Le 15 mars 2001

 

"Tous les systèmes de monnaie-papier sont des créations de l'Etat et le développement des systèmes monétaires internationaux n'est que la continuation par d'autres moyen des politiques intérieures de redistribution"

 

 

 

Euro : une interprétation Rothbardienne de l'histoire monétaire récente

par Guido Hülsmann

 

 

 

 

 

 

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PRESENTATION par Henri Lepage

Que l'Irlande soit aujourd'hui désignée comme le "mouton noir" de l'Europe en dit long sur certains aspects pervers de la construction européenne.

Nos dirigeants politiques continuent de commettre toujours la même faute à propos de l'inflation. L'inflation est un phénomène "monétaire" qu'il ne faut pas confondre avec la "hausse des prix" lorsque celle-ci a d'autres origines que la simple multiplication des signes monétaires par la banque centrale. Les prix montent en moyenne plus vite en Irlande qu'ailleurs dans l'Union européenne non parce que la politique irlandaise serait "inflationniste" (cela n'a plus de sens depuis que l'Irlande a cédé sa souveraineté monétaire à la Banque Centrale Européenne), mais simplement parce que la croissance et l'augmentation de la productivité y sont beaucoup plus rapides. L'Irlande était autrefois le pays le plus pauvre de la Communauté. Parce qu'elle a suivi une "politique d'offre" inverse de celle que préconisent en général les élites dirigeantes de l'Europe, elle est devenue le champion européen de la croissance. Son niveau de vie par habitant a rejoint celui des britanniques, événement qui aurait été impensable il y a seulement quinze ans. Il n'est pas anormal que ce rattrapage du niveau de vie s'y traduise par une hausse relative de certains prix (salaires, logements, terrains, services) qui avaient pour caractéristique d'être plus bas qu'ailleurs tant que le pays restait dans une position sous-développée par rapport à ses partenaires. Cette hausse des prix ne traduit pas une relative inflation par rapport aux autres membres de l'Union européenne. Elle est si:mplement l'une des manifestations de l'enrichissement relatif des irlandais. Il ne faut pas se méprendre.

Le souci de ses partenaires de "sanctionner" l'Irlande pour ses performances économiques conduit à se poser des questions sur les véritables finalités de ceux qui ont la charge d'administrer l'euro. Ne serait-ce pas parce que, au-delà des grands objectifs officiellement affichés, se cacheraient en réalité d'autres motivations que celle d'oeuvrer au mieux pour l'amélioration du niveau de vie du plus grand nombre ? Lesquelles ? Par exemple la préoccupation de sauvegarder les "rentes" économiques produites par l'inflation des trente dernières années au profit des clientèles électorales de l'Etat-protecteur moderne, afin d'éviter toute remise en cause politique de celui-ci.

Dans le texte qui suit, Guido Hülsmann - économiste allemand, diplômé d'une université française, aujourd'hui "senior fellow" du Ludwig von Mises Institute de l'Université d'Auburn - développe une thése iconoclaste, qui se situe dans la droite tradition de l'analyse monétaire dite "autrichienne". L'euro ne serait que l'un des épisodes qui jalonnent notre marche inéluctable vers la formation d'un gouvernement monétaire mondial depuis que les événements de 1971 ont définitivement détruit tout lien des monnaies avec l'or. Cette marche s'expliquerait comme la contrepartie des efforts déployés par les Etats pour éviter que l'inflation perpétuelle à laquelle la fin des accords de Bretton Woods nous condamne ne débouche sur un effondrement économique général de première ampleur.

A la différence de ce que l'analyse de Guido Hülsmann sur les marchés financiers pourrait suggérerr, je ne crois pas que cet atterrissage en douleur soit pour aujourd'hui, ou même demain. J'ai le sentiment que le système possède encore bien des ressources, malheureusement au détriment probable d'un nombre croissant de nos libertés. Les économies d'échelle croissantes de la "nouvelle économie" lui permettent vraisemblablement de bénéficier d'un nouveau bail. Il n'en reste pas moins que son approche nous interpelle et jette une lumière intéressante sur les mécanismes économiques et politiques qui déterminent les grandes évolutions contemporaines du système monétaire international.

