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L'essai
de Murray
Rothbard se termine par une analyse du système
monétaire international tel qu’il se présentait
à la fin des années 70. Dans ce qui suit,
nous allons exposer son évolution postérieure
(c’est à dire jusqu’en 1999). Pour ce faire,
il nous sera nécessaire de reprendre certains
aspects de la théorie monétaire et, en
particulier, d’élaborer davantage que Rothbard
la théorie des monnaies concurrentielles, qui
a une importance fondamentale pour la compréhension
de ces 25 dernières années.
1. La
nature des nouvelles autorités monétaires
internationales
La
présentation magistrale de l’histoire monétaire
que nous livre Rothbard nous rappelle constamment l’axiome
de base de la théorie monétaire selon
lequel les échanges monétaires ne dépendent
pas de la quantité de monnaie. N’importe quelle
quantité de monnaie suffit à échanger
n’importe quelle quantité donnée de biens
et services. Une quantité de monnaie plus grande
ne permet d’échanger biens et services qu’à
un prix plus élevé (niveau de prix plus
élevé) alors qu’une quantité de
monnaie plus petite remplit la même fonction à
des prix plus bas.
Pour
les consommateurs le niveau des prix ne joue aucun rôle.
S’il y a moins de monnaie en circulation, leurs revenus
sont inférieurs mais les prix des biens de consommation
le sont également. De même, une quantité
de monnaie plus grande va de pair avec des revenus plus
élevés mais aussi avec des prix plus hauts
pour les biens de consommation. Pour les revenus réels
cela n’a, à l’évidence, aucune importance.
Il
en va de même pour les entrepreneurs. Le niveau
de prix n’a aucune importance pour le succès
commercial. Ce qui est décisif, c’est bien plus
la marge entre les prix d’achats et de ventes.
Les entreprises rentables ont des marges suffisantes
tandis que les entreprises non rentables ont des marges
trop faibles ou même, parfois négatives.
Or, des marges importantes, faibles, positives ou négatives
existent bien à n’importe quel niveau de prix.
Plus la quantité de monnaie est grande, plus
les prix d’achats et de ventes sont élevés
et réciproquement.
Si
la quantité de monnaie n’est d’aucune utilité
pour sa véritable fonction – l’échange
– comment se fait-il qu’elle reçoive autant d’attention
de la part des scientifiques et des praticiens de la
politique? Pourquoi existe-il des autorités monétaires
telles que la Bundesbank ou le Fonds Monétaire
International (FMI) dont la fonction principale est
de réglementer et de répartir la production
de monnaie ?
Rothbard
nous dit qu'il faut porter son regard non pas sur la
quantité de monnaie en tant que telle mais sur
ses variations. Ces dernières sont, elles
aussi, insignifiantes pour la fonction d’échange
de la monnaie, mais elles vont nécessairement
de pair avec des redistributions. Lorsque la
masse monétaire augmente, la monnaie supplémentaire
parvient d’abord à un petit nombre d'agents,
puis se diffuse progressivement aux autres participants.
Les premiers à recevoir la monnaie supplémentaire
peuvent alors acquérir plus de biens qu’il ne
leur aurait été possible autrement et
cela se fait nécessairement au détriment
des receveurs ultérieurs qui eux, ne peuvent
acheter autant.
En
un mot : tandis que les variations de la quantité
de monnaie importent peu pour la fonction d'échange
de la monnaie, elles détournent les flux de revenus
au sein de la société.
Les
gouvernements de toutes les nations ont été
tentés depuis la nuit des temps de prendre le
contrôle de la production de la monnaie et de
diriger sa redistribution en fonction de leurs intérêts
propres. Rothbard nous démontre comment l’Etat
a aujourd’hui, après des siècles d’efforts,
finalement atteint ce but de manière complète.
Autrefois la monnaie était en métal précieux,
et sa production était donc limitée par
les ressources naturelles ; la monnaie d’aujourd’hui,
en revanche, est de la monnaie-signe (le plus souvent
sous la forme de papier-monnaie) (1)
et peut être multipliée à chaque
instant au centuple par l’arbitraire de son producteur
privé ou public. De ce fait, certains citoyens
ou groupes privilégiés s’enrichissent
aux frais de tous les autres citoyens.
