaires européennes mais l’autorité monétaire américaine (la Federal Reserve, en abrégé: la Fed) qui était au centre des crises internationales économiques et monétaires récentes.

La Fed fut crée en 1913 à l’initiative de banquiers influents (J.P. Morgan, Rockefeller, Kuhn Loeb). De cette époque date l'émergence aux Etats-Unis d'une culture d'inflation qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Cette tradition inflationniste américaine, qui maintenant a presque 90 ans, est à l'origine de l'apparition de nouvelles sortes de crises économiques à la mesure de l’importance des Etats-Unis, qui atteignirent des proportions encore jamais atteintes auparavant comme pendant la Grande Dépression de 1929-1941, ou lors de l’effondrement du système de Bretton-Woods (5).

Après Bretton-Woods il sembla pendant quelques temps que les relations entre la politique monétaire et les crises économiques, brillamment décrites par Murray Rothbard, n’eussent plus cours. Aux yeux d’un grand nombre d’économistes, la fonction de la Fed se trouvait dorénavant profondément simplifiée. L’inflation se manifestant désormais essentiellement par la perte de valeur du dollar sur le marché intérieur (prix à la hausse) et sur le marché des devises ( baisse du taux de change), la Fed n’avait plus qu’à décider du montant de dépréciation qu'elle souhaitait. C’était tout simple.

Mais comme dans toutes les économies centralisées, la planification monétaire se heurta à certaines évolutions inattendues devant lesquelles elle restait impuissante. En raison de conditions particulières, dont nous reparlerons plus loin, la grande inflation des années quatre-vingt et quatre-vingt dix n’a pas tout de suite conduit à une baisse du dollar. Elle a d’abord produit deux des problèmes actuels les plus graves de l’économie mondiale. A savoir : une hausse de la bourse complètement détachée des réalités économiques; et une série de crises monétaires et économiques en Asie du Sud-Est, en Russie et en Amérique du Sud.

Il ne faut pas être un génie en économie pour deviner la fin de l’histoire, il suffit d’un peu de jugeote. Il faut cependant garder à l’esprit que ces problèmes ne sont pas inhérents au capitalisme, mais sont bien le résultat de l'intervention de l’Etat dans la politique monétaire. Comme beaucoup d’autres situations créées et entretenues artificiellement par l’inflation, le système actuel porte en lui les germes de sa destruction. Les crises récente d'Asie du Sud-Est, de Russie et d'Amérique latine ne donnent qu’un faible avant-goût de l’atterrissage forcé qui finira par se produire un jour.

Le phénomène le plus spectaculaire de ces vingt dernières années fut sans aucun doute la hausse constante de la bourse, aves des cours ayant perdu toute relation avec la situation financière réelle des entreprises. Dans des circonstances normales, il doit exister un lien étroit entre le prix d’une action et les revenus futurs espérés par l'entreprise. Ce lien ne reflète que la relation particulière entre la valeur d’un moyen et la valeur d’un but auquel sert ce moyen. Si, par exemple une machine-outil est utilisée pour produire des pièces brutes, la machine ne peut avoir une valeur supérieure à l’ensemble des pièces brutes produites. De même, la fonction d’une entreprise est de produire pour le marché. Le prix de l’entreprise ne peut être plus grand que le bénéfice total prévu que l'on espère retirer de la vente de ses produits. Ainsi, la valeur boursière d’une entreprise ne peut jamais être supérieure à la valeur totale de tous les bénéfices que cette entreprise pourra accumuler à l’avenir. L’estimation des bénéfices futurs d’une entreprise constitue le point de départ du calcul de la valeur actuelle d’une action. Les bénéfices futurs prévus sont actualisés et, ensuite, on en fait la somme. Celle-ci représente la valeur actualisée d’une entreprise, et la valeur d’une action s’obtient en divisant la valeur totale par le nombre d’actions en circulation.

