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5. La
fin du SME et la création de la Banque Centrale Européenne
(BCE)
Chaque
fois que l'Etat empîète sur la liberté de ses citoyens,
il est de son intérêt de laisser ses sujets dans le flou
quant au nouveau pillage dont ils sont les victimes. Il en va de même
dans le cas de la Banque Centrale Européenne. La propagande des
Etats présente la création de la BCE comme le prolongement
logique de son prédécesseur, le SME. La BCE se bornerait
à parfaire ce qui existait déjà.
Cette
présentation ne correspond pas à la réalité.
Elle traduit simplement les intentions politiques de ses instigateurs.
La BCE n’est pas l’achèvement du SME. Elle repose sur d’autres
bases, et sert à d’autres buts. La stabilité du SME ne dépendait
que de l'activité indépendante et responsable des autorités
nationales concernées. Il imposait à tout gouvernement qui
désirait stabiliser sa monnaie de ne pas faire plus d’inflation
que son homologue le moins inflationniste. Cela a conduit à une
relative stabilité des monnaies. Mais aussi (peut-être contre
le gré des instigateurs du SME) à limiter le financement
des Etats par la planche à billets.
L’importance
de la BCE tient au fait que, pour la première fois de l’histoire,
apparaît un producteur central européen de monnaie-signe
qui, à la fois libère l’Etat des limites budgétaires
que l’ancien système lui imposait et, en même temps, lui
ouvre de nouvelles voies pour s'enrichir, lui et les groupes qui lui sont
étroitement liés, au détriment des autres citoyens.
Telle est la finalité réelle de la BCE, et ce qui exprime
les véritables intentions de ses créateurs. Pour mieux comprendre
pourquoi il en est ainsi, reprenons l'histoire des années soixante-dix
et quatre-vingt.
Après
l’effondrement du système de Bretton Woods, la planche à
billets est devenue une source importante de revenus pour les Etats occidentaux.
Comme d'habitude, dans une telle situation, aucun Etat n’en a profité
pour réduire ses impôts ou diminuer son endettement. Bien
au contraire. L’inflation fut la bienvenue comme source de financements
supplémentaires pour financer l'élargissement des activités
de l’Etat.
L’heure
de vérité a sonné quand, à la fin des années
soixante-dix, le courant politique s'inversa et que la recherche d'une
plus grande stabilité des taux de change rendit nécessaire
de ramener l'inflation au niveau des pays les moins inflationnistes. Les
revenus que l’Etat perdit à cause de la réduction de l'inflation
auraient dûs être équilibrés par une réduction
des dépenses. Or, dans tous les pays, le cartel dominant des politiciens
et des groupes politiquement organisés s'opposa à cette
solution. Les avantages que l’inflation leur avait apportés aux
dépens des citoyens non organisés, et ignorants de ce qui
se passait, s'étaient transformés en "acquis sociaux" sur
lesquels il était impossible de revenir.
Il
ne restait donc que deux autres solutions. La première était
d'augmenter les impôts et les charges sociales. Il s'agit cependant
d'une mesure toujours très impopulaire, car le contribuable, jusque
là inconscient, est invité à passer directement à
la caisse, et réagit généralement de manière
plutôt brutale. Comme les politiciens craignaient que l'homme de
la rue ne prenne sa revanche dans les urnes, ils optèrent pour
la seconde solution qui consistait à accroître la dette de
l'Etat.
L'objet du recours à l'endettement était de financer de
manière permanente la part du budget qui, auparavant, l’était
par l’inflation. Ce qui impliquait de s'endetter toujours davantage. De
fait, depuis la fin des années soixante-dix, la baisse de
l’inflation est toujours allée de pair avec l'accroissement de
la dette.
Cette
restructuration des ressources de l’Etat - moins d'inflation, toujours
plus de dettes nouvelles - apparût de manière de plus en
plus visible dans le courant des années quatre-vingt, et y conditionna
de manière décisive l’évolution du système
monétaire international.
Il
était clair, depuis le début, que l’endettement ne pouvait
être une réponse durable à la question du financement
de l’Etat. L’Etat et les citoyens diffèrent à de nombreux
points de vue, mais ils se ressemblent en cela qu’ils ne peuvent vivre
à crédit que s'ils restent en mesure de rembourser. Pour
tous deux, plus il y a de dettes accumulées, moins ce remboursement
devient crédible. Dans de nombreux pays, l’endettement atteignit
rapidement un niveau qui exclût quasiment tout espoir de remboursement.
Ceci est vrai aussi bien pour un Etat comme l' Allemagne où l'endettement
des Länder et des communes représente déjà,
d’après les statistiques officielles, plus de 60% du PIB.
Or ces chiffres ne tiennent pas comptes de toutes les obligations financières
de l’Etat, comme par exemple les engagements au titre des retraites. Tout
compris, on y estime l’endettement des pouvoirs publics de 300 à
400% du PIB. Dans la plupart des autres Etats, la situation est encore
pire (4).
Au
cours des années quatre-vingt, il devint de plus en plus évident
que les capacités d'endettement des Etats atteindraient bientôt
leurs limites extrêmes et que de nouvelles voies de financement
devraient être trouvées. En principe, il n’existait que les
deux possibilités citées plus haut. Il aurait fallu augmenter
les impôts et les charges sociales, mais aucun homme politique n'était
prêt à demander une hausse à la hauteur des besoins
. Aussi ne restait-il que le financement par la planche à billets.
Une solution qu'il était impossible de réconcilier avec
l'exigence de taux de changes stables tant que la Bundesbank ne s'y prêtait
pas. C'est pourquoi les crises du SME étaient inévitables,
tout comme l'élargissement des marges, ainsi que l'ajustement final
des parités pourtant présentées comme immuables.
Il
en résulte que les crises monétaires n’étaient
pas des accidents auxquels on ne pouvait rien mais bel et bien les signes
précurseurs d’un naufrage du SME tout entier. Les pays à
la monnaie notoirement faible, comme l’Italie, n’étaient que les
premiers de la série. De nombreux autres Etats dont les dettes
atteignaient des niveaux voisins furent confrontés au même
destin. Seuls deux des futurs membres de l’Union monétaire européenne
(le Luxembourg et l’Allemagne) ne dépassèrent pas - ou seulement
de peu - les seuils maxima d’endettement fixés à Maastricht.
Tous les autres Etats eurent toutes les peines du monde à contenir
leur endettement nouveau et restèrent en général
bien au-dessus de la limite d’endettement maximal autorisé (au
plus 60% du PIB).
Ce
n’était qu’une question de temps. Toutes les autres monnaies devaient
finir par suivre la lire italienne. Et, en dernier lieu, l’Europe serait
retombée dans le système inflationniste des " taux
de changes flottants " des années soixante-dix.
La
stabilité du SME n’était donc qu’un faux-semblant. L’illusion
d’une relative stabilité venait de l'acceptation d'un endettement
croissant, et celui-ci, lentement mais surement, rendait inévitable
le retour à l'inflation des années soixante-dix. Le SME
était une bombe à retardement dont le tic-tac du détonateur
commençait à se faire plus en plus bruyant, au début
des années quatre-vingt dix.
