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Richard
Cobden
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John Bright
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L'épopée
que je vais vous raconter est une parfaite illustration
de cette affirmation. Je vais d'abord vous la résumer.
Depuis
1815, le protectionnisme était très développé
en Angleterre. Il existait en particulier des lois limitant
les importations de grains qui avaient des conséquences
très dures pour le peuple mais favorisaient les
grands propriétaires terriens.
En
1838, à Manchester, Richard Cobden
prit la tête d'une association, appelée
"La Ligue", dont l'objectif initial était
d'abolir la loi sur les grains. Mais assez vite cet
objectif devint l'abolition totale et unilatérale
du protectionnisme.
Pendant
sept ans La Ligue organisa des réunions, des
conférences, et des débats d'un bout à
l'autre du Royaume. Ils publièrent des livres,
des pamphlets et un périodique qui furent diffusés
à des dizaines de milliers d'exemplaires. Puis
ils firent élire au parlement un grand nombre
de personnes favorables à leur mouvement. L'aristocratie
au pouvoir résista pendant des années,
jusqu'à ce qu'une terrible famine, en 1845, conduise
le premier ministre, Robert
Peel, à libérer l'importation
des grains. Le 26 mai 1846, le libre échange
unilatéral devint la loi du royaume. Il dura
85 ans, pendant lesquelles le Royaume-Uni connut une
éclatante période de liberté et
de prospérité.
En
France, le mouvement passa inaperçu jusqu'à
ce que Bastiat
le découvre par hasard. "Il ne s'est rien
accompli de plus grand dans ce monde, écrivit-il,
que cette réforme". Il la fit connaître
à ses compatriotes au moyen du livre "Cobden
et la Ligue", et il tenta de lancer
en France un mouvement semblable, avec, hélas,
moins de succès.
Voici
le plan de mon exposé :
-
Le contexte social et politique en 1838.
-
La loi sur les grains (Corn Law)
-
Historique de la Ligue.
-
Les principaux leaders
-
Un aperçu des moyens mis en uvre.
-
Bastiat et la Ligue.
-
Les raisons du succès de la Ligue- Quels enseignements
pour nous?
Le
contexte social et politique en 1838.
Il
y a en gros cinq classes sociales :
-
La branche aînée de l'aristocratie, qui
possède pratiquement toute la surface du territoire.
Elle jouit de privilèges fiscaux considérables,
et détient la majorité au parlement.
-
La branche cadette de l'aristocratie, qui possède
peu ou rien, car pour éviter la division des
domaines, l'héritage se fait par primogéniture.
Cette classe ne peut se soutenir par le travail productif,
car les nobles méprisent ce travail, exactement
comme notre classe politico-administrative aujourd'hui.
Elle ne peut donc se soutenir que par l'exploitation
des classes laborieuses : l'exploitation extérieure,
au moyen de guerres, de conquêtes, et de colonies;
l'exploitation intérieure au moyen d'impôts,
de dîmes, de charges, de monopoles. Elle fournit
le gros des officiers de l'armée et de la marine,
du clergé, et des fonctionnaires des colonies.
Elle fournit aussi des émigrés qui vont
devenir à leur tour propriétaires terriens
dans les colonies. Notons qu'à cette époque
l'Angleterre ne possède pas moins de 45 colonies.
-
Les industriels, qu'on appelle alors les manufacturiers,
les importateurs-exportateurs, et les banquiers. On
est en plein dans la révolution industrielle,
et cette classe est de plus en plus importante et agissante.
-
Les commerçants et artisans
-
Les ouvriers
-
Les fermiers, qui louent leurs terres aux grands propriétaires
terriens, vivent assez misérablement, et emploient
des ouvriers agricoles encore plus misérables.
Le
parlement
se compose d'environ 580 députés, dont
160 élus par les comtés, c'est-à-dire
la campagne, et 420 par les "burroughs", c'est-à-dire
les agglomérations. Il est divisé en deux
grands partis, le parti conservateur, appelé
tory, et les whigs.