Il arrive tous les jours que la valeur d’une action soit mal estimée. L’action a un cours qui ne se fonde pas sur les bénéfices réels de l’entreprise. Une action est toujours sousévaluée ou surévaluée, relativement aux bénéfices. Actuellement, ce n’est donc pas le haut niveau du prix des actions en lui-même qui fait problème, mais le fait qu'il est totalement détaché de la réalité des bénéfices espérés par les entreprises. Ni le niveau des cours, ni leur hausse ne posent de problème en tant que tels. Car, tant qu‘une nouvelle quantité de monnaie se répartit également sur l’ensemble de l’économie, elle produit une lente montée des prix, des bénéfices, et donc de la valeur des actions. Dans ces conditions, la hausse des actions n'a rien d'inquiétant car elle ne fait que refléter une perte de valeur générale de la monnaie.

Dans des conditions normales - c’est-à-dire les conditions d'un marché libre -, il est tout à fait possible qu'un grand nombre d’actions se trouvent surévaluées simultanément. Il est également possible de voir ce phénomène englober l’intégralité des marchés financiers et durer quinze ans. Tout cela est pensable, même si ça n'était encore jamais arrivé. Mais il n’est pas pensable que, sur un marché libre, les actions se trouvent évaluées sans tenir compte des bénéfices futurs des entreprises. Les investisseurs en bourse peuvent se tromper, mais cela ne change pas le fait qu’ils conservent toujours un œil sur la situation financière des entreprises pour acheter ou vendre leurs actions.

La caractéristique de la hausse actuelle de la bourse est que non seulement elle a perdu tout contact avec la réalité économique, mais en plus, que cela est clair pour la plupart des gros (et la majorité des petits) investisseurs. Comment est-ce possible ? La bourse est-elle devenue un pur jeu spéculatif ? Est-ce que les cours continuent à monter parce que chacun spécule qu’il y aura dans le futur toujours d’autres spéculateurs encore plus optimistes, qui achèteront à des prix encore plus hauts parce qu’ils espèrent que, plus tard, d’autres spéculateurs seront encore plus optimistes qu’eux, et cetera ?

Comme nous le savons, ces jeux sont possibles, mais ils connaissent certaines limites. Il n’y a que les personnes aimant particulièrement le risque et celles particulièrement candides qui y prennent part. Le cercle de ces personnes et les sommes qu’elles sont disposées à y investir sont également limités. Dès que l’on ne trouve plus de personne suffisamment sotte ou hasardeuse, le château de cartes s’écroule. Il s’écroule, car il se trouve un moment où plus personne n’est disposé à mettre en jeu une partie encore plus importante de son patrimoine. La hausse actuelle de la bourse dure depuis presque deux décennies, et les années passant, elle n’a pas entraîné de moins en moins mais de plus en plus d’investisseurs dans son sillage. Quelles circonstances particulières permettent aux investisseurs de placer toujours plus d’argent dans des actions dont le prix s’éloigne toujours davantage des cours reflétant une appréciation correcte des bénéfices escomptés par les entreprises?

La réponse est que la Fed, de concert avec les autres autorités monétaires les plus importantes, imprime de la monnaie nouvelle qui est ensuite investie en bourse.

Avec l’épuisement du patrimoine des benêts et des chevaliers de la chance, le jeu spéculatif atteint ses limites naturelles. Mais les autorités monétaires ont la possibilité de produire sans frais toujours plus de monnaie pour qu'elle s'écoule ensuite dans les milieux proches de la bourse. Ainsi les limites imposées par le mécanisme de la propriété privée ne fonctionnent plus. La bourse devient une arène de jeux qui transforme l’investisseur en joueur, et le placement de son patrimoine, qui était jusque là risqué, en un jeu apparemment sans conséquences. Les joueurs entretenant de bonnes relations avec les autorités monétaires (banques, grande industrie, gouvernements) jouissent d'un accès prioritaire à ces quantités nouvelles de monnaie qui surgissent du néant. Ils peuvent prendre part au jeu, sans avoir à se casser la tête pour savoir s’ils pourront vendre leurs actions à un cours encore plus élevé qu’ils ne les ont achetées. Aussi longtemps que les autorités monétaires produiront de la monnaie-signe nouvelle, il y aura toujours des personnes qui pourront et voudront jouer des sommes plus grandes parce qu’elles anticipent avec confiance une future inflation.