Ce texte est la traduction de l'introduction rédigée par Guido Hülsmann en préface de l'édition allemande d'un des ouvrages de Murray Rothbard ("Das Schein-Geld-System", Gräfelfing : Resch, 2000). S'appuyant sur des événements postérieurs à la première publication de cet ouvrage, il nous présente une interprétation de l'histoire monétaire récente bien dans la tradition "rothbardienne".

H.L.

 

 

 
 

L'essai de Murray Rothbard se termine par une analyse du système monétaire international tel qu’il se présentait à la fin des années 70. Dans ce qui suit, nous allons exposer son évolution postérieure (c’est à dire jusqu’en 1999). Pour ce faire, il nous sera nécessaire de reprendre certains aspects de la théorie monétaire et, en particulier, d’élaborer davantage que Rothbard la théorie des monnaies concurrentielles, qui a une importance fondamentale pour la compréhension de ces 25 dernières années.

1. La nature des nouvelles autorités monétaires internationales

La présentation magistrale de l’histoire monétaire que nous livre Rothbard nous rappelle constamment l’axiome de base de la théorie monétaire selon lequel les échanges monétaires ne dépendent pas de la quantité de monnaie. N’importe quelle quantité de monnaie suffit à échanger n’importe quelle quantité donnée de biens et services. Une quantité de monnaie plus grande ne permet d’échanger biens et services qu’à un prix plus élevé (niveau de prix plus élevé) alors qu’une quantité de monnaie plus petite remplit la même fonction à des prix plus bas.

Pour les consommateurs le niveau des prix ne joue aucun rôle. S’il y a moins de monnaie en circulation, leurs revenus sont inférieurs mais les prix des biens de consommation le sont également. De même, une quantité de monnaie plus grande va de pair avec des revenus plus élevés mais aussi avec des prix plus hauts pour les biens de consommation. Pour les revenus réels cela n’a, à l’évidence, aucune importance.

Il en va de même pour les entrepreneurs. Le niveau de prix n’a aucune importance pour le succès commercial. Ce qui est décisif, c’est bien plus la marge entre les prix d’achats et de ventes. Les entreprises rentables ont des marges suffisantes tandis que les entreprises non rentables ont des marges trop faibles ou même, parfois négatives. Or, des marges importantes, faibles, positives ou négatives existent bien à n’importe quel niveau de prix. Plus la quantité de monnaie est grande, plus les prix d’achats et de ventes sont élevés et réciproquement.

Si la quantité de monnaie n’est d’aucune utilité pour sa véritable fonction – l’échange – comment se fait-il qu’elle reçoive autant d’attention de la part des scientifiques et des praticiens de la politique? Pourquoi existe-il des autorités monétaires telles que la Bundesbank ou le Fonds Monétaire International (FMI) dont la fonction principale est de réglementer et de répartir la production de monnaie ?

Rothbard nous dit qu'il faut porter son regard non pas sur la quantité de monnaie en tant que telle mais sur ses variations. Ces dernières sont, elles aussi, insignifiantes pour la fonction d’échange de la monnaie, mais elles vont nécessairement de pair avec des redistributions. Lorsque la masse monétaire augmente, la monnaie supplémentaire parvient d’abord à un petit nombre d'agents, puis se diffuse progressivement aux autres participants. Les premiers à recevoir la monnaie supplémentaire peuvent alors acquérir plus de biens qu’il ne leur aurait été possible autrement et cela se fait nécessairement au détriment des receveurs ultérieurs qui eux, ne peuvent acheter autant.

En un mot : tandis que les variations de la quantité de monnaie importent peu pour la fonction d'échange de la monnaie, elles détournent les flux de revenus au sein de la société.