Pourtant
on ne revint pas aux années soixante-dix. Ce fut pire. S'il n'y
a déjà rien à attendre d’une autorité monétaire
nationale, c'est encore plus vrai d’une autorité monétaire
internationale qui, elle, peut faire bien plus de dégâts.
La BCE nouvellement créée et son produit, l’euro, n'apportent
aucune solution aux problèmes monétaires survenus depuis
la fin de la monnaie métallique. Ils ne font que les déplacer
et les aggraver.
La
BCE et l’euro sont deux produits à la fois de la politique et des
forces du marché. La réduction des barrières protectionnistes,
dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix, permit un accroissement
de la division internationale du travail. Le développement des
échanges internationaux de marchandises et la relative stabilité
des changes assurèrent un essor économique très sensible.
Malgré l'accusation de ne profiter qu'aux intérêts
du capital, cette période-là apporta un niveau de vie plus
élévé à une partie croissante de la population.
Parce qu'elles entretenaient des contacts de plus en plus importants avec
l’étranger, nombre d’entreprises militèrent pour bénéficier
d'un environnement international plus stable. Parmi elles on comptait
les entreprises exportatrices mais aussi, en particulier, les banques
et les compagnies financières présentes sur le marché
international des capitaux. Les intérêts économiques
de ces groupes de pression furent l’un des moteurs de l’Union européenne.
Le
second moteur de l’Union européenne fut de nature politique. Nous
avons déjà mentionné que la Bundesbank faisait toujours
moins d’inflation que les autres et qu’elle s’était de la sorte
attirée l’animosité de nombreux groupes politiquement organisés
tant en Allemagne qu’à l’étranger. Quant aux autres gouvernements,
ils désiraient une réforme monétaire qui leur permettrait
enfin d'influer davantage sur les décisions de la Bundesbank. Ils
étaient prêts à faire des concessions aux groupes
politiques allemands influents pour se sortir des difficultés financières
dans lesquelle ils s’étaient eux-mêmes englués.
C'est
ainsi que certains adversaires du gouvernement Kohl lui reprochèrent
d’avoir acheté la réunification allemande en sacrifiant
le mark. De leur point de vue, le démantèlement de la Bundesbank
était le prix que les gouvernements français, anglais et
américains exigeaient en échange de leur feu vert à
la réunification allemande. Cette théorie est plausible.
Mais elle n'explique qu’un aspect secondaire de ce qui s‘est vraiment
passé, car aucun gouvernement ne peut se conduire comme le représentant
exclusif d’intérêts étrangers.
Si
certaines parties de l’économie allemande, de plus en plus importantes
et influentes, voulaient une plus grande stabilité des taux de
change entre les monnaies européennes, le fait est aussi que certains
groupes politiques allemands avaient intérêt à sacrifier
le mark pour obtenir en contre-partie des faveurs politiques de
l’étranger. Deux exemples nous serviront d’illustration.
L’industrie
automobile allemande produit des voitures de meilleure qualité
mais aussi les plus chères d’Europe. Le consommateur n'est cependant
pas prêt à payer la qualité n'importe quel prix. Dans
de nombreux cas, les consommateurs préfèrent des voitures
dont le niveau de qualité et les standards de sécurité
sont inférieurs si le prix est lui-même plus bas. Maintenant,
si tous les fabricants obéissent aux mêmes normes techniques
imposées par les pouvoirs publics, cet arbitrage n’est plus possible.
Seules des automobiles chères seront produites et les consommateurs
ne pourront plus que choisir que parmi elles. Les normes privilégient
les producteurs les plus chers aux dépens des fabricants de produits
bon marché. Ainsi " l’harmonisation " des conditions
de production en Europe n’est rien d’autre qu’un nivellement des normes
de production imposé par l’Etat. Le bénéficiaire
de cette harmonisation est l’industrie automobile allemande qui peut s’enrichir
aux frais de ses clients et de ses concurrents étrangers.
Le
même phénomène existe dans le domaine de l’organisation
du travail. Les syndicats allemands représentent les employés
techniquement les mieux formés mais aussi les plus chers d’Europe.
Disposer d'employés qualifiés n'est pas un but en soi; tout
dépend du salaire payé. Bien des entreprises préfèreraient
embaucher des salariés meilleur marché, même s'ils
sont moins compétents. C'est ainsi qu'ils investissent dans les
pays à bas salaires. Ces investissements font monter les rémunérations
dans les pays dont le niveau de salaires est bas, et ils pèsent
du même coup sur le montant des salaires susceptibles d'être
atteints dans les pays dont les salaires sont élevés, ce
qui y joue contre l'intérêt des syndicats. Lorsque les contraintes
gouvernementales augmentent partout le coût du travail, l'incitation
à exporter le capital disparaît. C’est exactement la conséquence
attendue de l’harmonisation européenne des conditions de travail
(protection contre le licenciement, temps de travail, protection de l’emploi,
assurance-chômage etc.). Ces mesures visent à égaliser
les conditions de travail en Europe. Ceux qui en profitent sont les syndicats
allemands; les victimes : les employés allemands et européens
qui, parce que leur travail coûte désormais trop cher ne
peuvent plus trouver d'emploi, et bien sûr les consommateurs.
Ces
exemples montrent comment certains groupes importants en Allemagne pouvaient
espérer tirer profit de la centralisation politique, et quels intérêts
ils avaient à favoriser un échange politique du type "mark
contre privilèges". Le gouvernement allemand pouvait compter sur
leur appui lorsqu’il fit campagne en faveur de l’Union européenne.
Malheureusement,
ces efforts portèrent leurs fruits. Début 1999 les autorités
nationales ont cédé leurs compétences de décisions
en matière de politique monétaire à la BCE et sont
devenus ses organes exécutifs. En d’autres termes, l’euro a été
introduit de facto, puisque toutes les décisions
concernant les monnaies des Etats membres sont désormais prises
par une instance centrale. L’euro existe déjà, même
s'il n’existe actuellement ni sous forme de billets, ni sous forme de
pièces de monnaie, mais reste toujours représenté
par les monnaies nationales sous leurs anciennes formes de pièces
et billets. Les billets en marks ne sont plus une monnaie indépendante,
mais des représentants de l’euro. Il en va de même pour les
monnaies des tous les autres Etats membres.
6. Les
conséquences économiques et politiques de la BCE et de
l’euro
La
grande question est bien évidemment de savoir quelle politique
la BCE nous réserve à l’avenir. La BCE et l’euro n’ont été
créés que parce que l’ancien système était
en train de s’effondrer sous le poids de l’endettement des Etats nationaux.
Cependant la BCE et le passage à l'euro n’éliminent ni le
poids des dettes, ni le besoin pressant des Etats européens d’acquérir
sans cesse des moyens de paiement nouveaux. Ils n'apporte aucune solution
à ces problèmes. En fait, ils les aggravent.