Comme
en France à l'époque, pour être
électeur, il fallait satisfaire à certaines
conditions de revenu, et ces conditions étaient
telles que la totalité des comtés élisaient
des membres de l'aristocratie. Les bourgs élisaient
certes des aristocrates, mais aussi des députés
issus de la bourgeoisie manufacturière et commerciale.
Toutefois les deux partis étaient contrôlés
par l'aristocratie. Donc, que la majorité fut
tory ou whig, le parlement était sous le contrôle
de l'aristocratie.
Pour
bien comprendre la suite de cette histoire, il faut
nous étendre un peu sur
La
loi sur les grains (Corn Law)
Cette
loi, introduite en 1815, et plusieurs fois amendée,
portait sur l'ensemble des céréales, mais
c'est sur le blé, nécessaire à
la fabrication du pain, denrée vitale à
l'époque, qu'elle avait les conséquences
les plus dramatiques.
Avant
le blocus continental institué par Napoléon,
l'importation de blé était relativement
libre, avec des droits de douane faibles. Le blocus
donna aux producteurs anglais un quasi monopole, suivi
d'une rapide augmentation des prix. A la fin des guerres
napoléoniennes, le prix du blé chuta de
moitié, et les producteurs paniquèrent.
En 1815, ils firent voter une loi dont l'objet était
de stabiliser le prix du blé à 80 shillings
le quarter. Aucun blé étranger ne pouvait
entrer en Angleterre si le prix du marché était
inférieur à ce prix. Sans atteindre les
80 shillings, les prix montèrent, ce qui renchérit
le prix du pain, nourriture de base des ouvriers, qui
se trouvèrent réduits à la misère.
Du coup, la consommation de biens en provenance de l'industrie
se trouva elle-même réduite. Les exportations
elles mêmes s'en trouvèrent affectées,
car les bateaux chargés de fer, de houille, ou
de machines, ne pouvaient plus avoir de fret de retour.
Les manufacturiers eurent donc à licencier, ce
qui accentua la misère.
En
revanche ce système profitait à fond à
l'aristocratie. Le nombre de fermiers prêts à
louer des terres pour les exploiter était beaucoup
plus grand que le nombre de terres disponibles. Les
fermiers étaient donc en concurrence, ce qui
permettait aux seigneurs d'obtenir les prix des loyers
les plus élevés compatibles avec la survie
des fermiers. Ainsi, c'est à eux, et non aux
fermiers qu'allait la rente engendrée par les
tarifs.
Et
bien sûr, les propriétaires terriens, qui
tenaient le parlement, s'opposaient à toute réforme.
En
1828, toutefois, le gouvernement du duc de Wellington
parvint à amender la législation. Arthur
Welesley, duc
de Wellington, le vainqueur de Napoléon,
jouissait d'un prestige personnel considérable
qui lui donnait quelque liberté de manuvre.
C'était un homme assez intelligent pour vouloir
diminuer ce que la situation avait d'injuste et de précaire.
Il introduisit une échelle mobile qui fonctionnait
ainsi : lorsque le prix du blé atteignait 73
s, le blé étranger pouvait être
importé sans droits de douane. S'il tombait en
dessous, le blé étranger était
frappé d'un droit de douane d'autant plus élevé
que le prix du blé domestique était plus
bas. C'était une petite, mais très insuffisante
amélioration.
En
dehors des grains, tout un système protectionniste
compliqué existait pour un certain nombre d'autres
denrées de première nécessité,
comme le sucre. Ces tarifs, étaient appelés
différentiels parce qu'ils dépendaient
de la provenance, ce qui permettait d'assurer un débouché
aux produits en provenance des colonies, fort rémunérateur
pour les colons.
En
1838, année où commence l'histoire
de la Ligue, l'état du Royaume était
assez dramatique : il y régnait une extrême
inégalité, la misère, et une criminalité
croissante. La diminution de toutes les consommations
entraînait la diminution des recettes publiques,
d'où un déficit croissant qui menaçait
d'ébranler le crédit du pays.