Il
ne faut pas grand effort pour imaginer quel rôle
les autorités monétaires modernes jouent
dans l’orientation des flux de revenus. Dans une économielibre,
seules les décisions d’achats des consommateurs
déterminent quels produits peuvent être
produits de manière rentable et en quelle quantité.
Dans la démocratie du marché, seuls les
consommateurs décident, en dernier ressort, des
revenus individuels. Or, les autorités monétaires
interfèrent avec ce processus et le mettent partiellement
hors d’état de fonctionner. En produisant, à
un coût négligeable, n’importe quelle somme
de monnaie nouvelle, elles maintiennent en vie des entreprises
non rentables aux dépens de tous les autres citoyens.
Elles créent une "liquidité"
qui affaiblit le processus de sélection. La planche
à billets crée cette "liquidité "
qui semble permettre une croissance illimitée
du déficit budgétaire et du marché
boursier.
En
un mot, la monnaie-papier constitue l’instrument le
plus important pour la promotion et le maintien d’intérêts
privilégiés, donc presque toujours d’intérêts
établis. La monnaie-papier rend les riches
plus riches et les puissants plus puissants qu’ils ne
pourraient l’être en ne comptant que sur la coopération
volontaire de leurs concitoyens. Elle donne à
l’Etat la manne grâce à laquelle il peut
continuer à croître aux dépens de
ses sujets.
Dans
le domaine international la monnaie-papier apparaît
sous des formes différentes, mais qui ne changent
rien à sa nature d’outil d’enrichissement injustifié.
Tous les systèmes de monnaie-papier sont des
créations de l’Etat, et le développement
des systèmes monétaires internationaux
n’est que la continuation par d’autres moyens des politiques
intérieures de redistribution. Tout comme
les systèmes monétaires nationaux ont
été crées pour conférer
des privilèges aux groupes politiques les plus
influents aux dépens de tous les autres citoyens,
les institutions politiques internationales (SME, BCE,
FMI etc. ) ont été créées
pour conserver et affermir ces avantages de la caste
politique et administrative.
L’évolution
de ces dernières années nous a rapprochés
significativement du Nouvel Ordre Mondial recherché
en Europe, au Japon et aux USA par un groupe influent
d’hommes politiques, d’entrepreneurs et d’intellectuels,
tous unis dans une même foi keynésienne.
Il s’agit de faire en sorte que les relations économiques
ne soient plus réglées par des accords
privés mais par une bureaucratie internationale.
Dans ce nouvel ordre mondial, il n'y aura plus qu'une
seule monnaie mondiale et une seule police mondiale
qui imposera les décrets d’une unique bureaucratie
internationale (2)
Ces
plans qui, pour Rothbard, en 1990 n’étaient encore
que de vagues projets futurs, ont pour une part déjà
été réalisés. Le premier
élément de ce nouveau "monde enchanté"
fut, au début des années 90, la création
de l’Organisation Mondiale du Commerce qui, de fait,
remplaça les accords de commerce multilatéraux
entre Etats signés dans le cadre du GATT. Début
1994, l’accord de libre-échange nord-américain
a vu le jour (NAFTA) et début 1999, ce fut le
tour de la Banque Centrale Européenne. La Commission
européenne obtient de plus en plus d’influence
et se positionne comme élément central
d’un futur gouvernement central européen. Nous
n’en sommes pas encore tout à fait à planifier
une banque centrale mondiale, mais ceci devrait constituer
le prochain stade de développement, dès
que les monnaies nationales auront disparu définitivement
d’Europe. Le noyau d’une telle institution pourrait
être constitué par la Banque Mondiale à
Washington DC, qui existe depuis longtemps et se cherche
une fonction valable. (Jusqu’à présent
elle a principalement servi à maintenir artificiellement
au pouvoir les gouvernements corrompus des pays du Tiers-Monde
en leur fournissant des crédits prélevés
sur les contribuables occidentaux. Ainsi fut acheté
durant la Guerre froide la coopération militaire
de ces puissances. Depuis lors, la contre-partie consiste
en des libéralisations commerciales ponctuelles
à l’exportation, qui favorisent, en principe,
des entreprises ayant de bonnes relations avec la Banque
Mondiale.)