Nous comprenons maintenant pourquoi, dans un contexte d’inflation, les bénéfices futurs des entreprises n’entretiennent plus de rapport direct avec le cours des actions cotées. La production étatique de monnaie-signe destinée à la bourse la transforme en un perpetuum mobile financier.

Quelles en sont les conséquences ? Tout d’abord, cette politique enrichit le secteur financier aux dépens des autres. Elle mobilise toujours davantage de temps et d’énergie pour les placements financiers au détriment de toutes les autres occupations. Aux Etats-Unis, il existe un nombre grandissant de médecins et d’avocats qui passent plus de temps à gérer leurs placements qu’à exercer leur propre métier. L’inflation dégrade la division naturelle du travail et fait diminuer la production. Elle privilégie les intérêts économiquement établis aux dépens de toutes les autres classes et accroît les différences de revenus au sein de la population. De plus, elle accroît le nombre de personnes économiquement dépendantes des décisions des autorités monétaires et aggrave la pression politique pour perpétuer cette inflation.

Malgré l’explosion des cours de la bourse, le processus typique d’enrichissement d’un petit nombre au détriment de tous les autres reste peu visible. Le cours normal des choses est le suivant : les autorités monétaires diffusent la monnaie nouvellement créée vers des cercles qui leur sont proches et, de là, elle se propage peu à peu vers les autres secteurs de l’économie nationale. Pourtant l’inflation de ces vingt dernières années n’a pas suivi ce processus. Elle s'est surtout et quasi exclusivement manifestée au niveau des marchés financiers. Comment l'expliquer ? Les circonstances particulières dont nous parlions plus haut entrent maintenant en jeu.

L’exportation en grosse quantité de dollars et des marks à l’étranger est un élément prépondérant de la situation monétaire contemporaine. Environ 60 à 70% de l’ensemble des dollars et 30% des marks circulent aujourd’hui à l’extérieur de leur pays d’origine.

Le dollar est une monnaie traditionnellement très répandue. Or, dans les années quatre-vingt, cette tendance s'est trouvée renforcée en raison d'une demande supplémentaire suscitée par la création d'un certain nombre de Currency Boards (Hongkong, Singapour), ainsi que par la " dollarisation " de nouvelles parties de l’Amérique latine (en particulier : le Salvador, l’Argentine, l’Equateur, le Brésil, la Colombie et le Chili). Les populations de ces pays cherchaient refuge dans le dollar pour se protéger de l’énorme inflation de leurs propres gouvernements. Et comme elles obtenaient les dollars grâce à la vente de produits et de services, la " dollarisation " a eu pour conséquence d'accroître l'importation de dollars en Amérique latine contre l'importation de biens et de services aux Etats-Unis. C'est cette situation qui a limité pendant les années quatre-vingt la montée des prix américains en bourse.

A la suite de l’effondrement du bloc de l’Est, une grande quantité de marks et de dollars ont été exportés vers les pays membres de l’ex empire soviétique. Cela s'est fait de deux façons. D’une part, comme en Amérique latine, ce furent les citoyens qui convoitaient ces monnaies pour se protéger de l’inflation domestique. D’autre part, de grandes quantités de monnaie et de marks furent aussi nécessaires pour couvrir les besoins de nouveaux Currency Boards (par exemple en Estonie) ou ceux de l'Allemagne après la réunification. Ce qui aggrava le phénomène. Comme dans les années quatre-vingt, la hausse des prix aux Etats-Unis et en Allemagne resta donc confinée aux marchés financiers. La Bundesbank et la Fed produisirent de grandes quantités de monnaie nouvelle qui se dirigèrent d’abord vers la bourse, et y entretinrent la spéculation. La monnaie nouvelle se répandit ensuite de la bourse vers le reste de l’économie où elle aurait dû inévitablement provoquer d’autres augmentations de prix si celles-ci n'avaient été contenues par l'exportation vers l'étranger de grosses quantités de monnaie. D'autres circonstances supplémentaires continrent la hausse des prix en Europe occidentale, comme par exemple la reprise de la croissance de l’emploi aux Etats-Unis. Mais le facteur principal fut l’exportation des devises à l’étranger.