Historique
de la Ligue
Dès
1836, une association dite "Anti-Corn Law Association"
fut formée à Londres, mais elle eut un
succès limité. En octobre 1838, sept personnes
de Manchester décidèrent de reprendre
les choses en main. Ils modifièrent les statuts
et le nom de l'Association, qui fut renommée
"Anti-Corn
Law League". Nous l'appellerons "La
ligue contre la loi sur les grains", ou plus simplement
"la Ligue".
Son
objectif : mobiliser l'opinion publique pour faire pression
sur le parlement afin de supprimer la loi sur les grains,
avec l'idée qu'il serait plus facile de supprimer
les autres obstacles au libre échange une fois
ce travail accompli. Les conséquences proclamées
devaient être :
-
Augmenter les débouchés industriels
-
Accroître l'emploi
-
Diminuer le prix du pain
-
Rendre l'agriculture et l'industrie plus efficaces grâce
à la concurrence
-
Promouvoir la paix entre les nations
Manchester
était un bon choix, car c'était la principale
ville manufacturière du pays, et son activité
était particulièrement affectée
par l'étranglement du commerce international.
Ces
fondateurs s'entourèrent de personnes de la classe
moyenne, industriels, commerçants, banquiers,
importateurs-exportateurs. Une foule de personnes de
qualité rejoignirent peu à peu la ligue
et consacrèrent à sa cause beaucoup de
leur temps et de leur argent. Parmi eux, quatre hommes
éminents allaient jouer un rôle décisif
: George
Wilson, le président de la ligue et
son infatigable administrateur; Richard
Cobden, son principal inspirateur et animateur;
John
Bright, le fidèle disciple et ami
de Cobden, qui se distingua par ses qualités
d'orateur; enfin , Charles Villiers le porte parole
de la ligue au sein du parlement. Je consacrerai un
petit moment tout à l'heure à chacun de
ces hommes.
Pendant
sept années, jusqu'à la victoire finale,
la ligue va s'efforcer de rallier à ses vues
de plus en plus de personnes, en rayonnant de plus en
plus loin de Manchester jusqu'à couvrir tout
le royaume, puis en portant le débat au parlement
après avoir fait élire le plus grand nombre
possible de ses militants. Des réunions sont
organisées dans différentes villes. A
Londres, elles deviendront hebdomadaires pendant un
certain temps. Partout elles se font dans les plus grandes
salles disponibles, contenant des milliers de personnes
à Londres, et jusqu'à 10 000 à
Manchester. Partout, les places s'arrachent et on doit
refuser du monde. Des souscriptions de plus en plus
importantes vont permettre de financer des livres, des
brochures, des périodiques, et des tracts, dont
la diffusion ira croissante, et même de payer
un certain nombre de professeurs d'économie politique
pour diffuser les connaissances économiques dans
le public. Je donnerai tout à l'heure quelques
chiffres qui permettront de caractériser cet
effort.
Une
première percée spectaculaire prit place
en 1841. Cette année-là la Ligue réussit
à mettre de son côté les églises
dites "dissidentes", c'est-à-dire les
églises non anglicanes. La religion anglicane,
religion d'Etat, recevait la dîme, alors que les
autres ne se soutenaient que par des dons volontaires.
Seize cent prêtres dissidents répondirent
à l'appel de la ligue, et sept cent d'entre eux
se réunirent à Manchester. Ils décidèrent
de prêcher dans toute l'Angleterre la cause de
la liberté des échanges, car, disaient-ils,
"elle était conforme aux lois providentielles
qu'ils avaient mission de propager".
La
ligue va ensuite s'attaquer aux agriculteurs, qui pouvaient
croire leur bien être et leur existence même
attachés au système de la protection.