Si
la tendance vers un ordre politique mondial nouveau
est clairement identifiable, il ne suffit pas de la
décrire comme la conséquence d’une conspiration
mondiale. Si toute planification émanant d’un
groupe est, d’une certaine manière, le fruit
d'une " conspiration , on n'a rien expliqué
lorsqu'on se borne à démontrer que certaines
personnes ont intérêt à certaines
évolutions. Encore faut-il prouver pourquoi ces
personnes ont réussi à faire valoir leurs
intérêts mieux que d’autres. Quelles sont
les conditions objectives qui ont fait que les partisans
de ce nouvel ordre keynésien ont enregistré
un tel succès au cour de ces 25 dernières
années ? C’est à cette question que
nous nous proposons de répondre.
2. La
création du système monétaire
européen (SME)
Après
l’échec du système de Bretton Woods et
de l’accord du Smithsonnian en 1973, les banques centrales
occidentales ont pu agir un certain temps sans entraves.
Elles ont imprimé la monnaie qui servit à
financer l’explosion des Etats-Providence, et les entreprises
non rentables appartenant à l’Etat ou financées
par lui. Elles ont dégagé des lignes de
crédits très " flexibles "
pour les banques commerciales, grâce auxquelles
ces dernières purent accorder des crédits
toujours plus importants aux Etats, Régions et
communes.
Ce
furent des jours dorés pour tous les intérêts
économiques ainsi privilégiés des
pays occidentaux (en Allemagne, ce furent surtout les
banques, la sidérurgie, l’industrie automobile,
l’administration, la construction routière, les
syndicats et l’industrie pharmaceutique qui en profitèrent).
Mais il y eut également des effets secondaires,
qui du point de vue de ces groupes tout comme du point
de vue d’autres groupes, furent très négatifs.
Premièrement,
l’inflation a conduit à une " fuite
vers les biens de valeur ", qui a pesé
de plus en plus sur le marché du crédit.
Cette évolution a inexorablement provoqué
la résistance des banques et de l’industrie.
Deuxièmement,
l’inflation a démuni tous les épargnants
et les personnes à revenus fixes. Cela a mécontenté
particulièrement la classe moyenne, en particulier
les fonctionnaires.
Troisièmement,
l’inflation a tendu à réduire la propension
à épargner des citoyens. Dans la plupart
des pays, cette tendance n’était pas encore très
sensible, mais il était clair pour tous les responsables
qu’une inflation plus importante conduirait tôt
ou tard à une forte diminution de l'accumulation
du capital. Du fait des restrictions – à l’époque,
beaucoup plus fortes – des mouvements de capitaux, une
telle évolution n’était acceptable ni
pour l’industrie ni pour les agents des marchés
de financiers. Même l’Etat en vint à craindre
une réduction de ses revenus fiscaux.
Quatrièmement
: apparut le problème, négligé
jusqu’alors, de la volatilité des taux de change.
Les éléments principaux du système
de Bretton Woods étaient les suivants :
- l’obligation
pour la Banque centrale américaine de rembourser
en or les dollars présentés par les
autres banques centrales,
- l’obligation
pour toutes les autres banques centrales d’échanger
à la demande leur propre monnaie contre des
dollars.
Les
monnaies nationales n’étaient en fait que des
certificats de possession d’un seul et même bien,
l’or. Elles étaient définies par une parité
fixe.
Il
en allait bien différemment dans le nouveau système
de papier-monnaies à base purement nationale
qui lui a fait suite une fois que les billets des banques
centrales ne furent plus remboursés en or. Les
monnaies nationales n’étaient plus de ce fait
des documents représentatifs de la propriété
d’une certaine quantité d’or mais des biens propres.