Les gouvernements de toutes les nations ont été tentés depuis la nuit des temps de prendre le contrôle de la production de la monnaie et de diriger sa redistribution en fonction de leurs intérêts propres. Rothbard nous démontre comment l’Etat a aujourd’hui, après des siècles d’efforts, finalement atteint ce but de manière complète. Autrefois la monnaie était en métal précieux, et sa production était donc limitée par les ressources naturelles ; la monnaie d’aujourd’hui, en revanche, est de la monnaie-signe (le plus souvent sous la forme de papier-monnaie) (1) et peut être multipliée à chaque instant au centuple par l’arbitraire de son producteur privé ou public. De ce fait, certains citoyens ou groupes privilégiés s’enrichissent aux frais de tous les autres citoyens.

Il ne faut pas grand effort pour imaginer quel rôle les autorités monétaires modernes jouent dans l’orientation des flux de revenus. Dans une économielibre, seules les décisions d’achats des consommateurs déterminent quels produits peuvent être produits de manière rentable et en quelle quantité. Dans la démocratie du marché, seuls les consommateurs décident, en dernier ressort, des revenus individuels. Or, les autorités monétaires interfèrent avec ce processus et le mettent partiellement hors d’état de fonctionner. En produisant, à un coût négligeable, n’importe quelle somme de monnaie nouvelle, elles maintiennent en vie des entreprises non rentables aux dépens de tous les autres citoyens. Elles créent une "liquidité" qui affaiblit le processus de sélection. La planche à billets crée cette "liquidité " qui semble permettre une croissance illimitée du déficit budgétaire et du marché boursier.

En un mot, la monnaie-papier constitue l’instrument le plus important pour la promotion et le maintien d’intérêts privilégiés, donc presque toujours d’intérêts établis. La monnaie-papier rend les riches plus riches et les puissants plus puissants qu’ils ne pourraient l’être en ne comptant que sur la coopération volontaire de leurs concitoyens. Elle donne à l’Etat la manne grâce à laquelle il peut continuer à croître aux dépens de ses sujets.

Dans le domaine international la monnaie-papier apparaît sous des formes différentes, mais qui ne changent rien à sa nature d’outil d’enrichissement injustifié. Tous les systèmes de monnaie-papier sont des créations de l’Etat, et le développement des systèmes monétaires internationaux n’est que la continuation par d’autres moyens des politiques intérieures de redistribution. Tout comme les systèmes monétaires nationaux ont été crées pour conférer des privilèges aux groupes politiques les plus influents aux dépens de tous les autres citoyens, les institutions politiques internationales (SME, BCE, FMI etc. ) ont été créées pour conserver et affermir ces avantages de la caste politique et administrative.

L’évolution de ces dernières années nous a rapprochés significativement du Nouvel Ordre Mondial recherché en Europe, au Japon et aux USA par un groupe influent d’hommes politiques, d’entrepreneurs et d’intellectuels, tous unis dans une même foi keynésienne. Il s’agit de faire en sorte que les relations économiques ne soient plus réglées par des accords privés mais par une bureaucratie internationale. Dans ce nouvel ordre mondial, il n'y aura plus qu'une seule monnaie mondiale et une seule police mondiale qui imposera les décrets d’une unique bureaucratie internationale (2)