En l'espace de deux mois, Cobden provoque quarante meetings
au sein même des populations agricoles. Bastiat
le relatera en écrivant : "Là, entouré
souvent de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi
lesquels on pense bien que se sont glissés, à
l'instigation des intérêts menacés,
bien des agents de désordre, Cobden déploie
un sang froid, une habileté, une éloquence,
qui excitent l'étonnement, si ce n'est la sympathie,
de ses plus ardents adversaires".
L'aristocratie
au pouvoir, qui jusque là avait traité
la ligue par le dédain que lui donnait le sentiment
de son invulnérabilité politique, commence
sérieusement à s'inquiéter. Elle
scrute la vie privée et publique des principaux
ligueurs, mais elle quitte rapidement ce terrain, car
elle s'aperçoit qu'elle pourrait y laisser plus
de plumes que la Ligue. Elle cherche alors à
répandre la litanie des sophismes éternellement
utilisés par les partisans du protectionnisme
: protection des agriculteurs, invasion des produits
étrangers, baisse des salaires par des patrons
qui profiteraient du bon marché des subsistances,
indépendance nationale, débouchés
coloniaux, maîtrise des mers, etc.
Mais
il se trouve que les ligueurs sont des économistes
étonnamment avertis, et pas un de ces sophismes
ne résiste au choc de la discussion, voire aux
enquêtes parlementaires que déclanche la
ligue pour en démontrer l'inanité. Inlassablement,
ils démontrent que la prospérité
pour tous passe par la suppression complète,
et unilatérale, de tous les obstacles au libre
échange.
La
misère du peuple devenant de plus en plus criante,
et ses causes de plus en plus évidentes, l'aristocratie
espère calmer la situation par la charité.
Elle organise d'importantes souscriptions pour venir
en aide aux plus pauvres. Elle introduit des lois diminuant
le temps de travail. Alors les manufacturiers, à
leur tour, se cotisent pour aider les plus pauvres,
et montrent plus que jamais que les véritables
malheurs du peuple viennent de la spoliation exercée
par les protectionnistes.
Mais
il restait évidemment une ressource à
l'aristocratie : la majorité parlementaire. Alors,
dans un nouvelle phase de son action, la ligue va s'attaquer
méthodiquement à faire élire le
maximum de ses membres au parlement. A la demande de
Cobden, de Bright, et de leurs amis, des milliers de
free-traders s'inscrivent sur les listes électorales,
et en font sortir tous ceux qui n'avaient pas le droit
d'y être.
Aux
élections de 1841, cinq membres de la ligue,
dont Cobden, sont élus au parlement. Sir
Robert Peel, le chef du parti conservateur
devient premier ministre. Ancien ministre de Wellington,
homme extrêmement compétent et habile,
il est issu de la bourgeoisie manufacturière,
et il cherche à moderniser son parti en attirant
dans son sein des membres de cette bourgeoisie. C'est
un opportuniste lucide, qui prend assez vite conscience
que la ligue détient la vérité
sur les causes de la misère et que le mouvement
qu'elle a créé est irréversible.
Mais il se sent obligé de défendre les
intérêts de la classe qui l'a porté
au pouvoir. Sans doute prévoit-il déjà
que tôt au tard les tenants de la Ligue finiront
par obtenir la majorité au parlement, et veut-il
se préparer à prendre lui-même les
mesures qui seront alors devenues inévitables.
Pendant les 5 années qui vont suivre, Il va d'une
part prendre des mesures pour soulager les misères
les plus criantes, donnant ainsi des gages aux free-traders,
dans l'espoir d'émousser leur combativité,
et en même temps s'employer à faire évoluer
les mentalités de l'aristocratie.
Pour
rétablir les finances publiques, il introduit
en 1842, pour trois ans, un impôt sur le revenu,
dont seront exemptés les revenus inférieurs
à 150 livres (82 500 F). De 1842 à 1845,
année après année, il introduit
une série de réformes douanières.