Certains
croient que ce que fait la BCE dépend principalement de qui en
est le chef, et comment ses fonctions sont définies par le législateur.
En Allemagne en particulier, la personnalité du président
de la Banque centrale revêt une grande importance. Nombreux sont
ceux qui croient que la fonction de la BCE est simplement de reprendre
le rôle central que jouait la Bundesbank comme défenseur
de la stabilité des monnaies.
En
réalité ce n'est pas vrai. La vérité est différente.
L'important, ce qui compte essentiellement est que l’euro permet aux Etats
de bénéficier de nouveaux crédits sans pour autant
leur imposer de véritable discipline. Il va donc autoriser le développement
au niveau européen d'un endettement sans précédent,
jusqu’à ce que les limites extrêmes soient atteintes, comme
cela s'est déjà passé au niveau national. Lorsque,
à ce moment-là, au plus tard, le nouveau gouvernement central
ne pourra plus obtenir de crédits, l'Europe n'aura plus d'autre
choix que de revenir à l'inflation des soixante-dix. Tous ceux
qui sont à la solde de l'Etat pourront développer tous les
arguments qu'ils voudront en faveur de l’Union monétaire européenne,
ils n'y changeront rien. L’euro conduit à l’inflation. Il ne fait
que remplacer les cartels nationaux des profiteurs d’inflation par un
cartel européen , et il met davantage d’obstacles aux efforts des
citoyens européens qui voudraient se protéger contre l'emprise
de ce super Etat.
Cette
évolution ne peut être empêchée par la mise
en place d’une constitution européenne qui limiterait la capacité
des Etats de s'endetter et qui imposerait à la BCE de suivre une
certaine politique. De telles prescriptions sont inefficaces si elles
n'ont pas le support de l’opinion publique. Or, en ce moment, cette dernière
montre une grande tolérance tant à l’endettement qu'à
l’inflation. Les Allemands ont été obligés d'accepter
que toutes les clauses de l’accord de Maastricht qui fixaient des critères
objectifs à l’entrée dans l’Union monétaire européenne,
restent grossièrement ignorées. Il en ira ainsi tant que
n'apparaîtra pas de changement significatif dans l'attitude de l’opinion
publique. Et comment cela pourrait-il se faire si, de l’école élémentaire
à l’université, toutes les institutions d’enseignement sont
aux mains de l’Etat, si toutes les stations de radio et de télévision
sont d'abord contraintes d'obtenir une licence pour émettre, et
si les tribunaux admettent que la liberté d’expression n’est plus
un droit fondamental intouchable ?
La
BCE et l’euro ne font pas qu’apporter l’inflation, ils favorisent aussi
une centralisation des institutions politiques. On peut déjà
prévoir que les Etats nationaux vont devenir dépendants
de ce nouvel Etat central, tout d’abord au niveau financier, puis au niveau
politique. Comme les Etats membres perdent de plus en plus de leur solidité
financière, ils peuvent de moins en moins s'endetter en leur nom
propre. Il faudra alors que la Commission européenne, qui jusqu’alors,
en raison de ses statuts, n’a pas encore contracté de dettes, se
porte caution pour eux. Il est également possible qu’elle s'endette
elle-même pour utiliser cet argent directement dans les Etats membres.
Dans tous les cas, les Etats nationaux sur-endettés deviendront
directement tributaires, financièrement et politiquement, de ce
nouvel Etat central.
C'est
le même processus qui s'est déjà produit au plan national
dans de nombreux pays. L’ambition et l’aveuglement ont conduit de nombreuses
municipalités à s'endetter considérablement au cours
de ces 30 dernières années. En Allemagne, ces crédits
furent garantis par les Länder. Les villes et les communes sont ainsi
devenues tributaires des Länder. Or, de nombreux Länder ont
eux-mêmes suivi le même chemin et sont devenus dépendants
de l’Etat fédéral. Ainsi en va-t-il des villes, communes
et régions qui, aujourd’hui, dans de nombreux domaines, ne peuvent
plus prendre de décisions elles-mêmes. Toutes dépendent
du bon-vouloir de l’Etat fédéral et de sa manne.
Le
même destin attend l’Etat fédéral. Il est certes réconfortant
qu’en comparaison des autres Etats, l’Etat allemand se porte passablement
bien. Mais cette situation rappelle celle de quelqu’un proche de la chute,
et qui continue à regarder la file de ceux qui sont tombés,
ou vont tomber avant lui. Il est possible que les Allemands vivent encore
deux ou trois décennies en prenant leurs décisions par eux-mêmes
(bien que, compte tenu de leur puérilité à identifier
l’Europe à Bruxelles, on puisse douter qu’ils le désirent
vraiment). A plus long terme, c'est impossible. L’Allemagne va se trouver
de manière croissante placée sous le joug du molosse bruxellois
qui, à son tour, éclipsera tous les despotes actuels de
notre continent.
L’Etat
bruxellois n’hésitera pas, tôt ou tard à prendre en
main la distribution des crédits pour lesquels il se contente à
présent de se porter caution, et deviendra ainsi indispensable
et incontournable aux yeux de tous les citoyens européens. Ceci
est dans la nature des choses. La puissance des hommes politiques prend
sa source dans l’opinion que les citoyens ont d’eux. Pourquoi les hommes
de Bruxelles devraient-ils se contenter de faire tout le boulot et laisser
les hommes politiques nationaux en récolter les lauriers ?
Tôt ou tard, les institutions sociales nationales (en particulier
la sécurité sociale) se trouveront à leur tour " harmonisées ",
c’est-à-dire mise sous la tutelle d’organismes centraux localisés
à Bruxelles.
En
conclusion, la création de la BCE et de l’euro attire notre attention
sur l'inévitabilité de deux phénomènes :
d’une part la création et le déploiement d’un Etat providence
européen; d’autre part, la poursuite de l'endettement public, cette
fois au nom de ce nouvel Etat central. Ils conduisent, à moyen
ou long terme, à l'effondrement du système, soit par hyper-inflation,
soit par effondrement de l’Etat central tout puissant en raison de sa
propre inefficience. Voilà ce que le futur nous réserve
si aucun changement fondamental ne se produit: une nouvelle hyper-inflation
du type de celle de 1923 ou bien un nouvel empire soviétique.
7. Alternatives
à l’euro
De
nombreux économistes ont reconnu les dangers que comporte l’Union
monétaire européenne. Il vaut la peine de jeter un œil sur
les alternatives qui furent discutées, puisque le problème
d’un meilleur ordre monétaire est toujours actuel. Il est d’ores
et déjà clair, que la création de la BCE et de
l’euro ne suffit pas à garantir l'instauration d'un ordre stable
et permanent dans les rapports monétaires européens.
L’ordre monétaire actuel nous mène de Charybde en Scylla
et, ni l’aveuglement, ni la propagande de l’Etat ne pourront rien y changer.
Quelles étaient les alternatives ? laquelle était la plus
prometteuse ?