Ces plans qui, pour Rothbard, en 1990 n’étaient encore que de vagues projets futurs, ont pour une part déjà été réalisés. Le premier élément de ce nouveau "monde enchanté" fut, au début des années 90, la création de l’Organisation Mondiale du Commerce qui, de fait, remplaça les accords de commerce multilatéraux entre Etats signés dans le cadre du GATT. Début 1994, l’accord de libre-échange nord-américain a vu le jour (NAFTA) et début 1999, ce fut le tour de la Banque Centrale Européenne. La Commission européenne obtient de plus en plus d’influence et se positionne comme élément central d’un futur gouvernement central européen. Nous n’en sommes pas encore tout à fait à planifier une banque centrale mondiale, mais ceci devrait constituer le prochain stade de développement, dès que les monnaies nationales auront disparu définitivement d’Europe. Le noyau d’une telle institution pourrait être constitué par la Banque Mondiale à Washington DC, qui existe depuis longtemps et se cherche une fonction valable. (Jusqu’à présent elle a principalement servi à maintenir artificiellement au pouvoir les gouvernements corrompus des pays du Tiers-Monde en leur fournissant des crédits prélevés sur les contribuables occidentaux. Ainsi fut acheté durant la Guerre froide la coopération militaire de ces puissances. Depuis lors, la contre-partie consiste en des libéralisations commerciales ponctuelles à l’exportation, qui favorisent, en principe, des entreprises ayant de bonnes relations avec la Banque Mondiale.)

Si la tendance vers un ordre politique mondial nouveau est clairement identifiable, il ne suffit pas de la décrire comme la conséquence d’une conspiration mondiale. Si toute planification émanant d’un groupe est, d’une certaine manière, le fruit d'une " conspiration , on n'a rien expliqué lorsqu'on se borne à démontrer que certaines personnes ont intérêt à certaines évolutions. Encore faut-il prouver pourquoi ces personnes ont réussi à faire valoir leurs intérêts mieux que d’autres. Quelles sont les conditions objectives qui ont fait que les partisans de ce nouvel ordre keynésien ont enregistré un tel succès au cour de ces 25 dernières années ? C’est à cette question que nous nous proposons de répondre.

2. La création du système monétaire européen (SME)

Après l’échec du système de Bretton Woods et de l’accord du Smithsonnian en 1973, les banques centrales occidentales ont pu agir un certain temps sans entraves. Elles ont imprimé la monnaie qui servit à financer l’explosion des Etats-Providence, et les entreprises non rentables appartenant à l’Etat ou financées par lui. Elles ont dégagé des lignes de crédits très " flexibles " pour les banques commerciales, grâce auxquelles ces dernières purent accorder des crédits toujours plus importants aux Etats, Régions et communes.

Ce furent des jours dorés pour tous les intérêts économiques ainsi privilégiés des pays occidentaux (en Allemagne, ce furent surtout les banques, la sidérurgie, l’industrie automobile, l’administration, la construction routière, les syndicats et l’industrie pharmaceutique qui en profitèrent). Mais il y eut également des effets secondaires, qui du point de vue de ces groupes tout comme du point de vue d’autres groupes, furent très négatifs.

Premièrement, l’inflation a conduit à une " fuite vers les biens de valeur ", qui a pesé de plus en plus sur le marché du crédit. Cette évolution a inexorablement provoqué la résistance des banques et de l’industrie.

Deuxièmement, l’inflation a démuni tous les épargnants et les personnes à revenus fixes. Cela a mécontenté particulièrement la classe moyenne, en particulier les fonctionnaires.

Troisièmement, l’inflation a tendu à réduire la propension à épargner des citoyens. Dans la plupart des pays, cette tendance n’était pas encore très sensible, mais il était clair pour tous les responsables qu’une inflation plus importante conduirait tôt ou tard à une forte diminution de l'accumulation du capital. Du fait des restrictions – à l’époque, beaucoup plus fortes – des mouvements de capitaux, une telle évolution n’était acceptable ni pour l’industrie ni pour les agents des marchés de financiers. Même l’Etat en vint à craindre une réduction de ses revenus fiscaux.

Quatrièmement : apparut le problème, négligé jusqu’alors, de la volatilité des taux de change. Les éléments principaux du système de Bretton Woods étaient les suivants :

  1. l’obligation pour la Banque centrale américaine de rembourser en or les dollars présentés par les autres banques centrales,
  2. l’obligation pour toutes les autres banques centrales d’échanger à la demande leur propre monnaie contre des dollars.