La relative stabilité des prix de ces deux dernières décennies, en dépit d'une inflation monétaire sous-jacente importante, a sans aucun doute contribué à faire accepter l'inflation par une vaste majorité d’Américains et d’Allemands. Dans la vie quotidienne, elle restait invisible. Le niveau de vie des citoyens était moins bon que si l’inflation n’existait pas, mais il était meilleur qu’auparavant.

L’expérience montre qu’une résistance sérieuse à l’inflation n’est observée que si l’appauvrissement des citoyens est absolu, c’est-à-dire si leur niveau de vie est inférieur à celui de l’année précédente. Cela pourrait arriver rapidement si l’on considère que l’exportation de monnaie des années précédentes constitue un événement exceptionnel, qui pourrait bientôt prendre fin. Ce serait la fin de cette histoire. Dès qu’il sera impossible d’écouler les dollars et les marks à l’étranger, l’inflation se répercutera à plein sur les prix domestiques. La faiblesse de la monnaie consécutive à cette évolution conduira, entre autres, à un intérêt nominal plus élevé sur tous les placements de capitaux. Aux taux d’intérêts qui auraient prévalus sans la hausse des prix, s'ajoutera maintenant une rétribution pour l'érosion de la valeur de la monnaie (la prime de prix). Cependant, avec la hausse des taux d’intérêts, le jeu de la spéculation devient de moins en moins attractif. Les gens recommencent à chercher des terrains à louer pour développer des commerces, car de cette façon ils peuvent désormais obtenir des rendements au moins aussi élevés qu’à la bourse, pour un risque moindre.

Lorsqu'on arrive à ce stade, la bourse approche d'un effondrement imminent. Les propriétaires actuels d’actions les ont acquises sans se soucier de la situation financière des entreprises dans le seul espoir de trouver plus tard des acheteurs encore plus optimistes qu’eux. Or, le nombre des acheteurs décroît car un nombre grandissant de propriétaires de patrimoines préfèrent désormais les investissements réels. Les autorités monétaires ont alors l'alternative suivante.

Ou bien elles impriment encore plus de monnaie, et cela entretient la spéculation financière. Mais cette solution ne peut pas durer car l’inflation se répercute maintenant directement sur tous les autres prix et fait augmenter aussi les taux d’intérêts. Bien plus, les anticipations des agents du marché devancent les plans des autorités monétaires, et il faut que celles-ci se hâtent de plus en plus pour imprimer les zéros supplémentaires sur leurs billets. Dans cette situation d’hyper-inflation, c’est la monnaie elle-même qui se retrouve bientôt hors d’état de fonctionner. Il devient de moins en moins intéressant d'en posséder car chaque récipient de monnaie doit immédiatement rechercher un nouvel acheteur pour éviter une dévalorisation complète de son patrimoine. Les agents du marché recherchent une autre monnaie. Ils cessent d'utiliser la monnaie inflationniste et son système de prix s’écroule.

Ou bien l’autorité monétaire ne nourrit plus l’inflation et, dans ce cas, l'ajustement des cours des actions à la situation financière réelle des entreprises devient inévitable. Cela implique un krach boursier, c’est-à-dire une perte de patrimoine énorme pour les personnes qui ont investi en bourse à la fin du processus d'inflation. Comme la plupart des sociétés d’assurances possèdent à leur actif de gros paquets d’actions, chacun peut imaginer ce qu’un krach boursier signifie pour l’homme de la rue.

Dans tous les cas, la crise est inévitable. Elle éclate dès que la hausse des prix due à l’inflation n’est plus contre-balancé par une exportation de monnaie à l’étranger ou par d’autres facteurs. (Et, naturellement, cela va d'autant plus vite que la monnaie inflationniste en circulation à l’étranger prend massivement le chemin du retour vers son pays d’origine.)

Voici ce qui nous attend. Cela dit, ce scénario ne comporte pas que des conséquences négatives. La crise n’est que le dernier stade d’une évolution commencée par l’introduction de la monnaie forcée de l’Etat. Elle signifie aussi une libération partielle du joug de l’Etat et des groupes qui le dominent. Et elle peut être l’occasion de mobiliser une partie importante de la population contre la tutelle de l’Etat, afin de lui imposer une réduction des impôts et des réglementations. L’effondrement d’une monnaie forcée est quelque chose de positif à de nombreux points de vue. Une grande partie de la population constaterait après coup, que son patrimoine a effectivement diminué, mais le fait est que son patrimoine est d’ores et déjà plus modeste qu’elle ne se l’imagine. Les seules " victimes " durables de cet effondrement seront les membres des cartels politiques qui se sont enrichis grâce à l’inflation aux dépens du reste de la population.