Les
prohibitions pures et simples furent abolies. Les bufs,
les moutons, la viande fraîche et salée,
qui étaient interdits à l'importation,
furent admis avec des droits modérés.
Les droits sur 650 produits de consommations (tels que
farines, huile, riz, cafés, vinaigre, bière,
laines, coton, lin, cuir, suif, etc.) furent très
fortement réduits, puis complètement supprimés
pour 430 d'entre eux en 1845. Les droits à l'exportation,
qui frappaient notamment les machines et la houille,
furent complètement supprimés.
Tout
ceci va engendrer une certaine prospérité.
L'activité reprend. La misère diminue,
et chose parfaitement conforme à la loi de Laffer,
les recettes des douanes augmentent.
En
ce qui concerne le droit sur le blé, Peel se
comporte de manière extrêmement habile.
L'expérience avait montré que le prix
moyen du blé fluctuait autour de 56 shillings
et n'avait jamais dépassé 65 shillings.
L'échelle mobile telle qu'elle était,
avec un droit plafond de 73 shillings, était
donc inutilement élevée. Peel la remplaça
par un droit fixe de 56 shillings, ce qui donna au peuple
l'impression d'une grande diminution, tout en permettant
à Peel de montrer aux propriétaires fonciers
que leur rente ne serait pas vraiment diminuée.
Ces
améliorations ont un peu tendance à démobiliser
les supporters de la Ligue, bien que ses objectifs soient
tout de même loin d'être atteints. Alors
Cobden va passer à la vitesse supérieure.
Jusqu'en 1844, il était apparu impossible d'obtenir
des élus en provenance des comtés, parce
qu'il fallait être propriétaire foncier
pour pouvoir voter. Un examen plus attentif des lois
électorales lui fit découvrir un amendement
obscur, la clause Chandon, qui donnait le droit d'être
électeur à toute personne possédant
une propriété immobilière quelconque
donnant un revenu net d'au moins 40 shillings (en gros
22 000 francs actuels). L'aristocratie avait utilisé
cette clause en 1841 pour faire inscrire un grand nombre
de ses créatures sur les listes électorales.
Rien n'empêchait les classes manufacturières
et commerciales d'en faire autant, en acquérant
et louant de petites propriété, voire
en aidant quelques uns de leurs salariés à
le faire.
Cobden
soumit son plan au conseil de la ligue en décembre
1844. On n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845 pour s'inscrire
sur les listes électorales. En dix semaines,
Cobden ne tint pas moins de 35 grands meetings publics
dans les comtés du Nord de l'Angleterre afin
d'inciter ceux qui le pouvaient à devenir électeurs,
et à mettre en place des candidats.
Chaque
année, Charles Villiers, un député
issu de la ligue, proposait au parlement une motion
en faveur de l'abrogation de toutes les lois protectionnistes.
Les votes contre avaient eu jusque là la majorité,
mais cette majorité s'amenuisait d'année
en année. Elle avait été de 303
en 1842, de 256 en 1843; de 206 en 1844. Elle tomba
à 132 en 1845. Peel commença à
préparer les esprits des députés
à une abrogation étagée dans le
temps, mais il se heurta d'une part à la résistance
des grands propriétaires fonciers, qui ne voulaient
rien céder, et de l'autre à celles des
"free traders", qui voulaient une abolition
immédiate.
Cette
année là, une terrible famine s'abattit
sur l'Irlande, car la récolte de pommes de terre,
principale ressource et nourriture des paysans, avait
été anéantie par des pluies diluviennes.
Le pain était trop cher pour pouvoir se substituer
à la pomme de terre. En décembre, Peel
essaya d'opérer par décret des réductions
d'urgence de droits sur le blé, mais il fut mis
en minorité dans son propre cabinet, et il dut
démissionner.