La
première solution aurait consisté à laisser plonger
le SME en toute tranquillité, et à revenir au système
des années 70. L’inflation des monnaies nationales et l'instabilité
des parités auraient certainement mené au délabrement
de la division internationale du travail, mais les citoyens des pays à
" monnaies fortes " auraient été bien
mieux protégés contre le pillage de leurs ressources par
leur propre Etat ( et surtout par les Etats étrangers). Quoi qu’il
en soit, cette alternative n’aura bientôt plus d'intérêt
autre que théorique, dès que les pièces de monnaies
et les billets nationaux auront disparus au profit de l’euro.
Une
seconde possibilité aurait été d'introduire une monnaie
parallèle. Cette proposition repose sur l’idée fondamentale
que, pour chaque monnaie donnée, il existe un territoire optimal
de diffusion. Cependant, la taille de ce territoire n'a rien d'évidente,
et on ne sait même pas si cette question comporte une solution théorique.
On peut toutefois y apporter une réponse empirique en laissant
la liberté aux citoyens européens d’utiliser, à côté
de leur monnaie nationale, un " euro-parallèle ".
Si cet euro-parallèle possède véritablement
des avantages par rapport aux monnaies nationales, il finira par s'imposer.
Ce sera le marché qui décidera et non une bureaucratie mal
informée des véritables besoins du marché.
Certains
ont proposé d'utiliser une monnaie-papier comme monnaie parallèle.
Ils ont cependant méconnu le fait qu'une telle introduction n’a
rien de facile. Un bien ne peut être introduit comme monnaie que
s’il est déjà échangé sur le marché.
Ce n‘est que de cette manière que les acteurs du marché
peuvent se faire une idée de son pouvoir d’achat. Si, par exemple,
j’offre à un concessionnaire automobile un papier sur lequel est
inscrit " trois Hülsmanns ", aucun échange
n’aura probablement lieu, parce que le concessionnaire n’a pas la moindre
idée de ce qu’il peut lui-même acheter en échange
de ce papier. Ceci n’est pas différent pour un papier sur lequel
serait inscrit " un euro parallèle ".
Il
n’existe que deux possibilités sensées pour assurer la diffusion
d’un euro parallèle. L’une aurait été d’autoriser
qu’une ou plusieurs monnaies nationales déjà existantes
soient acceptées comme monnaies d’échanges. On aurait pu
prendre le mark, puisqu’il était déjà volontiers
accepté dans plusieurs autres pays européens. Mais cette
alternative ne pouvait être considérée pour des raisons
essentiellement politiques. La seule pensée que leurs concitoyens
paient avec des marks au lieu de francs ou de livres était insupportable
aux hommes politiques français et anglais.
Il
ne restait donc que la seconde possibilité, qui aurait consisté
à utiliser n’importe quel bien comme monnaie. En d’autres termes,
on aurait pu laisser le choix aux citoyens d'utiliser n’importe quel bien
comme moyen de paiement figurant dans leurs contrats. Pas besoin de beaucoup
d'imagination pour comprendre ce qu'auraient été les conséquences
d'un tel système de liberté monétaire sans entraves.
Cela aurait encouragé l’usage monétaire des métaux
précieux. Les pièces de monnaie en or, cuivre et argent
auraient retrouvé la même circulation qu’au début
du siècle. C'est précisément pour cette raison qu'une
telle alternative ne pouvait être acceptée par l’établissement
politique. L’histoire monétaire du 20ème siècle
n’est après tout rien d’autre que l’histoire d'un effort continu
pour se détacher des métaux précieux, et d'orienter,
gràce au papier-monnaie, les flux de revenus vers là où
ils sont politiquement souhaités.
Bien
que cette troisième alternative soit rejetée par l’ensemble
des cartels politiques (parce qu’elle va à contre-courant de leurs
finalités), il ne faut toutefois pas la perdre de vue. Contrairement
aux monnaies nationales ou à un euro-parallèle papier, elle
reste toujours d’actualité. En effet, pour créer un marché
monétaire libre, il suffirait d’éliminer les entraves actuelles.
Pour que des pièces d’or ou d’argent circulent de nouveau, il suffit
tout simplement d'autoriser leur utilisation comme moyen de paiement et
d’abolir les impôts auxquels celle-ci est soumise (en particulier,
la TVA et l’impôt sur le capital). Cette réforme peut avoir
lieu dans le cadre européen. Elle peut également être
mise en place sur le plan national, régional ou communal. En un
mot, n’importe quelle communauté ou société menée
par des hommes visionnaires et courageux conserve le pouvoir de se doter
d'un ordre monétaire libre.
8. L’inflation
américaine et la spéculation boursière, 1982-2001
Jusqu’à
présent nous nous sommes contentés de parler de l’évolution
en Europe, car c'est ce qui intéresse le plus les Allemands. Pourtant,
ce n’étaient pas les autorités monétaires européennes
mais l’autorité monétaire américaine (la Federal
Reserve, en abrégé: la Fed) qui était au centre des
crises internationales économiques et monétaires récentes.
La
Fed fut crée en 1913 à l’initiative de banquiers influents
(J.P. Morgan, Rockefeller, Kuhn Loeb). De cette époque date l'émergence
aux Etats-Unis d'une culture d'inflation qui s'est perpétuée
jusqu'à nos jours. Cette tradition inflationniste américaine,
qui maintenant a presque 90 ans, est à l'origine de l'apparition
de nouvelles sortes de crises économiques à la mesure de
l’importance des Etats-Unis, qui atteignirent des proportions encore jamais
atteintes auparavant comme pendant la Grande Dépression de 1929-1941,
ou lors de l’effondrement du système de Bretton-Woods (5).
Après
Bretton-Woods il sembla pendant quelques temps que les relations entre
la politique monétaire et les crises économiques, brillamment
décrites par Murray Rothbard, n’eussent plus cours. Aux yeux d’un
grand nombre d’économistes, la fonction de la Fed se trouvait dorénavant
profondément simplifiée. L’inflation se manifestant désormais
essentiellement par la perte de valeur du dollar sur le marché
intérieur (prix à la hausse) et sur le marché des
devises ( baisse du taux de change), la Fed n’avait plus qu’à décider
du montant de dépréciation qu'elle souhaitait. C’était
tout simple.
Mais
comme dans toutes les économies centralisées, la planification
monétaire se heurta à certaines évolutions inattendues
devant lesquelles elle restait impuissante. En raison de conditions particulières,
dont nous reparlerons plus loin, la grande inflation des années
quatre-vingt et quatre-vingt dix n’a pas tout de suite conduit à
une baisse du dollar. Elle a d’abord produit deux des problèmes
actuels les plus graves de l’économie mondiale. A savoir : une
hausse de la bourse complètement détachée des réalités
économiques; et une série de crises monétaires et
économiques en Asie du Sud-Est, en Russie et en Amérique
du Sud.