Les monnaies nationales n’étaient en fait que des certificats de possession d’un seul et même bien, l’or. Elles étaient définies par une parité fixe.

Il en allait bien différemment dans le nouveau système de papier-monnaies à base purement nationale qui lui a fait suite une fois que les billets des banques centrales ne furent plus remboursés en or. Les monnaies nationales n’étaient plus de ce fait des documents représentatifs de la propriété d’une certaine quantité d’or mais des biens propres. Les banques centrales n’étaient plus de simples banques mais des producteurs de monnaie. Et comme davantage de francs furent produits que de marks, et plus de marks que de francs suisses etc. les valeurs des différentes monnaies nationales ont évolué dans des proportions différentes. Ainsi apparurent des variations des taux de change qui ne pouvaient être prédites de manière certaine et, de ce fait, constituèrent une entrave au commerce international, et en particulier aux mouvements internationaux de capitaux.

Sur ce fond, de nouveaux groupes d’intérêts apparurent dans tous les pays pour pousser au retour à un système de changes fixes. En Europe ces efforts conduisirent à la création du Système Monétaire Européen, en 1979. Lors d’une conférence à Brème en 1978, les gouvernements de France, d’Allemagne, d’Italie, de Hollande, de Belgique, du Luxembourg, du Danemark et d’Ireland se mirent d’accord pour stabiliser leurs monnaies à l'intérieur de certaines marges. Le résultat de leurs efforts fut la naissance de ce que l'on baptisa de manière prétentieuse et trompeuse : "le Système Monétaire Européen " (SME).

Le SME a répondu à deux exigences essentielles des coalitions politiques dominantes dans les pays concernés. D’une part, il a stabilisé les taux de changes et a réduit, du moins en Europe, le risques des investissements à l’étranger ainsi que des contrats de livraisons. (Soulignons que cela ne profitait pas seulement aux " intérêts du capital " mais à tous les citoyens, car une plus forte division internationale du travail augmente la productivité dans tous les pays.)

D’autre part, le SME ne prévoyait aucun remboursement obligatoire en or des monnaies nationales – ni même l’utilisation d’aucune autre monnaie-marchandise. Bien au contraire, il laissait en place les monnaie-papier nationales et ne cherchait qu’à stabiliser les taux de change entre eux.

Le but de cette construction était évident. L’introduction d’une monnaie-marchandise aurait fortement limité la capacité de créer de la monnaie. Ceci ne pouvait être accepté par les forces au pouvoir dans les pays fondateurs du SME, car leurs positions économiques dépendaient de la possibilité de se financer par la planche à billets. Elles avaient donc un intérêt essentiel à conserver des monnaies-papier. Le SME ne pouvait reposer que sur du papier.

3. La signification du SME, 1979-1998

Pour comprendre l’évolution du SME, il faut tout d’abord se libérer d’un malentendu aussi fondamental que répandu. La plupart des économistes commettent l’erreur de juger des institutions comme le SME selon l’intention de leurs créateurs et non selon leur nature effective. Le but des pères du SME était de créer un système de taux de change fixes entre monnaies-papier. Mais l’institution qu’ils créèrent se révéla être tout autre chose.

La réalité apparaît dès que l’on se représente clairement les conditions et le mode de fonctionnement d’un système de changes fixes entre des monnaies-papier. Techniquement, un tel système revient à ce que les banques centrales soient obligées d’acheter la monnaie des autres banques centrales. Une banque centrale ne peut stabiliser sa propre monnaie que de manière imparfaite. Lorsque son taux de change augmente, elle peut régir en produisant davantage de monnaie (faire fonctionner la " planche à billets ") et, par la vente de cette monnaie supplémentaire, faire baisser son taux de change. Mais il en va tout autrement lorsque son cours commence à baisser. Elle peut faire appel à ses réserves (les réserves centrales) pour racheter sa propre monnaie. Cependant cette solution ne peut durer très longtemps, même pour une banque centrale riche comme la Bundesbank. Il devient donc nécessaire qu'à un moment ou un autre les autres banques centrales se mettent à fabriquer de leur propre monnaie, pour racheter la monnaie en baisse et empêcher une chute encore plus grave.