9. Les crises les plus récentes de l’économie mondiale, 1997- ?

L’inflation invisible des années quatre-vingt et quatre-vingt dix n’a pas seulement créé une situation intenable sur les marchés boursiers mais a également fourni la base d'un développement de l'inflation dans d’autres pays. Et, c’est de là que proviennent les crises économiques et monétaires actuelles.

Prenons un exemple fictif et cette relation de cause à effet deviendra très claire.

Comme nous l’avons vu, l’inflation conduit le taux de change d’une monnaie à baisser, à moyen ou à long terme, par rapport à des monnaies étrangères stables. Imaginons que le roi d’un petit pays, l’Alphanie, fasse de l'inflation avec sa monnaie, l’Alpha, et qu’en conséquence, le taux de change de l’Alpha par rapport au Beta, la monnaie d’un grand pays, la Bétanie, baisse. Cela ne nuit pas seulement au consommateur alphanien, qui maintenant doit payer plus cher pour les produits et services importés. Cela nuit également aux investisseurs bétaniens qui avaient investi leur capital en Alphanie avant la baisse du taux de change. Le roi alphanien et les industries exportatrices alphaniennes s’enrichissent aux frais des sujets alphaniens et des investisseurs bétaniens. Mais si la masse des alphaniens n’a aucun moyen d’éviter l'inflation future, les capitalistes bétaniens, eux, peuvent se protéger en renonçant à leurs investissements en Alphanie. Dans ce cas, l’inflation nuit à une large partie de la population de deux manières : par une ré-allocation des ressources et par une diminution du capital investi qui réduit les possibilités de développement. En dernier lieu, ce n’est pas non plus l’intérêt du roi alphanien, parce que cela implique une réduction de la croissance économique et donc une diminution des revenus fiscaux à venir. Le roi a donc intérêt à maîtriser l’inflation dans une mesure raisonnable pour ne pas transmettre à son fils un pays complètement ruiné.

Il n'y a pas de baisse du taux de change si la monnaie Béta est multipliée en quantité suffisante. Qui sont, dans ce cas, les gagnants et les perdants ? Les groupes alphaniens qui s’étaient enrichis grâce à l’inflation créée en leur faveur comptent toujours parmi les gagnants et tous les autres alphaniens sont toujours perdants. Cependant, on compte aussi d'autres gagnants et perdants en raison de l’inflation du Béta, en particulier parmi les capitalistes qui ont placé leur argent en Alphanie. Car, sans l’inflation du Béta, ils auraient soit a) essuyé des pertes sur leur placement en Alphanie, soit b) ils n’y auraient pas placé d’argent et l’auraient donc déposé ailleurs à de moins bonnes conditions.

Supposons maintenant que le gouvernement de la Bétanie soit particulièrement proche des intérêts capitalistes ayant investi à l’étranger et essaie de favoriser leurs placements de manière durable. Le gouvernement bétanien promet à ses amis de toujours produire suffisamment de Bétas pour stabiliser le cours de l’Alpha. Le risque de change des placements à l’étranger est réduit, voire inexistant. Quelles conséquences cette politique a-t-elle ? Les exportateurs de capital bétaniens se réjouissent des profits futurs qu’ils feront aux dépens des autres Bétaniens. Mais ce n’est pas tout. Cette nouvelle politique ne demeure pas longtemps inconnue du roi d’Alphanie qui, lui aussi, y ajuste son comportement. Il sait que le gouvernement bétanien veut stabiliser le cours de l’Alpha. Il peut donc joyeusement pousser l’inflation encore plus loin, sans avoir à en redouter les conséquences négatives. Sa préférence pour l'inflation n’était freinée que parce qu’il voulait éviter une diminution trop importante de la masse importés de Bétanie. Avec la quasi garantie monétaire bétanienne donnée à l’Alpha, il n’a plus à redouter la fuite des capitaux bétaniens. La quasi garantie dont bénéficie le taux de change de sa monnaie a pour conséquence d'enrichir le roi alphanien aux dépens de ses sujets et des citoyens de Bétanie.