Il
ne faut pas être un génie en économie pour deviner
la fin de l’histoire, il suffit d’un peu de jugeote. Il faut cependant
garder à l’esprit que ces problèmes ne sont pas inhérents
au capitalisme, mais sont bien le résultat de l'intervention de
l’Etat dans la politique monétaire. Comme beaucoup d’autres situations
créées et entretenues artificiellement par l’inflation,
le système actuel porte en lui les germes de sa destruction. Les
crises récente d'Asie du Sud-Est, de Russie et d'Amérique
latine ne donnent qu’un faible avant-goût de l’atterrissage forcé
qui finira par se produire un jour.
Le
phénomène le plus spectaculaire de ces vingt dernières
années fut sans aucun doute la hausse constante de la bourse, aves
des cours ayant perdu toute relation avec la situation financière
réelle des entreprises. Dans des circonstances normales, il doit
exister un lien étroit entre le prix d’une action et les revenus
futurs espérés par l'entreprise. Ce lien ne reflète
que la relation particulière entre la valeur d’un moyen et la valeur
d’un but auquel sert ce moyen. Si, par exemple une machine-outil est utilisée
pour produire des pièces brutes, la machine ne peut avoir une valeur
supérieure à l’ensemble des pièces brutes produites.
De même, la fonction d’une entreprise est de produire pour le marché.
Le prix de l’entreprise ne peut être plus grand que le bénéfice
total prévu que l'on espère retirer de la vente de ses produits.
Ainsi, la valeur boursière d’une entreprise ne peut jamais être
supérieure à la valeur totale de tous les bénéfices
que cette entreprise pourra accumuler à l’avenir. L’estimation
des bénéfices futurs d’une entreprise constitue le point
de départ du calcul de la valeur actuelle d’une action. Les bénéfices
futurs prévus sont actualisés et, ensuite, on en fait la
somme. Celle-ci représente la valeur actualisée d’une entreprise,
et la valeur d’une action s’obtient en divisant la valeur totale par le
nombre d’actions en circulation.
Il
arrive tous les jours que la valeur d’une action soit mal estimée.
L’action a un cours qui ne se fonde pas sur les bénéfices
réels de l’entreprise. Une action est toujours sousévaluée
ou surévaluée, relativement aux bénéfices.
Actuellement, ce n’est donc pas le haut niveau du prix des actions en
lui-même qui fait problème, mais le fait qu'il est totalement
détaché de la réalité des bénéfices
espérés par les entreprises. Ni le niveau des cours, ni
leur hausse ne posent de problème en tant que tels. Car, tant qu‘une
nouvelle quantité de monnaie se répartit également
sur l’ensemble de l’économie, elle produit une lente montée
des prix, des bénéfices, et donc de la valeur des actions.
Dans ces conditions, la hausse des actions n'a rien d'inquiétant
car elle ne fait que refléter une perte de valeur générale
de la monnaie.
Dans
des conditions normales - c’est-à-dire les conditions d'un marché
libre -, il est tout à fait possible qu'un grand nombre d’actions
se trouvent surévaluées simultanément. Il est également
possible de voir ce phénomène englober l’intégralité
des marchés financiers et durer quinze ans. Tout cela est pensable,
même si ça n'était encore jamais arrivé. Mais
il n’est pas pensable que, sur un marché libre, les actions
se trouvent évaluées sans tenir compte des bénéfices
futurs des entreprises. Les investisseurs en bourse peuvent se tromper,
mais cela ne change pas le fait qu’ils conservent toujours un œil sur
la situation financière des entreprises pour acheter ou vendre
leurs actions.
La
caractéristique de la hausse actuelle de la bourse est que non
seulement elle a perdu tout contact avec la réalité économique,
mais en plus, que cela est clair pour la plupart des gros (et la majorité
des petits) investisseurs. Comment est-ce possible ? La bourse est-elle
devenue un pur jeu spéculatif ? Est-ce que les cours continuent
à monter parce que chacun spécule qu’il y aura dans le futur
toujours d’autres spéculateurs encore plus optimistes, qui achèteront
à des prix encore plus hauts parce qu’ils espèrent que,
plus tard, d’autres spéculateurs seront encore plus optimistes
qu’eux, et cetera ?
Comme
nous le savons, ces jeux sont possibles, mais ils connaissent certaines
limites. Il n’y a que les personnes aimant particulièrement le
risque et celles particulièrement candides qui y prennent part.
Le cercle de ces personnes et les sommes qu’elles sont disposées
à y investir sont également limités. Dès que
l’on ne trouve plus de personne suffisamment sotte ou hasardeuse, le château
de cartes s’écroule. Il s’écroule, car il se trouve un
moment où plus personne n’est disposé à mettre en
jeu une partie encore plus importante de son patrimoine. La hausse
actuelle de la bourse dure depuis presque deux décennies, et les
années passant, elle n’a pas entraîné de moins en
moins mais de plus en plus d’investisseurs dans son sillage. Quelles circonstances
particulières permettent aux investisseurs de placer toujours plus
d’argent dans des actions dont le prix s’éloigne toujours davantage
des cours reflétant une appréciation correcte des bénéfices
escomptés par les entreprises?
La
réponse est que la Fed, de concert avec les autres autorités
monétaires les plus importantes, imprime de la monnaie nouvelle
qui est ensuite investie en bourse.
Avec
l’épuisement du patrimoine des benêts et des chevaliers de
la chance, le jeu spéculatif atteint ses limites naturelles. Mais
les autorités monétaires ont la possibilité de produire
sans frais toujours plus de monnaie pour qu'elle s'écoule ensuite
dans les milieux proches de la bourse. Ainsi les limites imposées
par le mécanisme de la propriété privée ne
fonctionnent plus. La bourse devient une arène de jeux qui
transforme l’investisseur en joueur, et le placement de son patrimoine,
qui était jusque là risqué, en un jeu apparemment
sans conséquences. Les joueurs entretenant de bonnes relations
avec les autorités monétaires (banques, grande industrie,
gouvernements) jouissent d'un accès prioritaire à ces quantités
nouvelles de monnaie qui surgissent du néant. Ils peuvent prendre
part au jeu, sans avoir à se casser la tête pour savoir s’ils
pourront vendre leurs actions à un cours encore plus élevé
qu’ils ne les ont achetées. Aussi longtemps que les autorités
monétaires produiront de la monnaie-signe nouvelle, il y aura toujours
des personnes qui pourront et voudront jouer des sommes plus grandes parce
qu’elles anticipent avec confiance une future inflation.
Nous
comprenons maintenant pourquoi, dans un contexte d’inflation, les bénéfices
futurs des entreprises n’entretiennent plus de rapport direct avec le
cours des actions cotées. La production étatique de monnaie-signe
destinée à la bourse la transforme en un perpetuum mobile
financier.
Quelles
en sont les conséquences ? Tout d’abord, cette politique enrichit
le secteur financier aux dépens des autres. Elle mobilise toujours
davantage de temps et d’énergie pour les placements financiers
au détriment de toutes les autres occupations. Aux Etats-Unis,
il existe un nombre grandissant de médecins et d’avocats qui passent
plus de temps à gérer leurs placements qu’à exercer
leur propre métier. L’inflation dégrade la division naturelle
du travail et fait diminuer la production. Elle privilégie les
intérêts économiquement établis aux dépens
de toutes les autres classes et accroît les différences de
revenus au sein de la population. De plus, elle accroît le nombre
de personnes économiquement dépendantes des décisions
des autorités monétaires et aggrave la pression politique
pour perpétuer cette inflation.