Ces considérations techniques mettent en lumière le problème fondamental sous-jacent à tout système de parités fixes. Ces systèmes amplifient les possibilités de manipulations. Rappelons-nous que la finalité de la monnaie-papier est uniquement de servir à multiplier la quantité de monnaie plus rapidement que cela ne serait possible avec une monnaie-marchandise, et ce dans le but de manipuler les flux de revenus au sein de la société. Cependant, pour l’essentiel cette redistribution ne concerne que l’économie nationale de la banque centrale en question. Cette dernière n’est en mesure de redistribuer qu’à l’intérieur de sa propre économie. Elle ne peut pas enrichir son économie aux dépens des autres pays, car l’inflation de sa monnaie conduit inévitablement à la chute de son taux de change, ce qui rétablit l’équilibre entre les importations et les exportations de biens et services.

Tout est différent dans un système de changes fixes. Comme nous l’avons vu, un tel système offre une garantie de reprise pour les monnaies à tendance inflationnistes. Les autres acteurs sur le marché (les autres banques centrales) sont obligés de racheter, au cours ancien, la monnaie dont la valeur s'est affaiblie. Ainsi une banque centrale est incitée à multiplier sa propre monnaie le plus possible – ou, du moins, plus que ne le font les autres banques centrales. Dans la mesure où cela réussit, le pays inflationniste peut ainsi importer plus de biens et de services qu’il n’exporte et donc s’enrichir aux dépens des autres pays.

Il est donc clair, que tout système de taux de changes fixes entre monnaies-papier doit un jour ou l’autre s’effondrer. Si chaque préfet disposait d’une planche à billets imprimant des billets semblables à ceux de la Banque de France, chacun d’entre eux serait incité à en imprimer le plus possible afin d’enrichir son département aux dépens de tous les autres. Et même s’il ne le voulait pas, il serait bien forcé de faire de l'inflation car, sinon, les autres propriétaires de presses à billets pourraient le devancer. Il est évident qu’un tel système ne serait pas viable et qu’il conduirait à plus ou moins long terme à l'hyper-inflation, donc à l'effondrement de la monnaie. Il en va de même dans un système de parités fixes entre monnaies nationales. Les banques centrales concernées n'impriment pas une monnaie unique, mais la fixité des parités aboutit à définir leurs monnaies comme étant la même monnaie. Chacune a donc intérêt à faire l'inflation la plus forte possible.

Le SME n’était pas un système taux de changes fixes. Il n’existait pas d’obligation pour chaque banque centrale de racheter la monnaie des autres. Si cela avait été le cas, le SME aurait été une sorte de hamac pour gouvernements inflationnistes qui auraient pu ainsi régulièrement être sauvés par les autres banques centrales. La conséquence inévitable aurait été une hyper-inflation à l’échelle européenne.

Les banques centrales du SME n’avaient d'obligation que par rapport à leur propre monnaie. Il revenait à chaque autorité monétaire de créer le moins d’inflation possible afin de prévenir une baisse du taux de change de sa monnaie. Lorsque celui-ci se détériorait, chaque banque centrale était obligée d’arrêter la chute par la vente de ses propres réserves. Elle pouvait espérer le secours des autres banques centrales, mais ces dernières n’y étaient pas obligées.

Dans ces conditions, obtenir la stabilité des taux de change n’était réalisable que par auto-limitation. Chaque autorité monétaire devrait prendre par elle-même la décision de multiplier sa monnaie le moins possible. Mais cette constatation ne se fit que peu à peu. De nombreux Etats européens ne souhaitaient pas mettre fin à leur politique d'inflation. Ils voulaient bénéficier de taux de change stables, tout en continuant de manipuler à grande échelle les flux de revenus grâce à la planche à billets. Mais ceci n’était possible que si les autres institutions acceptaient de créer autant de monnaie qu'eux. Or il se trouvait au sein du SME toujours au moins une banque centrale pour faire moins d’inflation que les autres. Historiquement, ce fut le rôle de la Bundesbank, la banque centrale allemande.