Il se peut que cette évolution ne soit pas dans l’intérêt du gouvernement de la Bétanie. En dépit de toute l’amitié qu’il porte aux exportateurs de capitaux, il ne peut décemment jeter son argent par les fenêtres, car cela lui ôte des moyens financiers qui font ensuite défaut dans d’autres secteurs : sécurité sociale, armée, construction routière, etc. Il ne peut accepter que les autocrates alphaniens gaspillent le capital bétanien, même si des Bétaniens méritoires y trouvent leur compte. Tôt ou tard, il lui faut prendre ses distances avec cette politique et arrêter de soutenir le cours de l’Alpha. Dès que cela se produit, une crise économique et monétaire très grave se déclanche en Alphanie. Car l’économie alphanienne, relativement petite, s’est spécialisée durant les années d’inflation dans des secteurs de production qui n’étaient rentables que grâce aux flux de revenus permis par l’inflation bétanienne. Comme ce soutien a disparu, de nombreuses usines ne sont plus rentables. Le savoir-faire et les qualifications actuelless des employés perdent leur valeur. Certes, les alphaniens peuvent continuer à exercer leurs activités encore un certain temps en acceptant une baisse des salaires réels, mais lorsque le capital investi dans les usines est épuisé, celles-ci ne peuvent continuer à tourner et les employés perdent leur emploi. Il faut s'orienter vers d’autres productions. De nouveaux savoir-faire sont demandés. De nouveaux entrepreneurs apparaissent.

Sans aucun doute, ceci constitue un processus d’adaptation douloureuse pour de nombreux Alphaniens. Les problèmes énormes qui surviennent pendant cette période sont accentués par la baisse du cours de l’Alpha. Les investisseurs internationaux évitent momentanément l’Alphanie vers laquelle une exportation de capitaux serait pourtant nécessaire afin de permettre la restructuration de l’économie.

Les anciens profiteurs de l’inflation forment l’obstacle le plus important à la restructuration. Le roi, sa famille et ses amis sont devenus, grâce à l’inflation, les plus gros capitalistes du pays. Mais, à la différence des autres capitalistes, ils n’ont établi leur fortune ni sur leur créativité, ni sur leurs qualités de prévoyance, mais simplement sur la multiplication du papier-monnaie qu’ils ont imposée à la population. Maintenant ils sont aux commandes de l’économie, mais ne savent pas ce qu’ils doivent faire. Cette combinaison malheureuse d’incapacité et de puissance économique conduit rapidement à une aggravation des problèmes. Economiquement l’Alphanie glisse de la crise à la dépression, car la puissante famille royale ne possède pas l’esprit d’entreprise, et les entrepreneurs privés alphaniens manquent de capital pour conduire un changement rapide. Cette dépression récèle un danger que le roi doit éliminer au plus vite possible. Comme il ne peut causer lui-même le changement économique, il recherche des crédits et toute autre aide possible à l’extérieur, c’est-à-dire venant de la Bétanie, pour soulager sa détresse. Il devient donc politiquement dépendant d’eux. Le triste résultat final est que la cause de la misère de l’Alphanie (une propriété acquise de manière illégale dans de mauvaises mains) se perpétue cependant que le problème de la dépendance politique vis à vis de l’étranger s’y surajoute.

Les crises économiques et monétaires de l’époque actuelle suivent en gros le schéma ainsi décrit à partir des relations fictives entre la petite Alphanie et la grande Bétanie. La " grande Bétanie " ne représente évidemment rien d’autre que les Etats-Unis d’Amérique où les autorités monétaires se sont efforcés, pendant plus d’une décennie, de protéger les investissements de leurs grosses entreprises en stabilisant les taux de changes de nombreuses petites monnaies (comme l'Alpha). Cela a conduit à un tel renforcement de l’inflation dans les pays de type Alpha que cette politique a finalement du être abandonnée. La crise inévitable suivit, accompagnée des aides financières habituelles, provenant soit directement des USA, soit des institutions internationales dominées par les USA.