Les banques centrales n’étaient plus de simples
banques mais des producteurs de monnaie. Et comme davantage
de francs furent produits que de marks, et plus de marks
que de francs suisses etc. les valeurs des différentes
monnaies nationales ont évolué dans des
proportions différentes. Ainsi apparurent des
variations des taux de change qui ne pouvaient être
prédites de manière certaine et, de ce
fait, constituèrent une entrave au commerce international,
et en particulier aux mouvements internationaux de capitaux.
Sur
ce fond, de nouveaux groupes d’intérêts
apparurent dans tous les pays pour pousser au retour
à un système de changes fixes. En Europe
ces efforts conduisirent à la création
du Système Monétaire Européen,
en 1979. Lors d’une conférence à Brème
en 1978, les gouvernements de France, d’Allemagne, d’Italie,
de Hollande, de Belgique, du Luxembourg, du Danemark
et d’Ireland se mirent d’accord pour stabiliser leurs
monnaies à l'intérieur de certaines marges.
Le résultat de leurs efforts fut la naissance
de ce que l'on baptisa de manière prétentieuse
et trompeuse : "le Système Monétaire
Européen " (SME).
Le
SME a répondu à deux exigences essentielles
des coalitions politiques dominantes dans les pays concernés.
D’une part, il a stabilisé les taux de changes
et a réduit, du moins en Europe, le risques des
investissements à l’étranger ainsi que
des contrats de livraisons. (Soulignons que cela ne
profitait pas seulement aux " intérêts
du capital " mais à tous les citoyens,
car une plus forte division internationale du travail
augmente la productivité dans tous les pays.)
D’autre
part, le SME ne prévoyait aucun remboursement
obligatoire en or des monnaies nationales – ni même
l’utilisation d’aucune autre monnaie-marchandise. Bien
au contraire, il laissait en place les monnaie-papier
nationales et ne cherchait qu’à stabiliser les
taux de change entre eux.
Le
but de cette construction était évident.
L’introduction d’une monnaie-marchandise aurait fortement
limité la capacité de créer de
la monnaie. Ceci ne pouvait être accepté
par les forces au pouvoir dans les pays fondateurs du
SME, car leurs positions économiques dépendaient
de la possibilité de se financer par la planche
à billets. Elles avaient donc un intérêt
essentiel à conserver des monnaies-papier. Le
SME ne pouvait reposer que sur du papier.
3. La
signification du SME, 1979-1998
Pour
comprendre l’évolution du SME, il faut tout d’abord
se libérer d’un malentendu aussi fondamental
que répandu. La plupart des économistes
commettent l’erreur de juger des institutions comme
le SME selon l’intention de leurs créateurs
et non selon leur nature effective. Le but des pères
du SME était de créer un système
de taux de change fixes entre monnaies-papier. Mais
l’institution qu’ils créèrent se révéla
être tout autre chose.
La
réalité apparaît dès que
l’on se représente clairement les conditions
et le mode de fonctionnement d’un système de
changes fixes entre des monnaies-papier. Techniquement,
un tel système revient à ce que les banques
centrales soient obligées d’acheter la monnaie
des autres banques centrales. Une banque centrale
ne peut stabiliser sa propre monnaie que de manière
imparfaite. Lorsque son taux de change augmente, elle
peut régir en produisant davantage de monnaie
(faire fonctionner la " planche à billets ")
et, par la vente de cette monnaie supplémentaire,
faire baisser son taux de change. Mais il en va tout
autrement lorsque son cours commence à baisser.
Elle peut faire appel à ses réserves (les
réserves centrales) pour racheter sa propre monnaie.
Cependant cette solution ne peut durer très longtemps,
même pour une banque centrale riche comme la Bundesbank.
Il devient donc nécessaire qu'à un moment
ou un autre les autres banques centrales se mettent
à fabriquer de leur propre monnaie, pour racheter
la monnaie en baisse et empêcher une chute encore
plus grave.