Malgré
l’explosion des cours de la bourse, le processus typique d’enrichissement
d’un petit nombre au détriment de tous les autres reste peu visible.
Le cours normal des choses est le suivant : les autorités
monétaires diffusent la monnaie nouvellement créée
vers des cercles qui leur sont proches et, de là, elle se propage
peu à peu vers les autres secteurs de l’économie nationale.
Pourtant l’inflation de ces vingt dernières années n’a pas
suivi ce processus. Elle s'est surtout et quasi exclusivement manifestée
au niveau des marchés financiers. Comment l'expliquer ? Les
circonstances particulières dont nous parlions plus haut entrent
maintenant en jeu.
L’exportation
en grosse quantité de dollars et des marks à l’étranger
est un élément prépondérant de la situation
monétaire contemporaine. Environ 60 à 70% de l’ensemble
des dollars et 30% des marks circulent aujourd’hui à l’extérieur
de leur pays d’origine.
Le
dollar est une monnaie traditionnellement très répandue.
Or, dans les années quatre-vingt, cette tendance s'est trouvée
renforcée en raison d'une demande supplémentaire suscitée
par la création d'un certain nombre de Currency Boards (Hongkong,
Singapour), ainsi que par la " dollarisation " de
nouvelles parties de l’Amérique latine (en particulier : le
Salvador, l’Argentine, l’Equateur, le Brésil, la Colombie et le
Chili). Les populations de ces pays cherchaient refuge dans le dollar
pour se protéger de l’énorme inflation de leurs propres
gouvernements. Et comme elles obtenaient les dollars grâce à
la vente de produits et de services, la " dollarisation "
a eu pour conséquence d'accroître l'importation de dollars
en Amérique latine contre l'importation de biens et de services
aux Etats-Unis. C'est cette situation qui a limité pendant les
années quatre-vingt la montée des prix américains
en bourse.
A
la suite de l’effondrement du bloc de l’Est, une grande quantité
de marks et de dollars ont été exportés vers les
pays membres de l’ex empire soviétique. Cela s'est fait de deux
façons. D’une part, comme en Amérique latine, ce furent
les citoyens qui convoitaient ces monnaies pour se protéger de
l’inflation domestique. D’autre part, de grandes quantités de monnaie
et de marks furent aussi nécessaires pour couvrir les besoins de
nouveaux Currency Boards (par exemple en Estonie) ou ceux de l'Allemagne
après la réunification. Ce qui aggrava le phénomène.
Comme dans les années quatre-vingt, la hausse des prix aux Etats-Unis
et en Allemagne resta donc confinée aux marchés financiers.
La Bundesbank et la Fed produisirent de grandes quantités de monnaie
nouvelle qui se dirigèrent d’abord vers la bourse, et y entretinrent
la spéculation. La monnaie nouvelle se répandit ensuite
de la bourse vers le reste de l’économie où elle aurait
dû inévitablement provoquer d’autres augmentations de prix
si celles-ci n'avaient été contenues par l'exportation vers
l'étranger de grosses quantités de monnaie. D'autres circonstances
supplémentaires continrent la hausse des prix en Europe occidentale,
comme par exemple la reprise de la croissance de l’emploi aux Etats-Unis.
Mais le facteur principal fut l’exportation des devises à l’étranger.
La
relative stabilité des prix de ces deux dernières décennies,
en dépit d'une inflation monétaire sous-jacente importante,
a sans aucun doute contribué à faire accepter l'inflation
par une vaste majorité d’Américains et d’Allemands. Dans
la vie quotidienne, elle restait invisible. Le niveau de vie des citoyens
était moins bon que si l’inflation n’existait pas, mais
il était meilleur qu’auparavant.
L’expérience
montre qu’une résistance sérieuse à l’inflation n’est
observée que si l’appauvrissement des citoyens est absolu, c’est-à-dire
si leur niveau de vie est inférieur à celui de l’année
précédente. Cela pourrait arriver rapidement si l’on considère
que l’exportation de monnaie des années précédentes
constitue un événement exceptionnel, qui pourrait bientôt
prendre fin. Ce serait la fin de cette histoire. Dès qu’il sera
impossible d’écouler les dollars et les marks à l’étranger,
l’inflation se répercutera à plein sur les prix domestiques.
La faiblesse de la monnaie consécutive à cette évolution
conduira, entre autres, à un intérêt nominal
plus élevé sur tous les placements de capitaux. Aux taux
d’intérêts qui auraient prévalus sans la hausse des
prix, s'ajoutera maintenant une rétribution pour l'érosion
de la valeur de la monnaie (la prime de prix). Cependant, avec la hausse
des taux d’intérêts, le jeu de la spéculation devient
de moins en moins attractif. Les gens recommencent à chercher des
terrains à louer pour développer des commerces, car de cette
façon ils peuvent désormais obtenir des rendements au moins
aussi élevés qu’à la bourse, pour un risque moindre.
Lorsqu'on
arrive à ce stade, la bourse approche d'un effondrement imminent.
Les propriétaires actuels d’actions les ont acquises sans se soucier
de la situation financière des entreprises dans le seul espoir
de trouver plus tard des acheteurs encore plus optimistes qu’eux. Or,
le nombre des acheteurs décroît car un nombre grandissant
de propriétaires de patrimoines préfèrent désormais
les investissements réels. Les autorités monétaires
ont alors l'alternative suivante.
Ou
bien elles impriment encore plus de monnaie, et cela entretient
la spéculation financière. Mais cette solution ne peut pas
durer car l’inflation se répercute maintenant directement sur tous
les autres prix et fait augmenter aussi les taux d’intérêts.
Bien plus, les anticipations des agents du marché devancent les
plans des autorités monétaires, et il faut que celles-ci
se hâtent de plus en plus pour imprimer les zéros supplémentaires
sur leurs billets. Dans cette situation d’hyper-inflation, c’est la monnaie
elle-même qui se retrouve bientôt hors d’état de
fonctionner. Il devient de moins en moins intéressant d'en posséder
car chaque récipient de monnaie doit immédiatement rechercher
un nouvel acheteur pour éviter une dévalorisation complète
de son patrimoine. Les agents du marché recherchent une autre monnaie.
Ils cessent d'utiliser la monnaie inflationniste et son système
de prix s’écroule.
Ou
bien l’autorité monétaire ne nourrit plus l’inflation et,
dans ce cas, l'ajustement des cours des actions à la situation
financière réelle des entreprises devient inévitable.
Cela implique un krach boursier, c’est-à-dire une perte de patrimoine
énorme pour les personnes qui ont investi en bourse à la
fin du processus d'inflation. Comme la plupart des sociétés
d’assurances possèdent à leur actif de gros paquets d’actions,
chacun peut imaginer ce qu’un krach boursier signifie pour l’homme de
la rue.