La première des ces crises fut celle du Mexique au cours de l’hiver 1994-1995. Le gouvernement mexicain était certain que la Fed garantirait le taux de change du Peso après l’entrée en vigueur de l’accord de " libre-échange " Nord-américain. En vue des élections de l’automne 1994, le gouvernement mexicain distribua de nombreux " gages d’amour " qui, comme d’habitude, furent financés par la planche à billets et condujisirent rapidement à la chute du Peso sur les marchés de devises. Ce n'est pas la dévaluation du Peso qui mit fin à la crise, mais la perte de pouvoir du Président mexicain en contrepartie d'un crédit exceptionnel de 50 milliards de dollars. Depuis lors , la politique économique mexicaine reste soumise à un étroit contrôle de l’administration américaine à travers les organes de la zone de libre échange NAFTA; et les citoyens U.S. paient par l’inflation du dollar le fait que les politiciens américains gouvernent désormais le Mexique.

En juillet et août 1997 , la Thaïlande, les Philippines, la Malaisie, l'Indonésie, Singapour et la Corée subirent à leur tour la crise. Les indices boursiers baissèrent en quelques jours de 24% (en Corée) à 48% (en Malaisie) et tous ces pays obtinrent l'aide financière du FMI (une aide parfois énorme). Pendant les années grasses de l’inflation, les groupes dominants de ces pays s’étaient emparés des positions clefs de l’économie et ils se montrèrent incapables d'introduire les changements nécessaires. Cela fut particulièrement apparent en Indonésie, un pays très dépendant des importations alimentaires, où l'on assiste depuis lors à de nombreuses violences. Or, ce gouvernement au népotisme flagrant et qui avait pillé pendant des décennies son propre pays par les impôts et l’inflation, reçut du FMI un crédit de 23 milliards de dollars et put ainsi conserver artificiellement plus longtemps le pouvoir.

En juin 1998, ce fut le tour de la Russie. Dans ce pays, aucune réforme économique sérieuse n’avait été entreprise. La grande industrie resta, comme sous les soviets, aux mains de l’Etat et la banque centrale fabriqua de la monnaie pour aider les entreprises publiques déficitaires à rester en vie. La bourse de Moscou n’est en fin de compte pas grand chose de plus qu’un lieu où les obligations de l’Etat russes sont négociées et les crédits occidentaux détournés directement dans les poches d’individus proches de l’Etat. Ici encore, la crise n’était pas inattendue, même si seuls de rares experts avaient prévu le moment exact de son déclenchement. Les Russes aussi reçurent des crédits du FMI et des gouvernements occidentaux, mais ils purent limiter leurs concessionsz car 1) ils disposaient du potentiel de menace nécessaire en raison de leur arsenal atomique (l’argument principal du président russe en matière de négociations de crédits avec l’Occident est : " si vous ne me donnez pas l’argent nécessaire, je ne serai pas réélu. Mais dans ce cas, les communistes disposeront de l’arme atomique ") 2) ils étaient déjà tellement endettés que les créances en Occidents ne pouvaient être provisionnés sans soulever le danger d’une crise économique. D’où il résulta que le molosse russe obtint de nouveaux crédits.

Ce n’est qu’une question de temps. L’Amérique du Nord et l’Europe atteindront également un point de non-retour, car leurs économies reposent sur une monnaie forcée.Ce jour là, il n’y aura plus personne pour poursuivre le triste jeu alternant endettement et inflation. L’économie occidentale sera soit complètement sous l’emprise de l’Etat, comme cela fut le cas sous le national-socialisme, soit ce sera l’hyper-inflation. Ce moment-là n’est peut-être éloigné de quelques années, peut-être de quelques décennies. Il peut être repoussé dans le temps par une union monétaire entre le dollar et l’euro (et le yen ?). Mais cela ne change rien, à la fin du parcours, c’est soit le socialisme, soit l’hyper-inflation. Seules des réformes radicales en faveur du marché peuvent nous sauver – dans les termes de Rothbard : retour à une monnaie-marchandise comme l’or sur un marché monétaire libre et retrait total de l’Etat du système monétaire.

Guido Hülsmann

Lectures supplémentaires :

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