Comme pendant les premières années du SME toutes les autres banques centrales firent plus d'inflation que la Bundesbank, la valeur de leurs monnaies par rapport au mark était toujours en baisse. Ceci entraîna de fréquents " réajustements " des parités, soi-disant fixes. Entre 1979 et 1983, on compta pas moins de neuf ajustements monétaires pour tenir compte de la perte de valeur des monnaies inflationnistes. Un changement remarquable intervint pour la première fois en 1983 lorsque le gouvernement français, sous le coup de l’échec de sa politique inflationniste, revint à la raison. Par la suite, les ajustements devinrent plus rares mais plus spectaculaires. Entre 1987 et 1992, il n’y eut pas de changements sensibles, et les hommes politiques de tous bords, favorables à Bruxelles, commencèrent à fanfaronner que le SME avait enfin permis d'arriver à des taux de change immuables. Au cours de l’été 1992, cette fausse vérité a volé en éclats sous le coup des dévaluations irlandaises et espagnoles.

Dès l’automne de l’année suivante, les autres parités s’effondrèrent définitivement. La livre britannique baissa si gravement que le gouvernement britannique abandonna toute tentative de stabiliser la livre et finalement quitta le SME. Peu après, ce fut au tour du franc français de recevoir " la monnaie de sa pièce " pour sa propre perte de valeur. La Banque de France n’avait plus suffisamment de réserves pour racheter les francs qu’elle avait mis en circulation. L’échec du SME était patent.

Mais les eurocrates français et allemands ne voulurent jamais l'admettre car ils redoutaient que cela ne compromette le mouvement de centralisation politique auquel ils aspiraient. Il ne fut plus question que de sauver les apparences pour quelques temps encore, jusqu’à ce que l’union monétaire européenne soit conclue et mise en place. Ils utilisèrent une astuce qui consista à élargir les marges de fluctuation des monnaies de 2,5% à 15%. Formellement, l’ancien SME restait toujours en place. Les marges de flottement étaient " seulement " élargies. L’astuce fonctionna car peu de journalistes et d’économistes pensèrent à appeler la chose par son nom, alors que le roi était nu ! Le nouveau SME n’était pas plus un système que son prédécesseur. Mais tandis qu’avec l'ancien dispositif on avait obtenu au moins une certaine stabilité des taux, avec le nouveau il n'y avait plus de stabilité du tout, il ne restait que du verbiage pur et simple.

Les crises du SME signifiaient que les autorités monétaires nationales étaient laissées à elles-mêmes. Le SME présupposait que chaque banque centrale prenne de manière unilatérale les mesures qui s’imposaient pour soutenir le taux de change de sa monnaie. En d’autres termes, le SME en lui-même n’avait pas de signification pratique. Il ne constituait pas un système, dans le sens où les décisions des banques centrales dépendraient les unes des autres. Chaque banque centrale était indépendante, et tous les succès attribués au SME furent en fait des succès que les gouvernements nationaux ont obtenus par eux-mêmes. Ce qui s'est passé sur le marché européen des devises depuis 1979 aurait pu tout aussi bien se dérouler sans l'accord inter-gouvernemental de 1978.