Ces
considérations techniques mettent en lumière
le problème fondamental sous-jacent à
tout système de parités fixes. Ces systèmes
amplifient les possibilités de manipulations.
Rappelons-nous que la finalité de la monnaie-papier
est uniquement de servir à multiplier la quantité
de monnaie plus rapidement que cela ne serait possible
avec une monnaie-marchandise, et ce dans le but de manipuler
les flux de revenus au sein de la société.
Cependant, pour l’essentiel cette redistribution ne
concerne que l’économie nationale de la banque
centrale en question. Cette dernière n’est en
mesure de redistribuer qu’à l’intérieur
de sa propre économie. Elle ne peut pas enrichir
son économie aux dépens des autres pays,
car l’inflation de sa monnaie conduit inévitablement
à la chute de son taux de change, ce qui rétablit
l’équilibre entre les importations et les exportations
de biens et services.
Tout
est différent dans un système de changes
fixes. Comme nous l’avons vu, un tel système
offre une garantie de reprise pour les monnaies à
tendance inflationnistes. Les autres acteurs sur le
marché (les autres banques centrales) sont obligés
de racheter, au cours ancien, la monnaie dont la valeur
s'est affaiblie. Ainsi une banque centrale est incitée
à multiplier sa propre monnaie le plus possible
– ou, du moins, plus que ne le font les autres banques
centrales. Dans la mesure où cela réussit,
le pays inflationniste peut ainsi importer plus de biens
et de services qu’il n’exporte et donc s’enrichir aux
dépens des autres pays.
Il
est donc clair, que tout système de taux de
changes fixes entre monnaies-papier doit un jour ou
l’autre s’effondrer. Si chaque préfet disposait
d’une planche à billets imprimant des billets
semblables à ceux de la Banque de France, chacun
d’entre eux serait incité à en imprimer
le plus possible afin d’enrichir son département
aux dépens de tous les autres. Et même
s’il ne le voulait pas, il serait bien forcé
de faire de l'inflation car, sinon, les autres propriétaires
de presses à billets pourraient le devancer.
Il est évident qu’un tel système ne serait
pas viable et qu’il conduirait à plus ou moins
long terme à l'hyper-inflation, donc à
l'effondrement de la monnaie. Il en va de même
dans un système de parités fixes entre
monnaies nationales. Les banques centrales concernées
n'impriment pas une monnaie unique, mais la fixité
des parités aboutit à définir leurs
monnaies comme étant la même monnaie.
Chacune a donc intérêt à faire
l'inflation la plus forte possible.
Le
SME n’était pas un système taux de changes
fixes. Il n’existait pas d’obligation pour chaque banque
centrale de racheter la monnaie des autres. Si cela
avait été le cas, le SME aurait été
une sorte de hamac pour gouvernements inflationnistes
qui auraient pu ainsi régulièrement être
sauvés par les autres banques centrales. La conséquence
inévitable aurait été une hyper-inflation
à l’échelle européenne.
Les
banques centrales du SME n’avaient d'obligation que
par rapport à leur propre monnaie. Il revenait
à chaque autorité monétaire de
créer le moins d’inflation possible afin de prévenir
une baisse du taux de change de sa monnaie. Lorsque
celui-ci se détériorait, chaque banque
centrale était obligée d’arrêter
la chute par la vente de ses propres réserves.
Elle pouvait espérer le secours des autres banques
centrales, mais ces dernières n’y étaient
pas obligées.
Dans
ces conditions, obtenir la stabilité des taux
de change n’était réalisable que par auto-limitation.
Chaque autorité monétaire devrait prendre
par elle-même la décision de multiplier
sa monnaie le moins possible. Mais cette constatation
ne se fit que peu à peu. De nombreux Etats européens
ne souhaitaient pas mettre fin à leur politique
d'inflation. Ils voulaient bénéficier
de taux de change stables, tout en continuant de manipuler
à grande échelle les flux de revenus grâce
à la planche à billets. Mais ceci n’était
possible que si les autres institutions acceptaient
de créer autant de monnaie qu'eux. Or il se trouvait
au sein du SME toujours au moins une banque centrale
pour faire moins d’inflation que les autres. Historiquement,
ce fut le rôle de la Bundesbank, la banque centrale
allemande.