Dans
tous les cas, la crise est inévitable. Elle éclate dès
que la hausse des prix due à l’inflation n’est plus contre-balancé
par une exportation de monnaie à l’étranger ou par d’autres
facteurs. (Et, naturellement, cela va d'autant plus vite que la monnaie
inflationniste en circulation à l’étranger prend massivement
le chemin du retour vers son pays d’origine.)
Voici
ce qui nous attend. Cela dit, ce scénario ne comporte pas que des
conséquences négatives. La crise n’est que le dernier stade
d’une évolution commencée par l’introduction de la monnaie
forcée de l’Etat. Elle signifie aussi une libération
partielle du joug de l’Etat et des groupes qui le dominent. Et elle peut
être l’occasion de mobiliser une partie importante de la population
contre la tutelle de l’Etat, afin de lui imposer une réduction
des impôts et des réglementations. L’effondrement d’une monnaie
forcée est quelque chose de positif à de nombreux points
de vue. Une grande partie de la population constaterait après
coup, que son patrimoine a effectivement diminué, mais le fait
est que son patrimoine est d’ores et déjà plus modeste
qu’elle ne se l’imagine. Les seules " victimes " durables
de cet effondrement seront les membres des cartels politiques qui se sont
enrichis grâce à l’inflation aux dépens du reste de
la population.
9. Les
crises les plus récentes de l’économie mondiale, 1997- ?
L’inflation
invisible des années quatre-vingt et quatre-vingt dix n’a pas seulement
créé une situation intenable sur les marchés boursiers
mais a également fourni la base d'un développement de l'inflation
dans d’autres pays. Et, c’est de là que proviennent les
crises économiques et monétaires actuelles.
Prenons
un exemple fictif et cette relation de cause à effet deviendra
très claire.
Comme
nous l’avons vu, l’inflation conduit le taux de change d’une monnaie à
baisser, à moyen ou à long terme, par rapport à des
monnaies étrangères stables. Imaginons que le roi d’un petit
pays, l’Alphanie, fasse de l'inflation avec sa monnaie, l’Alpha, et qu’en
conséquence, le taux de change de l’Alpha par rapport au Beta,
la monnaie d’un grand pays, la Bétanie, baisse. Cela ne nuit pas
seulement au consommateur alphanien, qui maintenant doit payer plus cher
pour les produits et services importés. Cela nuit également
aux investisseurs bétaniens qui avaient investi leur capital en
Alphanie avant la baisse du taux de change. Le roi alphanien et les industries
exportatrices alphaniennes s’enrichissent aux frais des sujets alphaniens
et des investisseurs bétaniens. Mais si la masse des alphaniens
n’a aucun moyen d’éviter l'inflation future, les capitalistes bétaniens,
eux, peuvent se protéger en renonçant à leurs investissements
en Alphanie. Dans ce cas, l’inflation nuit à une large partie de
la population de deux manières : par une ré-allocation
des ressources et par une diminution du capital investi qui réduit
les possibilités de développement. En dernier lieu, ce n’est
pas non plus l’intérêt du roi alphanien, parce que cela implique
une réduction de la croissance économique et donc une diminution
des revenus fiscaux à venir. Le roi a donc intérêt
à maîtriser l’inflation dans une mesure raisonnable pour
ne pas transmettre à son fils un pays complètement ruiné.
Il
n'y a pas de baisse du taux de change si la monnaie Béta est multipliée
en quantité suffisante. Qui sont, dans ce cas, les gagnants et
les perdants ? Les groupes alphaniens qui s’étaient enrichis
grâce à l’inflation créée en leur faveur comptent
toujours parmi les gagnants et tous les autres alphaniens sont toujours
perdants. Cependant, on compte aussi d'autres gagnants et perdants en
raison de l’inflation du Béta, en particulier parmi les capitalistes
qui ont placé leur argent en Alphanie. Car, sans l’inflation du
Béta, ils auraient soit a) essuyé des pertes sur leur placement
en Alphanie, soit b) ils n’y auraient pas placé d’argent et l’auraient
donc déposé ailleurs à de moins bonnes conditions.
Supposons
maintenant que le gouvernement de la Bétanie soit particulièrement
proche des intérêts capitalistes ayant investi à l’étranger
et essaie de favoriser leurs placements de manière durable.
Le gouvernement bétanien promet à ses amis de toujours produire
suffisamment de Bétas pour stabiliser le cours de l’Alpha. Le risque
de change des placements à l’étranger est réduit,
voire inexistant. Quelles conséquences cette politique a-t-elle ?
Les exportateurs de capital bétaniens se réjouissent des
profits futurs qu’ils feront aux dépens des autres Bétaniens.
Mais ce n’est pas tout. Cette nouvelle politique ne demeure pas longtemps
inconnue du roi d’Alphanie qui, lui aussi, y ajuste son comportement.
Il sait que le gouvernement bétanien veut stabiliser le cours de
l’Alpha. Il peut donc joyeusement pousser l’inflation encore plus loin,
sans avoir à en redouter les conséquences négatives.
Sa préférence pour l'inflation n’était freinée
que parce qu’il voulait éviter une diminution trop importante de
la masse importés de Bétanie. Avec la quasi garantie monétaire
bétanienne donnée à l’Alpha, il n’a plus à
redouter la fuite des capitaux bétaniens. La quasi garantie dont
bénéficie le taux de change de sa monnaie a pour conséquence
d'enrichir le roi alphanien aux dépens de ses sujets et
des citoyens de Bétanie.
Il
se peut que cette évolution ne soit pas dans l’intérêt
du gouvernement de la Bétanie. En dépit de toute l’amitié
qu’il porte aux exportateurs de capitaux, il ne peut décemment
jeter son argent par les fenêtres, car cela lui ôte des moyens
financiers qui font ensuite défaut dans d’autres secteurs :
sécurité sociale, armée, construction routière,
etc. Il ne peut accepter que les autocrates alphaniens gaspillent le capital
bétanien, même si des Bétaniens méritoires
y trouvent leur compte. Tôt ou tard, il lui faut prendre ses distances
avec cette politique et arrêter de soutenir le cours de l’Alpha.
Dès que cela se produit, une crise économique et monétaire
très grave se déclanche en Alphanie. Car l’économie
alphanienne, relativement petite, s’est spécialisée durant
les années d’inflation dans des secteurs de production qui n’étaient
rentables que grâce aux flux de revenus permis par l’inflation bétanienne.
Comme ce soutien a disparu, de nombreuses usines ne sont plus rentables.
Le savoir-faire et les qualifications actuelless des employés perdent
leur valeur. Certes, les alphaniens peuvent continuer à exercer
leurs activités encore un certain temps en acceptant une baisse
des salaires réels, mais lorsque le capital investi dans les usines
est épuisé, celles-ci ne peuvent continuer à tourner
et les employés perdent leur emploi. Il faut s'orienter vers d’autres
productions. De nouveaux savoir-faire sont demandés. De nouveaux
entrepreneurs apparaissent.