Cette réalité n'a été reconnue que par quelques rares économistes (3). Et ceci est sans doute la meilleure illustration du déclin actuel de la pensée économique. La plupart des économistes prirent les intention des créateurs du SME pour argent comptant. Ils ont considéré que le SME était, en effet, un système de taux de changes fixes. Leurs essais et manuels de cours décrivent les règles de fonctionnement du SME sans aucune critique, comme elles étaient en principe prévue. Ils répétent le bavardage officiel sur la symétrie des interventions des autorités monétaires. Ils affabulent sur le " pegging ", et ont décrit dans tous ses détails l’Ecu, la monnaie de compte nouvellement créée du SME. Ces points de vue techniques ne sont cependant rien d’autre qu’une façade sans intérêt. Les autorités monétaires du SME n’étaient unies que par le but commun d'obtenir la stabilité des taux de changes. Mais chaque institution recherchait ce but indépendamment des autres. Il n’existait pas de politique monétaire commune, pas de " coordination " et l’Ecu n’était rien d’autre qu’un jouet de comptabilité.

La signification réelle du SME et de l’Ecu relève donc non pas du domaine de l’économie mais de la politique. Du fait que les mots SME et Ecu furent pendant deux décennies sur les lèvres de tout le monde, les peuples de la Communauté européenne se sont habitués à l’idée que ces mots représentaient une réalité politique. Les citoyens ont cru qu’il existait une politique monétaire européenne, et que cette politique commune ainsi que l’Ecu furent responsables de la stabilité monétaire et de la prospérité économique des années quatre-vingt et quatre-vingt dix.

Cette erreur d'analyse a contribué à affaiblir l'opposition au développement des pouvoirs de l'administration bruxelloise. Ce fut un stade préparatoire, psychologiquement important, pour la création de la Banque Centrale Européenne, qui tire aujourd’hui derrière elle le spectre d'un nouvel Etat central européen. Le SME fut donc un pas décisif vers la cartellisation des gouvernements européens.

4. Le rôle de la Bundesbank dans le SME

La Bundesbank devint la cible d’attaques acerbes lors de toutes les décisions concernant la fixation de nouveaux taux de changes " fixes ". Elle se comportait de manière peu coopérative, elle étranglait les autres économies, elle opprimait les autres banques centrales etc. Mais comment est-il possible qu’au sein d’un tissu de relations d’échanges complètement libres, caractéristiques d’un marché, une des parties puisse s'imposer aux autres d’une telle façon ? De nombreux économistes se sont cassé le nez sur cette question. Comment expliquer la " domination " de la Bundesbank en Europe ?

La réponse est que la force de la Bundesbank ne résidait que dans la faiblesse des autres autorités monétaires. Le problème réel des monnaies " faibles " n’était pas la "force" de la Bundesbank ou du mark, mais l’avidité insatiable des hommes politiques et des cartels d’intérêts des pays aux monnaies faibles. Les avantages que ceux-ci tiraient de la planche à billets conduisaient inévitablement à l'affaiblissement de la valeur de la monnaie. Afin que cette perte de valeur ne se transmette pas au taux de change et devienne trop visible, la Bundesbank se devait alors elle-même de créer plus de monnaie en rachetant les monnaies inflationnistes !

La soi-disante faute de la Bundesbank consistait à ne pas multiplier les ùarks autant que les francs de la Banque de France ou les lires de la Banca d’Italia. Les allemands lui en seront éternellement reconnaissants, mais les hommes politiques allemands et étrangers ne le lui pardonneront pas.

Nous ne devons laisser aucun doute quant à la nature des autorités monétaires. Toutes les banques centrales servent uniquement à piller la population au profit de cartels d’intérêts politiquement organisés. La Bundesbank n'est pas une exception. Cependant, de toutes les banques centrales, c’est encore elle qui a le moins porté atteinte aux intérêts de la grande masse de la population non politiquement organisée. Elle n’a pas seulement rendu ce service à la population allemande, mais également à tous les citoyens européens. Car grâce à sa retenue, ce sont toutes les autres banques centrales qui ont été obligées d'en faire autant. Ainsi le mark n’était-il pas seulement le point d’ancrage de tout le SME, mais aussi comme un rempart dans le combat qui oppose les intérêts des citoyens européens à ceux de leurs Etats.

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