La
reine fit appel au chef des whigs, mais ce dernier ne
put parvenir à constituer un ministère,
et la reine rappela Robert Peel. Peel put ainsi former
un nouveau cabinet. Après de nombreux débats,
après un va et vient avec la chambre des lords
qui se montra beaucoup plus ouverte aux idées
de libre échange qu'on ne le craignait, le parlement
mit fin aux lois protectionnistes. Le 26 mai1846, la
loi instituant le libre échange unilatéral
fut définitivement votée par une majorité
composite comprenant, outre les représentants
de la Ligue, des whigs, des tories, et des élus
irlandais. Mais le parti tory fut irrémédiablement
divisé, et le soir même de la victoire
de la Ligue, le gouvernement de Peel perdit un vote
de confiance sur sa politique irlandaise, et dut démissionner.
Au moment de quitter le pouvoir, dans un dernier discours
parlementaire, il dit :
"
Le
mérite de ces mesures, je le déclare à
l'égard des honorables membres de l'opposition
comme à l'égard de nous-mêmes, ce
mérite n'appartient exclusivement à aucun
parti. Il s'est produit entre les partis une fusion
qui, aidée de l'influence du gouvernement, a
déterminé le succès définitif.
Mais le nom qui doit être et sera certainement
associé à ces mesures, c'est celui d'un
homme, mû par le motif le plus désintéressé
et le plus pur, qui, dans son infatigable énergie,
en faisant appel à la raison publique, a démontré
leur nécessité avec une éloquence
d'autant plus admirable qu'elle était simple
et sans apprêt; c'est le nom de Richard Cobden.
Maintenant,
Monsieur le président, je termine ce discours,
qu'il était de mon devoir d'adresser à
la chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle me
témoigne pendant que j'accomplis le dernier acte
de ma carrière politique. Dans quelques instants
cette faveur que j'ai conservée cinq années
se reportera sur un autre; j'énonce le fait sans
m'en affliger ni m'en plaindre, plus vivement ému
au souvenir de l'appui et de la confiance qui m'ont
été prodigués qu'à celui
des difficultés récemment semées
sur ma voie.
Je
quitte le pouvoir, après avoir attiré
sur moi, je le crains, la désapprobation d'un
assez grand nombre d'hommes, qui, au point de vue de
la chose publique regrettent profondément la
rupture des liens de parti, regrettent profondément
cette rupture non par des motifs personnels, mais dans
la ferme conviction que la fidélité aux
engagements de parti, que l'existence d'un grand parti
politique est l'un des plus puissants rouages du gouvernement.
Je me retire, en butte aux censures sévères
d'autres hommes, qui, sans obéir à une
inspiration égoïste adhèrent au principe
de la protection et en considèrent le maintien
comme essentiel au bien-être et aux intérêts
du pays.
Quant
à ceux qui défendent la protection par
des motifs moins respectables et uniquement parce qu'elle
sert leur intérêt privé, quant à
ces partisans du monopole, leur exécration est
à jamais acquise à mon nom; mais il se
peut que ce nom soit plus d'une fois prononcé
avec bienveillance sous l'humble toit des ouvriers,
de ceux qui gagnent chaque jour leur vie à la
sueur de leur front, eux qui auront désormais,
pour réparer leurs forces épuisées,
le pain en abondance et sans payer de taxe, - pain d'autant
meilleur qu'il ne s'y mêlera plus, comme un levain
amer, le ressentiment contre une injustice."
Peel
se retira le soir même de la vie publique. Il
mourut quatre ans plus tard d'un accident de cheval.
La
Ligue fut dissoute le 22 juillet. Une cérémonie
commémorative eut lieu le 25 janvier 1848, en
présence de 3000 personnes, et une autre le 1er
février 1849. Bastiat y avait été
invité, mais n'avait pu s'y rendre.
Les
principaux leaders
George
Wilson.
C'était
le président. Moins en vue que Cobden et Bright,
ce fut lui qui administra l'immense machinerie de la
Ligue avec beaucoup de compétence et de rigueur.
Charles
Villiers.
Fut
l'infatigable porte parole de la ligue au parlement.
Richard
Cobden.