Comme
pendant les premières années du SME toutes
les autres banques centrales firent plus d'inflation
que la Bundesbank, la valeur de leurs monnaies par rapport
au mark était toujours en baisse. Ceci entraîna
de fréquents " réajustements "
des parités, soi-disant fixes. Entre 1979 et
1983, on compta pas moins de neuf ajustements monétaires
pour tenir compte de la perte de valeur des monnaies
inflationnistes. Un changement remarquable intervint
pour la première fois en 1983 lorsque le gouvernement
français, sous le coup de l’échec de sa
politique inflationniste, revint à la raison.
Par la suite, les ajustements devinrent plus rares mais
plus spectaculaires. Entre 1987 et 1992, il n’y eut
pas de changements sensibles, et les hommes politiques
de tous bords, favorables à Bruxelles, commencèrent
à fanfaronner que le SME avait enfin permis d'arriver
à des taux de change immuables. Au cours de l’été
1992, cette fausse vérité a volé
en éclats sous le coup des dévaluations
irlandaises et espagnoles.
Dès
l’automne de l’année suivante, les autres parités
s’effondrèrent définitivement. La livre
britannique baissa si gravement que le gouvernement
britannique abandonna toute tentative de stabiliser
la livre et finalement quitta le SME. Peu après,
ce fut au tour du franc français de recevoir
" la monnaie de sa pièce "
pour sa propre perte de valeur. La Banque de France
n’avait plus suffisamment de réserves pour racheter
les francs qu’elle avait mis en circulation. L’échec
du SME était patent.
Mais
les eurocrates français et allemands ne voulurent
jamais l'admettre car ils redoutaient que cela ne compromette
le mouvement de centralisation politique auquel ils
aspiraient. Il ne fut plus question que de sauver les
apparences pour quelques temps encore, jusqu’à
ce que l’union monétaire européenne soit
conclue et mise en place. Ils utilisèrent une
astuce qui consista à élargir les marges
de fluctuation des monnaies de 2,5% à 15%. Formellement,
l’ancien SME restait toujours en place. Les marges de
flottement étaient " seulement "
élargies. L’astuce fonctionna car peu de journalistes
et d’économistes pensèrent à appeler
la chose par son nom, alors que le roi était
nu ! Le nouveau SME n’était pas plus un
système que son prédécesseur. Mais
tandis qu’avec l'ancien dispositif on avait obtenu au
moins une certaine stabilité des taux, avec le
nouveau il n'y avait plus de stabilité du tout,
il ne restait que du verbiage pur et simple.
Les
crises du SME signifiaient que les autorités
monétaires nationales étaient laissées
à elles-mêmes. Le SME présupposait
que chaque banque centrale prenne de manière
unilatérale les mesures qui s’imposaient pour
soutenir le taux de change de sa monnaie. En d’autres
termes, le SME en lui-même n’avait pas de signification
pratique. Il ne constituait pas un système, dans
le sens où les décisions des banques centrales
dépendraient les unes des autres. Chaque banque
centrale était indépendante, et tous les
succès attribués au SME furent en fait
des succès que les gouvernements nationaux ont
obtenus par eux-mêmes. Ce qui s'est passé
sur le marché européen des devises depuis
1979 aurait pu tout aussi bien se dérouler sans
l'accord inter-gouvernemental de 1978.
Cette
réalité n'a été reconnue
que par quelques rares économistes (3). Et ceci
est sans doute la meilleure illustration du déclin
actuel de la pensée économique. La plupart
des économistes prirent les intention des créateurs
du SME pour argent comptant. Ils ont considéré
que le SME était, en effet, un système
de taux de changes fixes. Leurs essais et manuels de
cours décrivent les règles de fonctionnement
du SME sans aucune critique, comme elles étaient
en principe prévue. Ils répétent
le bavardage officiel sur la symétrie des interventions
des autorités monétaires. Ils affabulent
sur le " pegging ", et ont décrit
dans tous ses détails l’Ecu, la monnaie de
compte nouvellement créée du SME.