Sans
aucun doute, ceci constitue un processus d’adaptation douloureuse pour
de nombreux Alphaniens. Les problèmes énormes qui surviennent
pendant cette période sont accentués par la baisse du cours
de l’Alpha. Les investisseurs internationaux évitent momentanément
l’Alphanie vers laquelle une exportation de capitaux serait pourtant nécessaire
afin de permettre la restructuration de l’économie.
Les
anciens profiteurs de l’inflation forment l’obstacle le plus important
à la restructuration. Le roi, sa famille et ses amis sont devenus,
grâce à l’inflation, les plus gros capitalistes du pays.
Mais, à la différence des autres capitalistes, ils n’ont
établi leur fortune ni sur leur créativité, ni sur
leurs qualités de prévoyance, mais simplement sur la multiplication
du papier-monnaie qu’ils ont imposée à la population. Maintenant
ils sont aux commandes de l’économie, mais ne savent pas ce qu’ils
doivent faire. Cette combinaison malheureuse d’incapacité et de
puissance économique conduit rapidement à une aggravation
des problèmes. Economiquement l’Alphanie glisse de la crise
à la dépression, car la puissante famille royale ne possède
pas l’esprit d’entreprise, et les entrepreneurs privés alphaniens
manquent de capital pour conduire un changement rapide. Cette dépression
récèle un danger que le roi doit éliminer au plus
vite possible. Comme il ne peut causer lui-même le changement économique,
il recherche des crédits et toute autre aide possible à
l’extérieur, c’est-à-dire venant de la Bétanie, pour
soulager sa détresse. Il devient donc politiquement dépendant
d’eux. Le triste résultat final est que la cause de la misère
de l’Alphanie (une propriété acquise de manière illégale
dans de mauvaises mains) se perpétue cependant que le problème
de la dépendance politique vis à vis de l’étranger
s’y surajoute.
Les
crises économiques et monétaires de l’époque actuelle
suivent en gros le schéma ainsi décrit à partir des
relations fictives entre la petite Alphanie et la grande Bétanie.
La " grande Bétanie " ne représente
évidemment rien d’autre que les Etats-Unis d’Amérique où
les autorités monétaires se sont efforcés, pendant
plus d’une décennie, de protéger les investissements de
leurs grosses entreprises en stabilisant les taux de changes de nombreuses
petites monnaies (comme l'Alpha). Cela a conduit à un tel renforcement
de l’inflation dans les pays de type Alpha que cette politique a finalement
du être abandonnée. La crise inévitable suivit, accompagnée
des aides financières habituelles, provenant soit directement des
USA, soit des institutions internationales dominées par les USA.
La première des ces crises fut celle du Mexique au cours de l’hiver
1994-1995. Le gouvernement mexicain était certain que la Fed garantirait
le taux de change du Peso après l’entrée en vigueur de l’accord
de " libre-échange " Nord-américain.
En vue des élections de l’automne 1994, le gouvernement mexicain
distribua de nombreux " gages d’amour " qui, comme
d’habitude, furent financés par la planche à billets et
condujisirent rapidement à la chute du Peso sur les marchés
de devises. Ce n'est pas la dévaluation du Peso qui mit fin à
la crise, mais la perte de pouvoir du Président mexicain en contrepartie
d'un crédit exceptionnel de 50 milliards de dollars. Depuis lors
, la politique économique mexicaine reste soumise à un étroit
contrôle de l’administration américaine à travers
les organes de la zone de libre échange NAFTA; et les citoyens
U.S. paient par l’inflation du dollar le fait que les politiciens américains
gouvernent désormais le Mexique.
En
juillet et août 1997 , la Thaïlande, les Philippines, la Malaisie,
l'Indonésie, Singapour et la Corée subirent à leur
tour la crise. Les indices boursiers baissèrent en quelques jours
de 24% (en Corée) à 48% (en Malaisie) et tous ces pays obtinrent
l'aide financière du FMI (une aide parfois énorme). Pendant
les années grasses de l’inflation, les groupes dominants de ces
pays s’étaient emparés des positions clefs de l’économie
et ils se montrèrent incapables d'introduire les changements nécessaires.
Cela fut particulièrement apparent en Indonésie, un pays
très dépendant des importations alimentaires, où
l'on assiste depuis lors à de nombreuses violences. Or, ce gouvernement
au népotisme flagrant et qui avait pillé pendant des décennies
son propre pays par les impôts et l’inflation, reçut du FMI
un crédit de 23 milliards de dollars et put ainsi conserver artificiellement
plus longtemps le pouvoir.
En
juin 1998, ce fut le tour de la Russie. Dans ce pays, aucune réforme
économique sérieuse n’avait été entreprise.
La grande industrie resta, comme sous les soviets, aux mains de l’Etat
et la banque centrale fabriqua de la monnaie pour aider les entreprises
publiques déficitaires à rester en vie. La bourse de Moscou
n’est en fin de compte pas grand chose de plus qu’un lieu où les
obligations de l’Etat russes sont négociées et les crédits
occidentaux détournés directement dans les poches d’individus
proches de l’Etat. Ici encore, la crise n’était pas inattendue,
même si seuls de rares experts avaient prévu le moment exact
de son déclenchement. Les Russes aussi reçurent des crédits
du FMI et des gouvernements occidentaux, mais ils purent limiter leurs
concessionsz car 1) ils disposaient du potentiel de menace nécessaire
en raison de leur arsenal atomique (l’argument principal du président
russe en matière de négociations de crédits avec
l’Occident est : " si vous ne me donnez pas l’argent nécessaire,
je ne serai pas réélu. Mais dans ce cas, les communistes
disposeront de l’arme atomique ") 2) ils étaient déjà
tellement endettés que les créances en Occidents ne pouvaient
être provisionnés sans soulever le danger d’une crise économique.
D’où il résulta que le molosse russe obtint de nouveaux
crédits.
Ce
n’est qu’une question de temps. L’Amérique du Nord et l’Europe
atteindront également un point de non-retour, car leurs économies
reposent sur une monnaie forcée.Ce jour là, il n’y aura
plus personne pour poursuivre le triste jeu alternant endettement et inflation.
L’économie occidentale sera soit complètement sous l’emprise
de l’Etat, comme cela fut le cas sous le national-socialisme, soit ce
sera l’hyper-inflation. Ce moment-là n’est peut-être éloigné
de quelques années, peut-être de quelques décennies.
Il peut être repoussé dans le temps par une union monétaire
entre le dollar et l’euro (et le yen ?). Mais cela ne change rien,
à la fin du parcours, c’est soit le socialisme, soit l’hyper-inflation.
Seules des réformes radicales en faveur du marché peuvent
nous sauver – dans les termes de Rothbard : retour à une monnaie-marchandise
comme l’or sur un marché monétaire libre et retrait total
de l’Etat du système monétaire.
Guido
Hülsmann
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