Né
en 1804 dans une famille de fermiers pauvres, il fut
formé par un oncle pour être employé
dans son entrepôt. A 21 ans, il devint voyageur
de commerce, et réussit à ce point qu'il
put bientôt s'établir à son compte
en acquérant une fabrique de tissu imprimé.
Par sa vision du marché et ses qualités
d'organisateur, il fit rapidement prospérer son
entreprise. Mais la trentaine venue, il laisse la direction
de l'usine à son frère, il voyage, écrit
des articles remarqués où il poursuit
deux grandes causes : le pacifisme, en l'occurrence
la non-intervention en politique étrangère,
et le libre-échange. Il se révèle
un économiste clair et brillant, à la
Bastiat.
A
partir de 1839, il va se consacrer entièrement
à la Ligue, négligeant même sa famille,
à laquelle il était pourtant très
attaché. Là, il se révèle
comme un grand tacticien, rationnel, habile, tenace,
et résolu. Il est élu député
de Stockport en 1841. Il se dépense tellement,
qu'il est épuisé et ruiné lorsque
la Ligue atteint la victoire, en 1846. Aussi, la ligue
organisa une souscription en sa faveur qui atteignit
la somme incroyable de 75 000 livres (plus de 40 millions).
Cette somme lui fut remise dans un grand mouvement d'enthousiasme,
lors de la dernière réunion de la ligue.
Cet
argent va lui permettre de repartir en campagne. Pendant
14 mois, il va faire le tour de l'Europe en compagnie
de sa femme pour promouvoir le libre échange.
En 1849, il propose au Parlement linstauration
de larbitrage international obligatoire en cas
de conflit et, en 1851, une réduction générale
des armements. Vers la fin des années cinquante,
le gouvernement le charge d'une mission diplomatique
auprès de Michel
Chevalier, ministre de Napoléon
III, en vue d'un traité de libre échange
entre l'Angleterre et la France. Le traité fut
signé par Cobden au nom du Royaume-Uni en 1860.
Il
mourut en 1865.
John
Bright.
John
Bright était un industriel du Lancashire. Appartenant
à une famille de quakers, il reçut une
bonne éducation, sans passer pour autant par
les universités. Il fut élu aux Communes
en 1843. Autodidacte, il appuyait son éloquence
sur des références littéraires
et historiques de qualité. C'était un
orateur très clair, très précis,
et très émouvant, surtout lorsqu'il décrivait
la misère du peuple. Il était dautant
plus écouté quon sentait chez lui
une conscience exigeante et un sens religieux de ses
responsabilités.
Individualiste
déterminé,Il considérait le libre-échange
comme le remède de tous les maux économiques.
Il se méfiait de toute intervention de lÉtat
dans léconomie et l'organisation de la
société.
Non
conformiste, il a été lhomme de
légalité religieuse, le pourfendeur
des privilèges de lÉglise dAngleterre,
en particulier de ses dîmes, et lavocat
de la séparation de lÉglise et de
lÉtat. Il se prononçât au
Parlement en faveur du droit des juifs et des athées
de prêter un serment non chrétien et dêtre
admis à siéger aux Communes. En 1869,
Il deviendra ministre du Board of Trade dans le cabinet
Gladstonee.
Au
sein de la Ligue, il était surtout le lieutenant
inconditionnel de Cobden et l'orateur de choc, mais
il a évité de se mettre en avant sur le
plan de l'organisation, car il n'était pas accepté
de tous les groupes.
Ces
quatre personnes sont celles qui ont joué le
rôle le plus déterminant, mais une kyrielle
d'autres personnes de qualité ont donné
de leur temps, de leur argent, ou de leur talent oratoire,
pour la Ligue.
Les
moyens mis en uvre
Les
moyens mis en uvre par la Ligue, nous l'avons
vu, sont allés en s'amplifiant année après
année. Voici une photographie de ce qu'ils ont
été en 1844. Ces chiffres sont extraits
d'un rapport présenté dès le 22
janvier 1845, par M. Hickin, secrétaire de la
Ligue devant un public de 10 000 personnes.