Ces points de vue techniques ne sont cependant rien
d’autre qu’une façade sans intérêt.
Les autorités monétaires du SME n’étaient
unies que par le but commun d'obtenir la stabilité
des taux de changes. Mais chaque institution recherchait
ce but indépendamment des autres. Il n’existait
pas de politique monétaire commune, pas de " coordination "
et l’Ecu n’était rien d’autre qu’un jouet de
comptabilité.
La
signification réelle du SME et de l’Ecu relève
donc non pas du domaine de l’économie mais de
la politique. Du fait que les mots SME et Ecu furent
pendant deux décennies sur les lèvres
de tout le monde, les peuples de la Communauté
européenne se sont habitués à l’idée
que ces mots représentaient une réalité
politique. Les citoyens ont cru qu’il existait une politique
monétaire européenne, et que cette politique
commune ainsi que l’Ecu furent responsables de la stabilité
monétaire et de la prospérité économique
des années quatre-vingt et quatre-vingt dix.
Cette
erreur d'analyse a contribué à affaiblir
l'opposition au développement des pouvoirs de
l'administration bruxelloise. Ce fut un stade préparatoire,
psychologiquement important, pour la création
de la Banque Centrale Européenne, qui tire aujourd’hui
derrière elle le spectre d'un nouvel Etat central
européen. Le SME fut donc un pas décisif
vers la cartellisation des gouvernements européens.
4. Le
rôle de la Bundesbank dans le SME
La
Bundesbank devint la cible d’attaques acerbes lors de
toutes les décisions concernant la fixation de
nouveaux taux de changes " fixes ".
Elle se comportait de manière peu coopérative,
elle étranglait les autres économies,
elle opprimait les autres banques centrales etc. Mais
comment est-il possible qu’au sein d’un tissu de
relations d’échanges complètement libres,
caractéristiques d’un marché, une
des parties puisse s'imposer aux autres d’une telle
façon ? De nombreux économistes se
sont cassé le nez sur cette question. Comment
expliquer la " domination " de la
Bundesbank en Europe ?
La
réponse est que la force de la Bundesbank ne
résidait que dans la faiblesse des autres autorités
monétaires. Le problème réel des
monnaies " faibles " n’était
pas la "force" de la Bundesbank ou du mark, mais l’avidité
insatiable des hommes politiques et des cartels d’intérêts
des pays aux monnaies faibles. Les avantages que ceux-ci
tiraient de la planche à billets conduisaient
inévitablement à l'affaiblissement de
la valeur de la monnaie. Afin que cette perte de valeur
ne se transmette pas au taux de change et devienne trop
visible, la Bundesbank se devait alors elle-même
de créer plus de monnaie en rachetant les monnaies
inflationnistes !
La soi-disante faute de la Bundesbank consistait à
ne pas multiplier les ùarks autant que les francs
de la Banque de France ou les lires de la Banca d’Italia.
Les allemands lui en seront éternellement reconnaissants,
mais les hommes politiques allemands et étrangers
ne le lui pardonneront pas.
Nous
ne devons laisser aucun doute quant à la nature
des autorités monétaires. Toutes
les banques centrales servent uniquement à piller
la population au profit de cartels d’intérêts
politiquement organisés. La Bundesbank n'est
pas une exception. Cependant, de toutes les banques
centrales, c’est encore elle qui a le moins
porté atteinte aux intérêts
de la grande masse de la population non politiquement
organisée. Elle n’a pas seulement rendu ce service
à la population allemande, mais également
à tous les citoyens européens. Car grâce
à sa retenue, ce sont toutes les autres banques
centrales qui ont été obligées
d'en faire autant. Ainsi le mark n’était-il pas
seulement le point d’ancrage de tout le SME, mais aussi
comme un rempart dans le combat qui oppose les intérêts
des citoyens européens à ceux de leurs
Etats.
Suite
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