Année
1844
Voici
d'abord le compte d'exploitation. Les chiffres entre
parenthèses représentent une tentative
d'expression des livres de 1845 en francs 2000 sur la
base d'une évaluation des pouvoirs d'achat respectifs
(I £ 1840=550 F 2000).
Recettes
86 009 livres (47 300 000 F)
Dépenses
59 333 livres (32 600 000 F)
Balance
en caisse 26 676 livres (14 700 000 F)
Plus
de 200 meetings ont été tenus en Angleterre
et en Ecosse, à ne parler que de ceux où
ont assisté des députations de la Ligue.
Il
a été distribué 2 millions de brochures,
et 1 340 000 exemplaires du journal hebdomadaire de
la Ligue (soit une diffusion de plus de 20 000 par semaine).
Les
bureaux de l'association ont reçu un nombre immense
de lettres, et en ont expédié environ
300 000.
Les
professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans 36
comtés sur 40. Partout, et principalement dans
les districts agricoles, on demande plus de professeurs
que la Ligue n'en peut fournir.
L'Angleterre
a été divisée en 13 districts électoraux.
Des agents éclairés, rompus dans la connaissance
et la pratique des lois, ont été assignés
à chaque district pour surveiller la formation
des listes électorales et en poursuivre la rectification
devant les tribunaux.
L'opération
a été exécutée dans 160
bourgs. Jusqu'ici on peut considérer que les
free-traders ont eu l'avantage sur les monopoleurs dans
112 de ces bourgs, et, dans le plus grand nombre, cet
avantage suffit pour assurer la nomination de candidats
engagés dans la cause du libre commerce.
Ce
n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirigé
son attention sur les listes électorales des
comtés. En peu de jours, la balance en faveur
des "free traders" s'est accrue de 1750 dans
le Lancastre du Nord, de 500 dans le Lancastre du Sud,
et de 500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage
dans les autres comtés.
Bastiat
et la Ligue
Bastiat
découvre par hasard l'existence de la ligue en
1844. Il s'enthousiasme, et s'indigne que la presse
française n'en parlât point.
En
novembre de la même année, il écrit
à Cobden, qui lui répond. Ainsi commence
une grande amitié qui dura jusqu'à la
mort de Bastiat.
Il
se rend à Londres en 1845 et publie peu après
"Cobden
et la Ligue".
Il
rencontrera de nouveau Cobden en Angleterre en Octobre
1848.
En
janvier 1849, il reçoit une invitation de M.
Wilson, au nom des free-traders, pour participer à
la cérémonie commémorative du 1er
février. Il ne peut s'y rendre, mais il répond
une lettre émouvante à M. Wilson dans
laquelle il fait l'éloge de la Ligue, et où
il dit notamment : "Il ne s'est rien accompli de
plus grand dans ce monde que cette réforme".
Pendant
plusieurs années, Bastiat s'évertuera
à faire fonctionner dans plusieurs grandes villes
françaises une Association pour la Liberté
des Echanges sur le modèle de la Ligue, mais
le contexte était très différent,
et il n'obtint pas les résultats espérés.
Cet épisode ne manque pas d'intérêt
pour autant, mais ceci est une autre histoire.
Il
rencontrera de nouveau Cobden à Paris lors d'un
"Congrès pour la paix" organisé
par Victor
Hugo le 23 août 1849. Enfin, il le
rencontrera pour la dernière fois à Bradford
à la fin du mois d'octobre 1849 pour un autre
congrès en faveur de la paix.
Les
raisons du succès
On
peut les résumer ainsi :
-
Objectif unique
-
Argumentation juste
-
Croisade morale, voire religieuse
-
Organisation remarquable
-
Ténacité en face d'une forte opposition
-
Soutien de la classe moyenne
-
Représentation parlementaire
-
Intelligence et habileté du premier ministre
Mars 2002
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